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Notes de voyage en Corée du Sud (2017)

La Corée du Sud ne perd pas le Nord (1/9)

Chapitre 1 : Lectures coréennes / Corée du Nord

mercredi 27 septembre 2017, par Lionel Labosse

Cet article est le premier d’une série de 9 articles. C’est avec la Corée du Sud que je continue de cocher les pays d’Asie à voir avant de visiter celui dont on ne revient pas. Pardon : il faudrait montrer davantage d’enthousiasme et ne pas poser au consommateur de voyages, se Nicolasbouvieriser un minimum ; mais non, peine perdue ; après tout, cette rubrique voyages abondée depuis dix ans ne me rapporte rien – à part quelques messages encourageants de lecteurs – alors qu’elle me coûte des journées de travail acharné. Un seul « tweet » de 147 signes récolterait plus de commentaires que cet article de deux fois 147 000 (un petit livre, en fait, avec des illustrations originales ; avis aux éditeurs…), et aucun festival de voyageurs étonnants ou pas, aucune agence de voyage, aucun média n’a encore eu l’idée de valoriser les sites qui s’efforcent de donner du sens à ce que leurs auteurs voient de par le monde (en dehors des sempiternels sites de photos pittoresques de temples en chapelets – et ce que vous lirez ici n’est que pur divertissement. Donc puisque je n’attends rien en retour, autant avoir la satisfaction de dire ce que je pense, en consommateur du produit Corée, point barre. Je suis indécis sur la forme des articles à consacrer à ce pays, qui ne m’a pas enthousiasmé, mais m’a vivement intéressé, nuance, et sur lequel il y a a tant à dire. Un abécédaire, peut-être, ou bien un coq-à-l’âne ? Commençons toujours par vous présenter mes Lectures coréennes, puis par évacuer la question de la Corée du Nord, ousquejjsuispazallé, suis-je clair ?


Lectures coréennes
Pour cet article, je m’appuierai d’une part sur mes photos de Corée visibles sur Dropbox, et dont j’agrémenterai ces 9 articles, d’autre part sur mes lectures. En dehors de celles qui seront incluses dans ces articles, je renverrai à ces photos en me contentant d’un « (photos) » entre parenthèses qui évitera les phrases inutiles. Pour ce qui est des livres, j’y renverrai fréquemment, après avoir précisé les références dans ce premier article. En effet, je me félicite d’avoir choisi d’excellents ouvrages à glisser dans la valise (et à lire en apéritif ou digestif), dont j’entends vous faire profiter. Aucune originalité, je me suis remis aux grandes marques dont je suis un client habituel. Tout d’abord, La Corée. Chamanes, montagnes et gratte-ciel de Juliette Morillot, Autrement, 1998, 288 p.

Le livre de Juliette Morillot.
Un bus de ligne en Corée du Sud : de la place pour les jambes !

Bien qu’il s’agisse d’une monographie, l’auteure, coréanologue émérite, maîtrise tous les domaines, et ce livre qui date de 20 ans et dont les infos doivent sans doute être mises à jour, constitue une excellente lecture d’approche. Il faut le compléter par La Corée du Nord en 100 questions, de la même Juliette Morillot, coécrit avec Dorian Malovic (Tallandier, 2016, 384 p.). Tout aussi passionnant et utile, Passeport pour Séoul, de Patrick Maurus (Actes Sud, 2002, 240 p.), présente Séoul à l’aide d’extraits choisis d’une quinzaine d’auteurs coréens, et que Corée. Voyageurs au pays du matin calme (Omnibus, 2006, 922 p.), anthologie de textes de 42 voyageurs français ou non, de 1788 à 1938 réunis par Loïc Madec & Charles-Édouard Saint-Guilhem. Contrairement aux autres volumes de cette excellente collection que j’ai pu lire par le passé, ce livre ne contient aucun ouvrage entier, mais des extraits courts de 42 auteurs, pour la plupart inconnus, simples voyageurs, modestes blogueurs avant la lettre, qui nous livrent leurs réflexions sans littérature superflue (à l’exception d’un court extrait au style ambassadeur de Paul Claudel dans ce qu’il peut faire de pire). Le tout est abondamment illustré de cartes postales d’époque. Et encore, Journal d’Aran et d’autres lieux de Nicolas Bouvier (PBP, 1990), qui relate un bref passage en Corée, où il a été en 1970 dans le style inimitable du globe-trotteur [1].
J’ai pu passer aux auteurs Coréens, avec Le Chant du sabre (Gallimard, 2001) de Kim Hoon (né en 1948), roman historique retraçant les années des combats navals menés par Yi Sun-sin à la fin du XVIe siècle. J’ai aussi lu Le Quartier chinois de Oh Jung-hi (Serge Safran éditeur, 2014, 220 p.), recueil de trois nouvelles évoquant la période trouble de l’après-guerre de Corée, avec en filigrane les souvenirs d’enfance de cette auteure née en 1947, la dure subsistance des réfugiés ; et Les Boîtes de ma femme, recueil de cinq nouvelles de Eun Hee-Kyung, auteure née en 1959 (1995 ; traduit en français en 2009, Zulma). Puis j’ai lu Ma mémoire assassine, court roman de Kim Young-ha, auteur né en 1968 (Philippe Picquier, 2015). Un vieil homme atteint d’Alzheimer évoque sa vie d’assassin jusqu’à ce qu’il adopte une fille. Ses réminiscences sont l’occasion de raconter certaines péripéties historiques, comme les attentats contre le dictateur Park Chung-hee (mort assassiné en 1979), et les manifestations téléguidées de l’époque contre la Corée du Nord, où des mafieux se coupaient un doigt devant la foule pour accréditer des messages bellicistes (p. 91).
Enfin je suis tombé sur La Porte des secrets. Et autres contes libertins de Corée (Atelier des Cahiers, 2015), textes rassemblés et traduits par Kim Hyeong-jun et Rodolphe Meidinger. Illustrations de Marcela Dvorakova (Atelier des cahiers, 156 p., 16 €). Ces illustrations sont inspirées de l’œuvre de trois peintres célèbres de l’époque Joseon, pas forcément connus pour leur œuvre érotique : Kim Hong-do (1745-1806), Shin Yun-bok (1758-1813), et Choi Woo-Seok (1899-1965). Les deux premiers sont évoqués sur ce blog d’étudiants en français de Corée. Les contes ont été racontés à l’oral, puis traduits, et truffés d’explications ethnologiques permettant de mieux les comprendre, en plus des illustrations. C’est un livre remarquable, un des meilleurs recueils de contes que j’aie jamais lu. La formulette initiale varie sans fin autour de l’expression « Au temps où les tigres fumaient la pipe ». Certains contes sentent d’ailleurs un peu l’histoire drôle, comme « La vertu des champignons de pin » (p. 97), qui rappelle étrangement une histoire drôle sur le « Vaudoo dick » qui circula il y a une vingtaine d’années…
Un avertissement est nécessaire, avant de commencer, à propos des patronymes Coréens. Les mots qui figurent en tête du nom, avant les prénoms, correspondent en fait à des clans, et sont limités au nombre de 258 selon Juliette Morillot, dont « 29 % de Kim, 16 % de Li et 10 % de Park ». Maurice Courant (1865-1935), orientaliste, nous donne ces précisions : « Tout Coréen, en effet, a un nom de famille, et un postnom, qui joue le rôle dévolu, chez nous, au prénom habituel : mais, tout d’abord, il arrive que, pour une raison rituelle ou par simple caprice, un homme change de postnom. De plus, toute personne qui prétend au titre de lettré, a un surnom, qui peut être aussi changé, et un nombre variable de noms littéraires ou pseudonymes, limité seulement par le bon plaisir du possesseur » (Omnibus, op. cit., p. 54).

Corée : du Sud ou du Nord ?
Pourquoi aller en Corée ? Eh bien disons que premièrement j’avais apprécié la rétrospective Im Kwon-taek (réalisateur né en 1936) proposée par la Cinémathèque en 2015-2016, sans parler d’autres films comme l’excellent Le Roi et le Clown, de Lee Joon-ik (2005) ; deuxièmement, mes élèves, notamment les filles, commencent à me gonfler avec la Corée par-ci, la Corée par-là, fans qu’elles sont de l’insipide K-pop et de ses stars imberbes, alors autant pouvoir leur couper le sifflet. Et puis, bien que ce soit un des rares pays du monde à ne pas être infesté de l’infection islamiste actuelle, la Corée du Sud souffre de la plaie congénitale de la rupture avec la Corée du Nord, difforme sœur siamoise qui n’en finit pas d’agoniser dans son communisme caricatural fasciste et dynastique (communisme dynastique : quel oxymore !), qui occupa la tête de gondole médiatique pendant tout mon séjour en août 2017, avec un concours de rodomontades entre le guignol qui dirige cette bananeraie, Kim Jong-un (né en 1983 ; fils de Kim Jong-il (1942-2011), petit-fils de Kim Il-sung (1912-1994) et l’humoriste qui dirige les États-Unis, au sujet des essais de missiles nucléaires de la Corée du Nord. Bref, de même qu’il fallait visiter Cuba avant que Fidel Castro cassât sa pipe, il fallait visiter la Corée du Sud avant la réunification par la chute tant espérée du dernier régime stalinien du monde, pays le plus militarisé et le plus corrompu du monde.
Chose amusante, beaucoup de mes correspondants, quand je leur eus appris ma destination, estimèrent nécessaire de me faire préciser « du Sud ou du Nord ». Je veux bien être allé au Myanmar (et ne pas l’appeler Birmanie), en Colombie, au Honduras, au Venezuela, etc., (pas d’article pour ces deux derniers pays), je ne suis pas un casse-cou pour autant. Précisons donc que s’il est théoriquement possible d’aller en Corée du Nord, il faut d’une part passer par la Chine et par une agence chinoise, d’autre part payer le prix fort, et enfin se laisser cornaquer 24 h sur 24 par un guide officiel, en ne voyant et ne photographiant que ce qu’on veut bien vous montrer, à moins de parler coréen, ce qui permet quelques échanges avec l’autochtone. Bref, j’attendrai que ce régime tombe avant de visiter le reste de la Corée historique. Cependant, Juliette Morillot et Dorian Malovic sont d’avis qu’il faut se rendre en Corée du Nord, et que l’argent du tourisme est tellement insignifiant qu’il ne permet pas de financer les joujoux atomiques (op. cit., p. 363). Un article de Wikipédia Tourisme en Corée du Nord vous permettra de vérifier les évolutions sur ce sujet sensible au moment où vous lirez cet article.
L’année 2017 a connu une tension internationale digne de la Guerre froide, avec les tirs de missiles balistiques de Kim Jong-un au-dessus du Japon. Ce que les médias de masse (et même les politiciens comme Trump qui devraient profiter de l’écho donné à leur déclarations pour faire connaître cela) n’ont pas assez mis en avant, c’est que ces progrès militaires, le dictateur de ce pays, comme ses prédécesseurs, les a obtenus en affamant son peuple. Voyez cet article de Philippe Pons du 30 juillet 2017. Les associations humanitaires sont prises en tenaille, car « l’aide internationale encourage le régime à ignorer les besoins de sa population pour consacrer ses ressources à ses ambitions nucléaires ». Tout cela n’est pas nouveau, et on lira avec profit « Corée du Nord : Un régime de famine », de François Jean, directeur de recherche à la Fondation Médecins Sans Frontières, Esprit, février 1999. L’auteur analyse la spécificité de la famine de la fin des années 1990, en écartant « la référence à l’Ukraine des années trente ou à la Chine du Grand bond en avant » […] « Par-delà les fausses évidences, la famine en Corée du Nord possède des caractéristiques qui la différencient de toutes les famines modernes. » Il évoque un « blackout statistique sans équivalent dans l’histoire contemporaine, à tel point que l’Albanie d’Enver Hoxja aurait pu, par comparaison, passer pour un modèle de transparence ».
Cela dit, la famine étant clairement reliée à un système politique qui utilise sciemment l’immense majorité de ses ressources à préparer une guerre inventée de toute pièce et non à nourrir son peuple, la comparaison avec Holodomor et avec la Grande famine en Chine n’est pas si fantaisiste. La théorie du « soft landing », atterrissage en douceur, explique qu’au lieu de provoquer l’effondrement de ce régime, les grandes puissances et la Corée du Sud aient fourni l’aide demandée, sans même exiger que cette aide soit distribuée par les ONG directement aux personnes ! De la sorte, on peut se demander le degré de responsabilité des uns et des autres dans ce crime contre l’humanité qui aurait fait 3,5 millions de morts (chiffre Lonely Planet, p. 349), entre 1,5 et 2 millions (Morillot-Malovic, op. cit., p. 92), ou encore « de 600 000 à un million de morts » selon l’article de Philippe Pons cité ci-dessus… Et quand on constate que même aujourd’hui, la population manifeste volontiers pour soutenir son dictateur (enfin la partie privilégiée de la population), on peut se demander quel jeu se joue dans ce pays, entre les ONG, les gouvernements, les services secrets et l’opinion occidentale.

Fresque murale dans une rue de Busan.
Une guerre qui n’en finit pas.

La Corée du Nord est un riant pays, la dernière vitrine du monde permettant de constater le bien que le communisme fait au peuple. Transparency international lui a décerné la palme de 174e sur 176 pays de l’indice de corruption, et encore, jusqu’à 2012, elle était première de la classe ! Si l’on croise les infos avec le record mondial de taille du pénis (cf. infra), on peut en conclure que Dieu n’aime vraiment pas les Coréens du Nord ! (on alors se livrer à des plaisanteries à deux balles commençant par « Quand on », mais ce n’est pas le genre de la maison, on ne se permettrait pas ce genre de plaisanterie !) La Corée du Sud est 52e de ce palmarès, mais le fait que l’ex-présidente et le directeur de Samsung aient été emprisonnés va sans doute lui faire gagner des places dans le prochain classement. Selon Lonely Planet, « Staline aurait personnellement choisi Kim Il-sung (1912-1994), alors âgé de 33 ans, pour diriger la nouvelle république. Il l’aurait favorisé en raison de sa jeunesse, sans mesurer son ambition et son nationalisme farouche. Qui aurait cru que Kim survivrait non seulement à Staline, mais à Mao Zedong et même au communisme, pour battre des records de longévité en tant que chef d’État ? » (p. 347).
La population nord-coréenne est régie par le songbun, système de castes qui divise le peuple en 3 groupes : loyal (28 % de la population), neutre (45 % de la population) et hostile au régime, ce qui décide de leur lieu d’habitation, entre la capitale pour les loyaux, et les camps de travail pour les hostiles, dont le seul tort est souvent d’avoir un parent qui a réussi à fuir la dictature. Cette catégorie réunit « tous ceux en qui le régime n’a pas confiance : les descendants de propriétaires terriens, de pasteurs, de collaborateurs avec l’occupant japonais, les défecteurs, les Coréens ethniques venus de Chine dans les années 1950, les Coréens du Japon revenus dans les années 1960, etc. On y trouve aussi les descendants des gisaeng (courtisanes de l’ancienne Corée) et des mudang (chamanes). » (Morillot-Malovic, op. cit., p. 294). Je ne sais pas si les « camps de travail » correspondent aux « camps » évoqués pp. 210 sq. de ce livre. Il n’y aurait plus actuellement qu’une demi-douzaine de camps, et entre 80 000 et 120 000 prisonniers. Ces auteurs précisent que « Le songbun s’est plaqué sur l’échelle sociale confucéenne introduite à la fin du XIVe siècle, en en modifiant ordre et critères. » Un témoignage d’un jeune rescapé nous rappelle L’Espèce humaine de Robert Antelme : « J’ai vu des prisonniers qui fouillaient dans les déjections des cochons pour chercher des grains non digérés et les manger » […] « Sur les vingt-quatre personnes de ma section dans le camp, nous ne sommes que deux à avoir survécu. En sortant du camp, je ne pesais plus que trente kilos ». Les « hostiles » résident en dehors de la capitale et loin des frontières, de sorte qu’ils ne font pas partie de ceux qui peuvent survivre grâce aux trafics transfrontaliers, ni être en contact avec les rares touristes ou journalistes ; laissons-les crever en paix.
Ce régime est sans doute parmi les dictatures ayant existé, la plus proche des dystopies 1984 ou Le Meilleur des mondes, avec l’idée Juche, le système des castes, la novlangue consistant à interdire les caractères chinois (sauf à l’élite), etc. Juliette Morillot écrivait en 1998 : « Les hommes d’affaires et les correspondants de presse étrangers qui ont visité Pyongyang parlent d’une immense capitale déserte, nettoyée deux fois par semaine à l’aube. Ils décrivent des buildings gigantesques entièrement vides, des rues sans bicyclettes, signe d’arriération – quoique le décret de leur interdiction ait été levé en 1990 –, sans véhicules hormis quelques limousines officielles noires. Sans mendiants, personnes malformées, laides ou handicapées. Sans vieilles personnes non plus dans la capitale afin de ne pas donner une image passéiste du pays aux étrangers (quoique devant l’étonnement choqué de ces derniers, quelques vieux photogéniques à la barbe chenue aient trouvé le chemin des rues autour des hôtels touristiques) » Lonely Planet donne en 2016 une image différente de la capitale du Nord, mais signale l’existence au cœur de Pyongyang d’une « cité interdite » : « Surnommée la « cité interdite » par les résidents étrangers, la partie de Pyongyang située derrière la place Kim Il-sung, à l’ouest de Changgwang St, est réservée aux membres éminents du Parti et à leur famille. » Le culte de la personnalité est de règle dès 1946, avec la vénération du « père de la nation », célébré dès 1948 par l’érection de statues. Le calendrier du Juche, instauré en 1997, « fait de l’année de naissance de Kim Il-sung, 1912, son an 1 » (Morillot-Malovic, op. cit., p. 72). Selon ces auteurs, le juche contient l’idée d’indépendance, d’autonomie, « recentrée sur la figure du dirigeant bienveillant, protecteur et porteur de la sagesse ancestrale, qui incarne l’unité monolithique et révolutionnaire de la nation ».

Séoul, temple de Changdeokgung.
Promenade en habits traditionnels. Corée du Sud ou du Nord ?

Si vous voulez mon analyse à la truelle de la situation à l’été 2017, je pense que les jours de Kim Jong-un sont comptés, parce que, toutes plaisanteries sur Trump mises à part, les États-Unis ne vont pas s’amuser longtemps à voir des joujoux atomiques survoler le Japon et leurs îles du Pacifique ; d’autre part, ni la Chine ni la Russie n’éprouvent aucun amusement à voir leur voisin d’une part prolonger au-delà du raisonnable une expérience stalinienne qui achève de ridiculiser le communisme, d’autre part, s’équiper d’armes nucléaires. Comme ce sont ces deux pays qui donnent la becquée à ce peuple à bout de forces, il suffira qu’ils appuient sur le bouton pause pour aboutir au « soft landing » ou au crash – peu importe désormais – que l’on évoque en vain depuis plus de vingt ans. Allez, je vais même jouer les Madame Soleil – en espérant me trumper. Si les États-Unis ont fait l’essai en Afghanistan en 2017 de leur Massive Ordnance Air Blast Bomb surnommée « Mère de toutes les bombes » alors que la situation ne l’exigeait pas, ne serait-ce pas une répétition de ce qui pourrait être fait sur cette « cité interdite » de Pyongyang (à condition d’y arriver car cette bombe ne s’envoie pas par missile, mais se largue) ? Peu de capitales pleureraient autrement qu’avec des larmes de crocodiles sur les résidents de ces quelques mètres carrés, d’autant plus qu’avec le système des castes, ce sont en fait tous les habitants de Pyongyang qui sont considérés comme « loyaux » au régime, ce qui nuancerait pour le moins la commisération habituellement versée sur les victimes collatérales des bombardements. Des solutions moins coûteuses existent sans doute, consistant à fomenter un complot en retournant la veste de quelque apparatchik, comme cela a parfois déjà eu lieu. Enfin d’une façon ou d’une autre, ne serait-il pas temps, et bon pour la planète, de siffler la fin de cette sinistre partie ? L’agitation de cet avorton-rejeton d’une lignée d’assassins ubuesques dans l’année qui précède les jeux olympiques d’hiver qui vont se dérouler à quelques kilomètres de son terrain de jeu devrait inquiéter davantage les commentateurs que les fautes de style de Trump. La Charlotte Corday qui aurait mis une balle dans la tête d’Adolf Hitler avant 1939 aurait été un assassin autant qu’une bienfaitrice de l’humanité. Faut-il rappeler l’attentat commandité par Kim Jong-il, sur le vol 858 Korean Air, avant les Jeux Olympiques de 1988, coûtant la vie à 115 personnes ? Faut-il rappeler les deux tentatives d’attentat contre le président de Corée du Sud Park Chung-hee en 1968 et 1974 ?
Le problème est que les dirigeants occidentaux (Bush et Blair) ont trop joué au « Garçon qui criait au loup » avec leurs contes d’« Armes de destruction massive en Irak », grâce à quoi ils ont créé le terreau favorable à la terreur islamiste, alors maintenant qu’il y a un vrai tyran qui est à quelques semaines de posséder des armes de destruction massives sans guillemets, on rigole ; mais va-t-on rigoler longtemps ? Dans un article du Monde, le politologue coréen Cheong Seong-chang envisage cette option : « Si Trump le décide, les États-Unis peuvent éliminer Kim Jong-un et presque tous les chefs militaires nord-coréens d’un seul coup, car ils connaissent leur localisation et leurs mouvements. L’élimination de Kim Jong-un n’est pas du tout un problème pour la technologie américaine. Mais les États-Unis ne pourraient pas contrôler la situation ensuite. » En effet, ce qui est arrivé à Staline pourrait arriver à Trump : le fantoche choisi pour trahir le dynaste actuel pourrait se révéler pire…
Cet Ubu qui dirige actuellement la Corée du Nord prétend que ses joujoux sont une protestation contre les manœuvres militaires annuelles menées par son voisin du Sud avec les États-Unis. Or Juliette Morillot nous apprend que « les simulations militaires et les alertes antiaériennes mensuelles, obligatoires jusqu’au début des années 90 dans toutes les villes de Corée, ne sont plus là » ; il n’y a plus que les intrusions d’agents nord-coréens, ou nombreuses demandes d’asile, ou les incidents, comme le « naufrage malencontreux, le 17 septembre 1996 d’un sous-marin espion du Nord » (op. cit., p. 36). Dans son ouvrage coécrit en 2016, la coréanologue nuance son appréciation, et parle d’une « nouvelle ère » : « le jeune leader Kim Jong-un s’attache à lancer des réformes économiques tout en renforçant, c’est indéniable, son arsenal nucléaire ». Elle évoque le changement sensible grâce aux téléphones portables et à « la nouvelle classe d’affaires nord-coréenne qui négocie avec ses homologues chinois, russes et sud-coréens » (p. 18). Quant au leader actuel, il modernise à fond la caisse le régime : « à l’occasion du 7e congrès du Parti des travailleurs, on put découvrir sa voix, alors que personne n’avait jamais entendu celle de Kim Jong-il, les déclarations de ce dernier n’étant diffusées qu’à l’écrit. » Il est d’autre part le premier de la dynastie à s’afficher aux côtés d’une épouse officielle, alors que ses père et grand-père, qui eurent plusieurs épouses, s’affichaient toujours seuls. Cette femme apparaît d’ailleurs souvent vêtue du costume traditionnel coréen : « Ainsi incarne-t-elle à la fois la modernité et la tradition, parfait miroir de cette Corée tournée vers le futur que veut promouvoir Kim Jong-un. » (Morillot-Malovic, op. cit., p. 118). Ce dernier a inventé le concept de « double poussée » (byongjin), développement simultané du nucléaire et de l’économie. Une « économie grise » a vu le jour au moment de la famine de 1995, et s’est installée avec l’accord tacite des autorités, qui achèteraient la paix sociale en délivrant davantage de passeports, sans compter les nombreux Nord-Coréens travaillant en Russie ou dans les pays du Golfe, esclaves pour les ONG occidentales, mais heureux de s’enrichir malgré la ponction de l’État. De façon informelle, l’économie connaîtrait actuellement « une véritable métamorphose » (p. 269) vers l’économie de marché, dans tous les domaines (logement, transports, commerce, agriculture…), y compris les finances, car les monnaies étrangères comme le won, le dollar, le yuan et l’euro, circulent allègrement, et les deux auteurs évoquent une « ère nouvelle » (p. 321), avec des équipements tous azimuts construits pour le bien-être du peuple dans les grandes villes.
Même les smartphones et Internet ont fait leur apparition, sauf qu’il faut plutôt parler d’Intranet, car pour la populace, les sites exclusivement nord-coréens sont disponibles : « l’État qui encourage « la brise de la fenêtre ouverte, mais ne veut pas des moustiques » » (Morillot-Malovic, op. cit., p. 325). Les écoles et universités sont censées avoir un bon niveau ; les meilleures sont réservées à l’élite sociale, mais avec un examen impartial ; « Quarante pour cent des cours sont réservés à l’étude de la famille Kim, puis, dans les classes supérieures, à celle du juche » (p. 329) ; « la particularité de l’éducation en Corée du Nord est de détecter les talents dès le plus jeune âge. Les enseignants sont incités à repérer les élèves doués (danse, chant, sport, mathématiques, langues étrangères) qui sont alors orientés vers des cursus spécialisés de haut niveau. Les études et l’avenir professionnel ne dépendent pas de la volonté des familles. » (p. 329). On dirait la France de la IIIe république, vous savez, ce temps horrible où l’école républicaine préférait l’excellence à la « bienveillance » ! Cela dit, les programmes donnent envie de s’exiler… en Suisse, comme l’actuel président-roi, qui fit ses études dans ce beau pays, loin de la mélasse dans laquelle son peuple est englué.
L’art est inexistant en dehors de la propagande ; il suffit de voir les peintures des Ubus de cette république bananière figurant en tête des articles de Wikipédia pour s’en persuader, mais il existe quand même des écrivains en grand nombre, qui sont salariés, et quasiment tout le peuple est amené à écrire, y compris les prisonniers pour confesser leurs fautes ! (p. 337). L’artiste Song Byeok, réfugié en Corée du Sud, s’est fait connaître en croquant l’un des Ubus du Nord en Marylin Monroe, après l’avoir traité façon réalisme socialiste à l’époque où il vivait encore dans le zoo.
Cependant les co-auteurs montrent que ce pays très isolé a su jouer à la perfection la carte des non-alignés en obtenant d’un grand nombre de pays, notamment du Pakistan et de l’Iran, patiemment, année après année, les technologies et les expérimentations lui permettant de devenir une puissance nucléaire. Cela devrait faire réfléchir les faucons étasuniens, qui à force d’exclure du concert des nations des pays comme Cuba, l’Iran, la Corée du Nord, incitent ces moutons noirs à coopérer dans le domaine du nucléaire. Selon ces auteurs, à travers ses provocations, la Corée du Nord « a toujours cherché à dialoguer directement avec les États-Unis hors du cadre prévu par l’armistice, donc sans la Corée du Sud. » (p. 147). Certaines analyses de ces auteurs me laissent dubitatif, car basées sur de la psychologie de bazar. Ainsi, à propos du Japon, écrivent-ils : « Il redoute toutefois une réunification de la péninsule qui pourrait attiser un sentiment antinippon historiquement latent » (p. 152). Peut-être, mais à côté de cette éventualité, ce que le Japon aurait à gagner à une réunification – comme toute l’Asie du Sud-est – serait tellement plus énorme, que l’on s’étonne d’un tel aveuglement. Passées quelques années de mise à niveau, une réunification apporterait non seulement l’économie de sommes faramineuses dilapidées dans l’armement, mais surtout un marché de 25 millions de consommateurs effrénés, riches et disciplinés, et côté Japon, la fin des soucis procurés par les immigrés affiliés à la Corée du Nord et leurs trafics mafieux [2]. Donc ce prétendu « sentiment antinippon » me semble peser bien peu dans la balance, aussi peu que le « sentiment anti-allemand » dans la France actuelle.
Quand ces coauteurs ajoutent « Seule une folie suicidaire nord-coréenne, très improbable dans le contexte actuel, pourrait justifier d’avoir peur de Pyongyang » (p. 159), ils me semblent oublier un peu vite qu’on est en présence d’une dynastie de tyrans caractérisée comme toute dynastie par la fuite en avant. Et les crimes des père et grand-père, l’attentat du Boeing de 1987, la famine de 1995 ? Cela a eu lieu, et quelle est la raison objective de penser que les héritiers de ces criminels, dès lors qu’ils n’ont pas mis un coup de pied dans la fourmilière dès leur arrivée au pouvoir, ce qui aurait été possible, n’ont pas de pensées suicidaires ? Quand on lit dans le même ouvrage que « Paradoxalement, face à la montée de la puissance militaire chinoise en Asie, la menace nucléaire nord-coréenne vient servir les intérêts américains qui peuvent ainsi justifier un accroissement de l’aide militaire à la Corée du Sud et au Japon. », cette analyse néglige que cette aide a un coût, et qu’il existe un manque à gagner de ce que l’économie étasunienne pourrait faire dans une Corée réunifiée consommant à fond la caisse des produits high-tech étasuniens… La France a cependant un train de retard, car elle est avec l’Estonie le seul pays de l’UE à ne pas avoir encore d’ambassade à Pyongyang, alors que cela ne l’empêche pas d’accueillir à bras ouverts les apparatchiks de la dictature qui viennent se faire soigner dans nos hôpitaux, meilleur moyen de les encourager à continuer d’affamer leur peuple… Idem, on lit que « de réels progrès sont à noter [sur les droits de l’homme] […] Les témoignages obtenus auprès de réfugiés partis après 2004 sont en effet moins accablants que ceux que l’on pouvait recueillir dans les années 1990-2000. […] De petits pas, mais sensibles et qui vont dans la bonne direction. » (op. cit., p. 207).

Un terrible soldat de la Corée du Sud
Les Nordistes n’ont qu’à bien se tenir !

Il semblerait y avoir une volonté d’assainir l’économie, avec la mise en place d’un plan quinquennal (2016-2020), prévoyant le développement des infrastructures et de l’industrie. D’autre part, l’évolution du statut des femmes depuis la guerre de Corée est intéressante. Selon les auteurs, il y a eu plusieurs phases. Dès 1946, les femmes ont été émancipées et surtout envoyées sur les chantiers à l’égal des hommes. On ne parle pas de l’armée : à supposer que les femmes auraient compensé dans les usines la part énorme de la population masculine engagée dans l’armée la plus pléthorique du monde ? L’article de Wikipédia consacré à l’Armée populaire de Corée ne contient pas une seule occurrence du mot « femme », et il faut utiliser un moteur de recherche pour trouver d’étonnantes photos de femmes militaires défilant de la façon la plus ridicule possible. Wikipédia cite le chiffre incroyable de « 1 125 000 militaires actifs et 9 500 000 réservistes », pour une population de 25 millions d’habitants, ce qui, si vous ôtez enfants et vieillards, sent à plein nez la propagande. J’ai cru comprendre, en lisant le livre de Morillot-Malovic, qu’une part de cette armée pléthorique travaillait à nourrir l’autre part, ce qui laisse à penser qu’il s’agit d’une classe sociale autarcique. Mais revenons à la question des femmes.
Entre les années 1970 et 90, c’est le retour au foyer, car les femmes sont moins nécessaires dans les usines, jusqu’à être autorisées à « rester à la maison à plein temps », ce qui va leur donner une liberté de faire ce qu’elles veulent, et ce sont elles, notamment lors de la famine des années 1990, qui vont élaborer des stratégies économiques de survie, d’où le résultat étonnant actuel : « elles représentent 80 % des acteurs de l’économie. Une économie de marché tolérée, intégrée et nécessaire, mais non officielle » (p. 266). Ajoutons le fait que les réfugiés du Nord sont manipulés notamment par des sectes protestantes du Sud, qui monnayent leur passage contre une conversion au protestantisme. « Au printemps 2016, une association chrétienne conservatrice (The Korean Parent Federation) a reconnu avoir payé plus d’un millier de défecteurs pour qu’ils participent à des manifestations. » (p. 348). D’ici qu’il s’agisse des fameuses manifestations homophobes (cf. infra), la boucle serait bouclée ! De même, il faut se méfier des écrivains et journalistes peu scrupuleux qui rémunèrent leurs témoins parmi les réfugiés, en indexant la rémunération sur la composante spectaculaire du témoignage. Morillot et Malovic, eux, ont recueilli tous leurs témoignages directement en coréen, et sans rémunération (p. 353). Dans le passé récent, les dirigeants sud-coréens ont fait preuve d’une coupable naïveté dans leurs coûteux efforts de main tendue. Ce fut la Politique du rayon de soleil, entre 1998 et 2008, puis la Zone industrielle de Kaesong, projet en dents de scie entre 2003 et 2016. Les dirigeants du Sud ont mis 13 ans à se rendre compte qu’ils finançaient ainsi le programme nucléaire de leur belliqueux voisin, plutôt que le niveau de vie de leurs compatriotes du Nord. Mutatis mutandis, c’est la même erreur que celle que firent les dirigeants européens en faisant miroiter à la Turquie une entrée dans l’UE sans exiger au préalable une reconnaissance du génocide arménien (cf. cet article). Est-ce de la naïveté, ou cet aveuglement est-il dû au désir de gains à court terme ?

- Le Réseau des études sur la Corée de l’université Paris-Diderot est une ressource savante incontournable, que l’on peut investir par le trou de souris de son blog.

- La photo de vignette de l’article représente un drapeau sud-coréen géant devant la gare de Suwon, au sud de Séoul.

- Lire le chapitre 2, le chapitre 3, le chapitre 4, le chapitre 5, le chapitre 6, le chapitre 7, le chapitre 8, le chapitre 9. Si vous préférez un sommaire thématique, les chapitres suivants présenteront des conseils pratiques pour les touristes, puis vous trouverez la rubrique « parlons prix », des réflexions sur transports et métro, sur les services publics, avant les articles consacrés à la géographie et la géomancie, l’agriculture coréenne & les grands immeubles ; au physique et au moral des Coréens & Coréennes, à leurs costumes et chapeaux, à la femme coréenne ; aux bains publics, aux papas coréens, au record du monde coréen de miniaturisation du vous-savez-quoi, aux garçons & au patriarcat ; aux artistes, à l’architecture & à la musique ; à l’histoire, aux religions & superstitions, au chamanisme, à l’esprit de compétition, et à la langue coréenne ; à la flore, à quelques exemples de palimpsestes, à quelques faits culturels de l’ancienne Corée, à l’origine de l’expression « Pays du matin calme » & ses variantes, ainsi que d’autres noms de lieux comme « Quelpaert », à l’épopée des missionnaires & au colonialisme japonais ; enfin à nos amis les Séoulites, la prostitution, la concurrence entre bouddhisme & confucianisme, les coutumes, & l’ouverture d’esprit des anciens voyageurs en Corée.

Lionel Labosse


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[1Vous avez bien lu : Nicolas Bouvier a été en Corée, et non « est allé » ; il fait partie de ces voyageurs qui vous donnent l’impression énervante d’avoir été aux lieux où vous vous êtes contenté d’être allé, ou mieux, comme disent les consommateurs de voyages : « Tu as fait la Corée ? » Ce à quoi j’ai toujours envie de répondre : « Je n’ai pas fait la Corée, mais mon père a fait l’Algérie ».

[2En 1965, les immigrés coréens présents au Japon durent choisir d’être affiliés au Nord ou au Sud. 325 000 optèrent pour le Sud, et 275 000 pour le Nord, « pour des raisons souvent plus familiales qu’idéologiques ». En 2015, les chiffres étaient de 34 000 affiliés au Nord, contre 459 000 au Sud (op. cit., p. 177), mais ces affiliés au Nord posent quantités de problème de trafics illégaux.