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C’est vraiment trop injuste !

Scoumounie / Ascoumounie

Quelle déveine !

mercredi 26 avril 2017, par Lionel Labosse

Qu’est-ce d’autre que la vie qu’un ludion perpétuel entre l’état normal de « scoumounie » et l’état anormal d’« ascoumounie » ? L’étymologie de ces mots est incertaine. Absent du TLF et du CNTRL, le mot « scoumoune » selon le Wiktionnaire, viendrait par l’intermédiaire de l’argot corse d’Algérie, du latin excommunicare. Que nenni ! Scoumoune provient en réalité, je vous le dis, de la déformation du nom de l’île grecque disparue de Skoumounia, (Σκύμύνία), dont les habitants étaient réputés pour leur malchance homérique. En effet, située au cœur des Sporades, l’île de Skoumounia, verdoyante et parcourue de sources rafraîchissantes, bénéficiait depuis la nuit des temps, d’un microclimat bénéfique qui la faisait apprécier de tous les autres Sporadiques (habitants des Sporades). Malheureusement, ni Jason quand il partit en Géorgie et revint, ni Ulysse au cours de son périple, ne daignèrent faire escale sur la bienheureuse Skoumounia ; ils leur préférèrent des îles plus vastes et dévastées par le Sirocco, où il fallait creuser des heures un puits pour trouver de l’eau saumâtre. Plus tard, Marco Polo fit de même, et ni Louis XIV, ni Napoléon, ni le pape, ne jetèrent jamais l’ancre à Skoumounia ; le Club Med refusa d’y fonder un hôtel, justement à cause de la fraîcheur de l’île, qui ne convenait pas aux amateurs de Grèce de carte postale. Ayant entendu parler de la réputation de l’île, Joan Baez avait à peine formulé le projet d’un grand festival Nudisme & coquillage aux Sporades, qui se serait déroulé sur Skoumounia, qu’on apprit que l’île entière s’était engloutie, heureusement sans ses habitants, qui avaient tous quitté l’île pour acheter des terrains arides mais constructibles de belles cités balnéaires sur les îles voisines. L’île a définitivement disparu, mais elle a laissé son nom à ce sentiment humain qui atteint tout le monde – mais surtout moi – d’être la cible préférée du sort qui s’acharne sur moi. Le contraire de la scoumounie est tout simplement formé avec le préfixe privatif grec ancien a-. De même que « anonyme » est celui qui n’a pas de nom, l’« ascoumounie » est le fait étrange et éphémère d’être privé de scoumoune. Comme chantait Léo Ferré : « Le bonheur ça n’est pas grand-chose […] C’est du chagrin qui se repose ».

Voici, dans l’ordre chronologique, en terminant par moi, la liste de ceux qui depuis l’origine de l’humanité, ont constitué les cibles préférées de la scoumounie :
- Adam, lui qui n’avait rien fait, puni parce que son attachée parlementaire fictive avait croqué la pomme. Et le pire de la scoumounie : dégoûté des femmes, il aurait tellement voulu se faire gay !
- Job, premier cobaye de l’expérience de Milgram.
- Le vizir du conte « Le Loukoum à la pistache », raconté par Catherine Zarcate (à lire ici, meilleur exemple de la notion de Scoumounie / Ascoumounie.
- Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions est le recordman du monde toutes catégories de la scoumoune.
- Ludwig van Beethoven, qui non seulement était sourd, mais qui perdit son dernier sou, ce qui lui inspira sa fameuse Colère pour un sou perdu, devenu un favori des « bis » de récitals pianistiques. À écouter ici.
- Charles Baudelaire et son Spleen baudelairien : « Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle »…
- Claude Lantier, le héros de L’Œuvre d’Émile Zola, qui un jour dégoûté de peindre, cherchait des amis pour se balader, et n’en trouva point : « Lentement, il se retrouva sur le trottoir, stupéfié par cette chose énorme, une escapade de Dubuche. C’était une malchance incroyable. Il erra un moment sans but. […] Dehors, Claude jura entre ses dents. Déveine complète, Fagerolles aussi lui échappait. Il s’en voulait maintenant d’être venu et de s’être intéressé à cette vieille rue pittoresque, furieux de la gangrène romantique qui repoussait quand même en lui : c’était son mal peut-être, l’idée fausse dont il se sentait parfois la barre en travers du crâne. […] Tant pis ! il était trop malheureux, il allait, rue d’Enfer, débaucher Sandoz. » Zola semble prendre avec ironie cette idée de scoumoune, car dans la débâcle de sa vie, Claude isole des points de malchance qui font rire jaune. Par exemple, il reproche à sa femme d’avoir vieilli et de n’être plus pour lui le modèle frais de ses dix-huit ans : « — Ce n’est point ta faute, mais c’est évidemment ça qui me fiche dedans… Ah ! pas de chance ! » Sandoz, calque du jeune Zola, qui connaît le succès avec les premiers volumes de sa saga, donne une leçon de scoumoune à son malheureux ami : « moi qui commence à faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins et qui gagne quelque argent, eh bien ! moi, j’en meurs… […] Ah ! sois reçu au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d’autres tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux enfin… »
- Zazie, privée de métro alors qu’elle est l’héroïne d’un roman intitulé Zazie dans le métro : « – Bin oui : y a grève. Le métro, ce moyen de transport éminemment parisien, s’est endormi sous terre, car les employés aux pinces perforantes ont cessé tout travail. – Ah les salauds, s’écrie Zazie, ah les vaches. Me faire ça à moi. – Y a pas qu’à toi qu’ils font ça, dit Gabriel parfaitement objectif. – J’men fous. N’empêche que c’est à moi que ça arrive, moi qu’étais si heureuse, si contente et tout de m’aller voiturer dans l’métro. Sacrebleu, merde alors. – Faut te faire une raison, dit Gabriel dont les propos se nuançaient parfois d’un thomisme légèrement kantien. » Les fins linguistes auront remarqué que « Sacrebleu, merde alors » n’est autre que la déformation par allongement métaplastique épenthético-prothétique, de notre « scoumounia ».
- Calimero, unique représentant d’une espèce d’oiseaux endémique de l’île de Skoumounia.
- José Giovanni, réalisateur du film La Scoumoune (1972) avec Jean-Paul Belmondo, musique de François de Roubaix.
- François Filou, un polytocard professionnel d’une île perdue des Bananas qui puisait dans les caisses de l’État comme tous ses camarades, et qui juste au moment d’accéder à la salle du trésor, se fait prendre la main dans le sac par une vulgaire caméra de vidéosurveillance. Les rhéteurs grecs anciens auraient dit : « François Filou est un voleur. Les voleurs vont en prison. François Filou va en prison ». Mais ils sont bien oubliés, ces rhéteurs, au pays des storytellers !
- Moi : c’est le plus haut degré possible de la skoumounie c’est pas imaginable tout ce qui m’arrive ! Bon, comme je suis un bon garçon, j’ai bien pensé dans cet article, alterner les expériences de scoumounie aiguë avec des expériences symétriques d’ascoumounie molle. Malheureusement, l’expérience prouve que la scoumoune règne sans partage, donc voici une série de témoignages exclusifs de scoumounie, avec de temps en temps, des flashs d’ascoumounie.

Scoumounie absolue : élégie à un bonnet perdu

Les plus grands discours ne valent pas une bonne anecdote. En 1998 je crois, je fus au Pérou et en Bolivie pour un périple d’un mois. Un de mes premiers grands voyages. Point de traces dans ma rubrique voyages car à l’époque je n’avais pas de site, j’ignorais même peut-être l’existence d’Internet. Je fis l’acquisition, sur une des îles du lac Titicaca, à moins que ce ne fût à Cuzco, d’un bonnet touristique à l’effigie de l’arc-en-ciel inca, dont je découvre aujourd’hui qu’il se nomme Wiphala. Je me souviens qu’à l’époque, les guides que nous avions entendu nous vanter les merveilles du Machu Picchu ou autres, avaient assorti leurs laïus d’allégations homophobes lorsqu’ils évoquaient leur bannière arc-en-ciel. Bref, cela m’amusait de porter ce bonnet ambigu, dont la doublure si on la déployait, laissait apparaître l’inscription « Cuzco », les inscriptions sur les vêtements étant une chose que j’abomine. Quand vint l’époque de la bannière italienne « PACE », cela renforçait l’ambiguïté polysémique, mais de toutes façons le drapeau arc-en-ciel a été utilisé par de nombreuses entités fort différentes. Il s’avéra avec le temps que contrairement aux usages, ce gadget touristique était un objet de qualité, et je m’en servis très régulièrement chaque hiver, vingt ans durant, pour me protéger du froid. J’avais souvent constaté qu’il attirait les regards soit homophobes (regards de rebeus ou de blacks), soit éventuellement intéressés (regards de blancs, de rebeus ou de blacks). Mais je n’ai jamais pécho grâce au bonnet, désolé de vous décevoir. Enfin, je l’aimais bien. Il m’est arrivé souvent de l’oublier, par exemple à la piscine, où je le retrouvais le lendemain. Dans les endroits que je fréquentais régulièrement, cet accessoire permettait de m’identifier. Voyez ci-dessous ce bonnet sur le chef de votre serviteur en 2011 à Londres.

Bonnet arc-en-ciel péruvien.

Or donc, voici l’expérience ultime de scoumounie qui me fut infligée à Londres ce jour maudit du 7 février 2017, sans doute à 1h 7’ 7’’. Je rentrais à mon hôtel par un bus 77 (non, 73 je crois !). Il pleuviotait, donc j’avais posé sur l’un des deux sièges du 1er rang de l’impériale du bus déser – ceux que squattent les touristes, quand un(e) imbécile n’y pose pas son cul pour se plonger dans son mobile-phone, ne jetant aucun œil au paysage – j’avais posé, dis-je, mon parapluie, puis mon bonnet. Or Confucius nous a toujours prévenu : « règle n°1 » : ne jamais poser plus d’un objet à sa gauche. Arrivant à l’arrêt où se terminait mon trajet, je quittai mon siège, non sans avoir récupéré l’objet parapluie. Sur le trottoir, je déployai mon parapluie, mais le temps que le froid ambiant me rappelât la nécessité d’un bonnet, le temps que je tâtasse mes poches successivement pour constater l’absence inquiétante du bonnet, le bus aux yeux de yak était reparti vers d’autres aventures… A pu bonnet ! Skoumounie !
Mais tout cela ne serait rien encore sans le surcroit de scoumoune qui le lendemain me fit toucher le fond du fond. Pour petit-déjeuner, je me présentai dans un restaurant italien en face de mon hôtel, et commandai à un charmant garçon de café, un breakfast « full english », avec haricots, œufs, bacon et tutti quanti. Le charmant grand garçon barbe-noiré me décochait clins d’yeux sur clins d’yeux, et me demanda d’où je venais. Et lui donc ? « Pérou », me dit-il ! « Un si grand garçon ? », balbutiai-je dans mon anglais de collégien. Eh oui, son père était grand, me dit « Sergio ». Ah ! Paris, quelle ville romantique, ajouta-t-il (s’il savait !). Et la conversation cessa, faute de cartouches. Et moi qui la veille même et pendant vingt ans de cela avais sur le crâne un objet péruvien d’exception qui m’aurait permis de susciter son admiration et de broder la conversation jusqu’à emballer cet ovni (un Péruvien de grande taille). N’est-ce pas là précisément de quoi toucher le sommet, ou plutôt le fond de la scoumounie ? Bon, vous me direz que ledit « Sergio » dans un resto rital, avait plus de chance d’être Italien et de s’amuser à se targuer d’origines exotiques pour ses commensaux de passage. Mais quand même, le sort avait-il besoin de me piquer de sa fourche aiguë sur le grill de la scoumounie ? Tel le vizir du « loukoum à la pistache », je m’imaginai avoir touché le fond de la piscine. Mais tel n’était pas l’avis du sort. Écoutez plutôt.
Le lendemain, après avoir visité la cathédrale St-Paul, où j’avais grimpé et descendu un million de marches, j’avise l’heure, et me dis que j’ai le temps de faire un saut au musée Leighton pour acheter une reproduction de Flaming June du maître, que j’avais hésité à acheter la veille, pour éviter de la trimballer toute la journée. Je vérifie les horaires du musée, cours comme un dératé dans le métro, attrape au vol le bon bus que j’avais repéré sur mes cartes, et arrive essoufflé, à l’autre bout de la ville, à 17h25, devant le musée qui ferme à 17h30. Or, aucune lumière. Le panonceau de l’entrée affiche cyniquement « Closed on tuesdays », et nous sommes précisément… un mardi ! Si ce n’est pas toucher le fond ?!
Bon, promis, les amis, je cherche activement dans ma mémoire un exemple avéré d’ascoumounie, et sinon, ce sera une autre « scoumounie », désolé ! En attendant, si un lecteur de cet article prévoit un voyage au Pérou, j’ai une commande !

Lionel Labosse


Voir en ligne : Musique du film La Scoumoune, par François de Roubaix


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