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Terre littéraire en Afrique francophone

Sénégal : le pays où l’on écrit français

Notes de voyage au Sénégal

mercredi 19 avril 2017, par Lionel Labosse

Après Éthiopie et Togo et Bénin, voici le Sénégal, pays d’Afrique francophone dont la littérature m’est familière depuis l’époque de ce projet pédagogique de « découverte de la culture africaine » intitulé « L’arbre à tchatche ». Comme au Togo, dans certains villages, des familles doivent se contenter d’un repas par jour, tandis que des terres fertiles sont cédées aux Chinois en échange d’investissements. Ce qui frappe, encore plus qu’au Bénin et au Togo, c’est l’importance de la langue française. Le Sénégal est sans doute le pays d’Afrique francophone dont la littérature s’est développée en premier et en masse, en plus d’universités prolifiques pour l’histoire et la littérature, sans parler des nombreux chanteurs de renommée mondiale, cinéastes et autres artistes. Quelques aperçus du peu que j’ai vu lors de ce court voyage, puis un petit précis de littérature sénégalaise, à compléter au fil du temps…

Plan de l’article
Prévarication et mégalomanie sont les mamelles de… devinez ?
Religions et tolérance
La Maison des esclaves : le mensonge devenu vérité
Francophonie et francophilie
Le Sine Saloum
Senegal Gothic
Littérature sénégalaise
La Belle Histoire de Leuk-le-lièvre, de Léopold Sédar Senghor & Abdoulaye Sadji
L’Aventure ambiguë, de Cheikh Hamidou Kane
Les Gardiens du Temple, de Cheikh Hamidou Kane
Une si longue lettre, de Mariama Bâ
Les Tambours de la mémoire, de Boubacar Boris Diop
La Sardine du cannibale, de Majid Bâ
Yékini, Le roi des arènes, de Lisa Lugrin & Clément Xavier (FLBLB, 382 p., 2014).

Prévarication et mégalomanie sont les mamelles de… devinez ?

Cet article est écrit à l’occasion d’un voyage peu exaltant dans la région du Sine Saloum, avec visite express de Dakar, puis de l’île de Gorée. Je n’en dirai pas grand-chose, pour insister plutôt sur les aspects positifs et la littérature sénégalaise. Il est rare que je sois déçu par les voyages organisés que j’achète. En général les petites agences de voyage dont j’utilise les services choisissent de bonnes agences locales, mais là ce fut un raté, avec un réceptif local incompétent, pourtant avec une agence dont j’ai déjà consommé près de vingt voyages. Bref… De Dakar parcouru à la japonaise, je retiens quelques flashs. Les « Mamelles », deux collines situées au nord de la ville, non loin de l’actuel Aéroport international Léopold-Sédar-Senghor (qui sera peut-être un jour remplacé par l’Aéroport international Blaise-Diagne, dont la construction est une jolie saga-pagaille à l’africaine), brillent par leur élégance. La moins haute est couronnée par le monument de la Renaissance africaine, qui est comme son nom l’indique, un vibrant hommage à une Afrique démocratique, libre et indépendante. En effet, après que le sculpteur sénégalais Ousmane Sow se fut retiré de l’affaire, le président démocratiquement élu, réélu et re-réélu Abdoulaye Wade en a fait son ubuesque symbole de son moi aussi pharaonique que cette statue conçue par un sculpteur roumain et construite (ou plutôt coulée) par une entreprise nord-coréenne, deux pays spécialisés dans la sculpture stalinienne. On lira avec profit cet article du journal suisse Le Temps [1], dans lequel le sculpteur Virgil Magherusan explique comment il s’est fait spolier : « Ce qui frappe Virgil, c’est surtout l’enlaidissement de son modèle originel. À partir d’une première étape à 50 centimètres, le sculpteur aurait dû concevoir un agrandissement à 5 mètres avec une révision des proportions pour que, de loin, la statue ne paraisse pas difforme. Apparemment, ce sont les ateliers nord-coréens qui ont pris en charge ces étapes intermédiaires. Il n’y a rien de culturel dans cet objet. » Ousmane Sow en ajoute une couche : « À défaut d’être empereur comme Bokassa, le président veut ainsi laisser une image de lui. C’est terrible. Je ne sais pas si vous avez remarqué, tous les dictateurs font construire des statues qui désignent un point inconnu. Comme cette horreur sur les Mamelles. Elle regarde l’Amérique. Quand on veut parler de Renaissance africaine, on peut imaginer un autre geste que de pointer l’Amérique. Avec ce qui se passe, de toute manière, j’aurais choisi un autre terme que « renaissance ». Parler de « renaissance » quand l’Afrique va tellement mal, c’est se moquer du monde. » Est-il besoin d’en rajouter ? Précision intéressante, ledit Abdoulaye Wade s’est arrogé 35 % des droits d’auteur de ce chancre, qu’heureusement personne ne visite plus, ce qui est dommage car il y a un ascenseur pour grimper en haut, et être à l’intérieur est finalement la seule façon à Dakar d’être sûr de ne pas voir ce truc. On verra en ville ici ou là d’autres statues, mais Ousmane Sow n’y est guère présent. [2] Vous trouverez un historique de cette statue dans la B.D. Yékini, Le roi des arènes.
Un autre détail amusant à Dakar, c’est la présence de publicités sur les plaques de rues, comme celle-ci :

Plaque de rue Léopold Sédar Senghor à Dakar

Nos amis les socialistes français qui nous ont rétabli la pub commerciale sur toutes les radios publiques en rougissent de jalousie, et songent déjà à la publicité pour les préservatifs Durex qui pourrait s’étaler sous une plaque de rue « Avenue du Général-de-Gaulle » ! Ou bien à une pub de la Société générale sur une plaque de rue au nom de Jérôme Kerviel ! J’ai aussi photographié une pub pour des pommes italiennes : et vive le développement durable ! La Cathédrale du Souvenir africain de Dakar est un monument intéressant laissé par la colonisation. Les sculptures de vierges qui rythment la façade sont noires, contrairement à la plupart des Jésus et des Maries que j’ai pu voir dans les crèches ou dans les églises lors de ce voyage. La fresque de la coupole est superbe, et mérite sans doute mieux que l’appréciation du Guide du Routard : « christ musclé comme un top model ». Mais je n’ai trouvé sur Internet aucune information sur cette fresque.

Religions et tolérance

À propos de religions, le Sénégal impressionne, dans ce contexte de fascisme islamique, par la coexistence pacifique apparente entre minorité chrétienne (moins de 5 % de la population) et majorité musulmane. Cela fait du Sénégal un des derniers pays de la région où l’on puisse travailler ou voyager à peu près normalement. Quelques éléments explicatifs, à titre d’hypothèse. L’islam sénégalais n’est ni sunnite, ni chiite, ce qui l’éloigne des ferments de l’islamo-fascisme. Les deux confréries – Tijaniyya et Mouridisme – font partie des confréries soufies, ce qui endigue les éléments mortifères de l’islam oriental [3] De plus, la composante animiste, qui imprègne aussi bien l’islam que le christianisme, contribue à souder ces deux religions, ainsi que les nombreux mariages interconfessionnels. Les chrétiens d’ailleurs, ne le sont que depuis qu’un de leurs ancêtres, sans doute musulman, s’est converti sous l’influence du colonialisme européen. La colonisation islamique par les Almoravides a pour elle l’avantage de l’ancienneté (XIe siècle). Le seul risque pour l’instant est, comme dans beaucoup de pays voisins, l’influence de l’Arabie Saoudite dans le financement de mosquées ou d’études de jeunes gens qui reviennent au pays vêtus de préjugés et de qamis. Heureusement, le Sénégal est pour l’instant autant colonisé par la Chine ou par la Corée du Nord que par l’Arabie Saoudite. Les jeunes filles, voire les fillettes dont la tête est encapuchonnée sont en nombre limité, comme vous pourrez le constater en visionnant mes photos, et il ne semble pas pour l’instant que s’exerce une quelconque pression sur les nombreuses femmes qui exhibent les bombes nucléaires de leurs nichons et de leurs fesses. Notre guide avait autour de ses deux poignets et de ses doigts une collection impressionnante de bracelets, bagues & médailles mélangeant les trois traditions, plus les cauris et les couleurs du Sénégal. Dans l’école que j’ai visitée, il y avait quelques fillettes encapuchonnées, mais tous les élèves braillaient « Petit papa Noël » quand nous sommes passés devant l’école ! Les gens ont parfois deux prénoms, comme Léopold Sédar Senghor, l’un chrétien (et il arrive même qu’un musulman porte un prénom chrétien, m’a-t-on dit ; j’ignore la culture religieuse d’origine de Boubacar Boris Diop, mais il aborde cette question dans cet article.), l’autre sérère (car Senghor est natif de la petite ville de Joal, désormais liée à Fadiouth). On rencontre d’ailleurs au Sénégal des jeunes gens qui portent allègrement des prénoms de nos grands-parents ! Voir dans Le Docker noir une explication sur le prénom chrétien porté par un musulman. Quand j’ai eu l’occasion, cependant, de me mêler brièvement à une messe de noël dans un village chrétien (église de Palmarin), je me suis demandé si dans quelques années, je n’aurais pas la nostalgie de cet heureux temps. Eh oui, moi qui ai eu la chance de visiter le Mali ou la Syrie d’avant, j’ai du mal à croire au bonheur en ces temps troublés ; mais peut-être sortira-t-on un jour de ce fascisme religieux, comme on est sorti des fascismes athées du XXe siècle ? Voici une photo prise sur le bâtiment (presbytère) situé à droite de cette église de Palmarin, d’une sorte de gargouille qui rappelle les sculptures de chapiteaux romans. En tout cas une jolie petite sculpture comme ça en passant. Pour terminer sur un couac, je vous renvoie à un article du Monde Diplomatique paru en janvier 2017 : « Trafics d’influence en Afrique », d’Anne-Cécile Robert. Je recopie ici le message de notre ami et fidèle lecteur Érico Lusso [4] Cet article d’Anne-Cécile Robert évoque les investissements de plus en plus importants de l’Arabie Saoudite au Sénégal qui en contrepartie de cette aide économique à un « pays frère » y développe le wahhabisme. Autre contrepartie : en « Mai 2015 », « sollicité par Riyad, le Sénégal décide de « déployer en terre sainte d’Arabie Saoudite un contingent de 2100 hommes » dans le but de « participer à la stabilisation de la région » et de « garantir la sécurité des lieux saints de l’islam » ». Pour traduire les propos de la journaliste, explique Erico Lusso, il s’agit d’aller tuer de méchants chiites au Yémen. C’est une première historique pour un pays africain, même si on ignore à l’heure actuelle si c’est bien un contingent de cet ordre-là qui est parti et à quelles opérations sont conviés ces soldats sénégalais. Y a-t-il là aussi 5 % de chrétiens, où Riyad a-t-il demandé que ces bataillons soient « purifiés ». On ne sait pas grand-chose de ce conflit pourtant meurtrier, voire désormais aussi meurtrier que la Syrie, mais qui ne concerne ni Poutine ni aucun acteur occidental, n’intéresse aucun apprenti djihadiste puisqu’on y massacre déjà parfaitement du chiite – massacre totalement dépénalisé. Bref…, conclut Erico, dans combien de temps une succursale sénégalaise de Boko Haram ? Les liens avec l’Arabie Saoudite ont un autre intérêt, selon Anne-Cécile Robert : « Pour Dakar, il pourrait également s’agir de contrebalancer le poids, traditionnellement grand, des confréries dans la vie politique et sociale du pays. « On observe, face à un islam noir de tradition syncrétique (par exemple les confréries soufies ou mourides), des luttes d’influence entre les mouvements wahhabites, salafistes et chiites, note l’économiste Philippe Hugon. L’Arabie saoudite apporte son aide financière et développe le wahhabisme dans les pays ou zones à dominante musulmane. »

Sculpture, village de Palmarin (Sénégal)

La Maison des esclaves : le mensonge devenu vérité

Sur l’île de Gorée, j’ai bien sûr visité la prétendue « Maison des esclaves », où l’actuel orateur qui succède à l’inventeur de cette imposture, Boubacar Joseph Ndiaye, persiste à dévider de sa voix ronflante le fil de ses légendes dorées selon lesquelles des myriades d’esclaves auraient défilé sous la « porte du voyage sans retour » (à lire en faisait ronfler la formule et vibrer ses r) qui donne sur des récifs inaccessibles, où lesdits esclaves auraient été chargés sur des navires, plutôt que de passer par l’anse située à deux-cents mètres. Et les prétendus cachots des femmes, des hommes et des enfants et des récalcitrants, qui n’étaient en fait que des magasins pour l’arachide, l’or et l’ivoire dont la signare Anna Colas Pépin qui possédait cette maison faisait commerce… Cette mystification est un cas d’école, car elle a été démasquée il y a vingt ans, en 1997, mais c’était trop tard, car l’Unesco, le pape Jean-Paul II, Danielle Mitterrand, Nelson Mandela et tutti quanti s’étaient laissé piéger, et n’ont jamais eu l’honnêteté, depuis, de reconnaître leur erreur ! Et même depuis ce temps, faute d’un autre lieu symbolique en Afrique, par paresse intellectuelle, ou tout simplement parce que l’endroit est facilement accessible et pittoresque pour les jolies photos souvenir, de nombreuses personnalités, mais aussi les tour-opérateurs étasuniens persistent à entretenir le « Gorée business » comme l’a dénoncé Jean-Luc Angrand. Eh bien non, ce n’est pas de Gorée, et surtout pas de cette maison-là, que sont partis les millions d’esclaves noirs d’Afrique de l’Ouest ! C’est plutôt de Saint-Louis, au Sénégal, et de la Côte des Esclaves, au Togo et au Bénin ! Belle illustration du célèbre conte d’Amadou Hampâté Bâ « Le mensonge devenu vérité » !

Affiche manuscrite Sénégal 2016
É et I majuscules avec accent et point.

Francophonie et francophilie

La pratique du français est remarquable au Sénégal. Voici une enseigne de magasin manuscrite, avec accent sur les É et points sur les I (voir cet article). Je suppose qu’en Wolof, ces signes doivent avoir du sens (bien que cette langue soit pratiquée quasiment uniquement à l’oral) ; mais ce qui est épatant dans ce pays d’Afrique francophone, c’est de constater à quel point la langue française est respectée, à l’oral comme à l’écrit. J’ai lu des affichages publics ou privés de longs textes impeccablement orthographiés, dans une syntaxe irréprochable… (Vous en verrez une parmi mes photos). La source de cette prééminence du Sénégal dans la francophonie en Afrique francophone est peut-être à trouver dans la particularité du statut des « indigènes citoyens français » des quatre communes (Saint-Louis, Gorée, Rufisque et Dakar) au sein de l’indigénat, qui a permis à un plus grand nombre d’étudiants sénégalais que d’aucun autre pays de la région à poursuivre des études prestigieuses en France, ce qui a eu pour conséquence de valoriser la langue française, jusqu’au fait notable que l’écrivain Léopold Sédar Senghor soit devenu le premier président du Sénégal indépendant.

Le Sine Saloum

Le pays reste pauvre, même si cette pauvreté est moins visible qu’à Madagascar par exemple, parce que des échanges commerciaux avec la Chine – nouvelle forme de colonisation – prodiguent des infrastructures (routes, écoles), en échange de droits de pêche et de terres. On voit encore beaucoup sur les routes de transport chevalin, bovin, voire asinin, cohabitant avec les véhicules à moteurs. Une incroyable autoroute à quatre voies au tarif prohibitif relie Dakar à l’arlésienne du nouvel aéroport, tandis qu’en décembre 2016, Alstom décocoricroche le contrat du futur réseau de train sur le même parcours… Comme je vous le disais ci-dessus, ma visite du Sine Saloum ne m’a pas apporté un grand plaisir. Le site est patrimonialisé par l’Unesco, certes, mais cela m’a rappelé la partie transsibérienne de mon voyage en Russie, en remplaçant les kilomètres de bouleaux de la taïga par des orgies de palétuviers ornés d’huîtres que l’on déguste bouillies après avoir accumulé des tertres de leurs coquilles ainsi que d’autres coquillages, comme sur l’île aux coquillages de Joal-Fadiouth. Le classement Unesco n’a pas amené des hordes de touristes, nous étions bien les seuls à caboter dans le vaste estuaire. J’ai d’ailleurs trouvé cela dangereux, une des causes du ratage de ce voyage, car notre pirogue où nous étions entassés à 15 personnes, ne contenait pas de rames ni de moteur de secours. Et nous avons remarqué que nos piroguiers jetaient sans vergogne leurs (nos) détritus dans l’eau classée patrimoine mondial… sans doute pas une publicité, car on n’a pas envie que cette mangrove connaisse le destin cloaque de la baie d’Halong.
Cela dit, dès qu’on accoste et qu’on visite un village, les gens sont sympathiques, et l’on a vite un gamin souriant à chaque main ; l’hystérie anti-pédophile occidentale n’a pas encore fait son œuvre ; et ils ne sont pas encore trop pourris par le tourisme, à vous assaillir de demandes de « cadeau », « stylo », « bonbon », etc. On découvre également une des plus remarquable variété en arbres qu’il m’ait été donné d’admirer. Cela va du pommier de Sodome, espèce invasive à laquelle on prête un tas de vertus comme celle de l’accouchement sans douleurs, au caïlcédrat, plusieurs variétés de manguiers, corossolier (dont les feuilles vendues au prix de l’or en boutiques bio seraient la panacée contre le cancer), anacardier (qui fournit la précieuse noix de cajou), tamarinier, fromager (kapokier), rônier, filao, figuier étrangleur enlaçant à mort son palmier victime (belle métaphore du mariage !) ; flamboyant avec ses longs haricots secs qui servent de maracas, bougainvilliers, neem (margousier), etc. Vous trouverez de bons articles sur les sites Planète Sénégal et Kassoumay.
Fromager géant de Missirah (au sud de Toubacouta)
Ce fromager géant de Missirah (au sud de Toubacouta) est un des plus beaux arbres que j’aie jamais vus. Les guides s’amusent à isoler des figures zoomorphes improbables, mais n’osent guère voir le superbe yoni qui orne son côté nord (photo ci-dessus). Cela nous rappelle les pratiques rituelles sur les sépultures arboricoles dont il sera question ci-dessous dans le roman de Cheikh Amidou Kane. Bon, ne croyez pas que j’oublie le baobab : à tout seigneur tout honneur ! Il y en a de sublimes, et en quantité phénoménale. On remarque la même pratique que j’avais observée au Mali, des plaques d’écorce sont arrachées en bas du tronc, apparemment pour confectionner des cordes, ce qui serait devenu inutile avec le progrès. Pour la faune, on voit, ou plutôt on entend des chacals, des hyènes, mais je me suis contenté des jolis crabes violonistes, et de tas d’oiseaux dont je vous épargne les noms (aigrettes, pélicans, hérons et petits patapons…)

Senegal Gothic

Les hommes (et les femmes), à l’instar des arbres, ne sont pas dégueu, et sont davantage ma tasse de thé que les Malgaches ! En parlant de thé, on en fait d’excellent, au terme d’une cérémonie dite ataya digne d’Aladin (voir la photo de vignette de l’article). Le thé mousseux est servi en trois rasades dignes de Shéhé. Le premier thé est « amer comme la mort » ; le deuxième, « doux comme la vie », et le 3e est « sucré comme l’amour ». L’architecture est peu attrayante. Des briques d’adobe améliorées sont fabriquées avec d’ingénieux moules à parpaings permettant d’optimiser la matière première. Dans certains villages, le sable est mêlé aux coquillages, soit entiers, soit concassés. Cela est traditionnel, certes, mais point trop pittoresque. Gorée, entièrement occidentalisée, l’est davantage (on y relève quand même une maison en pierre volcanique). Au village de Toubacouta, j’ai trouvé de quoi faire mon devoir de vacances (mes élèves n’auront aucun mal à faire mieux !). En effet, au terme d’une séquence sur les réécritures, j’avais demandé à mes élèves de Première L de réaliser une parodie du célèbre tableau American Gothic de Grant Wood. En passant devant une case au toit de paille conique, je me suis dit que je tenais mon affaire, et voilà mon Senegal Gothic ! Mon excellent guide, Theodore Waly Sarr, s’y est prêté avec enthousiasme, et il est flanqué de l’épouse du boulanger du village, qui s’est fait prier en l’absence de l’autorisation du mari, puis voyant qu’il ne s’agissait que d’une photo et que cela avait l’air d’amuser ces toubabs et ce guide, a fini par accepter de poser avec son enfant, ce qui constitue sans doute un rappel du fameux monument de la Renaissance africaine (cf. début de l’article). La fourche présente dans le tableau original, est remplacée par une hache traditionnelle…
Senegal Gothic (2016), de Lionel Grant Wood Labosse

Littérature sénégalaise

Je n’ai plus rien à dire sur le pays. Comme d’habitude, plutôt que de passer mes soirées à pianoter de façon pathologique, tête baissée sur mon smartphone, j’ai lu de la littérature sénégalaise, et je passe maintenant d’autres soirées, en pathétique has been que je suis, pour vous en rendre compte dans un article qui – horreur – dépasse 147 signes. Quels types de fous antédiluviens peuvent bien perdre leur temps à lire des textes de plus de 147 signes, je vous le demande ? Et à regarder des photos qui ne soient pas postées sur Snapchat ? Je ne suis pas novice en littérature sénégalaise, et on lira à part des articles sur Le Docker noir (1956), Les Bouts de bois de Dieu (1960) et sur Xala (1973) du romancier et cinéaste, l’immense Ousmane Sembène (1923-2007), ainsi que sur « Poème liminaire », de Léopold Sédar Senghor, hommage aux tirailleurs sénégalais que j’ai souvent fait étudier à mes élèves de Première, ainsi que l’article sur les contes et poèmes de Birago Diop. Les artistes sénégalais, peintres, musiciens ou sculpteurs, ne sont pas en reste. Mentionnons El Hadj Sy, dont j’ai cité une œuvre dans mon article sur Prague. J’ignorais alors que la peinture sur verre inversé que pratique (entre autres techniques) El Hadj Sy, est très en vogue à Dakar et sur l’île de Gorée. La littérature sénégalaise francophone connue en France (enfin celle que je connais) tourne souvent – avec talent – autour des mêmes thèmes, des affres de la décolonisation, des rapports hommes-femmes, du respect ou non des traditions, de l’émigration. Je connais peu de polars, ou de romans de science-fiction sénégalais ! Le premier roman africain de langue française, paru en 1920, un an avant le célèbre Batouala de René Maran, n’est-il pas l’œuvre d’un Sénégalais : Les Trois Volontés de Malic (1920), d’Amadou Mapaté Diagne (1886-1976) ? Une autre caractéristique, quel que soit le sujet, et qui rejoint ce qui précède, c’est la « qualité grand style » de la plupart de ces écrits, fourrés à l’imparfait du subjonctif et à la rhétorique classique. Il y a des gens que ça rebutera, bien sûr ; pas moi !

La Belle Histoire de Leuk-le-lièvre, de Léopold Sédar Senghor & Abdoulaye Sadji

Avant de balayer quelques grands noms, évoquons rapidement La Belle Histoire de Leuk-le-lièvre, le conte pédagogique de Léopold Sédar Senghor (auteur de célèbres poèmes parmi lesquels « Poème liminaire ») et Abdoulaye Sadji (Nouvelles Éditions Africaines EDICEF, 1953). Vous saurez tout sur cette entreprise en lisant cet article. Ce livre contient un plaidoyer végétariste en avance sur son temps, prononcé par Serigne N’Diamala-la-girafe, consultée par Leuk-le-lièvre sur le chemin de la sagesse : « Croyez-vous que l’herbe et les feuilles tendres soient aussi nourrissantes que la chair des animaux ? Pensez-vous qu’elles suffisent vraiment quand nous avons grand-faim ? Se porte-t-on bien quand on ne se nourrit que d’aliments tirés des végétaux ? – La chair des animaux, répond Serigne N’Diamala, est certes plus lourde que l’herbe et les feuilles tendres. Elle pèse davantage dans l’estomac. Mais on la digère plus difficilement que les aliments tirés des végétaux. Ceux qui se nourrissent uniquement de chair sont souvent victimes de maladies telles que l’indigestion et la constipation. Quand on a une indigestion, l’estomac reste gonflé et l’on éprouve des malaises : vertiges, diarrhées, vomissements. La constipation empêche le bon fonctionnement de l’intestin. Le sang est empoisonné et l’on souffre de violentes migraines. Il faut alors se purger. Les mangeurs de viande sont comme les buveurs d’alcool, ils ont généralement mauvais caractère et ont toujours soif de sang. Au contraire, les herbivores et les végétariens ont le caractère doux parce qu’ils digèrent bien et dorment bien. » On retrouvera Leuk et son antagoniste Bouki dans les contes de Birago Diop.

L’Aventure ambiguë, de Cheikh Hamidou Kane

Cheikh Hamidou Kane (né en 1928) est connu pour son court roman L’Aventure ambiguë (1961). Ce premier roman est bâti sur la trame fertile, en Afrique et en France, du déracinement de ceux qui allaient devenir, grâce au système éducatif français, les élites de la décolonisation. Voyez L’Étudiant noir (1953) de l’Ivoirien Camara Laye (1928-1980) ; Amkoullel l’enfant peul (1991) du Malien Amadou Hampâté Bâ (1900-1991), et même pour la métropole, Le Cheval d’orgueil, du Breton Pierre-Jakez Hélias (1914-1995). L’Aventure ambiguë est l’histoire de Samba Diallo, comment il passe de l’école coranique à l’école des blancs, puis est sélectionné pour terminer ses études en métropole, à Paris. Le style, comme toujours pour cette littérature fondatrice, est hyper-classique, mais aussi philosophique.
Parmi les passages remarquables, citons celui de la « nuit du coran », au cours de laquelle Samba Diallo récite pour ses parents l’ensemble du Coran : « Samba Diallo sortit doucement de sa chambre dans la cour, se promena de long en large, puis, lentement, préluda la Nuit du Coran qu’il offrait au chevalier. Sa voix à peine audible d’abord, s’affermit et s’éleva par gradation. Progressivement, il sentit que l’envahissait un sentiment comme il n’en avait jamais éprouvé auparavant. Toute parole avait cessé dans la maison. Le chevalier d’abord nonchalamment étendu, s’était dressé à la voix de Samba Diallo et il semblait maintenant qu’en entendant la Parole il subît la même lévitation qui exhaussait le maître. La mère s’était détachée du groupe des femmes et s’était rapprochée de son fils. De se sentir écouté ainsi par les deux êtres au monde qu’il aimait le plus, de savoir qu’en cette nuit enchantée, lui, Samba Diallo, était en train de répéter pour son père ce que le chevalier lui-même avait fait pour son propre père, ce que, de génération en génération depuis des siècles, les fils des Diallobé avaient fait pour leurs pères, de savoir qu’il n’avait pas failli en ce qui le concernait, et qu’il allait prouver à tous ceux-là qui l’écoutaient que les Diallobé ne mourraient pas en lui, Samba Diallo fut un moment sur le point de défaillir. Mais, il songea qu’il importait pour lui, plus que pour aucun autre de ceux qui l’avaient précédé, qu’il s’acquittât pleinement de sa Nuit. Car, cette Nuit, lui semblait-il, marquait un terme. Ce scintillement d’étoiles au-dessus de sa tête, n’était-il pas le verrou constellé rabattu sur une époque révolue ? Derrière le verrou, un monde de lumière stellaire brillait doucement, qu’il importait de glorifier une dernière fois. Sa voix, qui avait progressivement levé comme liée à la poussée des étoiles se haussait maintenant à une plénitude pathétique. » (pp. 83-84).
La course au progrès est ponctuée d’apophtegmes frappés au coin de la sagesse traditionnelle : « Ils sont tellement fascinés par le rendement de l’outil qu’ils en ont perdu l’immensité infinie du chantier » (p. 89). À Paris, Samba Diallo est inévitablement happé par la politique (communisme), et remet sa foi en question, ce qui pousse son père, le chevalier, à tenter de le rapatrier : « Dieu n’est pas notre parent. Il est tout entier en dehors du flot de chair, de sang et d’histoire qui nous relie. Nous sommes libres ! Voilà pourquoi il me paraît illégitime de fonder l’apologétique par l’Histoire et insensé de vitupérer Dieu en raison de notre misère » (p. 175 ; le père cause aussi comme un livre de philo, en français dans le texte !) Le fou, qui causera la mort du protagoniste, n’est pas en reste : « Maître, ils n’ont plus de corps, ils n’ont plus de chair. Ils ont été mangés par les objets. Pour se mouvoir, ils chaussent leurs corps de grands objets rapides » (p. 182).

Les Gardiens du Temple, de Cheikh Hamidou Kane

Paru 34 ans plus tard, en 1995 aux éditions Stock, Les Gardiens du Temple (342 p., épuisé) est un roman plus ambitieux, qui constitue le second volet, consacré aux affres de l’indépendance quand le premier se consacrait plutôt à l’étude de la colonisation. Je me garderai d’interpréter ce récit choral foisonnant, me contentant de vous renvoyer à l’analyse de Célia Sadai, « Samba Diallo, chef de chantier », sur La Plume francophone, qui dévoile les calques historiques des personnages, notamment du premier président du Sénégal indépendant, Senghor, sous le masque du président Jérémie Laskol démis par le chef d’État-major de façon à provoquer l’explication finale. L’action se situe pendant les années d’installation de l’indépendance, entre la Loi-cadre Defferre de 1956 et 1962, lors de la crise au terme de laquelle Senghor fait arrêter et condamner le Président du Conseil Mamadou Dia (1910-2009). Je relèverai seulement quelques motifs secondaires, qui me renvoient à certains de mes centres d’intérêt. L’un des personnages doit résoudre une crise traditionaliste chez la petite tribu Séssène (sans accents dans le roman), dont les griots, à l’instar de certains Malgaches [5], déposent leurs morts dans des troncs de baobabs : « C’est ainsi que les Sessene avaient renoué avec une vieille croyance, selon laquelle l’inhumation des griots défunts écartait de leurs terres les pluies d’hivernage. Les griots en étaient réduits à ranger leurs morts, debout, dans les creux de quelques baobabs gigantesques » […] « Le creux de l’arbre était rempli, de sorte que le dernier venu était sur le seuil, à peine caché. Il était « enterré certes », car on l’avait enveloppé d’une couche d’argile. Appuyé au tronc du baobab, il se dressait semblable à une momie. » (pp. 38 & 41). Une longue discussion lors d’un repas porte sur la façon traditionnelle de manger : « Même pour manger, vous les « Blancs » vous interposez une machine entre le repas vivant, la chair de votre main et la chair de votre bouche. Selon notre « manière Diallobe », la main doit jouir de la nourriture autant que la langue et nul objet étranger ne doit les séparer » […] « Farba a raison d’aimer à manger comme il le fait à présent, mais pour parler comme lui, je trouve qu’il aurait tort de ne pas « goûter » à d’autres manières de manger, si elles ne sont pas illicites selon la loi de Dieu. » […] « Le fait que les convives blancs mangent chacun dans son assiette, et non pas plusieurs autour d’un seul récipient, comme nous faisons, te donne l’impression que, chez eux, les membres de la famille ou les amis qui mangent ensemble ne sont pas assez proches les uns des autres, qu’ils ne sont pas aussi solidaires et liés que nous le sommes. […] Il me semble que les Blancs ne sont les parents ni de leur nourriture ni de leurs parents et amis » (pp. 46, 49 & 53). [6] On lira avec profit cet article de l’Université de Saint-Louis, « Islam et modernité dans L’Aventure Ambiguë et Les Gardiens du Temple ». Dans certaines envolées lyriques, on retrouve l’écho de Cheikh Anta Diop (1923-1986), l’historien et égyptologue sénégalais aux thèses controversées, et d’Aimé Césaire : « Peut-être pouvons-nous pardonner, au nom des religions sacrées ou des idéologies profanes qu’à présent nous partageons avec nos moissonneurs de jadis. Mais comment, devant l’actuelle désolation, ne pas supputer le compte des villes qui n’ont pas surgi, des terres qui n’ont pas été cultivées, la valeur des arts qui n’ont pas vu le jour, comment pleurer la civilisation qui n’est pas née ! » (p. 70). [7] Le portrait de Jérémie Laskol alias Senghor, est moins sérère que sévère ! « Jérémie Laskol était une manière de géant qui avait dû être athlétique mais qui, à présent, s’élargissait, s’arrondissait et s’enveloppait de graisse. Il pouvait avoir une cinquantaine d’années, ce qui, ainsi que l’opportunité qu’il avait eue d’entreprendre et d’achever de bonnes études, avait constitué un des fondements principaux de sa carrière politique. » Suit une explication originale selon laquelle cette génération « trop jeune pour être mobilisé(e) pendant la Première Guerre mondiale », et appartenant à une élite assez âgée pour qu’on évite de l’exposer pendant la Seconde Guerre, a profité d’une sorte de fenêtre favorable pour accéder au pouvoir. Lors d’une cérémonie, se retrouvent tous les anciens de la résidence d’étudiants de la Porte Dorée, surnommée « Colobane » dans le roman (mais plutôt « Ponia » dans la réalité, à cause de son adresse ; cf. cet article de Marion Dupuis). « Colobane » est en fait plutôt le nom d’un des quartiers de Dakar, de même que « Gibraltar ». Le personnage féminin de Daba Mbaye est intéressant : agrégée d’histoire et griotte, elle concilie tradition et Occident, et c’est elle qui aura l’idée de la « danse de Malamine », qui permet un dénouement pacifiste : « Si je suis bonne agrégée d’histoire, ce que je crois, je suis, hélas, misérable griotte. Je n’atteins pas à la cheville de Farima Salabigué, ma mère. Que dire de l’éblouissante Salabigué Fari, ma grand-mère ! Lorsqu’elle le voulait, sa parole pouvait faire couler les larmes et jaillir le sang » (p. 107). Cette page permet de préciser que contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, griots et griottes sont égaux (enfin sans doute différemment selon les régions). C’est dans sa bouche que l’auteur place un plaidoyer pour la culture orale : « Le savoir qui te concerne vit dans la parole qui, seule, est à la portée des griots. Progénitures non reconnues de nos ancêtres blancs, gardons-nous, Nègres occidentalisés d’Afrique, d’acquiescer au parricide des griots par les scribes » (p. 114). Daba Mbaye épouse le griot Farba Mâri, ce qui justifie le titre du livre : « La perspicacité des Sessene avait compris que la survie des Diallobe ainsi que des Sessene, la survie du monde noir, requerraient des servants fidèles, des gardiens jaloux, des serviteurs de talent. Farba Mâri et Daba Mbaye allaient être un couple inégalable de gardiens du temple. » L’assimilation de Senghor au personnage de Jérémie Laskol est brouillée par le fait que Senghor est nommé une fois en tant que personnage historique : « Léopold Sédar Senghor, du haut de la tribune de l’Assemblée nationale française, où il représentait le territoire du Sénégal, dénonça cette « balkanisation » et avertit qu’à la place de l’indépendance tant espérée, il ne leur était offert que « des joujoux et des sucettes » ». (p. 124). Je relève une explication du phénomène de parenté à plaisanterie, qui reprend celle donnée par Amadou Hampâté Bâ : « Une relation sympathique s’établit spontanément entre Salif et ces notables, dès que, de part et d’autre, l’on prit conscience de ce que l’on appartenait à deux groupes tribaux – Sessene et Diallobe – dont les relations étaient codifiées par un régime de parenté à plaisanteries. La tradition avait en effet établi, depuis un passé lointain, entre divers clans et diverses tribus, des codes très élaborés énonçant les immunités, les privilèges, les règles, les devoirs et les droits devant être mis en œuvre pour régir leurs relations. S’il arrivait que deux personnes qui se prennent de querelle dans la rue s’aperçoivent qu’elles appartiennent à des clans ou à des familles liées par une règle de parenté à plaisanterie, aussitôt elles cessent les hostilités, se serrent la main ou se donnent l’accolade. Parfois même, des indemnités sont offertes. » (p. 136). Relevons une utilisation rare du collectif « négraille », qu’on avait lu sous la plume d’Aimé Césaire : « Vous savez qu’on nous observe et qu’on s’attend à ce que la négraille continue de faire rire, et plus fort qu’à l’accoutumée, à présent qu’aucune tutelle ne la maintient plus dans les limites de la décence… » (p. 242). Lors du dernier chapitre, qui contient le coup d’État et sa résolution pacifique et utopique par une sorte de conseil des sages réconciliant Laskol avec le peuple, il est écrit que le général Moriko « parla en dialecte » (p. 292) à l’assistance, ce qui étonne, car s’il s’agit du Wolof, pourquoi l’appeler dialecte et non langue, et sinon, pourquoi ne pas nommer le dialecte. Et tout le reste de la discussion est censé se passer en quelle langue ?

Une si longue lettre, de Mariama Bâ

Mariama Bâ (1929-1981) bénéficie, à cause de son statut historique de première femme de lettres d’Afrique noire francophone, à une renommée disproportionné par rapport à une œuvre peu abondante. Une « maison d’éducation » d’élite pour les jeunes filles porte son nom à Gorée. Une si longue lettre (Le Serpent à plumes, Motifs, 1979, 170 p.), est son premier roman, et Le Chant écarlate sera publié après sa mort aux Nouvelles Éditions Africaines. Fille et épouse de ministre, elle raconte dans ce livre simple et instructif (qui trouverait à mon humble avis tout à fait sa place dans une collection jeunesse), les déboires de Ramatoulaye, une femme amoureuse de son mari qui découvre, après la mort de celui-ci, à quel point il l’a spoliée et dépouillée de ses biens au profit d’une jeune femme prise comme seconde épouse. Contrairement à son amie Aïssatou qui avait quitté son époux Mawdo dans une occasion semblable, Ramatoulaye semble avoir prêté la main à sa spoliation, ne tenant pas compte des avertissements de ses douze enfants eux aussi spoliés, notamment l’aînée Daba. Ce court roman est l’occasion de porter un regard critique sur les failles des traditions africaines, l’hypocrisie des rites mortuaires, du mariage polygame, la jalousie et l’incompréhension de ses belles-sœurs pour elle qui travaille en plus d’élever ses enfants. Elle témoigne au nom d’une « génération charnière entre deux périodes historiques, l’une de domination, l’autre d’indépendance » (p. 53). Elle éconduit les prétendants qui se présentent après les obsèques, y compris le sage Daouda, qui l’aime depuis toujours, et dont la situation sociale serait une promotion pour elle, à qui elle envoie une belle lettre de refus : « Tu crois simple le problème polygamique. Ceux qui s’y meuvent connaissent des contraintes, des mensonges, des injustices qui alourdissent leur conscience pour la joie éphémère d’un changement. Je suis sûre que l’amour est ton mobile, un amour qui exista bien avant ton mariage et que le destin n’a pas comblé. C’est avec une tristesse infinie et des larmes aux yeux que je t’offre mon amitié. » (p. 128). Elle découvre que sa fille Aïssatou est enceinte, et reçoit le fautif, qui s’avère un garçon sérieux et qui a tout prévu pour assumer son acte. La mère se plaint seulement que seule sa fille puisse subir en tant qu’étudiante, un renvoi si son état se voit. C’est l’occasion de réflexions sur l’évolution des mœurs : « Le monde est à l’envers. Les mères de jadis enseignaient la chasteté. Leur voix autorisée stigmatisait toute « errance » extraconjugale. Les mères modernes favorisent les « jeux interdits ». Elles aident à la limitation de leurs dégâts, mieux, à leur prévention. Elles ôtent toutes épines, tous cailloux qui gênent la marche de leurs enfants à la conquête de toutes les libertés ! Je me plie douloureusement à cette exigence. » (p. 161). Ramatoulaye est plus conservatrice que son amie Aïssatou, et à la veille de la revoir, elle imagine leur repas : « tu voudras […] table, assiette, chaise, fourchette. — Plus commode, diras-tu. Mais, je ne te suivrai pas. Je t’étalerai une natte. Dessus, le grand bol fumant où tu supporteras que d’autres mains puisent ». Cette fin symbolique aborde un sujet qu’on retrouvera (cf. ci-dessus) dans le roman de Cheikh Hamidou Kane, celui de la nourriture puisée en commun dans un grand plat, la main en guise de cuiller. En hommage à cette première femme écrivain du Sénégal, une nochère qui tient la route sur le Sine Saloum :
Nochère sur le Sine Saloum

Les Tambours de la mémoire, de Boubacar Boris Diop

Boubacar Boris Diop (né en 1946) est romancier et essayiste. Les Tambours de la mémoire (Nathan, 1987, 240 p.) est un roman complexe qui brouille l’ordre chronologique pour enquêter sur la mort suspecte de son protagoniste, Fadel, et remonter jusqu’à l’origine de son engagement politico-social en faveur d’une soi-disant reine Johanna Simentho, en opposition à son père député et au pouvoir en place. Johanna serait en fait la nounou-bonniche de l’enfance de Fadel, qui règle ses comptes avec son père en la choisissant pour reine. Son ami-ennemi Ismaïla, son ex-amante Ndella devenue femme d’Ismaïla, et son frère révolutionnaire Badou, reconstituent la destinée tragique de Fadel dans ce roman kaléidoscope, basé sur « les cahiers posthumes de Fadel ». La sexualité est peu présente, mais quand elle l’est, c’est librement : « Son goût totalement pervers pour les malentendus l’amenait certains soirs à se prostituer pour se faire un peu d’argent de poche puis, à l’instant où le client rassasié lui tendait les billets de banque, à renoncer à l’argent pour être sûre, expliquait-elle au monsieur interloqué, d’avoir gémi de façon désintéressée, un soir quelconque parmi les innombrables soirs de sa vie, dans les bras d’un inconnu » (p. 6). Il s’agit de Ndella, qui ne se serait pas gêné, explique Ismaïla, pour se rendre « déguisée en homme au cimetière » (en effet, au Sénégal, quelle que soit la religion, les femmes ne vont pas au cimetière lors de l’enterrement, mais après). L’origine du comportement asocial de Fadel, qui le mène aux confins de la folie et de la sorcellerie, remonte à l’humiliation de son père à ses débuts par son patron blanc, de sorte que, celui-ci devenu député, Fadel n’adhère pas à son autorité. Relevons une phrase, typique de cette littérature, sur la critique des pouvoirs de la décolonisation : « Sans s’apercevoir un seul instant qu’ils allaient se tromper de libération, que le chant des lendemains allait au cours de certaines aubes épouvantables être rythmé par d’écœurantes marches militaires et qu’ils étaient seulement les fourriers de régimes sanguinaires et archicorrompus » (p. 95). Le père de Fadel est qualifié par Johanna d’« ombre noire de son maître blanc » (p. 111). Le roman inclut une critique de ses procédés, et donc une interrogation sur le rapport entre le réel et sa représentation, au cœur de cette enquête sur un meurtre politique déguisé en accident : « Au lieu de s’indigner d’un crime qui la concernait au premier chef, elle s’intéressait à des problèmes de technique romanesque parfaitement secondaires. Elle se posait des questions du genre : Ismaïla et Ndella ne vont-ils pas un peu loin en prétendant pouvoir restituer tels quels les bizarres monologues intérieurs de Fadel ? ». Ces techniques narratives sont l’objet d’une étude savante sur le « blog littéraire et technopédagogique du Sénégal ». Du même auteur, j’ai également lu Le Cavalier et son ombre (Stock, 1997, 300 p., réédition Philippe Rey), qui ne m’a pas séduit comme le précédent. Histoire alambiquée, basée sur des télescopages d’époques grâce à des séquences de contes. Il est question métaphoriquement entre autres du Génocide des Tutsis au Rwanda. Je vous renvoie à l’article de Charybde27. Enfin, c’est sur la fin – précipitée – de ce roman que j’ai pour la première fois entendu parler de Ndiadiane Ndiaye, « l’ancêtre de tous les Wolofs » (p. 278, sous l’orthographe Njajaan Njaay).
Depuis 2003, Boubacar Boris Diop écrit et publie directement en Wolof (Doomi Golo, Papyrus, Dakar, 2003, traduit en français par l’auteur en 2009 sous le titre Les Petits de la guenon). En mars 2017, il publie un article dans Le Monde diplomatique : « Qui a peur du Wolof ? ». Extrait : « Que peut-il bien se passer, en effet, dans la tête d’un auteur qui travaille avec des mots qu’il n’entend jamais autour de lui, pas même de sa propre bouche ? Il se prive d’une certaine richesse sonore née de la tension entre une parole vivante et les termes inertes du dictionnaire. Cela pourrait bien expliquer le manque de naturel, souvent déploré, d’une littérature afro-française qui, paradoxalement, n’est ni africaine ni française. Habiter cet entre-deux langues suscite un mal-être en quelque sorte structurant, dans la mesure où il est à l’origine de bien des révolutions formelles en littérature africaine ; cela explique aussi un projet comme celui du Malien Massa Makan Diabaté, qui se faisait fort de « violer la langue française pour lui faire des petits bâtards ».

La Sardine du cannibale, de Majid Bâ

La Sardine du cannibale, de Majid Bâ (éditions Arcane 17, 2011, puis adaptation en BD par Pierre Fouillet en 2015 aux éditions Sarbacane), raconte l’itinéraire d’un Sénégalais qui émigre vers la France en 2003, âgé de 31 ans, et connaît la galère des sans-papiers pendant six ans et demi, avant d’obtenir sa régularisation et un travail d’assistant d’éducation dans un lycée de Seine-Saint-Denis. Certes il y a une cause précise à son départ, le fait que sa famille musulmane pratiquante le force à quitter son emploi au sein d’une société de spiritueux et qu’il se retrouve au chômage. Mais à la fin de son ouvrage, Majid Bâ résume l’origine du désir d’immigrer des jeunes Africains : « avais-je simplement le choix, vu qu’aucune opportunité ne s’offrait à moi dans mon pays ? Là réside la raison fondamentale de notre immigration vers les pays développés. Tant que l’Occident continuera à soutenir des dirigeants dictateurs, corrompus, qui pillent les richesses de leurs pays, sans se soucier des conditions de vie des populations, nous ne pourrons jamais arrêter l’immigration. Tant que les dirigeants africains ne seront pas capables de prendre le destin de leur pays en main et de travailler pour l’intérêt collectif des populations, leurs fils chercheront toujours à partir ailleurs » (p. 170). Le récit vaut aussi pour son évocation de l’exploitation sans vergogne subie par le travailleur immigré, qui entraîne toutes sortes de maladie dont il est quasiment impossible de se soigner : « Ainsi va-t-il travailler durant cette deuxième année, sans vacances. Le pire, c’est qu’il est sous la pression psychologique, qu’il travaille sous la menace, le chantage du patron et le fait qu’il n’a même pas le droit d’être malade. Il est juste une machine, un robot à exploiter jusqu’à l’usure, jusqu’à la mort. » (p. 57). Voilà des phrases qu’on dirait sorties du Docker noir.

Yékini, Le roi des arènes, de Lisa Lugrin & Clément Xavier.

Et voici pour terminer une BD atypique, qui tient du reportage et du roman graphique (FLBLB, 382 p., 2014). On en lira une critique illustrée sur ce site. Pour ce qui nous intéresse, Yékini est un héros emprunté à la réalité, champion de lutte sénégalaise, un sport très populaire dans ce pays, qui se pratique uniquement vêtu (enfin théoriquement) d’un slip appelé « nguimb ». Je vous laisse le soin de trouver images et vidéo, mais je vous préviens, le lutteur sénégalais tient plus du sumo que du lutteur gréco-turc oint d’huile d’olive ; ce n’est pas ma tasse de saké ! Yékini est né à Joal-Fadiouth, enfin à Joal, ville dont le livre oublie de dire (p. 49) qu’elle s’enorgueillit aussi d’être le lieu de naissance de Senghor ! De son vrai nom Yakhya Diop, il emprunte son nom de lutte à Rashidi Yekini, footballeur nigérian. Le récit commence par l’accession à la notoriété de Yékini, depuis son premier combat improvisé avec un champion de passage à Joal. Cela nous vaut une jolie punchline : « Écoute la voix de la sagesse et va jouer aux billes », lui dit le champion, ce à quoi notre héros répond : « C’est ce que je compte faire… avec les raisins secs qui te servent de couilles » (p. 74). On propose alors à ce jeune champion de participer à des « mbapatts », « championnats qui se déroulent après la saison des pluies et opposent les lutteurs des villages environnants » (p. 89). Yékini bat le précédent champion, Tyson, et devient ainsi le nouveau « Roi des arènes », jusqu’à ce qu’il cède la place à Balla Gaye 2. Les annonceurs se désespèrent car ce nouveau champion, originaire du Sine Saloum, a une hygiène de vie désespérante de simplicité : il se couche avec les poules et n’a aucun vice. On décide donc d’utiliser son image pour la promotion de produits sérieux comme les cahiers d’écoliers. On se moque de sa région d’origine (« culs-terreux du Sine -Saloum », p. 186). En passant, il est question de politique, notamment des magouilles d’Abdoulaye Wade autour de sa statue pharaonique (cf. supra), ou quand il tente de s’approprier le soutien du jeune Balla Gaye 2, ce qui se retourne contre lui. Balla Gaye 2 se fait remarquer par ses « tuss », danses préliminaires au combat faites pour impressionner l’adversaire, agrémentées de pratiques de maraboutage.

- Lire des articles approfondis sur la littérature négro-africaine et spécialement sénégalaise, sur le site d’Abdoulaye Ibnou Abasse Seck, ainsi que sur le site de la revue Gradhiva (Musée du Quai Branly : « Les littératures francophones d’Afrique noire à la conquête de l’édition française (1914-1974), article de Julien Hage.
- Lire nos articles sur Le Docker noir, sur Les Bouts de bois de Dieu (1960) et sur Xala (1973), d’Ousmane Sembène, ainsi que l’article sur les contes et poèmes de Birago Diop


Voir en ligne : Mes photographies du Sénégal sur Dropbox


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[1Serait-il sarcastique de se demander pourquoi les médias français – intégralement aux mains d’industriels œuvrant au Sénégal – reste fort polie sur le sujet ?

[2J’ai suffisamment dit (voir cet article) ce que je pense de la nullité de la présence de la sculpture moderne en France, pour être légitime à la critiquer dans les pays où elle est critiquable…

[3Lire à ce propos un article du Monde sur Serigne Abdoul Aziz Sy, qui à l’âge de 89 ans entame une carrière de « guide spirituel des tidjanes » suite à la mort de son frère, et fait la morale au pouvoir temporel.

[4Il s’agit en fait de mon « gorge profonde », qui me tient informé sur les dossiers ignorés des médias appartenant aux industries du BTP ou des armes : il s’agit d’un ami ruthénois d’Essobal Lenoir, du nom d’Erico Lusso. Le « Erico Lusso » !

[5Voir L’Arbre anthropophage, de Jean-Luc Raharimanana, dans notre article sur Madagascar.

[6À propos de ces repas traditionnels africains, je signale une courte scène, dans Le Dernier Safari d’Henri Hathaway, dont l’action se situe au Kenya. Le protagoniste s’y offusque de ce que sa guide n’est pas invitée avec les maîtres, mais doit manger avec les employés noirs, à même la bassine. Elle lui explique que ces gens ne voudraient pas de lui, car il pue les cosmétiques et le parfum…

[7Cf. Discours sur le colonialisme : « Moi, je parle d’économies naturelles, d’économies harmonieuses et viables, d’économies à la mesure de l’homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développement agricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières. »