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Un auteur majeur mais pas nobélisé ni pléiadisé

Ismaïl Kadaré : le Prométhée des Balkans

Écrire sous le « réalisme socialiste » et après.

samedi 25 mai 2019, par Lionel Labosse

J’avais lu je ne sais plus quand le 1er roman publié d’Ismaïl Kadaré, Le Général de l’armée morte (1963), que j’ai dû relire pour cet article. Voici quelques notes prises à l’occasion d’un voyage en Albanie en 2015, complétées par d’autres livres de Kadaré lus en 2019, lors d’un second voyage qui me mena dans sa ville natale, voire dans la « rue Ismaïl Kadaré » à Gjirokastër. Après toutes ces lectures vous comprendrez que je considère cet homme comme un auteur majeur, dont je suis loin d’être le premier à m’étonner qu’il n’ait pas reçu le prix Nobel (et que son œuvre n’ait pas été rassemblée dans une édition critique complète, Pléiade ou autre). En fin d’article, la lecture de Visages d’Ismail Kadaré d’Ariane Eissen (2015) permettra de passer l’auteur au crible d’une critique objective grâce à cette spécialiste qui n’a pas lu que la partie émergée de l’iceberg Kadaré. La plupart de ces livres sont épuisés, trouvables uniquement en bibliothèques ou d’occasion, dans des versions datant d’avant 1991, ce qui n’empêche pas l’abondance d’articles savants disponibles sur Internet. Espérons que des directeurs d’éditions de poche aient la bonne idée de confier à Ariane Eissen des éditions critiques au moins des œuvres majeures de notre Prométhée des Balkans (mais la question est tellement complexe qu’il faudrait prévoir de nouvelles traductions, et ceci à l’échelle européenne).

Plan de l’article :
- L’Albanie entre la légende et l’histoire (2004)
- Le Général de l’armée morte (1963)
- Chronique de la ville de pierre (1970)
- Les Tambours de la pluie (1970)
- Le Pont aux trois arches (1978)
- Avril brisé (1978)
- Concours de beauté masculine aux Cimes maudites (1996)
- Froides fleurs d’avril (2000)
- La Fille d’Agamemnon (1985/2003)
- Le Successeur (2003)
- Visages d’Ismail Kadaré, d’Ariane Eissen (2015)

La rue Ismaïl Kadaré à Gjirokastër

L’Albanie entre la légende et l’histoire

Ce petit livre cosigné Kadaré et Gilles de Rapper (128 p., 12,9 €) publié chez Actes Sud consiste en une entrevue avec Kadaré suivie d’une présentation de son œuvre, le tout émaillé de nombreux extraits. Il constitue une excellente introduction à l’œuvre (et à cet article). L’auteur évoque les cours qu’il suivit en 1958-60, à l’institut de littérature Gorki à Moscou : « j’ai fini par faire une sorte de rejet, heureusement. Je ne croyais pas à ce que l’on nous enseignait, ou plutôt je m’en suis servi de façon négative, en faisant tout le contraire de ce que les professeurs enseignaient. C’était un institut où l’on fabriquait des écrivains conformistes, des écrivains dogmatiques, des écrivains qui devaient être au service de la propagande stalinienne et communiste » (p. 23). Au début de sa carrière, il eut à subir des critiques « météorologiques » : « il est possible qu’en entendant les cours de littérature à Moscou, j’aie fait un rejet instinctif des climats printaniers qui étaient ceux de la littérature du réalisme socialiste. Tout dans la littérature socialiste, même le climat, avait quelque chose d’officiel. Soleil, terre, printemps, lumière, optimisme, tout cela était presque officiel. C’est peut-être pour cette raison que j’ai commencé à être attiré par les temps beaucoup plus sombres » […] « J’avais vraiment beaucoup d’ennuis avec la critique. Je peux même dire que lorsque j’ai écrit un roman qui se passait l’été, l’été lui-même était exagéré, le soleil lui aussi était dur, tout cela était bien loin de l’optimisme. Tout le roman Les Tambours de la pluie se déroule ainsi pendant un été torride, terriblement sec, et à la fin, comme un sauveur, la pluie arrive et permet aux Albanais d’échapper au siège des Turcs. Même quand je voulais faire le contraire, cela m’était difficile, j’étais un peu accro au mauvais temps » (p. 49).
À la question de son exil en 1990, Kadaré donne une réponse claire et nette : « J’ai moi-même quitté l’Albanie, comme vous le savez, en 1990. J’aurais pu partir avant cette date, à l’époque où l’Albanie était stalinienne, et donc terriblement dangereuse pour les écrivains. Comme tous les écrivains albanais, j’ai moi aussi été en danger, à plusieurs reprises. […] Lorsque je suis parti en 1990, ce n’était pas en raison du danger, pas du tout. […] Je suis parti en 1990 pour accélérer le processus de démocratisation, qui n’avait pas encore commencé ; au contraire, ce mouvement n’a commencé en Albanie qu’après mon départ. À cette époque, le pouvoir communiste albanais, avec une formidable hypocrisie, mentait jour et nuit, promettant aux Albanais qu’il allait faire en sorte que l’Albanie sorte de son isolement, mais faisait en réalité tout le contraire. » Il explique que le gouvernement attendait un signal de l’Union soviétique, mais qu’il était inenvisageable de s’exprimer publiquement en Albanie car « Vous verriez aussitôt cinq ou six personnes se jeter sur vous, vous étouffer et déclarer que vous êtes fou ou que vous êtes un espion des étrangers, ou pire encore » […] « La seule façon démonstrative et efficace d’agir contre l’État était de fuir, et de trouver à l’étranger un micro afin de déclarer devant tout le monde et devant le peuple albanais que les choses devaient changer, qu’il fallait agir ». C’est ce que fait Kadaré, avec la complicité de son éditeur Claude Durand à qui il demande de créer un prétexte. « J’ai donc quitté l’Albanie et, dès le lendemain, j’ai décidé de lancer un appel au peuple albanais. Je suis parti avec cette idée précise d’influencer, d’accélérer, de faire en sorte que le gouvernement albanais, le parti, la dictature albanaise soient obligés de quitter leur position rétrograde. J’ai donc fait une déclaration sur les ondes de la Voix de l’Amérique, parce que je savais que cela serait entendu en Albanie. J’ai annoncé que j’avais quitté l’Albanie, que je voulais que le régime change, et que je souhaitais que cela se fasse sans effusion de sang. J’ai fait appel à tout le peuple albanais, j’ai fait appel aux communistes pour qu’ils quittent le pouvoir, mais d’une façon qui ne soit pas sanglante. Tout cela a très bien marché ». Selon Kadaré, cela a été une réussite, sa déclaration, très écoutée, a « joué le rôle d’une bombe » (p. 74). Quand on le titille alors sur le fait décrire sous la « dictature », Kadaré s’énerve un tantinet : « On ne peut donc pas poser à un écrivain la question de savoir comment il a pu écrire pendant une dictature, car cela revient souvent à poser la question provocatrice : « Pourquoi avez-vous existé ? » Ce serait comme vous demander, à vous Français, pourquoi la France avait des théâtres, une vie culturelle et des journaux pendant l’occupation nazie, pourquoi tout ne s’est pas arrêté. Je ressens parfois une connotation un peu raciste lorsque l’on pose ce genre de questions aux ressortissants de petits pays, comme si on exigeait d’eux qu’ils se taisent parce qu’ils vivent dans une dictature. Faudrait-il que ces pays soient un désert culturel, que tout le monde quitte les écoles et les universités ? » (p. 75).
Un long développement est consacré au kanun. Citant un livre de Pierre Carlier consacré à Homère, qui rectifie les traductions du 1er vers de L’Iliade : « Fée, dis-nous la rancune d’Achille, du clan de Pélée » (p. 38). Il s’agirait donc non de la « colère d’Achille », mais de « la première description d’une action de justice que nous possédons au monde ». Le texte d’Homère contiendrait de façon allusive la possibilité « de payer pour interrompre la vengeance » (p. 39). Kadaré ajoute : « Car lorsque vous avez vécu dans un pays communiste et stalinien, le code coutumier semble très raisonnable comparé au code pénal communiste, qui faisait disparaître les gens avec leurs enfants, leurs grands-mères, leurs grands-pères, tout cela sans loi, sans raison, sans rien… Au moins ce type de code constitue un repère qui, je le répète, pour tragique, cruel et primitif qu’il fût, « si tu tues, tu vas être tué », reposait sur un principe, tandis que dans le code pénal communiste, il n’y avait rien, absolument rien de tel » (p. 41). Le code est lié au catholicisme : « C’est la raison pour laquelle, dans le code albanais, l’Église est toujours présente. Le code est publié, à la manière d’un code pénal, et comporte mille deux cent cinquante-trois articles, tous numérotés, mais l’Église est partout. Les autres religions que les Albanais ont embrassées n’existent pas dans ce code, ni l’Église orthodoxe, ni l’islam ; elles en sont absolument absentes. C’est là une démonstration de l’ancienneté du code, qui est très grande » (p. 46). Gilles de Rapper nous apprend que « les dirigeants albanais communistes, dans leur majorité originaires du Sud, s’opposeront longtemps aux chefs locaux des montagnes du Nord, d’abord par les armes, puis par la destruction des solidarités et des institutions traditionnelles » (p. 103).
Dans un développement géopolitique, Kadaré s’interroge sur le fait que l’empire ottoman, qui avait pour « credo « nous allons effacer l’Europe et la chrétienté de la surface de la terre » (cela ressemblait déjà aux slogans des islamistes d’aujourd’hui), comment est-il possible […] que le berceau de cet empire, la Turquie elle-même, se présente maintenant devant l’Europe en suppliant qu’on la laisse devenir membre de l’Europe ? » (p. 57). Son explication est que lors de l’occupation de l’Europe par les Ottomans, il y a eu interpénétration culturelle, et que de nombreux Albanais notamment sont devenus hauts fonctionnaires de l’empire, et ont imprimé durablement leur marque. Il poursuit sur l’islam : « C’est une erreur que l’on fait parfois, de qualifier l’Albanie de pays musulman ou musulman modéré. Il n’en est rien, la première religion des Albanais est la religion chrétienne romaine, celle de l’Église romaine. Une partie des Albanais se sont convertis à la religion orthodoxe à la suite de la séparation entre Rome et Byzance. L’islam est un phénomène récent en Albanie, qui ne date que de trois siècles […]. Et quand bien même les musulmans sont numériquement plus importants que les catholiques, le poids de ces derniers dans la culture albanaise est bien plus grand. Pensez que quatre-vingts pour cent des écrivains de l’Albanie, en particulier ceux du Moyen Âge, sont des écrivains catholiques, et la culture albanaise – y compris le code coutumier que nous avons évoqué, est presque entièrement catholique » (p. 63). Gilles de Rapper nous apprend que la « désottomanisation » de l’Albanie que souhaite Kadaré va jusqu’à sa langue : « on peut s’interroger sur le remplacement, opéré dans les rééditions récentes de ses œuvres, des mots relevant de la culture albanaise traditionnelle par des néologismes qui n’ont pour intérêt que d’effacer le caractère ottoman de la culture albanaise » ; il s’agit de mots très courants comme « magasin », « cheminée », « exactement », « remplacés par des équivalents bien peu usités » (p. 119).

Le Général de l’armée morte, 1963

J’ai relu pour cet article ce 1er livre de Kadaré que j’avais lu naïvement bien longtemps avant ces voyages, sans en tirer grand profit je le crains, tant cette littérature est liée à une culture particulière que je ne connaissais pas à l’époque. Il s’agit du 1er livre de Kadaré publié en albanais, et du 1er traduit en français et en France, par Jusuf Vrioni (dont le nom n’apparaîtra pas sur les 4 premières éditions successives d’Albin Michel et Hachette). Le Général de l’armée morte a selon Éric Faye, dans sa préface de l’édition Livre de Poche Biblio datée de 2007 que j’ai utilisée (320 p., 6,5 €), une histoire complexe d’écriture et de publication. Il s’agit d’abord d’une nouvelle, puis d’un roman paru en 1963 en Albanie, mais l’auteur « rédige de nouvelles versions dont l’une paraît en 1967 » (p. 7), et de fait, l’édition que j’ai utilisée est datée en dernière page « Tirana, 1962-1966 ». Ce qui est extraordinaire et qu’Éric Faye nous apprend sans l’expliquer, c’est qu’une première version française est publiée à Tirana en 1968, laquelle retient « l’attention d’un éditeur parisien » (comment ?), et le livre paraît en 1970 en France. C’est le début du succès international de Kadaré. L’origine du roman serait une rencontre de Kadaré avec « un officier-aumônier italien venu, une quinzaine d’années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, rechercher les restes de militaires inhumés çà et là. Cet homme, qu’il aperçut à l’hôtel Dajti de Tirana – où se déroulent certains passages du livre –, Kadaré le dédouble pour isoler d’un côté l’aspect militaire, de l’autre le religieux » (p. 8). À force de lire Kadaré, j’ai quelques doutes quant à la réalité de l’« histoire vraie » dont il délègue souvent l’énonciation à ses préfaciers sur laquelle il se serait basé. L’histoire commence par une phrase symbolique de toute l’œuvre kadaréenne : « sa mission ne pourrait être menée à bien que par mauvais temps » (p. 15). Cela vaut-il pour le déterreur de cadavres qu’est Kadaré ? De même « Il y avait dans la tâche qu’il allait accomplir quelque chose de la majesté des Grecs et des Troyens, de la solennité des funérailles homériques » (p. 21). Un exemple apparemment futile de problème de traduction qu’une édition critique éluciderait est l’usage fréquent du mot « cognac ». C’est la boisson préférée du général, et il conseille au prêtre d’en boire « pour oublier ce que vous avez vu tout au long de la journée » (p. 39). La question est : est-ce un mot générique désignant une eau-de-vie, et donc le « raki » albanais (rakija, proche de la grappa italienne, ou bien est-ce un brandy et spécifiquement un cognac français ; et en ce cas, l’Albanie communiste importait-elle à cette époque des alcools onéreux de l’Est ? Mais le prêtre, qui contrairement au général, a combattu en Albanie, refuse de boire de l’alcool. À la p. 305, on trouve « du raki et du cognac », ce qui n’élucide qu’une partie du problème. Même interrogation à propos de l’évocation d’un prétendu « kiosque » où « Nombre de gens se pressaient autour du guichet. Certains lisaient debout, d’autres parcouraient le journal tout en s’éloignant » (p. 57). Cela sent la propagande à plein nez !
Dans un musée amateur du sud du pays, les Italiens découvrent par hasard des squelettes de soldats, facilement reconnaissables à un médaillon qu’ils portaient tous pour qu’on pût justement les identifier. Il s’agit semble-t-il d’un médaillon identique de la Vierge et non d’une plaque d’identification. Là encore une édition critique permettrait de savoir si ce détail est véridique. Or les hypothèses farfelues des archéologues amateurs ironisent sur la prétention à l’épopée antique exposée supra : « les amateurs avaient avancé deux hypothèses sur l’origine de cet objet : selon eux, il s’agissait soit d’un ornement illyrien, soit d’une monnaie de l’époque romaine » (p. 41). Les deux Italiens rivalisent de clichés sur les Albanais, ce qui permet habilement à Kadaré de dire sans dire : « Nous nous sommes férocement entr’égorgés, reprit le général. Ces démons-là aimaient en découdre » […] « Les Albanais sont un peuple rude et arriéré. Sitôt nés, on met un fusil dans leur berceau pour que cette arme devienne partie intégrante de leur existence. – Ça se voit, dit le général. Ils tiennent même leurs parapluies comme si c’étaient des fusils » (p. 43). Le prêtre se fait une conception folklorique de l’autochtone : « L’Albanais vit et meurt comme s’il interprétait un rôle, à ceci près que les décors de scènes sont les plateaux ou les monts où il passe sa vie dans un rude dénuement. S’il meurt, c’est souvent parce que doivent être respectés certains usages, et non point pour des raisons objectives. La vie qui croît au milieu de tant d’épreuves et de privations parmi ces rochers, cette vie qui n’est parvenue à éliminer ni le froid, ni la faim, ni l’avalanche, tourne subitement court à la suite d’une parole imprudente, d’une plaisanterie osée, ou d’un regard de convoitise jeté sur une femme. La vendetta est souvent déclenchée sans la moindre passion, uniquement pour obéir à la coutume. Et même quand le vengeur tue sa victime, il ne fait rien d’autre qu’appliquer un paragraphe du Coutumier. Ces vieux alinéas s’entortillent dans leurs jambes durant toute leur existence jusqu’à ce qu’un beau jour ils les fassent trébucher » (p. 165). Mais l’expert albanais balaie tout cela : « Leur véritable dessein est de préparer l’opinion internationale à l’anéantissement du peuple albanais et d’en propager l’idée » (p. 167). On s’étonne quand même que le général, lorsqu’il a appris sa mission, « s’était approché du globe terrestre et y avait découvert l’Albanie » (p. 170). L’auteur voulait-il faire passer les hauts gradés italiens pour des incultes ignorant un pays limitrophe avec lequel leur armée avait combattu ? De même un point n’est pas pris en compte, c’est le fait que l’armée qui combattit en Albanie était l’armée fasciste, et que le général, qui n’a pas combattu à cette époque, n’est pas censé être imprégné de l’idéologie fasciste. Or au contraire, le roman semble ignorer ce changement, comme si le mot « fascisme » désignait indifféremment tout gouvernement de l’Ouest. Les bunkers d’Albanie (dont la construction venait de commencer) sont brièvement évoqués sous le vocable « blockhaus » : « De loin en loin, aux croisements, réapparaissaient les blockhaus carrés, circulaires ou hexagonaux, percés de meurtrières donnant sur la route. À chaque tournant, l’auto entrait dans leur champ de tir et le général fixait les fentes étroites dégarnies, devant lesquelles l’eau dégouttait » (p. 59). Ouf ! Nous avons échappé à deux pages d’éloge de ces édicules… Les Italiens croisent des Grecs se livrant à la même besogne, et pensent que « Les Turcs pourraient bien venir eux aussi un jour rechercher les leurs » (p. 72). Le « chapitre septième », qui suit l’un des « chapitre(s) sans numéro » part sans transition sur le récit en « mauvais anglais » d’un cafetier qui évoque des faits que l’on retrouvera dans Chronique de la ville de pierre, mais sans préciser la ville dont il est question. Il évoque le pilote anglais abattu, et le bordel qui scandalise dans un premier temps, et auquel on finit par s’habituer. Lors des mouvements de troupes, le bordel est assailli par les soldats crottés qui font sagement la queue. L’une des pensionnaires est tuée par un vieil Albanais parce que son fils s’en est amouraché. Elle est enterrée avec une plaque « Morte pour la patrie ». Les Italiens proposent de rémunérer les Albanais qui travaillent pour eux, ce qui leur permet d’« acheter un petit poste de radio » (p. 102). Cette phrase ne semble donc pas avoir posé de problème à la censure. Lors d’une rencontre avec un paysan qui leur apporte les ossements d’un déserteur qui a travaillé pour lui avant d’être tué par le « Bataillon bleu », le prêtre s’adresse directement au paysan en albanais, mais à d’autres moments l’expert qui les accompagne fait office de traducteur. Le déserteur, dont un long chapitre transcrit le journal rédigé dans une langue très littéraire, a appris l’albanais, mais son employeur ne parle pas italien. Le général s’alcoolise et délire. Il s’imagine à la tête d’une armée en plastique, à cause des sacs contenant les ossements. Lors d’un passage à Tirana, une information touristique nous étonne : « J’ai lu dans un livre sur l’Albanie que l’ensemble architectural du tronçon supérieur du Grand Boulevard dessinait un faisceau de licteur » (p. 173). En si peu d’années (l’invasion italienne de l’Albanie n’aura duré que 4 ans, de 1939 à 1943), les Italiens auraient pu modifier la topographie de la capitale ? Au fait, l’article de Wikipédia sus-nommé indique 700 pertes pour une armée de 100 000 hommes, chiffre qui ne figure pas dans le roman, qui préfère rester dans le flou. D’autre part, à la fin de l’article bataille de Durrës, je relève cette phrase : « D’après des habitants de Durrës, les corps des soldats Italiens tombés étaient rapidement évacués vers les bateaux », qui va dans le sens d’une pure invention, mais réservons notre avis en l’attente d’une édition critique.
Pour terminer, je rapprocherai deux phrases apparemment anodines, l’une du Général : « Certains cherchent du pétrole, du chrome, des statues antiques. Nous, malheureux que nous sommes, ne savons faire que ça, pas vrai ? » (p. 303) ; l’autre de Le Poids de la Croix : « Autrement dit, certains détenus politiques, après avoir été torturés pour révéler des secrets, puis utilisés à creuser des canaux, traduire les œuvres d’Enver Hoxha ou extraire du chrome dans les mines, étaient employés à d’autres tâches bien particulières, comme celle d’interpréter des œuvres littéraires » (p. 536). L’allusion commune aux deux textes à l’extraction du chrome pourrait assimiler la tâche du général de déterrer les morts à une corvée absurde imposée par la tyrannie.

Les Tambours de la pluie, 1970

Les Tambours de la pluie est un classique de Kadaré datant de 1970. À l’époque on ne rigolait pas, et la préface de l’édition Folio signale la volonté de l’auteur de faire œuvre utile pour célébrer la gloire éternelle du pays des aigles : « l’Albanie […] fut l’objet d’un farouche blocus économique et politique de la part de la superpuissance soviétique et de tous les pays du Pacte de Varsovie ». Malgré l’impression datée de 2007, les éditions Gallimard ont conservé pour la 4e de couverture de l’édition Folio (1985, 346 p.) une formule digne de la propagande des années les plus sombres de la période de tyrannie, qui reprend la préface : « l’Albanie moderne des années 60, que les pays socialistes soumirent à un blocus implacable ». Une postface non datée, signée d’un certain Professeur Aleks Buda de l’université de Tirana, dont Wikipédia nous apprend qu’il fut un des rares intellectuels autorisés par le régime communiste à avoir accès à la littérature étrangère, va dans le même sens, tout en développant une intéressante théorie de l’Albanais en héritier de l’Illyrien : « Mais les Albanais actuels ont aussi un autre trait commun avec leurs ancêtres illyriens : la résistance indomptable, opiniâtre, opposée à l’action assimilatrice de l’occupant, fût-il romain, grec ou slave. » ; « [Skanderbeg] considérait les masses populaires comme les principales forces motrices du mouvement de libération. » ; « La « citadelle », comme l’appelle I. Kadaré, qui l’érige ainsi en symbole, vint témoigner que face au courage d’un peuple épris de liberté, toute politique d’intimidation, s’appuyant même sur les armes les plus modernes et les plus meurtrières, est vouée à un échec humiliant ». Nonobstant cet aspect propagandiste, ce roman fort réussi est composé dans le plus pur style épique, d’une alternance de récits longs du côté des Ottomans et brefs, en italiques, du côté des Albanais. Il s’agit de l’histoire du siège par les troupes ottomanes de la citadelle de Krujë, appuyée par des raids de Skanderbeg. Le titre fait référence à une « compagnie spéciale » de l’armée turque « qui avait pour fonction d’annoncer le début de la pluie par des roulements de tambours » La pluie, c’est l’arrivée de l’automne, et la fin prévisible des combats, puisqu’on ne peut plus compter sur la soif des assiégés. Les Turcs sont pittoresques, pourvus de harem (avec une touche de lesbianisme), eunuques, janissaires et tout le toutim. L’écriture de Kadaré fait une large place au désir sexuel. Pourtant le pacha, s’il fait venir une de ses jeunes épouses, le fait sans désir, par habitude. Tchélébi, le candide chroniqueur du pacha, est peut-être à comprendre comme une mise en abyme de l’auteur Kadaré face à Enver Hoxha. Un soir, l’intendant lui demande de dire la vérité et non les mensonges faits « pour les générations à venir, pour les dames d’Édirne ». Il est redoublé d’un poète, Sadedin, lequel sera aveuglé (allusion à Homère) à la première bataille. Il boit force raki dans une longue scène, sans qu’on sache s’il s’agit du raki albanais (voir rakija sur Wikipédia) ou du rakı turc ; eau de vie d’un côté, alcool anisé de l’autre. Un cheik prononce un discours fanatique fort utile à l’époque de parution du livre, à la politique anti-religieuse d’Enver Hoxha : « Nous enseignerons le saint coran à ces rebelles maudits […]. Sur leur terre bosselée comme le dos d’un démon, nous élèverons les minarets sanctifiés par Allah. […] Nous ferons en sorte que ces infidèles se prosternent cinq fois par jour en direction de La Mecque. Nous envelopperons leurs têtes malades et agitées dans le bienfaisant turban de l’islam ». En tout cas voilà de quoi comprendre l’attitude réservée des Albanais, même musulmans, par rapport à leur religion, malgré la fin de la tyrannie. Les femmes aussi sont visées par les agités du turban : « Nous leur ferons courber leurs têtes indociles sous l’autorité maritale, comme le prescrit le saint Coran. Ainsi, les détournant de leurs coutumes barbares et leur inculquant généreusement nos magnifiques principes et coutumes, nous en ferons des femmes honnêtes et vertueuses et sauverons leurs âmes possédées du démon ». Cela n’empêche pas les soldats de la même troupe d’économiser pour acheter des captives, et lorsque les razzias en auront rapporté seulement sept, des adolescentes, de les violer à la file jusqu’à ce qu’elles en meurent le soir-même. Le récit n’est pas édulcoré ; on rencontre par exemple des collectionneurs de reliefs humains : « La bataille terminée, ils se jetaient sur les ennemis tués et remplissaient des sacs des pièces recherchées pour les revendre dans les grandes villes. Les plus recherchées étaient les oreilles ». [1] La première attaque de la citadelle est un cuisant échec qui coûte dix mille hommes aux Turcs. Les plans consultés par l’architecte inquiètent certains combattants à l’ancienne : « la religion musulmane mettait en garde contre ce qu’il y avait de diabolique dans les compositions figuratives ». Deux soldats dialoguent à propos des captives censées être rapportées par une troupe. Il ressort que l’un d’eux a fait quelque chose de pas catholique pour payer la somme exorbitante demandée pour une femme, et il en « rougit jusqu’aux oreilles ». Son interlocuteur lui fait remarquer que ce qu’il a fait risque de lui en faire « perdre même le goût ». On songe bien sûr que le garçon s’est prostitué, mais rien de plus n’est dit.
Un dialogue étrange entre l’intendant et le chroniqueur semble être fait sur mesure pour soutenir les projets d’Enver Hoxha. Celui-là suggère un moyen plus sûr d’affaiblir l’Albanie, en empêchant l’accroissement de sa population par l’importation d’une coutume de vendetta « des déserts d’Arabie », qui ressemble trait pour trait au kanun : « Implanter une telle coutume vaut bien plusieurs victoires sur le champ de bataille ». Certes, la « loi du sang » du kanun ressemble étrangement à la loi du talion, car leur but est avant tout de limiter la vengeance à un préjudice équivalent et non décuple comme cela pouvait se pratiquer auparavant, mais cette page, qui ne sera pas suivie d’effet dans le récit, ressemble trop à de la propagande sur mesure pour être crédible. De même cette scène sur mesure de vaticinations de l’intendant, qui prévoit l’avenir glorieux de l’Albanie : « Alors, même si nous faisons leur conquête, nous ne les soumettrons jamais ». Les Albanais ne sont pas en reste : « sur le chemin de la horde démente, il faut bien que quelqu’un se dresse et c’est nous que l’Histoire a choisis. Le temps nous a placés à la croisée des chemins ; d’une part, la voie facile de la soumission, de l’autre, la voie ardue, celle du combat. » L’intendant est cynique, ou du moins pragmatique. Lorsque les vivres se font rares, il préconise un nouvel assaut, de façon à diminuer le nombre de bouches à nourrir. Le siège se poursuit, et toutes les initiatives des Turcs sont vouées à l’échec. Ils creusent une galerie mais sont repérés et les assiégés ensevelissent les assaillants ; Skanderbeg attaque une caravane de ravitaillement de Venise ; on envoie des bêtes malades pour propager la peste, etc. On ne voir d’ailleurs jamais Skanderbeg, car le récit est focalisé sur les Turcs, qui sont montrés d’autant plus valeureux selon le bon vieux principe consistant à vanter le vaincu pour mieux montrer la valeur du vainqueur ; mais à condition que l’Histoire soit respectée, on se demande quelle logique il y a à attaquer une citadelle avant d’avoir vaincu le plus dangereux ennemi dans la campagne. Ce livre me fait penser au superbe La Mère du printemps de Driss Chraïbi, épopée de la conquête du Maghreb par les Arabes au nom de l’islam.
Si vous vous apprêtez à lire ce roman, utilisez plutôt le tome 2 de l’édition des œuvres complètes publiée chez Fayard en 1994. Une préface d’Éric Faye nous apprend en effet que le roman a été amplement remanié par l’auteur pour cette réédition ; il est d’ailleurs daté « Tirana, 1969-70 ; Paris, 1993-94 ». Les « retouches notables » ont deux raisons selon Faye, esthétiques, et l’ajout de « Certains motifs religieux qu’il avait retranchés en 1970, athéisme officiel oblige ». Les préface et postface propagandistes ont disparu, ce qui est dommage car cette disparition laisse à son tour place à une sorte de légende dorée de l’écrivain face au totalitarisme. Selon É. Faye, l’Empire Ottoman aurait constitué pour Kadaré à cette époque un « modèle de société totalitaire dont l’essence permet encore de comprendre les tyrannies du XXe siècle » ; « L’écrivain a situé une foule de romans et de récits à l’époque ottomane pour, sous couvert de fables, parler du présent, un présent à manipuler avec d’extrêmes précautions : l’Albanie stalinienne. » ; « Les textes ottomans ont souvent été pour leur auteur les plus dangereux : ainsi le poème « Les pachas rouges » lui valut de graves ennuis ; Le Palais des rêves le fit comparaître devant un véritable « conseil de discipline » ; quant au Firman aveugle, il était si subversif qu’il dut séjourner dans les tiroirs de l’« atelier de l’écrivain » jusqu’à la chute du communisme. » Selon É. Faye, l’absence de Skanderbeg dans le récit se justifie par le fait que Kadaré « ne voulait pas tomber dans les schémas de la littérature socialiste pour en faire un « héros positif » ».

Chronique de la ville de pierre, 1970

Chronique de la ville de pierre (traduction de Jusuf Vrioni), Fayard, 1985. Le même éditeur propose depuis 1998 sous le titre Chronique de pierre une « version notablement revue et corrigée de l’édition initiale datant de 1985 ». Le livre a aussi été publié en Folio. À noter qu’un long passage du chapitre 11 de Le Général de l’armée morte annonce le sommaire d’une partie de Chronique de la ville de pierre, inclus dans le journal du déserteur italien.
Chronique de la ville de pierre est une chronique des années de guerre à Gjirokastër par les yeux d’un narrateur enfant naïf et visionnaire, sans doute inspiré des souvenirs de l’auteur, né en 1933, qui voit parfois la guerre comme un jeu. Des pages en italique sont insérées entre les chapitres, qui témoignent d’une réflexion adulte, et des « Fragments de chroniques » qui semblent des lambeaux de journaux, truffent également le récit. Le futur tyran est nommé quand il entre en scène, et ayant lu cette traduction parue en France en 1985 (empruntée dans une bibliothèque), j’ai été estomaqué par le culot de Kadaré, ainsi que l’aveuglement de la censure albanaise qui laissa passer ça !
L’incipit en italique figure dans tous les guides sur Gjirokastër : « C’était une ville étrange qui, tel un être préhistorique, paraissait avoir surgi brusquement dans la vallée par une nuit d’hiver pour escalader péniblement le flanc de la montagne. Tout dans cette ville était ancien et de pierre, depuis les rues et les fontaines jusqu’aux toits des grandes maisons séculaires, couverts de plaques de pierre grise semblables à de gigantesques écailles. On avait de la peine à croire que sous cette puissante carapace subsistait et se reproduisait la chair tendre de la vie. […]
C’était une ville penchée, peut-être la plus penchée au monde, qui avait bravé toutes les lois de l’architecture et de l’urbanisme. Le faîte d’une maison y effleurait parfois les fondations d’une autre et c’était sûrement le seul lieu au monde où, si l’on glissait sur le côté d’une rue, on risquait de se retrouver sur un toit. Et cela, les ivrognes, surtout, en faisaient l’expérience »
(p. 7).
Les vieilles, dont beaucoup vivent cloîtrées depuis des dizaines d’années (p. 41), se plaignent du progrès : « aujourd’hui les jeunes gens se mettent à porter des lunettes, qui sait ce qu’on fera demain ! » (p. 19). L’enfant se pose des questions philosophiques : « Moi, je me demandais encore comment il se faisait que l’homme ne voyait qu’avec ses yeux et pas avec ses doigts, ses joues ou une autre partie de son corps. Car, au fond, les yeux n’étaient qu’un morceau de chair de notre corps. Comment le monde s’y introduisait-il ? Comment n’éclatait-on pas de cette grande masse de lumière, d’espace et de couleurs qui se déversait constamment par les yeux en vous ? » (p. 21). La citadelle et sa prison datant du roi Zog Ier constitue un fond sonore et visuel : « Comme chaque soir, les gardiens contrôlaient les barreaux des fenêtres, en les frappant à une cadence régulière avec une tige de fer » (p. 31). À cette époque obscurantiste, des pratiques de sorcellerie se répandent par la ville, des rognures d’ongles, des cendres et des cheveux sont subtilisés pour des envoûtements. « On a fait appel par deux fois au hodja […] mais sans succès » (p. 38). Cette phrase vient nous rappeler que le nom du tyran, Hoxha, prononcé hodja, signifie effectivement « muezzin », et il est révélateur qu’au lieu de ce mot courant, le traducteur ait choisi le mot albanais dans une translittération non-académique, qui rappelle le sens du patronyme de ce tyran athéiste ! L’un des sorts jetés consiste à ce que « Maksout avait été affecté dans l’accomplissement de ses devoirs conjugaux », sort difficile à comprendre pour un bambin. Ce dernier a une relation privilégiée avec son grand-père, qui lit ses livres contenus dans une malle, fume sa pipe et parle turc, langue dont l’écriture ressemble à des fourmis pour l’imagination fertile de l’enfant : « dans quelle intention les fourmis avaient bien pu être créées si l’on ne pouvait pas les lire comme des livres » (p. 57). L’esprit visionnaire de l’enfant semble hérité de ses ascendants. Il découvre Macbeth de Shakespeare traduit en albanais : « Le livre était là tout près de moi. Silencieux. Sur le divan. Quelque chose de mince. Étrange… Entre deux feuilles de carton étaient enfermés des bruits, des portes, des cris, des chevaux, des hommes. Très proches les uns des autres. Pressés les uns contre les autres. Désarticulés en de petits signes noirs. Des cheveux, des yeux, des jambes, des mains, des ongles, des barbes, des murs, du sang, des coups frappés aux portes, des bruits de sabots de chevaux, des cris, des voix. Tous dociles. Obéissant aveuglément aux petits signes noirs. Les caractères courent à une vitesse vertigineuse, tantôt par-ci, tantôt par-là. Courent les a, courent les f, les g, les y, les k. Ils se rassemblent pour former un cheval ou bien la grêle. Ils se remettent à courir. Il s’agit de créer un poignard, la nuit, un meurtre. Puis la route, les portes qui battent, le silence. Courent, courent. Constamment. Sans fin » (p. 70). Belle page de cratylisme.
C’est le black-out sur la ville, que les autorités italiennes font respecter à coups de mitrailleuse. Hommes et femmes ont des espaces séparés (et cela est encore visible dans la vieille maison Skenduli que l’on visite à Gjirokastër), mais « Argyr Argyri était un petit homme noiraud à la voix si fluette qu’on eût cru entendre parler une femme. Connu de tous, il fréquentait tous les quartiers. On disait de lui qu’il était mi-homme mi-femme et c’était le seul individu mâle ou passant pour tel qui fréquentât librement tous les foyers même en l’absence des hommes. Il aidait les femmes aux diverses tâches domestiques, gardait leurs enfants lorsqu’elles étaient occupées à leur lessive, faisait provision d’eau avec elles, portait des nouvelles. Il avait son propre toit, et, s’il venait en aide aux femmes, ce n’était pas tant parce qu’il était dans le besoin que parce qu’il aimait leur compagnie et leurs occupations. Rien, au reste, de plus naturel dès lors qu’il était lui-même mi-homme mi-femme. Depuis bon nombre d’années, en compensation des moqueries de tous et pour se consoler de son imperfection physique, Argyr Argyri avait acquis ce droit dont ne jouissait aucun autre homme : celui de fréquenter librement les femmes et filles de la ville » (p. 97). Évidemment le mariage de « cet hermaphrodite » ne plaît pas : « Cette ville finira comme Sodome » (p. 98). Il faut dire que la sexualité en général est une pilule qui a du mal à passer chez le Gjirokastrit moyen. Lors d’un bombardement, alors que le sous-sol de la maison familiale du narrateur sert d’abri (ce dont l’enfant est fier, ce qui témoigne manifestement d’un esprit bourgeois de propriété dont on s’étonne qu’on l’ait laissé publier !), on découvre une jeune fille entre les bras d’un garçon. Non seulement le père traite & traîne cette « chienne » par les cheveux, mais l’incident « obséda les gens. Dans leur esprit, ces deux bras grêles de jeune fille se muaient peu à peu en deux membres féroces. Ils les serraient à la gorge, les empêchaient de respirer, les asphyxiaient » (p. 111). Rendant visite à un voisin, le narrateur évoque les vieilles maisons typiques de la ville : « Chez nous aussi, on avait installé un dispositif analogue pour pouvoir ouvrir la porte depuis les étages supérieurs » (p. 115). La maison de la famille de Kadaré ressemblait sans doute à la vieille maison Skenduli, qui rassemblait une famille entière sur plusieurs étages. Elle a été transformée en musée, mais je ne l’ai pas visitée, pas plus que celle du tyran, dans la même rue, devenue un musée ethnographique.

Vieille maison Skenduli, Gjirokastër.

L’enfant se réjouit du spectacle des avions sur le nouvel aérodrome construit dans la plaine, qu’il peut voir depuis le haut de la maison. Il y a même parfois des avions égarés. Les Italiens quittent la ville, vite remplacés par les Grecs, puis les Italiens reviennent, etc., plusieurs fois en l’espace d’une semaine. Cela donne lieu à une page réjouissante (p. 139). La prison est évacuée, et un prisonnier se plaint : « Sale époque, sale pays ! Même pas foutu de tenir une prison comme il faut. Est-ce que j’ai le temps de grimper tous les jours au haut de la citadelle et de redescendre bredouille. Les jours passent, et j’peux pas faire mon terme. Et puis, tous les projets qu’on fait vont à l’eau. On a bien raison de dire de l’Italie que c’est une salope, une bonne à rien. Ah ! quand je pense à ce que m’a raconté un copain sur les prisons de Scandinavie. Ça oui, que c’est des prisons ! On y entre et on en sort en bon ordre. Au terme fixé et avec des fiches bien en règle. Les portes ne s’ouvrent pas à propos de n’importe quoi comme dans un bordel ! » (p. 140). Mais le bordel aussi a fermé : « On l’a fermé, on l’a fermé ! Disait-il presque en pleurant. Mon foyer bien chaud, mon petit nid de plumes ! On me l’a fermé ! Comment ferai-je, malheureux ? Où irai-je me réfugier par les soirs d’hiver ? » (p. 145). Un épisode consacré à une statue nous fait penser à celle d’Hoxha qui était peut-être déjà érigée en 1970 à Tirana : « Un sergent grec tira plusieurs coups de fusil, mais personne ne fut touché. Il atteignit seulement à la cuisse l’unique statue de la ville. C’était une grande statue en bronze, qui avait été dressée sur la place du centre, déjà sous la royauté. Auparavant, la ville n’avait jamais connu de statue. Les seules représentations artificielles de l’homme se réduisaient aux épouvantails » […] « Lorsqu’on annonça qu’on élèverait une statue, nombre de citadins fanatiques qui s’étaient beaucoup réjouis pour le canon de DCA manifestèrent un certain doute. Un homme en métal ! Une telle création est-elle nécessaire ? Ne serait-elle pas un élément de trouble ? Aux heures où tout le monde dormirait selon l’ordre de Dieu, la statue, elle, resterait debout. Elle demeurerait debout jour et nuit, hiver comme été. Les hommes rient, pleurent, commandent et meurent, alors qu’elle ne ferait rien de cela. Elle resterait là, muette. Et l’on sait bien que le silence est suspect » (p. 158). Il est brièvement question d’un mari qui « s’est mis… avec un soldat grec » […] « voilà que mon ordure de mari a mis le grappin sur un de ces Spiropoulos. Un Grec, mes sœurs, un Grec ! » […] « Il a l’impudence de dire qu’il prendra un amant de chaque armée qui entrera dans la ville » (p. 163). Cela semble moins scandaliser que les affaires de cœur des jeunes filles : « pour un père, avoir une fille qui a été embrassée par un garçon ou une fille qui a de la barbe, c’est du pareil au même » (p. 165), ou les grossesses non désirées : « Dans cette ville, il y a deux manières de faire disparaître les jeunes filles enceintes : on les étouffe dans le youk [literie] ou on les noie dans un puits » (p. 187). Un jour, les Italiens reviennent, semble-t-il plus sérieusement, avec « les religieuses et les prostituées » (p. 168), et cet attelage syntaxique reviendra plusieurs fois (p. 180 ; 189). Un ingénieur décrète soudain les abris inutilisables, et l’on doit monter dans « les souterrains de la citadelle » (p. 175) en cas d’attaque. Quand on sait à quel point ça grimpe pour y aller, on se demande si c’est bien plus sûr, car le temps d’atteindre l’abri, on peut se faire canarder !

Souterrains de la citadelle de Gjirokastër.

À la fin de la guerre et du livre, apparaissent les partisans, c’est-à-dire les communistes. Ils commencent par brûler les titres de propriété à la mairie : « Les débiteurs… oui ce sont les débiteurs qui ont brûlé les titres… les communistes… les scélérats… » (p. 195). Et c’est l’entrée de notre cher tonton : « « On recherche le dangereux communiste Enver Hoxha ; âge : la trentaine ; taille : haute. Porte des lunettes de soleil. Récompenses à quiconque contribuera par des informations à sa capture : quinze mille leks. À qui le capturera : trente mille leks. Le commandant de la ville : Bruno Arcivocale » » (p. 224). Les vieilles femmes se le rappellent : « Tu te souviens d’Enver, le fils des Hoxha ? – Celui qui est allé étudier dans le pays des Francs ? » (p. 226). Amusant que le grand homme de Gjirokastër parle dans ces lignes traduites en français de l’autre grand homme de Gjirokastër, en rappelant qu’il avait appris le français et était sans doute capable de lire cette traduction qui ne faisait pas franchement l’apologie du communisme ! Dans Le Poids de la Croix, Kadaré explique que le fait non pas d’avoir évoqué Hoxha, mais d’avoir habité le même quartier que lui, donc d’être susceptible de connaître des ragots, et d’avoir évoqué l’existence d’homosexuels dans ce livre, lui vaudra une grande crainte au milieu des années 80.
Un jeune homme tue son oncle en lui tirant plusieurs balles dans la tête (p. 230). On apprend la différence entre partisan et « balliste » : « Une heure environ après le choc sanglant entre Italiens et ballistes, la première colonne de partisans, traversant le terrain d’aviation, déboucha sur la route » (p. 238). Les ballistes, du Balli Kombëtar, sont les résistants anti-italiens, anti-communistes et anti-royalistes, qui furent exécutés ou exilés après la guerre. Un cheikh se crève les yeux avec un clou en haut d’un minaret : « Je ne veux pas voir le communisme !  » (p. 240). Un partisan manchot venu exécuter un homme tue en même temps sa fille qui s’accroche à lui. Le vieux meurt en criant : « Mort au communisme ! » Cependant le manchot maladroit et cruel sera lui-même exécuté par son chef devant la famille de ses victimes pour avoir exécuté la fille en plus du père. Ce rebondissement est censé racheter l’exaction aux yeux du lecteur, mais quelle pitoyable image des « partisans » laisse cette chronique ! La ville est évacuée avant l’arrivée des Allemands, et l’enfant se fait encore visionnaire : « C’était la première fois que je la contemplais de loin. Je faillis crier de joie, car tout au long de la nuit, j’avais l’impression qu’elle s’enfonçait, s’enfonçait constamment vers le bas pour s’abîmer dans la boue de la plaine, comme un vieux navire qui sombre » (p. 253). Avec un camarade, le narrateur envisage de tuer un collaborateur, révélant l’immémoriale cruauté qui s’empare des enfants mêmes en temps de guerre : « Nous allons guetter Maksout la nuit quand il rentrera chez lui. Je lui sauterai au cou et tu le frapperas. » Je réfléchis un moment. « Nous ferions mieux de l’inviter à dîner et de le tuer dans son sommeil, comme a fait Macbeth, lui dis-je. Et nous salerons sa tête. – Nous le ferons rouler dans l’escalier pour qu’il ait l’œil droit crevé, ajouta Illyr » (p. 259). La chronique s’achève sur ces pages tristes, dans la veine Kadaré.
Un petit livre intitulé Gjirokastër, la ville de pierre (112 p., 1996, 120 f.) d’Ismaïl Kadaré & Étienne Revault existe aux édition Michalon. Il fournit des clés pour préciser la pensée de l’auteur dans plusieurs livres, dont Chroniques. À propos de la prison par exemple : « Il existe même des prisons qui, contrairement à celles, très nombreuses, qui sont en partie situées au sous-sol, occupent les étages supérieurs d’un bâtiment, comme les célèbres prisons des Plombs à Venise. Pourtant, seule Gjirokastër a une prison qui se trouve à son point le plus haut. Construite au sommet de la citadelle, sombre et dominante, elle pèse sur la ville de tout son poids. […] On dirait l’antithèse du Parthénon ou, pis encore, un véritable Olympe à l’envers. Aurait-elles été conçue de la sorte à des fins d’oppression psychique ? » (p. 50). « Les communistes, parfaitement capables de perfectionner les mécanismes de la terreur, se rendirent compte, semble-t-il, qu’une prison trop visible était bien moins redoutable qu’une prison invisible. Tant et si bien qu’ […] ils transformèrent la prison en entrepôt de fromage » (p. 61). P. 70, on apprend que les habitants de la ville fantasmaient sur des souterrains, ce qui constitue l’inspiration de l’une des nouvelles de Concours de beauté masculine aux Cimes maudites, où il n’est pas précisé qu’il s’agit de la ville natale de l’auteur. Les autorités post-communistes sont accusées de négliger l’entretien de la ville, sous prétexte qu’elle aurait été favorisée du vivant du tyran comme sa ville natale.

Le Pont aux trois arches, 1978

C’est en 2019 que j’ai lu ce court roman, chef-d’œuvre par lequel je vous recommande de découvrir l’auteur, et je recommande aussi aux documentalistes et profs de français de le mettre sur leurs étagères et dans leurs conseils de lecture. Last but not liste (pardon !), je le recommande tout spécialement pour les étudiants de 1re année de BTS dans le bâtiment ou les travaux publics ! Kadaré s’inspire de la même légende que de nombreux écrivains avant et après lui, le plus célèbre étant le prix Nobel de littérature yougoslave Ivo Andric, avec Le Pont sur la Drina (1945). Mais Le Pont aux trois arches est une construction gigogne et géniale qui fonctionne comme une double mise en abyme, puisque une légende antérieure semble générer la nouvelle légende du pont, tandis que le texte est lui-même une construction, un ouvrage d’art, dont le maître d’œuvre est le narrateur, le moine Gjon (il faudrait être versé en albanais pour savoir ce que ce monosyllabe qui se prononce a priori « djon » peut connoter). Le thème de l’emmuré vivant nous renvoie bien sûr au mythe d’Antigone, et associe tacitement la question du refus d’une loi inique au texte de Kadaré. Enfin, la thématique du bouc émissaire au cœur de la légende, et la question du sacrifice pour la communauté interrogent par la bande le communisme albanais. Il y a là au moins de quoi bouleverser sinon ceux du pont, du moins les fondements du réalisme socialiste que l’auteur était censé respecter à l’époque !
L’édition GF que j’ai utilisée date de 1984 (170 p.), avec une traduction de Jusuf Vrioni et une préface de 45 p. d’Alexandre Zotos, ce qui fait un texte court réparti en 61 brefs chapitres. À noter que ce traducteur était anonyme au début, ayant purgé une peine de 13 ans de prison. Il eut la prestigieuse tâche (continuation de sa peine ?) de traduire les immortelles œuvres de tonton Hoxha, avant celles de Kadaré ! Il y a eu une édition Livre de poche en 2010, avec une traduction remaniée par le même traducteur (mort en 2001) d’après ce que j’ai trouvé sur Google livres, mais j’ignore si Kadaré a revu son texte ; en tout cas ses propos sur les Turcs, qui pourraient passer pour une allégeance au régime albanais de l’époque, sont corroborés par ses propos dans le livre d’entretiens de 2004 (cf. supra). Le préfacier enrobe le marxisme albanais dans une formule alambiquée : « Mais il est aussi le fils d’un pays où tout se place sous le signe de la philosophie marxiste-léniniste et où les artistes, en conséquence, se réclament des principes du réalisme socialiste. Cela devait le conduire nécessairement à s’emparer de ces sujets légendaires dans une perspective aussi concrète que possible, et non pas sous forme d’une simple rêverie romantique et intemporelle » (p. 8). En fait de « réalisme socialiste », ce livre me semble plutôt tenir du réalisme magique… Mais le préfacier aborde aussi la question du « climat de l’Albanie, [qui] n’a rien d’un été perpétuel : les brumes, la pluie et le froid ne sont point choses rares dans nos zones de montagne » (p. 27), et de citer une entrevue de 1973 où Kadaré se défend sur le fait qu’« il faut apprécier la valeur idéo-artistique d’une œuvre indépendamment de l’issue heureuse ou malheureuse de l’aventure individuelle que vivent les personnages. Pour ma part, je trouverais cela assez décourageant si le seul fait d’unir ou de désunir deux personnages était de nature à changer l’essence même de mon roman ». Cela confirme que les idées exposées dans l’entretien avec Gilles de Rapper en 2004 ne sont pas venues à Kadaré après la chute de la tyrannie.
Le récit commence « au début de mars 1377 », au temps où l’Albanie s’appelait Arberie et où l’empire ottoman constituait une menace : « Les minarets se dressent partout comme une forêt sombre. J’ai le sentiment que l’Arberie ne tardera pas à voir changer son destin. » (p. 50). Un « juif maudit » a constitué depuis dix ans une grande société « Bacs et radeaux », qui « avait acheté tous les bacs et les radeaux, les passeurs et les bateliers étaient devenus ses salariés » (p. 52). Il y avait déjà eu des ponts de planches, mais qui avaient pourri. Or ce jour de mars, un épileptique fait une crise dans l’eau de « l’Ouyane maudite », et un type qui se trouve là en déduit que c’est le signe qu’il faut construire un pont. L’Arberie est un pays de passage. On y relate sur le ton de la légende, le temps des croisades, où l’on avait vu passer des Germains : « Les Germains, ceux dont le parler ressemble à un jerm [délire], reviennent, disaient-ils. En vérité, les gens d’un grand âge prétendaient que c’était précisément ici qu’ils avaient été appelés pour la première fois Germains, c’est-à-dire des gens qui parlent comme un jerm ou cauchemar. Or, apparemment, ce nom leur avait plu, car c’est ainsi, dit- on, qu’ils se faisaient appeler partout » (p. 65). Le narrateur est obsédé par les Turcs : « Ces derniers temps, les Turcs se montrent de plus en plus fréquemment dans les régions des Balkans. On les rencontre sur les grandes routes, dans les auberges, attendant la permission d’entrer aux portes des villes, dans les foires, sur les bacs, partout. Ils apparaissent sous forme tantôt de délégations politiques ou économiques, tantôt de missions commerciales, tantôt de groupes d’artistes ambulants, de sectes religieuses, de détachements militaires, ou encore d’originaux solitaires. Leurs chants traînants, comme succombant à une lourde somnolence, s’entendent de plus en plus souvent un peu partout. Leur comportement, leur allure souple, leurs mouvements dans leurs amples vêtements, qui semblent avoir été conçus exprès pour dissimuler la robustesse de leurs membres, et surtout leur langue dont les mots, contrairement à la langueur de leurs chants, se terminent comme coup de massue, tout cela me cause une vague inquiétude. Et ce sentiment se mue en moi en une sorte de terreur quand je pense que ces gens cachent beaucoup de choses. Ce n’est pas pour rien que dans leurs turbans, leurs pantalons bouffants et leurs tuniques ne se dessine aucune ligne bien nette, ni droite, ni brisée, ni même courbe. Tout est flou et fait de manière à pouvoir changer de forme constamment. Sous de tels vêtements il est difficile de distinguer si un bras porte à son bout un poignard ou une fleur. Mais en fin de compte, que peut-on attendre d’une nation qui cache sa propre source : les femmes ? » (p. 77). Vous avez dit « choc des civilisations » ? La fin de l’extrait me fait penser à Éloge de l’ombre, de Tanizaki. En tous cas ce genre de discours dans un livre autorisé par le régime, révèle ce qui sous-tend l’athéisme du communisme albanais. De mystérieux constructeurs se proposent pour réaliser le pont à des conditions avantageuses. Le seigneur accepte, le narrateur lui servant de traducteur, ce qui lui permet de relater les événements.
L’ouvrage est commencé, mais dès qu’on passe au gros œuvre, le pont est endommagé d’une façon inexplicable : « comme des écorchures de griffes » (p. 86). Le narrateur reçoit un moine de retour de Byzance, Brockhardt, à qui il doit expliquer son étrange pays, pour l’édification du lecteur : « Je lui expliquai que nous descendions des Illyriens et que les Latins appelaient notre pays Arbanum ou Albanum, ou Regnum Albaniae, et ses habitants Arbanenses ou Albanenses, ce qui revenait au même. Je lui dis ensuite que, depuis quelques années, les gens de chez nous avaient donné à notre pays un autre nom. Ils l’appelaient maintenant « Shqipëri », du mot shqiponjë, qui veut dire « troupe, communauté d’aigles », alors que les habitants du pays étaient désignés sous le nom de « Shqipëtarë », qui a la même origine » […] nous, les Albanais, étions avec les Grecs les peuples les plus anciens des Balkans. […] je lui citai à propos la langue albanaise, lui disant qu’elle était contemporaine, sinon antérieure, au grec, et qu’on en avait un témoignage dans les mots que cette langue avait empruntés à la nôtre. « Et ce ne sont pas des mots quelconques, lui dis-je, mais des noms de dieux et de héros. » Ses yeux luisaient. Je lui citai les mots Zeus, Déméter, Téthis, Odyssée, qui dérivaient des mots albanais ze (voix), dhé (terre), det (mer) et udhë (route), et je le vis alors lâcher sa cuillère » […] « Aujourd’hui, nos deux langues, l’albanais et le grec, sont toutes deux menacées par la langue turque comme par un sombre nuage » (p. 91).
Le roman prend une valeur unique avec la mise en abyme de la légende de l’emmurement, que le narrateur raconte à un membre de l’équipe de construction du pont, seul resté sur place après la destruction partielle, et qui se fait passer pour glaneur de contes : « – Et l’autre légende ? Demanda-t-il un moment après. – L’autre est tout aussi tragique et elle a trait à « l’emmurement » d’une femme dans les fondations d’une citadelle.
– Qu’entendez-vous par « emmurement » ?
– C’est un mot qui vient naturellement de mur, et, dans ce sens, cela veut dire enfermer quelqu’un dans un mur, dis-je, en essayant, mais vainement, de compléter mon explication par des gestes. C’est une sorte de sacrifice fait dans les murs d’une construction, pour en assurer en quelque sorte l’existence. » […] « Il s’agit de trois frères, des maçons qui construisaient les murs d’une forteresse, mais leur travail n’avançait pas, car ce qu’ils construisaient le jour était démoli la nuit.
– Comment ? »
Ah ! Voilà ! la raison de son trouble se révélait enfin. Elle était claire comme le jour. C’était l’analogie entre la forteresse de cette légende et leur pont démoli la nuit.
Je ne pouvais plus soutenir son regard.
« Que devaient-ils faire ? repris-je, comme si je parlais seul. Un vieillard réputé pour sa sagesse leur dit que l’écroulement des murs signifiait que le bâtiment, pour tenir, demandait un sacrifice. C’est ainsi que les trois frères décidèrent d’y emmurer une de leurs épouses.
– Un sacrifice, fit-il machinalement.
– Oui, un sacrifice, répétai-je. Car emmurer une personne veut dire la mettre à mort.
– La mettre à mort…
– Bien sûr. Il suffit d’emmurer l’ombre d’une personne pour qu’elle meure, à plus forte raison…
– Oui, oui, fit-il presque avec un gémissement.
– Mais il leur fallait choisir une de leurs femmes, repris-je. Ils en discutèrent longuement et décidèrent de sacrifier celle qui leur apporterait le lendemain à manger.
– Mais… fit-il.
– Ils se jurèrent de ne rien leur dire.
– Tiens, tiens…
– Vous voyez donc, voilà la bessa qui réapparaît. Ou plutôt la bessa en même temps que la perfidie.
– Oui, la baessa. »
Le mot semblait écorcher les commissures de ses lèvres et je n’aurais pas été surpris d’en voir gicler un filet de sang.
Je fus tenté de lui dire que, comme dans le cas de la première légende, ici aussi le motif de la bessa confirmait la paternité albanaise de la ballade, mais, sur son visage, il y avait comme une précipitation sinistre qui me poussait moi aussi à parler vite.
« La nuit, deux des frères, l’aîné et le second, révélèrent le pacte à leurs femmes, ils violèrent donc la bessa. Le cadet, lui, tint parole.
– Ah ! Fit-il.
– Oui, les deux frères violèrent la bessa, répétai-je, en avalant péniblement ma salive ». […]
« Ensuite vint le matin et lorsque la belle-mère, comme d’habitude, voulut envoyer une de ses brus porter leur repas à ses fils, les deux premières, qui connaissaient le secret, feignirent d’être souffrantes. La plus jeune se rendit donc à la forteresse, et elle y fut emmurée. Voilà toute l’histoire »
(p. 104).
Le constructeur se met à proposer des explications sur l’attitude des personnages du conte, suggérant des hypothèses qui remettent en question la légende. Le narrateur est choqué :
« Je l’attendis donc le lendemain, prêt à lui dire qu’il tentait vainement de souiller cette tragédie ancienne, que la légende avait pour base l’idée que tout travail, ou toute grande action, nécessite un sacrifice, que cette idée est grandiose et qu’elle est un élément de la mythologie de certains peuples. Ce qui était nouveau et particulier dans la ballade de notre peuple, c’était que le sacrifice ne se rattachait pas à une entreprise de guerre, à une expédition, ou même à un rite religieux, mais à une simple construction, ce qui s’expliquait peut-être par le fait que nos ancêtres, les Pélasges, comme le reconnaissaient les anciennes chroniques grecques, avaient été les premiers maçons au monde.
Je voulais lui dire aussi que les gouttes de sang de la légende n’étaient en réalité que des ruisseaux de sueur, mais que la sueur humaine est notoirement de condition servile, comparée au sang, qu’elle est anonyme et que, de ce fait, personne n’a composé de chant ou de ballade en son honneur. Il était donc naturel que, dans ce chant, des flots de sueur soient représentés par quelques filets de sang. Il va de soi qu’en versant sa sueur, chacun sacrifie quelque chose de soi-même, et le plus jeune des frères sacrifia son bonheur »
(p. 107).
Cette légende mise en abyme, se met à essaimer dans le conte, sur le modèle du mensonge devenu vérité :
« l’une d’entre elles contait l’histoire de trois frères maçons et de l’épouse du plus jeune d’entre eux, emmurée dans un château qui se construisait le jour et s’effondrait la nuit. […] La ballade avait été modifiée. Ce n’étaient pas trois frères qui construisaient le mur d’un château, mais des dizaines de maçons qui bâtissaient un pont. Tout le travail fait durant le jour était jeté bas la nuit par les esprits des eaux. Le pont demandait un sacrifice. « Que vienne quelqu’un qui consente à se sacrifier aux pieds du pont, chantaient les rhapsodes. Qu’il se sacrifie pour le bien des milliers de voyageurs qui passeraient sur ce pont en hiver et en été, sous la pluie et dans la tempête, allant vers la joie ou le malheur, infinie multitude humaine qui défilerait dans les siècles à venir. » […] La ballade, c’était clair, ne présageait que du sang. Durant tout le chemin, je ne pensais qu’au sacrifice prochain. J’avais l’esprit confus. Le sacrifié viendrait-il lui-même au pont, comme l’avait fait l’épouse du frère cadet, ou tomberait-il dans un piège ? Qui serait-ce ? Quelle raison aurait-il de mourir ou d’être mis à mort ? L’ancienne ballade se mêlait dans ma tête avec la nouvelle comme deux branches que l’on cherche vainement à greffer l’une sur l’autre. Que se produirait-il la nuit d’avant dans la maison du sacrifié ? Et quelle serait la raison pour laquelle il se mettrait en route par une nuit sans lune, comme disait la ballade, pour aller à la mort ?
« Personne ne viendra, fis-je, presque à haute voix. Ce glaneur de contes n’est qu’un fou. » Mais au tréfonds de moi-même, je redoutais que quelqu’un ne vînt. Il viendrait lentement, à pas légers, dans les ténèbres, pour poser sa tête sur l’autel. Qui es-tu, toi qui viendras ? me dis-je. Et pourquoi viendras-tu ? »
(p. 113).
Une récompense est promise : « On parlait partout de la grosse somme que recevrait la famille de l’emmuré, et l’on disait même qu’outre cette somme versée en monnaie sonnante, elle recevrait pendant longtemps une part des droits de péage, au même titre que ceux qui en avaient financé la construction. D’autres avaient des détails encore plus étranges à raconter. Les indemnités que recevraient les membres de la famille de la victime avaient, paraît-il, été minutieusement étudiées, et toutes les possibilités envisagées. On avait donc tout prévu, depuis le cas où la victime propitiatoire serait seule au monde (ce qui était difficile à croire, mais qui pouvait malgré tout se produire, auquel cas l’indemnité serait employée à la construction, au pied du pont, d’un monument à sa mémoire), depuis donc le cas d’une victime orpheline jusqu’à celui d’une personne nécessiteuse, mariée et ayant une dizaine d’enfants. Ces tarifs, disait-on, avaient été couchés sur le papier et dûment scellés, en sorte que celui qui avait l’intention de s’offrir en holocauste pouvait en prendre connaissance à l’avance. »
La victime ne se fait pas attendre. Il s’agit d’un certain « Murrash Zenebishe », homme des plus ordinaire : « Son aspect, sa taille, sa vie, étaient communs jusqu’à la torture » (p. 117). La scène de l’emmurement n’est pas racontée, seulement son résultat, et c’est une des plus belle page de la littérature universelle, à mon humble avis :
« Il était là, blanc comme un masque, badigeonné de chaux, et l’on ne distinguait que son visage, son cou et une partie de sa poitrine. Le reste du corps, les bras, les jambes, disparaissait dans le mur.
Je ne parvenais pas à détacher mes yeux de l’emmuré. Partout se voyaient des traces de mortier frais. Un pan de mur avait été ajouté pour envelopper la victime (un corps emmuré dans les piles mêmes du pont en affaiblit la construction, avait dit le glaneur de contes). Deux madriers fixés au-dessous du mort servaient de fondation au pan de mur ajouté. L’emmuré semblait avoir poussé dans la pierre. Ses racines, son ventre, ses jambes, son tronc étaient à l’intérieur. Seule émergeait une toute petite partie de son corps »
(p. 118). N’est-ce pas là – l’étymologie du mot français « personnage » nous lance sur cette piste – une allégorie du personnage de roman, masque pris dans la pierre d’un livre ? On songe aussi à la formule de l’évangile de Mathieu : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église », ou à la formule « Pierre vivante » désignant Jésus dans 1P 2:4-8. Kadaré ne pouvait pas écrire cela sous le régime athée, mais le suggérer, oui !
C’est alors que le rapport tacite au mythe d’Antigone est justifié par ces lignes, tout en poursuivant sur l’allégorie du personnage de roman : « tous se rendirent compte du lourd fardeau qu’un homme non enterré était non seulement pour sa famille, mais pour toute la région. C’était un fait qui dépassait la tradition de la vie et de la mort, qui était à cheval entre les deux, comme un pont, sans pencher plus d’un côté que de l’autre. Un homme avait été enfoncé dans le non-être, tout en laissant sa forme comme un vêtement oublié en haut » (p. 126).
Quoiqu’il en soit, le pont est achevé, et même s’il fait peur, il est emprunté, petit à petit, par des charrettes, puis par des piétons, excepté les membres de la famille de l’emmuré et d’autres superstitieux. Kadaré fait de son histoire un mythe fondateur de la scission entre Ouest capitaliste et Est sauvage : « À la terre de l’Arber était échu le destin de se trouver à un carrefour de l’histoire, entre l’Occident et l’Orient. À l’ouest, les calculs et les taux d’intérêt s’enchevêtraient sur un fond de sang, et à l’est le sang rougissait l’horizon » (p. 144). Et voici une prophétie sur le destin de l’Albanie : « Un monde maléfique, surmonté du croissant, menace l’État albanais. Ce sinistre corps céleste, le croissant, d’abord couleur de miel, devient maintenant couleur de sang. Cette lune des steppes asiatiques est malfaisante, très malfaisante, mais elle n’en est pas moins le ferment qui de quelque manière fera lever notre destin. À sa lumière lugubre, le pays d’Albanie comprendra beaucoup de choses. Ce malheur le raidira, le fera saigner, mais aussi le grandira. Des années de drame et de sang apprendront à l’Arber ce que n’ont pu lui apprendre des décennies de charrue et d’olivier. « Que la lumière soit », dit le saint livre, mais pour ma part, ces mots, dans ma conscience, sont toujours plus remplacés par : « Que l’Arber soit ! » Car, mon cœur me le dit, l’Albanie se fera et se défera bien des fois avant d’être rivée à jamais à la surface du globe » (p. 147). Au fil du temps, la légende et la réalité se mêlent dans les mémoires, d’autant plus que les utilisateurs du pont sont « plurilingues » (p. 149). Il est question alors d’un moment historique qui turlupine Kadaré (cf. ses propos en 2004 dans L’Albanie entre la légende et l’histoire), la damnation de l’Europe par les Turcs : « les Turcs avaient accompli le geste fatidique de damnation de l’Europe. […] On disait que les anciennes annales avaient défini clairement, en assortissant même le texte d’un dessin, le geste de damnation : le damnateur ouvrait les paumes de ses mains, puis les tendait en avant comme pour pousser dans son vol la malédiction sinistre, et il répétait ce geste trois fois avant de tourner le dos à l’objet ainsi maudit » (p. 150). Les derniers mots du livre appuient la mise en abyme : le pont, c’est aussi le récit : « Cette chronique, tout comme le pont, demanderait peut-être un sacrifice, et qui pourrait être la victime sinon moi, le moine Gjon, fils de Gjorg Oukashama, qui relate ces faits en pensant qu’il n’y a dans notre langue encore rien d’écrit sur le pont de l’Ouyane maudite, ni sur le malheur qui nous menace, et je le fais pour l’amour de notre terre » (p. 157). Finalement, ce masque blanc qui nous parle avec le corps tragiquement emprisonné dans le pont : et si c’était l’allégorie de l’écrivain englué dans un monde totalitaire qui se sacrifie pour transmettre la parole qu’il porte en lui ?
- Lire « Sacrifice, modernité et perte dans Le Pont aux trois arches » de Kadaré, de Peter Morgan, Presses universitaires de Paris Nanterre, et « Un pont dans la tourmente balkanique. Ivo Andric et Ismaïl Kadaré » de Jean-Paul Champseix, Revue de littérature comparée, 2003.

Avril brisé, 1978

Avril brisé est un autre classique de Kadaré. Cette fois-ci, j’ai utilisé directement l’édition Fayard, le tome 4 des œuvres complètes (1996), consacré selon Éric Faye à la « période royale », qui suit la « période ottomane » dont fait partie le roman évoqué ci-dessus. Cela correspond au règne du roi Zog Ier, ci-devant Ahmed Zogu, qui proclama sa royauté en 1928, soit trois ans après s’être fait élire premier président du pays en 1925, Napoléon III en réduction. Selon Éric Faye, la version Fayard contient 15 % d’ajouts et remaniements par rapport à la version originale. J’ai été globalement déçu par ce livre dont on m’avait tressé des louanges. L’intrigue étique sert surtout de prétexte à un exposé didactique des règles du Kanun, de la première à la dernière page, et les points de vue des quatre groupes de personnages sont trop cloisonnés. Le roman me semble souffrir de la nécessité, à l’époque où il a été écrit, de souscrire à la condamnation officielle de ces cultures ancestrales. Même s’il a été revu après la chute de la tyrannie, l’ensemble est à mon goût bancal. Le roman commence in medias res par l’assassinat rituel d’un homme. Gjorg (prononcer « Dyorg »), meurtrier malgré lui, s’efforce d’obéir à des règles dont il ne comprend guère le sens : avertir sa victime avant de tirer, tirer un seul coup de feu, etc. Gjorg avait déjà blessé sa victime au cou six mois auparavant, et on en déduit qu’il aurait pu alors l’achever, et qu’il ne l’a pas fait ; si l’on connaît les règles du Kanun, on sait que c’est parce qu’on n’a droit qu’à un seul tir à chaque tentative. Une blessure au lieu d’un mort donne lieu à une indemnité très élevée, et Gjorg n’a plus le droit à l’erreur. Tout est ritualisé, le fait de retourner le mort sur le dos et de placer son fusil près de sa tête ; le fait d’avoir le droit d’être en état de choc, et de demander à des passants d’accomplir les rites en son nom ; l’obligation d’assister aux funérailles ; les deux trêves possibles, de 24 h et de 30 jours, la seconde devant être demandée par le village, etc. Le meurtrier rituel s’appelle le gjaks ; il est soumis et protégé par le kanun. Gjorg Berisha a 26 ans, et sa vie sera brisée à partir du 17 avril, date de la fin de cette trêve de 30 jours. Il a été fiancé à une femme d’une lointaine « bannière » (ensemble de villages soumis à l’autorité d’un chef), morte avant qu’il ne la voie, et il n’y a plus de femme dans sa vie. Il doit se rendre à la tour d’Orosh pour payer l’impôt de sang, soit 500 groches (de la famille de Groschen). Selon le kanun, la chemise de son frère est restée exposée jusqu’à ce que le sang jaunisse, pendant un an et demi. Sur le chemin, les rencontres et réflexions de Gjorg permettent la suite de l’exposé des règles du Kanun. La rencontre d’une noce lui rappelle la règle de la « cartouche du trousseau », une balle qu’on donne à l’époux pour qu’il tue sa femme si jamais elle le quitte. Un mariage ne se renvoie jamais, quitte à le fêter en même temps que des funérailles. La haine qui unit les destins de la famille de Gjorg et des Kryeqyqe date du premier meurtre, 70 ans auparavant. C’était un cas-limite du Kanun, le meurtre d’un hôte de passage, inconnu des Berisha. Depuis, « l’histoire de leur inimitié avec les Kryeqyqe […] était une histoire jalonnée de vingt-deux tombes de part et d’autre, en tout quarante-quatre ». Dans une auberge où il s’arrête, Gjorg voit Ali Binak, alias Binak Alia, un homme qui a existé, exégète du Kanun. Gjorg traverse les ruines d’un village entier qui a été brûlé, décision rare et extrême, sans doute due au refus du village de « reprendre le sang » du meurtre d’un hôte. Certaines fautes moins graves sont passibles de « l’expulsion du coupable avec tous les siens hors de la bannière », ce qui rappelle une pratique courante à l’époque de la tyrannie Hoxha.

Tour de claustration
Vallée de Thethi, Albanie.

À force de meurtres, les deux familles manquaient de mâles ; Gjorg était le dernier à part son père, et une tante conseilla de racheter le sang ; on finit par se rallier à son idée, mais un vieil oncle fit rater la procédure, et Gjorg dut accomplir son meurtre : « Il devait sous peu se transformer en dorëras ou « main-qui-tue », comme le Coutumier appelait ceux qui tuaient pour une reprise de sang. Les dorëras étaient une sorte d’avant-garde du clan, les exécutants de la mise à mort, mais aussi les premiers à être sacrifiés dans le cours de la vendetta ». Quand il arrive enfin à la tour d’Orosh, Gjorg constate que la tour se réduit à des « celliers », et qu’il doit patienter dans un « château » à la Kafka, parmi un groupe d’hommes comme lui, pour qu’on daigne l’appeler, à un moment indéterminé : « Quand l’appellerait-on pour lui faire payer l’impôt ? Depuis qu’il était là, un seul d’entre eux avait été reçu. Se pouvait-il qu’il dût attendre des journées entières ? Et si une semaine passait sans qu’on l’appelât ? Si on ne le recevait pas du tout ? »
La question est laissée en suspens, et le roman prend brusquement un point de vue en contre-champ, celui d’un écrivain et de son épouse en voyages de noces dans le « rrafsh, le haut plateau du Nord ». Nous avons à nouveau droit à travers le regard de ces deux personnages, à un exposé didactique détaché de l’action, sur les mœurs de ces contrées bizarres : « Oui, reprit-il, nous sommes entrés au royaume de la mort, comme Ulysse, à cette différence près qu’Ulysse dut descendre pour l’atteindre, alors que nous, il nous faut monter ». La pensée de l’écrivain mis en abyme est complexe et frise la provocation : « nous devrions en être fiers, reprit-il. Le rrafsh est la seule région d’Europe qui, tout en étant partie intégrante d’un État moderne […], a rejeté les lois, les structures juridiques, la police, les tribunaux, bref, tous les attributs de l’État ; qui les a rejetés, tu m’entends, car il y fut soumis autrefois et les a reniés pour leur substituer d’autres règles tout aussi exhaustives, au point de contraindre les administrations des occupants étrangers successifs, puis, plus tard, l’administration de l’État albanais indépendant à les reconnaître et à laisser ainsi le plateau, soit près de la moitié du royaume, hors du contrôle de l’État. […] Les gendarmes du roi, par exemple, montent parfois jusqu’ici mais arrivent toujours trop tard. Autrement dit, l’État feint de ne pas voir ce qui se produit juste sous son nez. » Heureusement que l’action est située à l’époque du roi Zog ! (Il faudrait vérifier si ce passage a été rectifié dans l’édition actuelle). En tout cas, cet écrivain est dithyrambique : « Comme toute chose grandiose, le Kanun est au-delà du bien et du mal. […] Le Kanun est total, résuma-t-il, il n’a oublié de traiter d’aucun chapitre de la vie matérielle ou spirituelle. » Un cas amusant est la seule limite des pouvoirs de l’hôte : « il est cependant une chose qui nous est interdite, c’est de soulever le couvercle de la marmite dans l’âtre ! » L’écrivain nous explique tout, de la façon la plus maladroite possible, sans doute justifiée parce que c’est un écrivain de fiction ! « dans cette pièce des hôtes, ou pièce des hommes, comme on l’appelait aussi, il n’était pas permis de murmurer ou de se parler de bouche à oreille. Comme le lui avait expliqué Bessian, on n’y tenait que des « paroles d’hommes », les cancans en étaient bannis, tout comme les phrases et les pensées inachevées, tout propos devant être approuvé par les mots « Tu as bien dit » ou « Bénie soit ta bouche ». » Les époux ont des désirs qu’ils ne peuvent assouvir dans ce contexte, ce qui est un comble pour un voyage de noces. Ils rencontrent Ali Binak, et les deux récits convergent plus ou moins à la scène du tracé des limites, à laquelle ils décident d’assister. Ils rencontrent aussi Gjorg de retour de la citadelle, dont le visage trouble Diane : « Se comparant à lui, elle se sentait comme délavée, dépouillée de tout mystère. Hamlet des montagnes, fit-elle, répétant les mots de Bessian. Mon prince noir ! Le rencontrerait-elle à nouveau ? » On apprend tout sur les pratiques consistant à fixer les limites des champs par les « muranes » (n.f.), des tumulus érigés là où les morts ont expiré. La limite d’une murane est « à jamais fixée sur la face de la Terre ». Il est étonnant qu’à aucun moment les affaires traitées par Ali Binak ne concernent Gjorg.
Le chapitre IV adopte un ton sarcastique, avec le personnage de Mark Ukacierre, l’« intendant du sang » du prince d’Orosh. On sent la volonté d’épouser le point de vue du pouvoir communiste sur le Kanun, et d’en faire une manipulation capitaliste pour rançonner la contrée. Voici les pensées de l’intendant : « À la vérité, il avait remarqué depuis quelque temps déjà qu’un vent mauvais soufflant de là-bas, des villes et des plaines depuis longtemps dépouillées de toute virilité, cherchait à souiller et infecter à leur tour les montagnes. Cela avait commencé avec l’apparition, sur le rrafsh, de ces femmes attifées, aux cheveux décolorés, qui excitaient la soif de vivre même sans honneur ; des femmes qui voyageaient à bord de voitures qui roulaient comme en se déhanchant, des voitures dévoyées, en somme, en compagnie de types qui n’avaient d’hommes que le nom. Et le pire était que ces poupées capricieuses étaient conduites jusque dans la pièce des hommes, et cela à Orosh même, dans le berceau du Kanun ! […] Ne sentait-il pas la puanteur qui soufflait des villes androgynes ? Certes, les revenus de l’impôt du sang avait chuté cette année, mais la faute n’en retombait pas seulement sur lui, pas plus que la bonne récolte de maïs n’était à porter au crédit du seul intendant des terres. » Mark consulte le registre du sang et constate des fluctuations à tous les temps : « Voilà les années 1611-1628, qui comptaient le plus grand nombre de reprises de sang de tout le XVIIe siècle. Et voilà l’année 1639, avec le nombre le plus bas : un total de 722 meurtres sur tout le Plateau. » Horreur suprême, « le seize mars, on avait compté huit meurtres ; le dix-huit, onze ; le dix-neuf et le vingt, cinq chacun ; alors que le dix-sept avait failli rester sans aucune mort. À l’idée même qu’un tel jour pouvait exister, Mark était saisi d’épouvante. Et dire que cela avait failli se produire ! Un événement aussi terrible serait effectivement advenu si un certain Gjorg, de Brezftoht, ne s’était levé et n’avait ensanglanté ce jour du Seigneur, le sauvant ainsi… Aussi, lorsqu’il était venu, la veille, payer l’impôt du sang, Mark Ukacierre l’avait-il regardé dans les yeux avec compassion, avec gratitude, au point que l’autre en était resté interdit » (là aussi, pourquoi la scène, qui aurait pu être belle, nous a-t-elle été épargnée ? C’est dans les réflexions de ce personnage disqualifié que Kadaré place une comparaison qui aurait mérité d’être développée : « la loi même du talion avait un effet dissuasif sur le meurtrier éventuel en le mettant en garde ; elle lui disait en somme : ne verse pas le sang si tu ne veux pas que le tien soit versé. » Il s’agit d’allusion à des articles sur le Kanun qui ne plaisent pas au personnage ; encore plus pour l’affirmation suivante : « décomposition des pierres angulaires du Kanun comme la bessa, la « reprise de sang », l’« hôte », qui, d’éléments grandioses et sublimes de la vie albanaise, s’étaient dénaturés lentement au fil des ans en rouages inhumains, pour se réduire finalement, selon l’auteur de l’article, à une entreprise capitaliste fondée sur le profit. » On ne sait quoi penser de telles phrases doublement mises à distance : sont-elles prises en charge par l’auteur Kadaré ? Dans ce cas elles feraient de ce livre une œuvre de propagande pour disqualifier le Kanun, et plaire au régime de l’époque… De même dans ce passage sarcastique sur les pensées de l’intendant : « Il était souvent arrivé à Mark Ukacierre de voir côte à côte des terres de familles engagées dans la vendetta. C’était toujours le même tableau : un champ travaillé ici, un autre laissé en jachère là. Sur les mottes du champ labouré, Mark Ukacierre croyait déceler quelque chose de honteux. Et la vapeur qui en émanait, et son arôme douceâtre, quasi féminin, l’écœuraient. Alors que la terre à l’abandon qui le jouxtait, avec ses failles qui avaient l’air tantôt de rides, tantôt de mâchoires serrées, l’émouvait presque jusqu’aux larmes. » Il est heureux de dénombrer « cent soixante-quatorze tours sur tout le Plateau ; un millier d’hommes y étaient cloîtrés. »
Le roman se termine sur le départ parallèle du couple et de Gjorg. Diane a un comportement étrange, elle semble obsédée par le souvenir de cet homme au brassard noir qu’elle a entrevu, et son mari se demande (avec le lecteur !) si un tel voyage de noce était une bonne idée, et Gjorg, dont la trêve expire, espère revoir la voiture de ces gens étonnants et surtout cette « belle voyageuse de la capitale ». Y parviendra-t-il avant que le Kanun ait brisé son avril ?

Concours de beauté masculine aux Cimes maudites, 1996

Cet opuscule (Stock, 108 p., 1996) regroupe 3 nouvelles publiées à des dates diverses (traduction Jusuf Vrioni). La nouvelle éponyme et la plus longue a été écrite selon la préface d’Éric Faye, à Tirana en 1996, et se base sur un concours qui aurait effectivement eu lieu dans le Nord vers 1910 (si l’on croit l’auteur !), en tout cas l’action se passe à une époque où un « roi » règne. Elle permet à Kadaré d’évoquer pour la première fois l’homosexualité (il y avait jusque-là eu quelques allusions). Gasper Kara attend pour se confier à un médecin tolérant qui l’a « écouté avec compassion » (p. 19). Il lui apprend l’existence d’un concours de beauté masculine dont il vient d’entendre parler, et dans lequel il entrevoit l’embryon d’une tolérance pour les gens comme lui, que le médecin appelle les « damun », mot proche de « damné ». Ce dernier le met en garde : « N’oublie pas que dans ces régions, l’amour unicorporel, comme le Kanun qualifie l’homosexualité, constitue encore un crime puni de mort » (p. 24). Gasper, qui est « un véritable Adonis » (p. 27) veut croire que ce concours est un retour au goût de l’amour grec, qu’il suppose commun aux Illyriens. Or il est question d’un concours similaire qui aurait eu lieu des siècles auparavant. L’élu s’étant avéré laid, cela éveilla les soupçons du vizir, et l’on prouva que ce prétendu concours de beauté cachait l’élection d’un chef de conjurés, qui fut exécuté. Le concours s’organise, et il est décidé d’y admettre la participation des « vengeurs » cloîtrés dans les tours, moyennant une trêve générale. Les critères sont la beauté, l’élégance, mais aussi le fait d’avoir un « beau coup de fusil » (p. 63). Le vainqueur est un vengeur ténébreux, dont Gasper n’a pas réussi à croiser le regard. Pourtant il le suit de loin lorsque celui-ci retourne à sa tour, décidé à lui avouer sa flamme. Mais ça ne se passera pas ainsi. La fin est décevante, il semble que l’auteur ait voulu se débarrasser d’un sujet qui ne l’inspirait guère. Je m’étonne d’ailleurs que cet écrivain qui a illustré par ses livres toutes les coutumes et traditions albanaises, n’ai pas saisi cette occasion d’aborder le « vlam » (cf. La Bataille à Scutari), à moins qu’il ne l’ait fait dans un de ses nombreux livres que j’ignore… Deux brèves nouvelles complètent ce mini-livre, l’une de la même époque, l’autre de 1967, extraite d’un recueil ancien. Par pur souci écologique, on aurait pu adjoindre au recueil 2 ou 3 autres nouvelles, pour éviter le gaspillage de papier tout en fournissant au lecteur un échantillon plus représentatif de l’œuvre de Kadaré.

Froides fleurs d’avril, 2000

Poursuivons par Froides fleurs d’avril (Fayard, 2000), roman à la structure plus complexe, écrit après le retour à la démocratie, dans lequel il est question justement du choc entre les traditions et la modernité imposée par le Conseil de l’Europe, avec un rythme de chapitres / contre-chapitres. Il s’agit de crimes et d’enquêtes, mêlés à des légendes et à l’évocation du kanun. Dans les marges du récit, il est question de « la création d’associations homosexuelles », et « L’injure à la mode était « Méga-enculé ! » ». À la fin du roman, on trouve au sein d’une liste d’objets engloutis dans le canal d’Otrante, l’expression « homosexuels dans l’hébétude de leur étreinte ». Étonnante cette obsession pour ce thème ! Une femme doit épouser un serpent selon le kanun, lequel se révèle un beau jeune homme ensorcelé qui sort de la peau du serpent toutes les nuits, mais cette cruche brûle sa peau, et il disparaît. La plume de Kadaré est volontiers assez crue dans l’érotisme : « C’est seulement quand elle sentit le sperme sur son sexe et vit les taches de sang sur les draps qu’elle se persuada de ce qui était bel et bien advenu ». Mark, l’inspecteur, ne croit guère au kanun : « En cette fin de millénaire, le Kanun était hors d’âge. Il serait déjà mort de mort naturelle sans l’interdiction dont l’avait frappé le régime communiste. » Il est question d’un « Livre du sang », partie du Kanun, mystérieusement perdu, sur lequel courent des rumeurs. On l’aurait caché dans des archives secrètes, lesquelles acquièrent au fil du récit un statut fantastique et érotique qui les apparente à la fois à l’entrée des enfers et au sexe féminin et maternel, et l’on verra Œdipe, « tyran aveugle », chercher l’entrée de ce tunnel. Il est question du tyran et de son successeur, qui cherchent désespérément un « dossier-piège » aux archives, pour le faire disparaître. Un meurtre est commis, avec une seule balle, conformément au Kanun, et on suspend la chemise du mort, mais sans trop y croire : « Ils se seraient bien contentés d’un kanun appliqué grosso modo, à la va-comme-je-te-pousse. » Des anciens gardiens de l’époque Enver Hoxha évoquent le « tunnel secret, celui qui conduisait à la maison de l’Autre, du Grand Chef ? […] Ce tunnel n’était gardé par personne, parce que personne n’aurait osé surveiller le passage conduisant à la résidence de l’Autre. Cette porte blindée n’avait de poignée et de verrou que d’un seul côté, celui de l’Autre, afin que Lui seul pût l’ouvrir à sa guise… » Le gardien se souvient d’une visite du dictateur aux archives secrètes, où il reste seul trois heures et ressort « tout pâle », sans doute de n’avoir rien trouvé. Des partis conservateurs défendent « la résurrection de l’ancien Coutumier », et exaltent « Les jeunes dorëras ou exécuteurs ». Justement, l’exécuteur du crime demande à l’inspecteur d’intercéder pour qu’il soit exécuté par l’État au titre du Kanun, de façon à refermer le « cercle de la vengeance ».

La Fille d’Agamemnon, 2003 (1985)

La Fille d’Agamemnon (titre albanais : Vajza e Agamemnonit) a été traduit en français par Tedi Papavrami. Fayard, 138 p., 12 €. L’éditeur Claude Durand raconte dans une note liminaire comment l’auteur a « exfiltré » ce livre et d’autres textes en 1986, puis l’a publié en France en 2003 (en 2000 en Albanie) en même temps que Le Successeur, qui en constitue la suite mais n’a été rédigé qu’en 2002-2003. Le texte de La Fille d’Agamemnon, rédigé en 1984-86, aurait été publié sans « la moindre retouche ». La date « Tirana, 1985 » figure à la fin du texte.
Le narrateur est l’amant de la fille du bras droit du Guide. Contre toute attente, il est invité à la tribune officielle du défilé du 1er mai. Sur le chemin, au rythme des nombreux contrôles d’identité, puis à sa place dans la tribune, il rencontre différentes personnes, tous des hommes, plus ou moins étonnés ou jaloux de son invitation, et se livre à des réflexions critiques sur la tyrannie. Comme il vient d’apprendre que la jeune fille a décidé de rompre avec lui pour ne pas entraver la promotion de son père, il assimile le destin de celle-ci à celui d’Iphigénie sacrifiée par son père. Mais le doute est un mal sans fin. La sacrifiée est volontaire : « Deux semaines plus tôt, lors du dernier plénum du Comité central, Papa était encore monté… Il était donc évident qu’il fallait qu’elle révisât son mode de vie, sa garde-robe, ses fréquentations… » […] « si, à la cérémonie du Premier mai, il se tenait à la droite du Guide, tout serait fini entre nous… » (pp. 14-15). L’une des premières personnes que le narrateur rencontre est un voisin, « un de ceux qui avaient rigolé, le jour de la mort de Staline, ce qui avait eu pour effet de briser définitivement une carrière scientifique qui s’annonçait brillante » (p. 25). Puis c’est un ami théâtreux, « relégué parmi les troupes de théâtre amateur de la cambrousse » pour avoir « mis en scène une pièce contenant pas moins de trente-deux erreurs idéologiques » (p. 28). Cela étonne au passage car la lecture de Chronique de la ville de pierre par exemple révèle qu’il y en a sans doute bien plus ! Plus il progresse vers les tribunes, plus le narrateur remarque entre les présents triés sur le volet, une « alliance dorée, comme un désir de s’adresser la parole ou de se sourire » (p. 32). Le narrateur se remémore aussi un épisode cuisant de sa propre expérience, où il avait senti le vent du boulet. Il faisait partie de 3 collègues ayant échangé des propos sur le fait que « les rumeurs et ragots courant sur la disgrâce de tel ou tel haut dirigeant, au lieu d’infester le peuple à partir de l’élément petit-bourgeois, seraient échafaudés par l’État lui-même » (p. 40). Or la réponse qu’il donna quand il fut interrogé par le Comité du parti, se trouva par hasard plaire au secrétaire car elle permettrait sans doute de « tordre discrètement le cou à la rumeur » (p. 43). C’est cet arbitraire, cette insécurité et cette absurdité qu’expose et dénonce l’œuvre. Kadaré réécrit ensuite le mythe de Prométhée : un poète doit dénoncer ses camarades pour passer du monde d’en bas au monde d’en haut (p. 52). Il est juché sur le dos d’un aigle qui demande pour le hisser au monde d’en haut, des morceaux de viande. Après avoir épuisé ses provisions de viande, « le Chauve plongea la lame dans son propre bras ». À la fin du conte, « On ne sut jamais s’il était encore en vie lorsque l’aigle surgit dans le monde d’en haut. On racontait que les habitants alentour, du moins ceux qui d’aventure se trouvaient là, n’en crurent pas leurs yeux lorsqu’ils virent un énorme oiseau noir portant sur son dos un squelette humain. Hé, venez vite voir une chose incroyable ! s’interpellaient-ils. Un aigle qui remonte les ossements d’un mort… » (p. 55). Pour le narrateur, c’est une allégorie du système communiste absurde : « Nous avions emprunté un chemin sans bien savoir où il menait, sans savoir combien de temps il durerait, puis, en cours de route, s’apercevant que nous nous étions fourvoyés, mais qu’il était trop tard pour faire demi-tour, chacun, afin de ne pas être englouti par les ténèbres, avait commencé à découper des lambeaux de sa propre chair. […] Alors que j’étais moi-même déjà si loin, dans le noir abîme sans fond, là où, planant au gré des courants aériens, nous tournions, chacun à califourchon sur son aigle… » (p. 57). Le narrateur rencontre son oncle, avec lequel il a invariablement de violentes disputes idéologiques et menaces réciproques de se dénoncer (mais une limite de ce système est montrée avec ironie : comme une relégation entraîne toute la famille, cela retient de dénoncer un membre de sa propre famille ; quel manque à gagner pour les prisons !) ; « Évidemment, tu préfères le climat de l’Europe, puisque c’est ton modèle en tout. Et quel devrait être mon modèle, lui répliquai-je, le Bangladesh, l’Extrême-Orient ? Skanderbeg a lutté un quart de siècle afin d’arracher l’Albanie à l’Asie et de la ramener dans le giron de l’Europe, et toi et tes amis, qu’est-ce que vous faites ? Vous n’avez de cesse de l’en détacher de nouveau ! » (p. 58). On retrouve derrière le narrateur, cette obsession de l’auteur ! Cela aboutit à une malédiction : « Maudit pays, trois fois maudit ! » (p. 61).

Carte des prisons de l’Albanie communiste, « Bunk’art », Tirana.

La rencontre du « peintre Th. D. » ressemble à un autoportrait de Kadaré. C’est « le seul visage fermé au milieu de cette foule en fête » […] « le droit d’y arborer un air renfrogné était pour lui un droit acquis de longue date » (p. 72). Mais l’épée de Damoclès est sur lui : « On parlait de critiques, voire de lourdes accusations formulées à son encontre, de celles qui vous brisent un homme pour la vie, mais, à l’exception d’un seul plénum, tout avait toujours eu lieu à huis clos. Puis, alors qu’on s’attendait à sa disgrâce (Il va y passer, ou : Ils ne peuvent rien contre lui, étaient pareillement les thèmes favoris des conversations de fin de soirée), son visage réapparaissait soudain dans quelque tribune, empreint de la même inaltérable morosité. Quel avait été le prix de cette immunité ? Car, comme nous tous, lui aussi devait avoir son aigle, sans doute plus terrifiant que tous les autres, pour le porter à travers les ténèbres » (p. 73). Est-ce une autocritique de l’écrivain Kadaré ? Lorsque la cérémonie commence, le narrateur en souligne l’inanité : « Il suffisait d’ailleurs de regarder autour de soi pour se heurter à des slogans, des symboles ou des portraits qui étaient devenus la cause directe de la condamnation de certains, la Constitution interdisant par exemple tout emprunt à l’étranger, toute allusion à l’abondance (c’est-à-dire à notre pénurie) de viande, à Sartre le décadent ou à la forme des yeux de Mao Tsé-toung » (p. 93). L’un des slogans dont le narrateur dénonce la bêtise est une phrase du tyran citée à plusieurs reprises : « Nous mangerons de l’herbe s’il le faut, mais jamais nous ne renoncerons aux principes du marxisme-léninisme ! » (p. 62). Un exemple de fonctionnement absurde du bureau politique est longuement développé, qui permet de comprendre comment ce totalitarisme s’y prenait pour casser les gens. Le prétexte de départ est ridicule, il s’agit d’une lettre d’un téléspectateur « avec quelques remarques concernant la robe de la présentatrice » (p. 100), mais à partir de ce fait anodin s’enclenche une puissante machine à broyer toute la hiérarchie de la Radio-Télévision : « Après la relégation du directeur de la Radio, à la campagne puis dans les mines, la plupart crurent que le bouc émissaire ayant enfin été trouvé, la fureur de la grêle allait retomber. Mais il n’en fut rien. Les réunions s’enchaînèrent au même rythme ravageur. Le plus terrible, c’était de nous rendre compte que nous nous faisions à l’idée de ce qui, la veille encore, n’était qu’un pressentiment trop sombre pour paraître plausible. Au fond du gouffre, un nouveau trou se creusait, et chacun de penser : Oh non, pas plus loin, il y a une limite à tout, c’est déjà assez abominable comme ça ! Mais, le lendemain, l’abominable était au rang de ce qui ne surprenait plus personne. Pis encore : les consciences flageolantes s’évertuaient à lui trouver une justification (p. 105). Cela me rappelle Le Cheval dans la locomotive, d’Arthur Koestler. La relégation du directeur de la Radio est sans fin, car contrairement à l’histoire du « Loukoum à la pistache », l’ascoumounie n’est jamais atteinte sous la tyrannie albanaise, et quand le directeur croit être arrivé au fond du fond en étant assigné dans une ville de province à des travaux tels que « pose du carrelage dans les cabinets de toilette », il est à nouveau arrêté et condamné à 15 ans de prison… et nous revoilà à l’histoire de l’aigle et du squelette (p. 114).
À la fin, le narrateur revient sur son aventure sexuelle avec Suzana, en termes érotiques. Après leur premier coït, elle lui révèle qu’elle était vierge : « Mais je devinai qu’une sorte de cran d’arrêt, enclenché à partir du centre de son corps, le fermait de partout, et je crus alors comprendre. Néanmoins, ma surprise fut grande lorsque, d’une voix blanche, elle me dit : J’étais vierge » (p. 89). Il compare les sexes de ses petites amies successives : « Ainsi m’apparut son sexe, tout simple eu égard à sa fonction si sophistiquée. Malgré moi, je le comparai avec le sexe de mon ex-fiancée. Imposant, baroque, aurais-je pu dire, un alambic du plaisir. Mais peut-être n’avait-il pas toujours été ainsi, peut-être l’était-il devenu à l’usage… Si nombreux les jets de foutre à être passés par lui… Pas seulement le mien. Avant moi, elle avait eu des relations avec deux autres types, et c’était peut-être ce non-dit qui outrait à mes yeux ses proportions. Tandis que Suzana, elle, n’en était qu’à ses tout débuts. Peut-être que, plus tard, à force de dissimulation, son sexe aussi se ferait plus complexe… Plus tard, lorsque je n’y aurais plus droit… » (p. 97).
L’histoire d’Iphigénie et Agamemnon fournit la réflexion finale : « Iakov [2], paix à son âme, avait été sacrifié non pas afin de subir le même sort que n’importe quel autre soldat russe, ainsi que l’avait prétendu le dictateur, mais afin de conférer à ce dernier le droit d’exiger la mort de n’importe qui. De même qu’Iphigénie avait donné à Agamemnon le droit de déclencher la boucherie. Rien à voir avec la conviction que le sacrifice apaiserait les vents qui empêchaient la flotte de lever l’ancre, ni avec un principe moral prônant l’égalité devant la mort de tous les gars de Russie – non, il s’agissait simplement d’un cynique calcul de tyrans » (p. 125).

Le Successeur, 2003

Le Successeur (titre albanais : Pasardhësi) a été traduit en français par Tedi Papavrami. Le Livre de Poche, Biblio, 224 p., 6 €. J’avais hâte de lire ce roman, espérant y découvrir à la fois des révélations sur la mort mystérieuse de Mehmet Shehu, bras droit et successeur désigné du tyran, et sur les propos prêtés à Ismaïl Kadaré ainsi que les rumeurs sur la prétendue homosexualité d’Enver Hoxha. Eh bien, si le livre est intéressant, ma faim sur ces deux points n’a guère été rassasiée… La version française de l’article de Wikipédia (lu en mai 2019) nous apprend que « Opposant à la politique isolationniste de Hoxha, [Mehmet Shehu] est retrouvé mort dans sa chambre le 17 décembre 1981, une balle dans la tête et une dans le dos, les deux bras sous les couvertures, le pistolet bien en évidence à droite du corps : une exécution à peine dissimulée de la part du Sigurimi ». Or Le Successeur commence ainsi : « Le Successeur désigné fut retrouvé mort dans sa chambre à l’aube du 14 décembre. À midi, la Télévision albanaise rapportera les faits succinctement : « Dans la nuit du 13 décembre, le Successeur s’est donné la mort par arme à feu suite à une dépression nerveuse ». La différence est d’ores et déjà sensible entre l’Histoire – sous réserve d’accréditer une version due au Sigurimi – et la fiction qu’en tire Kadaré. Il s’agit de la suite du livre précédent, La Fille d’Agamemnon, et la préoccupation de l’auteur, plutôt que d’élucider un meurtre, est de mettre en lumière le fonctionnement d’une tyrannie, de répondre à la problématique « Pourquoi les tyrans meurent en général dans leur lit ? »
Le « successeur », dont le nom ne figure pas dans le roman, est donc retrouvé mort dans des conditions mystérieuses, avec « interdiction d’en parler… sous aucun prétexte » (p. 13). Il était censé être convoqué « Le lendemain matin même » à une « réunion décisive du Bureau politique où, suite à son autocritique, ses erreurs lui auraient sans doute été pardonnées », ce qui veut dire en langue de bois qu’il aurait été destitué. Un « dirigeant de tout premier plan » aurait été vu « aux alentours de minuit » autour de sa maison, dans le « quartier réservé, celui qu’on surnommait « le bloc » » (p. 12). Plutôt que d’enquêter sur le meurtre vaguement déguisé en suicide (et d’ailleurs il a peut-être suffi de pousser cet homme au suicide puisqu’il allait être exécuté politiquement le lendemain), on s’interroge sur l’origine de la disgrâce du Successeur. Il venait de fiancer sa fille lors d’une pendaison de crémaillère de sa résidence remise à neuf, et le Guide avait honoré ces fiançailles de sa présence. Or le fiancé était fils d’un sismologue, d’une famille de « ci-devant », et ce « relâchement de la lutte des classes » (p. 23) inacceptable pour un futur président, entraîne la rupture ces fiançailles tapageuses, sans empêcher les signes d’une disgrâce. Lors de la Fête nationale, « le visage du Guide était cette fois demeuré de marbre. Non seulement il ne s’était pas adressé à lui une seule fois, mais comme pour mieux faire sentir son mépris, il avait par deux fois dit quelque chose à celui qui se tenait de l’autre côté : le ministre de l’Intérieur » (p. 26).
La seule évocation du thème de l’homosexualité se trouve dans les premières pages, non pas au crédit du narrateur, mais pour moquer les errements des services des puissances étrangères, incapables de comprendre ce qui s’est passé, et demandant des rapports d’experts farfelus : « L’évocation de certaines curiosités de la vie des montagnards albanais, comme, par exemple, les concours de beauté masculine, souvent suivis du meurtre du vainqueur, là encore pour cause de jalousie, pouvait à la rigueur trouver place dans un essai littéraire, en aucun cas dans un travail d’analyse politique » […] « celui-ci pouvant aussi bien révéler une vanité immémoriale qu’un signe de laxisme du terrible coutumier albanais à l’égard de l’homosexualité » (p. 29). L’enquête / récit s’intéresse alors au haut dirigeant dont l’ombre a été vue dans les parages de la maison du Successeur : Adrian Hasobeu, le ministre de l’Intérieur, dont le nom (fictif) figure dans le texte, contrairement à ceux des deux protagonistes, puis à l’architecte de la villa remise à neuf, en rappelant que « Le premier geste qu’accomplissaient les pharaons dès l’achèvement de la pyramide n’était-il pas d’étrangler l’architecte ? Toute cette affaire avait quelque chose de pyramidal. De partout se dressaient soudain des murs qui empêchaient la moindre avancée. La chambre principale de la pyramide, celle qui renfermait le secret le plus précieux, était verrouillée de l’intérieur. Probablement avait-on, dans l’histoire du Successeur, eu recours à ce principe immémorial » (p. 36). Le médecin légiste appelé pour une autopsie n’en mène pas plus large que les deux autres. Il se rappelle en effet un précédent cocasse d’un autre suicidé du Bureau politique, dont la dépouille avait été exhumée plusieurs fois : « Sitôt après son suicide (et, naturellement, les rumeurs de meurtre), il avait été enterré avec tous les honneurs au cimetière des Martyrs. Peu après, on l’en avait fait sortir, à la demande des Yougoslaves, pour le transférer au cimetière municipal de Tirana, car on avait découvert dans son dossier des traces d’antiyougoslavisme. Un an plus tard, suite à la rupture avec les Yougoslaves, on l’avait à nouveau déterré afin de le placer dans son caveau originel au cimetière national, cette fois en tant que champion de l’antiyougoslavisme. Sa dernière exhumation, afin de le ramener derechef au cimetière municipal, avait été effectuée presque en catimini et pour des raisons ignorées de tous » (p. 54). L’architecte se souvient du fils du Successeur lui « montrant du doigt une porte quasi indiscernable, avait ajouté d’une voix enjouée : Et voilà la porte qui, d’après ce que l’on soupçonne, conduit jusque dans le sous-sol de l’Autre… L’Autre, c’était le Guide » (p. 59). Détail du récit, le Guide est atteint de cécité, et personne ne fait mine de le remarquer. L’architecte craint de détenir un secret fatal, mais est soulagé de découvrir lors d’une visite en présence du ministre quelques jours plus tard, la porte remplacée par un mur lisse avec odeur de plâtre et ciment frais (p. 62). Cependant la rumeur sur cette porte est confirmée : « la fameuse porte ne pouvait être ouverte que d’un seul côté, depuis chez le Guide. De ce côté-là devaient se trouver verrous et serrures, tandis que de ce côté-ci, celui du Successeur, il n’y avait strictement rien » (p. 64). L’architecte, hélas, confie ce secret à sa femme, croyant s’en libérer, et Kadaré nous livre alors une variante de son cru du mythe de Midas, sous l’avatar d’un « barbier qui avait coiffé un jour un seigneur de l’ancien temps » (p. 65). Suzanne, la fille du Successeur, évoque sa tentative frustrée de faire l’amour avec son fiancé (avant la rupture des fiançailles). Si celui-ci n’avait pas pu bander, c’était parce que « Une fille de haut dirigeant suscitait envie, respect et craintes, mais c’étaient celles-ci qui finissaient par l’emporter » (p. 86). Suzanne se remémore sa première histoire d’amour, à 17 ans, avec un jeune homme qu’elle n’impressionnait pas, mais avec qui elle avait dû rompre sur ordre de son père, dès lors que celui-ci eut été promis à la succession (p. 92 ; c’est le thème de La Fille d’Agamemnon). Suzanne n’a que son corps pour vivre : « Eux jouissaient dans la vie d’autres ivresses avec leurs congrès, leurs drapeaux, leurs hymnes, leur cimetière des Martyrs de la patrie, tandis qu’elle, elle ne pouvait compter que sur lui… sur son corps… son corps sans limites » (p. 94). Une vraie-fausse vieille tante visite par surprise les deux enfants et la femme du Successeur après sa mort, mais cette tante qui tient des propos superstitieux, se révèle morte depuis des années… Le fils exprime sa révolte (dans la réalité, il s’agit de l’écrivain Bashkim Shehu) : « Dans les cérémonies, les hymnes, partout on clamait : « Lumière du Parti ! », « Parti, notre mère ! », et on hurlerait bientôt : « Le lait, les mamelles, le sexe du Parti ! » En fait, c’est ainsi que tout avait débuté, dès les premiers groupuscules communistes où militants (hommes et femmes) couchaient (ou ne couchaient pas) entre eux non en se conformant aux codes des humains, mais à ceux de la Doctrine » (p. 112). Les parents « n’auront aucun scrupule à nous piétiner si le Parti l’exige » […] [le père] « aurait fait ce qu’Abraham a accompli, il y a trois mille ans de cela, quand Dieu lui demanda de lui offrir son fils » (p. 113). C’est alors la relégation, brutale : « d’ici deux heures au plus, ils devaient tous avoir quitté la demeure » (p. 126).
La fin du livre explore le mécanisme de l’aliénation tyrannique au sein du Bureau politique. Le Guide fait passer ses idées et ses ordres sans même avoir besoin de les formuler. Ainsi de ces fiançailles de la fille du Successeur avec le fils d’un « ci-devant » : « Le signal du relâchement de la lutte des classes, du changement de ligne, incapable de le faire entendre autrement, il l’avait donné par ce biais-là. Il avait donc jeté en pâture sa propre fille dans les bras de l’ennemi de classe afin de faire connaître à tous sa préférence » (p. 135). Le Guide fait rappeler le ministre de l’Intérieur alors qu’il allait se coucher, et lui donne un ordre « pas très clair » d’aller « du côté de chez l’autre. Chercher à savoir ce qui s’y passait… » (p. 145). Le ministre croit comprendre l’ordre tacite du Guide, et visse le silencieux à son révolver… [3] Puis le ministre se demande si cette entrevue avec le Guide n’était pas une hallucination… On pense aux propos de Gustave Le Bon sur les meneurs qui hypnotisent les foules : « Le meneur a d’abord été le plus souvent un mené hypnotisé par l’idée dont il est ensuite devenu l’apôtre. » Lors de la réunion du bureau politique, là encore, le Guide n’a nul besoin de formuler un ordre. Il use de son arme secrète : « Tu vas m’obliger à lâcher sur toi la bête noire…, songea-t-il. De manière assez insolite, c’est sous ce nom qu’il lui semblait identifier la nuit intermédiaire, celle qui parfois s’intercalait entre deux séances d’un même plénum. C’était là son invention, cette nuit intercalaire, étouffante comme l’étoupe, dont l’approche était ressentie par tous sans que nul n’osât en faire état » (p. 172). Le Successeur lui aussi pratique ce genre de manipulation sur l’architecte : « pour des cervelles libérales comme les nôtres, bien plus profitables que la quête de diplômes étaient parfois les étables des coopératives » (p. 189). L’architecte gamberge, et se rappelle la leçon de son maître : « ce n’est pas tant la laideur, mais son contraire, la beauté, qui, en architecture comme en toutes choses, peut vous tuer » (p. 192 ; et cela renvoie aux concours de beauté des montagnards avec meurtre du vainqueur évoqués supra). Le maître donnait, sans le nommer, l’exemple de Fouquet, disgracié après qu’il eut convié le roi à l’inauguration de son château de Vaux-le-Vicomte. La conclusion est une belle réflexion posthume du Successeur, qui contemple la terre depuis le royaume des morts. Je cite intégralement cette page, à lire, faire lire et méditer :
« En vain essayez-vous de décrypter nos signes. D’appréhender les motivations de tel ou tel. Nous, guides et successeurs tout à la fois, ne faisant plus qu’un, nous étreignions et nous étranglions, nous exténuions à tenter de nous arracher la tête avec une rage égale. Si j’avais été le Guide, je lui aurais fait subir le même sort, et ainsi de suite, lui et moi, moi et lui aurions-nous été amenés à permuter nos places à des dizaines de reprises, autant de fois que les mêmes événements se seraient reproduits dans l’éternité. C’est pourquoi, lorsque je vis sa statue renversée par la foule, et les gens fracasser sa tête de bronze, je n’éprouvai ni repos ni réconfort. Seulement une affliction stérile, à l’instar de tout ce qui m’entoure en ces contrées funèbres où je suis condamné à errer sans fin.
Ainsi sommes-nous.
Voilà pourquoi vous n’avez pas à vous lamenter ni à éprouver de regrets. Encore moins à vous attendre que nous reparaissions sous la forme de fantômes moyenâgeux survolant tours et musées, réclamant vengeance à nos fils ? Nous avons été des pères impossibles, en conséquence de quoi nous ne pouvions avoir qu’épouses, fils et filles impossibles.
N’essayez pas de trouver en quoi nous nous sommes trompés. Nous ne sommes que les fruits d’une erreur dans le grand ordre de l’univers. Et tels que nous sommes venus au monde, par erreur, en cohortes maudites, à la queue leu leu, l’un tantôt devant l’autre, tantôt derrière, tantôt guide et tantôt successeur, nous nous sommes mis en marche, dans le sang et la cendre, afin de parvenir jusqu’à vous.
Nous n’avons connu ni prières ni repentir, aussi ne songez jamais à allumer des cierges pour le salut de nos âmes. Priez plutôt pour autre chose. Priez pour que jamais il n’arrive que, tournoyant sans but dans le sombre abîme de l’Univers, nous apercevions au loin, dans la nuit, les lumières du globe terrestre, et, tels les assassins que le hasard remet sur le chemin du village où ils sont nés, nous nous exclamions : Oh, mais c’est la Terre ! Et, comme les assassins à la vue de leur hameau endormi, nous obliquions, et, pour votre malheur, revenions encore une fois, visages cagoulés, mains ensanglantées, comme jadis, sans remords ni miséricorde ni alléluias »
(p. 216).
- Lire une étude sur Le Successeur par Rabia Redouane.

Visages d’Ismail Kadaré, Ariane Eissen, 2015

Le temps est venu de confronter ces lectures naïves à l’avis d’une kadarologue, Ariane Eissen, enseignante en littérature comparée à l’université de Poitiers. Visages d’Ismail Kadaré (Hermann, 2015, 366 p., 35 €) [4] n’est pas son premier livre consacré à Kadaré. Elle précise en introduction l’importance de l’édition française de l’œuvre de Kadaré, souvent utilisée comme base à d’autres traductions avec l’assentiment de l’auteur, jusque pour les traductions italiennes, malgré la présence ancienne d’une forte communauté albanophone en Italie ! (mais pour cette langue récente dont l’alphabet a été changé en 1908, j’imagine que les communautés anciennes ne maîtrisent pas forcément l’écriture actuelle ; quant aux émigrés récents, peut-être ont-ils envie de rompre avec l’Albanie ?). La France et le français eurent d’autre part un statut privilégié dans l’Albanie communiste, du fait de la nostalgie affichée du tyran pour ses études en France. L’auteure appelle de ses vœux une édition critique avec variantes et notes, qui m’a effectivement semblé souhaitable pour les livres dont j’ai pu constater moi-même de notables variantes en comparant des éditions d’avant et d’après 1990. Elle-même déclare que Kadaré l’a « obligée à apprendre sa langue », et que l’œuvre est un défi aux comparatistes parce qu’il est souvent arrivé à l’auteur d’introduire des variantes directement dans telle édition anglaise ou allemande… Il y a là un défi d’édition à l’échelle européenne. La conscience professionnelle a même poussé l’auteure à lire… les œuvres d’Enver Hoxha ! (note 91 p. 128).
La thèse d’Ariane Eissen consiste à dire que derrière la version de l’auteur qui a construit la légende reprise par la plupart des critiques d’un « ni, ni » (ni valet du régime, ni dissident), il existe des failles dans la partie moins connue de l’œuvre, et que l’auteur a pu payer son tribut au régime. Parmi les livres précédents, je crois que l’allégorie de l’homme pierre du Pont aux trois arches et la réécriture du mythe de Prométhée de La Fille d’Agamemnon (mythe dont ce livre m’a appris qu’il était identificatoire pour Kadaré) sont claires sur cette histoire de tribut, et que Kadaré ni ses lecteurs sincères n’étaient dupes. Kadaré n’a jamais nié qu’il a été à une époque un fervent communiste, et l’auteure de citer un poème intitulé « Sourire sur le monde » dont la version publiée en 1989 par Fayard a supprimé ces vers lisibles dans une traduction de 1973 : « Et sur ma poitrine, / Le cher visage/ de Lénine » (cité p. 48 et p. 111). Certes, mais on a envie d’objecter que le fait que la Pléiade n’ait pas jeté à la poubelle dans son édition actuelle de notre grand Paul Éluard son inénarrable ode à Staline (« Grâce à lui nous vivons sans connaître d’automne / L’horizon de Staline est toujours renaissant ») n’est pas forcément à l’honneur de ce grand poète français que nul totalitarisme n’obligea à un tel exercice de « souplesse dorsale » comme dirait Edmond Rostand. Mais si la Pléiade s’honore en ne nous cachant pas ce poème honteux, la situation de Kadaré soumis à une tyrannie diffère de celle d’Éluard léchant librement les pieds de Staline. Le succès de Kadaré en France entre 1970 et la chute du régime est paradoxal : il est dû à la fois au choix de la tyrannie de le proposer en tête de gondole de la production culturelle albanaise, avec éloge du Guide en personne et traductions en langues étrangères publiées en Albanie même (sans doute pour abreuver les partis communistes européens de cette forme culturelle de propagande), et en même temps à l’influence en France de nombreux critiques communistes ou du moins gauchistes. En effet, la rupture avec l’URSS puis avec la Chine valaient à l’Albanie une aura de petit pays qui résiste (« troisième voie », p. 76), qui pouvait effectivement séduire les gens pas très informés (qui d’entre nous aujourd’hui est sûr et certain de ne pas se tromper, et de ne pas se ridiculiser au regard de nos descendants de 2040 sur des sujets actuels comme par exemple le génocide des Tutsis au Rwanda ?) [5] Un fait étonnant mais révélateur des contradictions des années 1970 en France est le fait que malgré le succès du Général de l’armée morte, Albin Michel ait abandonné Kadaré. De fait, ses premiers admirateurs en France et je suppose en Europe étaient sinon des staliniens, du moins des cocos orthodoxes, et il n’aurait pas pu être publié sans avoir suscité leur sympathie. L’auteure s’amuse à citer par exemple des propos enflammés sur Enver ou sur l’Albanie communiste signés Robert Escarpit, que je prenais jusque-là pour un joyeux drille, n’ayant lu de lui que Les Contes de la Saint-Glinglin (cf. note 29 p. 63). Kadaré passait alors pour un sectateur bon teint du « réalisme socialiste », ayant signé plusieurs discours de circonstance sur le sujet (cf. p. 92) alors qu’il s’en tamponnait la coquillette, comme le prouvent les citations ci-dessus, y compris une citation de 1973 (cf. Le Pont aux trois arches). Cependant, s’agissant des grands romans évoqués en tête de cet article, même dans leur édition d’avant la chute de la tyrannie, leur valeur littéraire se suffisait à elle-même, et même si les préfaciers et journalistes qui les ont encensés se mettaient un peu le doigt dans l’œil, on ne peut pas remettre en cause leur appréciation esthétique. À partir du milieu des années 1970, Kadaré était devenu une institution, au point que l’auteure parle d’une « instrumentalisation de l’écrivain par le régime et [de] son utilisation comme faire-valoir et comme vitrine ». Pour Helena Kadaré, il aurait été difficile de le faire disparaître car son nom et ses œuvres figuraient dans tous les manuels scolaires (mais cela n’a jamais été un obstacle chez les staliniens, et l’histoire même du Successeur est la preuve que rien n’empêche de destituer le n°2 du régime, alors pourquoi pas un vulgaire écrivain, qui peut oublier de regarder à droite et à gauche avant de traverser une rue ?). Tonton Hoxha en personne n’avait-il pas parlé à son sujet des « belles œuvres de nos écrivains [qui] ne plaisent pas qu’à nous ; elles plaisent aussi aux étrangers » (cité p. 96), ce qui ne manque pas de sel pour un isolationniste absolu ! Un propos ironique de l’écrivain est rapporté par Helena : « Selon Is, il en allait de même dans l’Albanie socialiste : l’inobservance d’une coutume, la récitation incorrecte d’une formule (par exemple, le « danger droitier » ou « gauchiste »), et c’était la prison ou le peloton. Pour que cela n’arrivât point, il fallait faire bien attention à poser les pendë [plume] du bon côté. En d’autres termes, ne jamais oublier les formules, les slogans : la patrie socialiste, le Parti, le danger révisionniste, etc., etc. » (Le Temps qui manque, Helena Kadaré, Fayard, 2010, cité p. 99).
La partie consacrée aux poèmes est instructive, car c’est la partie de l’œuvre kadaréenne la moins connue, et pour cause. L’auteure parle de « poèmes brisés » ou « caviardés ». Elle revient notamment sur l’affaire de la censure du « Pacha rouge », montée en épingle par Kadaré lui-même et ses thuriféraires, alors que le poème retrouvé en mars 2002 dans les Archives d’État (p. 115), et qui n’est toujours pas disponible en français intégralement, révèle que si le ton était certes virulent (« la violence des images », p. 118), le propos anti-bureaucratique n’en était pas moins dans la droite ligne d’Enver Hoxha. C’est à ce propos qu’Ariane Eissen hausse un peu le ton : « À partir du moment où le texte sert d’élément de preuve dans une démonstration, on ne saurait l’altérer sans une forme de malhonnêteté » (p. 115). « Laocoon » est un poème que son analyse m’a donné envie de lire (ce n’est pas le cas de tous !) : « Son récit, exemplaire, renouant avec les ressources épiques de la poésie, célèbre le pouvoir libérateur des mots, dans une opposition avec la sculpture qui peut renvoyer au Laocoon de Lessing » (p. 129). Voilà une intéressante variante du paragone à laquelle je n’avais pas pensé.
4 chapitres sont consacrés à la réception de 4 romans de Kadaré, dont 3 que j’ai lus. Pour Le Général de l’armée morte, il est amusant de constater qu’à la lecture nationaliste des Albanais, s’oppose une réception plus poétique et antimilitariste en France et en Italie. N’ayant pas encore lu Le Grand hiver, j’ai juste relevé que ce roman avait nécessité des recherches historiques, et qu’il incluait des citations telles quelles d’Enver Hoxha lors de la crise avec l’URSS. Quand le nationalisme du tyran croise le patriotisme de l’auteur, pourquoi se priver ? Néanmoins Kadaré dut réécrire son roman pour faire face aux vives critiques que sa première version avait suscitée. En ce qui concerne Le Pont aux trois arches, l’auteure, d’accord avec d’autres critiques, voit en Kadaré un Hugo ou un Michelet qui n’hésite pas à mythifier le roman national. Avec ses étymologies romanesques, le romancier épouse cependant les idées nationalistes du tyran, et cela tombe bien. Ariane Eissen se livre donc à un époussetage utile des inventions ou extensions kadaresques sur le mot « Arberie » et sur son étymologie de « Shqipëtarë », dont « la première mention écrite […] remonte à 1703 » et non au XVe siècle ! À la date de l’action, s’il existait des peuples qui pouvaient être appelés Albanais (dès le XIe siècle selon Wikipédia (Histoire de l’Albanie), en appeler à une Albanie était anachronique. J’apprécie particulièrement la conclusion de ce chapitre : « L’idée du peuple « indomptable » peut certes, servir la propagande officielle (nous sommes un peuple autochtone ancestral qui a maintes fois apporté la preuve de sa capacité de résistance, et nous sortirons triomphants de toutes les avanies infligées par le monde capitaliste, ou déviationniste, etc.) ; mais elle peut aussi se retourner contre elle (nous traverserons la dictature, de même que nous avons su survivre aux siècles de l’occupation ottomane). Cette capacité de retournement se retrouve dans la manière insidieuse dont le récit joue avec la rhétorique hoxhienne, en distendant le rapport logique habituel entre sacrifice et résistance à l’ennemi : il ne s’agit plus de sacrifice nécessaire pour résister, comme dans « Prométhée. À tous les vrais révolutionnaires du monde », mais d’un sacrifice supposé / meurtre réel, qui entraîne l’invasion, au lieu de la contenir » (p. 208). Le chapitre consacré à La Fille d’Agamemnon est à peu près disponible en PDF. Ariane Eissen nous délivre certaines clés pour comprendre les allusions. Ainsi la réécriture du mythe de Prométhée qui m’avait tant plu est-elle une réécriture d’une vieille légende albanaise : « Qeros dans le monde de dessous » (note 3 p. 210), publiée dans Anthologie de la prose albanaise, Fayard, 1984. Le peintre « Th. D. » dans lequel je voyais une figure de l’auteur, aurait plutôt été inspiré par Thoma Deljana, ministre de la culture relégué comme enseignant dans une province. Et l’histoire absurde de la lettre sur la robe d’une présentatrice qui aurait entraîné une purge à la Radio-Télévision, serait une histoire vraie d’une lettre peut-être factice datant de 1972 (p. 214) !
Le dernier chapitre consacré à Kadaré / Prométhée m’a révélé l’existence dont jusque-là je doutais, d’un écrit de Kadaré à propos de ce par quoi je commençai en 2015 mon 1er article sur l’Albanie : « Dans « Prométhée. Trilogie », c’est l’inverse : Zeus/Enver doit éviter que Prométhée/Kadaré ne parle et qu’il n’« ébruite » un secret. On peut voir là l’allusion à un secret tabou, connu de Kadaré : celui des penchants homosexuels du « tyran » dans sa jeunesse » (p. 239). Et bien sûr, s’agissant de ce mythe, il ne faut pas oublier que l’aigle figure dans le drapeau du pays. L’aigle bicéphale nous fait d’ailleurs penser au grand écrivain et au tyran, deux grandes figures de l’Albanie du XXe siècle, qui vécurent leur enfance à quelques mètres de distance dans la même ville. Une note renvoie à Le Poids de la Croix, p. 310-11 et 534, et j’y ai effectivement puisé un complément d’information.
La conclusion m’a appris un mot : « La première leçon que nous pouvons tirer de la lecture de Kadaré et de notre interrogation sur elle, c’est que l’enfermement, ou « l’épochè » (suspension du jugement, refus d’affirmer une quelconque croyance) textualiste, serait un leurre » (p. 252). Contre cette tentation de « l’épochè », l’auteure propose de « contextualiser […] et de ne pas s’en tenir aux commentaires de l’auteur ». Bon conseil, qui ne vaut pas que pour Kadaré, mais pour toute œuvre de l’esprit. Ce mot me fait penser à cette image qui restera une des plus fortes de mes lectures kadaréennes, celle du masque de chaux de Murrash Zenebishe dans Le Pont aux trois arches : n’est-ce pas comme une bouteille à la mer suspendue dans le temps, une autre version d’un paragone sculpture / littérature qui à l’instar du « Laocoon » analysé par Ariane Eissen, évoque cette parole gelée qui attend des temps meilleurs pour renaître à la signification.
Les annexes présentent une série de poèmes en deux versions, avant et après (dont on ignore si Kadaré ou Fayard ont autorisé leur publication, mais on s’en doute). Les passages en italique de la version de 1973 (traduction Michel Métais), gommés de la version de 1989, du 1er poème, « Sourire sur le monde », m’ont convaincu de leur intérêt même aujourd’hui, à la fois littéraire et politique. La critique du capitalisme effréné ne me semble pas ressortir uniquement du marxisme-léninisme !
« Enfoncés dans notre fauteuil
Nous sommes côte à côte tous deux
Un capitaliste et moi ;
Nous déjeunons,
Nous nous regardons dans les yeux.
Là en bas les cités ressemblent à des assiettes
Pleines d’édifices, de gares, de musées.

Il a pris sa fourchette
et il m’a semblé
Que comme des pâtes
Il s’apprêtait à manger
Les édifices, les gares, les musées. »
(partie censurée) […]

« Que pourrait donc penser […]
Prométhée […]
S’il marchait dans la froidure sur une piste,
Tout pâle sous le néon ?
– Je n’ai pas volé le feu aux dieux
Pour ces flatteuses réclames – »
(partie non censurée).

En revanche, « Les aigles volent haut » (1966) ou « Les années soixante » (1981) volent bien bas et peuvent rejoindre les poubelles de la littérature de propagande, sauf à servir pour l’apparat critique de la partie utile de l’œuvre, comme cette strophe qui éclaire une page du Pont aux trois arches :
« […] Des fondations de la forteresse de Rozafat.
Le mortier devait être préparé par du sang et des os
Pour que les murs résistent.
À leurs pieds, vingt mille
Feront l’holocauste de leurs vies »
(p. 284).

Je me demande si le concours de médiocrité auquel se livrent auteur et traducteur ne sont pas une fève qu’ils ont incluse dans leur indigeste galette pour que nous nous rendions compte qu’il s’agissait de travaux forcés. Ainsi p. 286 : « En signant le premier acte / Le camarade Enver signa / la tempête. / Et sa signature de temps à autre / Ainsi se manifestera : / Rouge et rapide / Sur les ailes des temps à verglas et à aquilon ». C’est harmonieux comme du Patrick Bruel ! Et encore pour nos amis nostalgiques des années 70 : « Une vieille mais terrible maladie / Menaçait le mouvement ouvrier : / Le révisionnisme. / Ce mot avait fêlé dans un grand fracas / Les immenses vitres du temps » (p. 289). Quel lyrisme !

Je terminerai par un parallèle peut-être tiré par les cheveux, avec deux cas où les auteurs se sont opposés à la publication d’anciennes œuvres qu’ils reniaient. Un cas politique avec les pamphlets antisémites de Céline, comme Bagatelles pour un massacre. Ils ont failli être republiés en France en 2018, mais une polémique a eu raison de ce projet. À l’instar de Kadaré, publier ces textes reniés eût été à double tranchant. Les censeurs qui l’ont emporté (car notre époque est à la censure) prétendaient que cela permettrait de répandre l’antisémitisme. Je suis plutôt de l’avis de ceux qui pensent que cela aurait surtout rabaissé la stature de Céline et le caquet des complotistes qui, du fait de la censure (qui n’en était pas une, c’était juste le respect de la volonté de l’auteur par sa veuve), s’imaginent que ces pamphlets sans doute minables (je ne les ai pas lus, et pour cause !) contiendraient une prétendue vérité qu’on veut nous cacher. La publication dans une édition critique aurait eu l’avantage de remettre les pendules à l’heure.
L’autre exemple est fort différent, c’est un reniement esthétique : les fameuses cinq chansons de Jacques Brel enregistrées en même temps que son dernier disque, et que celui-ci avait soi-disant interdit de publier, les trouvant inabouties. Elles furent publiées finalement en 2003 dans une compilation. Le cas d’Ismail Kadaré est différent, et s’il est légitime en tant que chercheur ou simple curieux, de creuser dans les archives, il me semble tout aussi légitime du point de vue de l’auteur, de conserver la maîtrise de son œuvre, et de ne pas se réjouir qu’on publie de vieux poèmes qu’il écrivit comme une sorte d’écrivain-fonctionnaire, voire de mentir un peu pour dissimuler leur existence (Kadaré occupa « des fonctions au sein de la ligue des écrivains, ou comme vice-directeur de l’Institut des Études marxistes-léninistes » (p. 258)). Ces textes de commande font-ils partie de son œuvre, ou de sa production en tant que travailleur forcé ? Nous qui jugeons les autres, n’avons-nous jamais, en régime démocratique, dans le cadre de notre métier, signé des textes qui ne nous représentaient pas entièrement, alors pourquoi pas dans ce métier particulier d’écrivain, ne pas laisser un auteur renier des œuvres de commande ? Certains cinéastes ou acteurs pourtant pas nécessiteux, l’ont bien fait, et dans des pays où personne ne les a forcés à tourner… Vouloir forcer Kadaré à publier ces rogatons de son œuvre qui fermentent dans sa mauvaise conscience, n’est-ce pas comme vouloir, alors qu’il est sorti de l’enfer stalinien, le forcer à une nouvelle autocritique ? Donc, exception faite des recherches en archives et bibliothèques pour les happy few, je ne suivrai pas Ariane Eissen dans sa revendication des « droits du lecteur » (p. 130), du moins du vivant de l’auteur en question, et je terminerai en souhaitant à Kadaré de mourir centenaire.

- Lire un article d’Emmanuelle Favier, « Ismaïl Kadaré, une ethnopoétique du réel » (Médiapart, 23 août 2015), qui développe la question du Kanun et l’importance de la sexualité dans l’œuvre de Kadaré.
- Consulter le site Un mois, un Kadaré (blog anonyme).
- Les rapports de soumission et d’admiration-haine liant un grand écrivain à un tyran sont au cœur de Lettres d’amour à Staline de Juan Mayorga, vu en 2011 au Théâtre de la Tempête, qui retrace les rapports de Mikhaïl Boulgakov avec le tyran soviétique.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Photos de voyage en Albanie


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[1Le hasard me fait retrouver ce motif dans un roman qui n’a strictement rien à voir, que je découvre juste après ce livre : Méridien de sang (1985), de Cormac McCarthy, chef d’œuvre de la littérature contemporaine nord-américaine, dans lequel une troupe de bandits texans basés sur les personnages historiques ou pseudo-historiques de John Joel Glanton et du Juge Holden, assassinent et scalpent à tout va des Indiens dont ils se font des colliers d’oreilles coupées (qui en font autant de leur côté, avec la variante de sodomiser leurs victimes mourantes). Idem dans Au-delà de la gloire, de Samuel Fuller (1980).

[2Il s’agit de Iakov Djougachvili, fils de Staline, capturé par l’armée nazie, que celui-ci refusa d’échanger contre un haut gradé allemand, et qui mourut en captivité.

[3S’agit-il d’une erreur de traduction ? En principe ce sont plutôt des pistolets qui sont équipés de silencieux, mais l’article silencieux (armement) de Wikipédia signale l’existence de revolvers belges Nagant M1895 fabriqués pour l’armée russe puis soviétique de 1895 à 1944, équipés de modérateurs de son. Mais c’est plutôt un pistolet que dut utiliser ce ministre en 1981 !

[4Détail que certains trouveront déplacé : le prix (35 €) de ce petit livre de 366 p. pourtant publié « avec le concours de l’université de Poitiers » par un éditeur patenté, constitue un « et toc » personnel pour les fines bouches qui trouvent trop élevé le prix (39 €) du modeste petit livre de 550 pages de votre serviteur publié sans aucune aide, M&mnoux.

[5J’ai pour ma part été ébranlé récemment par l’écho des révélations de Pierre Péan, et le fait que Paul Kagamé règne sur le Rwanda depuis 25 ans maintenant et qu’il semble pouvoir continuer à y régner jusqu’en 2034 m’a un peu ouvert les yeux sur une vision unilatérale et simpliste d’un « génocide » un peu trop favorable aux intérêts d’un despote.