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La richesse des pays pauvres

Bénin et Togo : le pays où l’on cause français

Notes de voyage au Togo et au Bénin

vendredi 1er juillet 2011, par Lionel Labosse

Bien que j’aie déjà eu l’occasion de visiter le Mali et le Burkina Faso, je n’avais pas encore rédigé d’article sur un pays d’Afrique noire francophone. À l’époque de ces voyages, je n’avais pas de site, et je me contentais d’albums photos ; j’avais cependant mis sur pied un projet pédagogique de « découverte de la culture africaine » intitulé « L’arbre à tchatche ». Me voici donc parti au Bénin et au Togo en février 2011. L’intérêt de ces deux petits pays de 9 et 6 millions d’habitants n’est pas du tout le même que celui de l’Éthiopie, culturellement et géographiquement beaucoup plus variée. On y est confronté à la pauvreté (mais pas la misère : tout le monde mange à peu près à sa faim [1] et a un toit, et il y a des écoles partout), à la pollution, et au sous-développement, sans parler d’un climat difficile, chaud, humide et propice aux moustiques, mouches tsé-tsé et autres bienfaits de la nature. Bien plus qu’au Burkina Faso, il y a un équilibre entre les deux religions monothéistes et l’animisme. Pour un prof de français et un amateur de cette langue, on est surpris de constater la qualité du français pratiqué même par les enfants. Alors comme on dit sur place : « on évolue » ! (on bouge).

Le plaisir suranné de l’ancien franc

Du Bénin précisément, je ne connaissais que ce qu’en dit Albert Londres dans Terre d’Ébène : il raconte les funérailles officielles du roi Béhanzin organisées vingt ans après sa mort. En 2010 et jusqu’en juillet 2011, on a pu admirer dans l’exposition « La Fabrique des Images » au Musée du Quai Branly cette « statue chimère du roi Béhanzin, roi du Dahomey » représenté en homme-requin.
Statue chimère du roi Béhanzin, roi du Dahomey (le Bénin actuel) au XIXe.
Il est remarquable qu’on puisse librement photographier ces trésors au Musée du Quai Branly, alors que les musées ou monuments au Bénin sont dans une période de surenchère dans le pigeonnage du touriste. Tout est bon, que ce soit dans les musées ou dans n’importe quoi qui puisse justifier d’un intérêt pour vous soutirer de l’argent. On vous interdit de photographier des choses qui n’ont pas une valeur artistique extraordinaire, alors même qu’on n’a quasiment pas à vendre de cartes postales dignes de ce nom. Le top de l’escroquerie intellectuelle est dans un prétendu village souterrain vers Abomey, découvert par des Danois en 1998 : on vous impose une taxe pour appareil photo en plus du prix déjà délirant de l’entrée (2000 CFA, le double de ce qui est indiqué dans le Petit Futé du Bénin édition 2011, qui parle d’ailleurs sans rire de « Palais souterrain », la bonne blague !) Vous vous dites qu’à un tel prix cela doit valoir le coup, et vous vous acquittez de ladite taxe, mais quand vous visitez ces trous de taupe (utilisés, dixit la légende, par des soldats pour se cacher d’ennemis), vous constatez qu’il n’y a rien de particulier à photographier (à moins que vous ne soyez un artiste conceptuel amateur de photos de terre brute dans l’obscurité). Il est dommage qu’un pays qui reçoit si peu de touristes n’ait pas conscience que cette surenchère est contre-productive. De plus, à cause de ces restrictions imbéciles, les albums photos des touristes ne présentent pas les principaux sites du pays, et communiqueront peu l’envie de voyager à nos amis de retour en Europe… Dans les hôtels et les restaurants aussi, l’accueil est plutôt froid, avec une nette tendance à traire le touriste. Au Togo aussi sévit cette regrettable manie : par exemple au marché des fétiches, qui est un marché comme son nom l’indique, on vous fait payer 1000 CFA pour avoir le droit d’acheter des fétiches dont les cauris connectés aux esprits décident du prix – un prix à débattre dans une proportion de 90 %, car les esprits connaissent la crise ! Au British museum de Londres, on peut aussi photographier librement les merveilleux bronzes du Benin, saisis par des soldats britanniques dans l’expédition punitive au Bénin en 1897 dirigée par Harry Rawson. Alors pourquoi dépenser de l’argent pour aller au Bénin, où il ne reste rien, et où ce rien, on vous fait payer pour ne pas le photographier ? Voici une plaque de bronze du XVIe siècle, représentant sans doute un « soroné » ou mignon, si l’on en croit ce que raconte Albert Londres. Un peu plus bas dans l’article, un détail d’une plaque représentant sans doute des militaires avec des petits personnages symbolisant les Portugais qui leur amenaient les bracelets avec lesquels les artisans fondaient le bronze.
Bronze du Benin au British museum

Oui, pour nos lecteurs les plus âgés qui disent encore « Haute-Volta » à la place de Burkina, on jouit encore dans cette zone économique du Franc CFA, qui a conservé l’acronyme « Colonies Françaises d’Afrique », en changeant les mots, du plaisir suranné de payer en anciens francs ! 1000 francs CFA, c’est donc nos anciens 1000 balles, 10 francs, 1,5 € pour les plus jeunes ! Juste au moment où je m’étais enfin habitué à l’euro ! Il est d’ailleurs consternant que l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) soit aussi impuissante à agir localement pour optimiser les infrastructures communes.

Impuissance politique

La seule route goudronnée menant du port de Lomé (au Togo, plus profond et donc plus important que celui de Cotonou au Bénin) à la frontière du Burkina Faso et du Niger, pays enclavés, présente un état de dangerosité scandaleux. Ce n’est qu’un terrain de cross, parsemé de nids non de poule, mais d’autruches, comme disait mon guide. La côte qui mène à la région de la Kara, vers le nord, près de la fameuse faille d’Aledjo, est entre autres routes au Bénin et au Togo, un toboggan fatal à un nombre considérable de poids lourds. J’avais vu en Éthiopie des piétons morts à cause de routes trop belles (construites par des Chinois ou des Français) ; voici des routiers qu’on envoie au tombeau à cause de routes impraticables et de matériel roulant non entretenu. Freins usés, frein moteur inopérant, pneus sans doute aussi, sans oublier l’essence de contrebande mal raffinée. Un camion perd le contrôle dans une descente, et c’est la Bérézina, l’effet domino. Je n’ai jamais vu nulle part au monde tant de camions renversés. Comment se peut-il qu’une union de huit pays soit incapable de financer au moins une route d’intérêt international, alors que le terrain n’est pas difficile (altitude maximale en-dessous de 1000 m, peu de cours d’eau…) ? Au lieu de ça, la circulation est encore ralentie par d’innombrables contrôles policiers : des types roulant des mécaniques qui attendent tranquillement à l’ombre au bord de la route que les chauffeurs viennent leur montrer une paperasserie accompagnée de bakchichs. Ces emmerdeurs sont les seuls fonctionnaires que l’État peut payer, mais les caisses sont vides pour l’entretien des routes ! Corruption, corruption ! Pendant ce temps-là, la campagne électorale bat son plein au Bénin : des jeunes gens stipendiés par l’un ou l’autre des 14 candidats, font des charivaris dans toutes les villes, en parcourant les rues principales à vélomoteur, klaxonnant et chantant le nom du candidat qui leur a donné trois sous, dont ils collent des affichettes chez tel ou tel petit commerçant. C’est infantile, ridicule, exaspérant : chacun sait que ce ne sont pas des militants ; ils se font payer par Pierre et voteront pour Paul ou Jacques. Mais quel gâchis ! Si j’étais l’un de ces candidats, et que par miracle je ne fusse pas une fripouille corrompue, j’investirais cet argent dans l’entretien d’un kilomètre de route, en installant une grande affiche : « Moi, candidat, je commence à reboucher les trous des routes ; élisez-moi et je reboucherai tous les trous du Bénin ! » Pourtant il semble que le Bénin soit un pays démocratique. Il s’enorgueillit de la fameuse « Conférence nationale » de février 1990, une sorte de réconciliation nationale voulue par Mathieu Kérékou après qu’il eut reconnu l’échec de l’épisode de « laxisme-béninisme » qu’il avait instauré depuis son coup d’État de 1972. Du coup, celui-ci, ancien dictateur, fut élu président démocratique entre 1996 et 2006. Je ne m’y connais pas assez en politique pour supputer ce qui se cache derrière cette inefficacité, que ce soit au Bénin ou au Togo : est-ce justement parce que ce sont des démocraties, qu’il n’y a pas d’aide internationale pour construire ces fameuses routes, l’aide internationale étant semble-t-il un corollaire de la corruption ? En tout cas, la seule infrastructure digne de ce nom que j’ai vue en construction à Cotonou, un échangeur routier, est construit par des Chinois… il est bien connu que les Chinois font ça par pur altruisme !
Bronze du Benin au British museum
J’ai été agacé ici ou là par le discours de quelques types qui maniaient la rhétorique de la repentance sur l’esclavage et les méchants Européens, à l’origine de tous les maux du Bénin. Alors même que le musée de Ouidah par exemple, dans l’ancien fort portugais, est très honnête sur la question, et ne cache rien de la barbarie des anciens roitelets du Bénin qui massacraient leurs esclaves pour teindre de leur sang les murs de leurs sanctuaires et ont vendu leur peuple sans gêne aux Européens, parce que ce n’était que développer un marché qui existait déjà. Comme l’explique Bertolt Brecht dans Têtes rondes et têtes pointues, l’esclavage, comme tout ce qui relève du capitalisme, ce n’est pas une affaire entre noirs et blancs, mais une affaire entre riches blancs ou noirs et pauvres blancs ou noirs. Mais pour certains, il est plus facile de rejeter la faute sur les Européens du temps passé plutôt que sur l’incompétence des politiciens africains corrompus du présent… Ceux-là continueront longtemps à klaxonner et à bêler « Yayi Boni, Yayi Boni… » pour trois francs six sous.

Religions et petites pépées

Ces pays, surtout le Bénin, est réputé par la vivacité du vaudou, religion africaine ancienne qui n’a pas été balayée par le rouleau compresseur des monothéismes, comme c’est le cas au Sénégal, au Mali ou en Mauritanie. On retrouve d’ailleurs le vaudou en Amérique Latine, où furent déportés de nombreux esclaves originaires de l’ancien royaume du Dahomey. Pour le vaudou à Haïti, on verra le documentaire Des hommes et des dieux, d’Anne Lescot et Laurence Magloire. Voir aussi, selon les pays, la santeria (Cuba, Colombie, Venezuela), le candomblé ou la macumba (Brésil).
Cérémonie vaudou
Comme dans ce documentaire sur Haïti, on sent qu’il y a quelque chose de sensuel dans les cérémonies vaudou. Celle à laquelle j’ai assisté, dans le couvent de Bopa au bord du lac Ahémé, était bon enfant. Une femme un peu alcoolisée y dansait fort bien et invitait à la rejoindre. Un beau garçon jouait de la musique et, habillé d’une façon féminine, dansait avec les masques (photo). Que dis-je, masques ? il s’agit en réalité d’esprits, car ces grands cônes de paille qui tournent et virent pendant toute la cérémonie, sont finalement renversés à la Gérard Majax pour que chacun constate qu’il n’y a rien dedans ! Auparavant, ils déposent un objet au sol qui se meut tout seul d’une façon assez bluffante. Mais qu’on se rassure : le vaudou ne fait que du bien, nulle magie noire ! On peut aussi ramener son inoffensif fétiche du marché de Lomé, ou visiter l’antre du féticheur ou du guérisseur de tel ou tel village. En voici un photographié dans le Nord, dans un « tata » somba.
Féticheur guérisseur en pays Tamberma
Cela n’empêche pas les mosquées de fleurir ici ou là, sans doute financées par l’étranger, ni les églises et écoles chrétiennes, les seules à avoir du fric. Le mélange est hétéroclite : à mon arrivée, c’était le 14 février. On a inventé au Bénin une sorte de foire commerciale de la « Saint-Valentin ». Je ne sais pas ce qu’il en est concrètement, mais il se trouve que je logeais dans un centre épiscopal à Cotonou. La télé branchée était une télé catho. Une émission « Unis pour toujours » déversait sa propagande pour une saint-Valentin antisexe, prônant le couple exclusif et l’abstinence. Un reportage montrait l’exemplaire conversion d’un Haïtien polygame marié aux Etats-Unis, et qui avait renoncé à Satan, ses pompes et ses œuvres. Il faut comprendre que si l’on prône tant l’abstinence, c’est sans doute qu’elle n’est guère pratiquée ! Au musée de Porto-Novo, on voit entre autres des étuis péniens pour les cérémonies de circoncision / initiation, mais aussi deux belles statues (interdiction de photographier, malheureusement), l’une montrant un homme avec un sexe et des testicules énormes : caricature de l’ennemi, explique la guide, qui court après toutes les femmes. Quant à la statue de femme à côté, elle détourne la tête et cache son sexe, incarnation de la pudeur… Heureusement, d’autres statues, au musée international du golfe de Guinée, rendent possibles des lectures moins chrétiennes de la tradition. Voici par exemple une amusante enseigne peinte pour un tradipraticien.
Enseigne de tradipraticien

Kossi Efoui et Sami Tchak, auteurs togolais

J’ai découvert deux auteurs togolais qui donnent une autre image du Togo. De Kossi Efoui, La fabrique de cérémonies (Seuil, 2001) raconte l’histoire d’un Togolais exilé en Russie à l’époque de la chute du communisme, puis en France. Il est recruté pour organiser des voyages risqués dans les zones instables de l’Afrique, pour amateurs de sensations fortes aux risques calculés. Le récit est surtout constitué de ses réminiscences de son enfance, marquée par sa mère, prostituée d’abord de bas étage, puis sorte de courtisane chanteuse entretenue par un homme qui lui amène des hommes à satisfaire. Un auteur au style baroque, qui entremêle les époques et les thèmes. De Sami Tchak, Filles de Mexico (Mercure de France, 2008) raconte le séjour à Mexico puis en Colombie d’un écrivain français d’origine togolaise, Djibril Nawo. On devine un calque de l’auteur, car celui-ci a publié chez l’Harmattan plusieurs essais, dont un sur la prostitution à Cuba, et un sur la sexualité féminine en Afrique. Cet auteur est invité à l’université de Mexico pour des conférences sur la prostitution à Cuba, justement. Il est devenu ami avec un étudiant-chercheur, « maricon », qui se fait assassiner par un jeune serveur qu’il a ramené chez lui. Tout en étant gay-friendly, lui-même est très porté sur les femmes,. Il recherche les contacts avec des prostituées ou toutes sortes de chaudasses. Sa vision de la prostitution est politiquement incorrecte : il évoque une jeune mexicaine qui « a choisi d’être pute », fière de « Cette capacité rare à contracter ses muscles génitaux au point de les transformer, lorsqu’elle accueillait un homme, en des mandibules d’acier » (p. 14). Il recherche aussi les lieux dangereux. Il avise dans un groupe un jeune homme qu’il remarque pour sa beauté. Il ne craint pas de l’interpeller, au risque de passer pour homo d’une part, et de se faire démolir. Mais le jeune homme le protège et l’amène dans un bar louche, où se déroule une sorte d’orgie dans laquelle Djibril joue un rôle de premier plan. Il part ensuite en Colombie, hébergé par une femme qu’il a connue à Mexico, artiste elle aussi portée sur les hommes qu’elle dévore sans retenue. Il fait la connaissance d’un vieil homo, puis d’un noir militant de la cause des noirs (les noirs sont au ban de la société dans cette Amérique), lequel le mène dans un bar puis chez lui. Le roman se termine par une scène de grand-guignol et de partouze dans cet appartement : la fille du noir insulte son père, provoque les hommes et les filles, a un rapport sexuel avec une fille que le père avait invitée en même temps que l’écrivain, tandis que la femme du noir ne sait plus à quel homme se vendre ou se donner… Son mari finit par la laisser libre : « sois toi, sors enfin de toi, vis, deviens la chienne que tu portes en toi, que tu es, la pute que tu as toujours été avant ta naissance » (p. 165). Même si la condition des noirs est une préoccupation constante, on est loin du style de la négritude. Un auteur altersexuel à découvrir, en tout cas. L’ami Rogo me prévient : ces auteurs connus en France, sont inconnus ou presque au Togo. Voir sur Wikipédia : Liste d’écrivains africains par pays.

Essouhoué : un village attachant

Le point le plus mémorable de ce voyage aura été un court séjour dans un village, Essouhoué. Village banal du sud-ouest du Bénin (près d’Azovè), village d’origine du fondateur de l’organisme de « tourisme associatif » Sandotour qui guidait mon voyage [2]. Un village qui ne bénéficie pas d’un jumelage, mais se développe comme il peut, notamment autour de l’activité touristique de cet organisme fondé par le petit-fils du « roi » du village, dont on visite l’immense palais désert et inutile (alors que les habitants se serrent dans de minuscules maisons). Les enfants se pressent en grappe autour des touristes, et vous visitez les lieux avec cinq ou six gamins qui se disputent vos doigts ! Les plus débrouillards viennent filer un coup de main à l’hébergement des touristes : porter les seaux d’eau (seau énorme plein à ras bord, sur la tête d’un petit bonhomme qui tiendrait presque dedans !), installer les couverts, discuter. Le soir autour du repas, je remarque Pascal, 12 ans, souriant et poli, toujours prêt à aider, ludion de cette fine équipe. Il profite de la lumière électrique pour faire ses devoirs sur un cahier pendant qu’on mange. C’est du français, une dictée avec des questions. Je relis et joue l’aide éducateur, lui signale une ou deux fautes sur trois pages, et quelques légères imprécisions. À douze ans, il est bien plus calé en orthographe et en grammaire que 90 % de mes élèves de lycée accros au téléphone portable et blasés dans leur rapport à la culture. Il n’oublie pas de remercier, puis récite une fable de La Fontaine à l’assistance ; je me demande si cette petite mise en scène ne se répète pas à chaque pluie de touristes dans ce petit désert. Eh oui, que voulez-vous faire sinon travailler dans ce village où il ne doit pas y avoir de télé ? Tous les jeunes ont un téléphone portable et une adresse Internet. Mais Internet, c’est tout juste bon à envoyer des courriels, et encore, mes tentatives ont été peu engageantes : deux heures pour envoyer deux mails, entre coupures de courant, plantage et lenteur antédiluvienne. Encore faut-il se rendre dans un endroit où il y a un accès, je ne crois pas qu’il y en ait dans ce village…
J’ai fait aussi connaissance de Gérard, 16 ans, élève de troisième, choisi pour ses qualités pour tenir la petite bibliothèque du village. Quelques étagères, des livres entassés sans le moindre ordre, quelques bancs, des livres encore dans des cartons. Dons, sans doute, de collèges, de lycées ou bibliothèques français récupérés ici ou là, portant encore les codes ou tampons. De la littérature jeunesse, beaucoup, j’ai même découvert un livre de l’amie Gudule, que j’ai donné à lire à Gérard (photo).
Gérard le bibliothécaire

Qu’est-ce qu’on peut offrir à un collège dans un pays d’Afrique francophone ?

Des livres, il faut le dire, pas très adaptés, qui ramassent surtout la poussière, et ne sont pas prêtés, sans doute faute d’étiquetage. On est censé lire sur place. En parcourant les étagères, je réunis quelques romans africains, embryon de classement dans ce capharnaüm (Batouala de René Maran, À fleur de peau, de Tsitsi Dangarembga, quelques recueils de contes…) J’ai apporté mon premier Petit Robert, que j’ai récemment remplacé par un plus récent. Il y a quelques séries de vieux manuels scolaires français, mais à quoi ça peut bien servir au Bénin ? Gérard me tend une feuille : une liste manuscrite de « Livres recherchés par nos lecteurs », classés par année scolaire. Je la recopie ici parce que, si des lecteurs tombent sur cet article avant un voyage au Bénin (ou dans un autre pays francophone, car la liste contient des auteurs de toutes nationalités), ça leur donnera des idées sur quoi apporter (ou acheter sur place dans une librairie de Cotonou par exemple, ou de Lomé [3]). Pour lire dans l’avion déjà, puis pour offrir ! Si des enseignants tombent sur cet article, ils peuvent m’aider à compléter cette liste.
6e : Le Pagne noir de Bernard Dadié ; Le dilemme de Abdou S. Tidjani.
5e : L’Arbre fétiche de Jean Pliya ; L’enfant noir de Camara Laye.
4e : La secrétaire particulière de Jean Pliya.
3e : Sous l’orage de Seydou Badian Kouyaté ; Le Cid de Pierre Corneille.
2de : Une vie de boy de Ferdinand Oyono ; L’Esclave de Felix Couchoro.
1re : Un piège sans fin d’Olympe Bhêly-Quenum ; La marmite de Koka-Mbala de Guy Menga ; Candide de Voltaire ; Les Misérables de Victor Hugo.
Terminale : Les Bouts de bois de Dieu d’Ousmane Sembène ; Le cercle des tropiques d’Alioum Fantouré ; L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. Joli programme pour nous aussi, non ?
Il y a aussi des livres de philo : Du contrat social de Rousseau, et plusieurs titres de Platon. De la liste de manuels je ne recopie (corporatisme oblige !) que la collection de manuels de français de collège (6e à 3e) « Le Manguier ». J’ignore si la référence est suffisante. On peut bien sûr offrir aussi au collège des cahiers et stylos (à acheter sur place). Si vous voulez envoyer un colis dans ce collège, envoyez à l’adresse postale de Sandotour, 06 BP 310 - PK3 Cotonou, République du Bénin, en précisant que c’est pour Essouhoué. Dans les villages, il faut éviter d’offrir des cadeaux directement aux enfants, car si les Béninois sont bien moins pénibles avec les touristes que les Sénégalais, on commence à rencontrer des enfants qui vous interpellent en hurlant « cadeau ».
Quelques mots sur le petit livre de Jean Pliya, L’Arbre fétiche (éditions CLE, Yaoundé, 1977, 96 p.) C’est un recueil de quatre nouvelles. La première, nouvelle éponyme, évoque un « Iroko » sacré, qui doit être abattu pour faire passer une route. On cherche un bûcheron qui accepterait d’outrager les dieux. On trouve. Quel sera le sort de ce blasphémateur ? Jolie scène de l’abattage de l’arbre, qui rappelle la visite de la forge de Goujet dans L’assommoir de Zola. La seconde évoque le thème traditionnel des vitrines alléchant les pauvres. Un garçon qui n’a rien jalouse « la voiture rouge » (c’est le titre) offerte pour Noël à un garçon qui a tout. Lui n’a même pas de souliers pour recevoir les cadeaux du Père Noël ! La troisième, « L’homme qui avait tout donné » vous aurait des relents marxistes : un pauvre homme n’a pas de quoi payer les médicaments pour sauver sa femme. Un noir riche les lui achète, puis refuse tout « cadeau » de remerciement. Par son discours, il éveille la conscience politique de l’homme analphabète qui voit bien les abus des hommes de pouvoir au début de l’indépendance. La dernière nouvelle, « Le gardien de nuit » est une sombre histoire de sortilège et de sorcellerie mettant aux prises le gardien de nuit et un hibou maléfique dont il tue les petits.

L’école

Pour en revenir à mon ami Gérard, il paie ses études en « se débrouillant » (les pourboires que lui donnent les touristes), alors que pour son frère, plus jeune, c’est son père, tailleur, qui paie. Sa mère est morte. Gérard loge dans une demi-maison, avec une porte indépendante. Un coin bureau, un petit lit. Émouvant de voir ces jeunes valoriser à ce point les études. Le soir, on fait le tour du village. Son copain Faustin fait ses devoirs, éclairé par une lampe à pétrole, dans sa maison minuscule, à côté de sa mère. Il faut payer les photocopies pour l’école, s’acheter les fournitures, etc. De temps en temps il achète à manger à la récré, à des femmes qui vendent quelques mets chauds. Le collège du village est bâti depuis deux ans, il reçoit des 6e et des 5e. Lui, il va au collège de la ville d’à côté. Nous visitons ce collège, y retrouvons Pascal en uniforme. Pas de pompes de marque aux pieds, tout le monde à égalité !
Le collège d'Essenhoué
Trois bâtiments de fortune, toit en tôle, murs de bambou, pas de porte, un tableau noir de médiocre qualité, un prof, des élèves, des cahiers, un crayon, et basta. Mais on apprend ! Chaque prof a sa petite moto chinoise (il semble qu’il y ait eu dans le pays une sorte de plan pour équiper les profs), et le directeur une voiture, garée devant l’école. Certains enfants, comme Pascal, ont encore des scarifications. Ici, c’est juste un trait sur chaque joue, mais au nord, on trouve des hommes encore jeunes au visage entièrement strié comme les masques Ife. Ce n’est pas laid, question de goût, d’ailleurs la mode en Occident va sans doute renouveler ces pratiques, après le piercing et les tunnels d’oreille. Une anecdote : Gérard m’explique que pour entrer à l’école, il faut pouvoir se toucher l’oreille en passant le bras au-dessus de la tête… En tout cas, une école, une bibliothèque, cela vaut mieux sans doute que le village voisin, Segbehoué, dont le chef a fait édifier… une statue de trois mètres à son effigie !

Perspectives locales et émigration

Un autre moment fort du voyage a été la visite du village de Kloto, près de Kpalimé, au Togo. Non seulement on randonne dans une forêt tropicale (bananiers, arbustes de café robusta, cacao, ananas, sablier élastique (un grand arbre au tronc couvert de piquants), anacardier, faux-fromager ; plus au nord dans la savane, on découvrira le néré (Parkia biglobosa)), mais on visite un centre de création et de formation artisanale. Tous les volets du village sont peints. Quand j’y suis passé, il y avait une procession de femmes qui chantaient en l’honneur d’un anniversaire je crois, avec de beaux vêtements et des peintures corporelles. J’ai fait la connaissance d’un peintre et sculpteur, et l’acquisition d’un magnifique batik : motifs modernes sur procédé ancien. Il s’appelle Agbo Kosi, il signe Afrikart (photo de ce batik avec l’artiste). Visitez son atelier si vous passez par là ! [4]
Agbo Kosi, Afrikart
Au Togo et au Bénin vous trouverez tout le temps des jeunes gens qui vous demandent votre adresse, téléphone, adresse courriel. On sent parfois qu’ils sont prêts à tout pour lier amitié avec un Européen, en l’occurrence un Français (pour des raisons évidentes le plus fort contingent d’un tourisme limité, mais il y a aussi pas mal de bénévoles humanitaires d’autres nationalités), pour les « aider », voire leur payer le billet d’avion. Il ne doit pas être difficile, même si on n’est plus coté à l’argus de l’amour en France, de se retrouver héberger un ou une jeune Togolais ou Béninois, et plus si affinité. C’est particulièrement attendrissant au Bénin, où il existe une tradition d’accueil consistant à offrir quelque chose, ne fût-ce que de l’eau à boire, quand on reçoit quelqu’un, avant de commencer à parler [5]. Comme dans le conte « Le pauvre et le roi d’or », les Béninois savent qu’il faut donner avant de recevoir. Au risque parfois de ne donner que pour recevoir ! Vu les faibles perspectives de développement du pays, on comprend le désir de se rapprocher de nous, et d’immigrer, au risque de se retrouver dans les délicates situations que l’on connaît. Récemment paru, La sardine du cannibale, de Majid Bâ (éditions Arcane 17, 2011), raconte l’itinéraire d’un Sénégalais qui émigre vers la France en 2003, âgé de 31 ans, et connaît la galère des sans-papiers pendant six ans et demie, avant d’obtenir sa régularisation et un travail d’assistant d’éducation dans un lycée de Seine-Saint-Denis (celui où j’enseigne). Certes il y a une cause précise à son départ, le fait que sa famille musulmane pratiquante le force à quitter son emploi au sein d’une société de spiritueux et qu’il se retrouve au chômage. Mais à la fin de son ouvrage, Majid Bâ résume l’origine du désir d’immigrer des jeunes Africains : « avais-je simplement le choix, vu qu’aucune opportunité ne s’offrait à moi dans mon pays ? Là réside la raison fondamentale de notre immigration vers les pays développés. Tant que l’Occident continuera à soutenir des dirigeants dictateurs, corrompus, qui pillent les richesses de leurs pays, sans se soucier des conditions de vie des populations, nous ne pourrons jamais arrêter l’immigration. Tant que les dirigeants africains ne seront pas capables de prendre le destin de leur pays en main et de travailler pour l’intérêt collectif des populations, leurs fils chercheront toujours à partir ailleurs » (p. 170). On nuancera ces propos en rappelant que l’immigration n’est pas liée uniquement à la pauvreté ou à des raisons politiques. De nombreux Français émigrent toujours vers différents pays, par exemple 200000 vivent aux États-Unis. Il ne s’agit donc pas d’arrêter l’immigration, mais de faire en sorte qu’elle ne soit plus liée à la pauvreté ou à des conditions sociales qui font fuir les jeunes (poids des traditions religieuses ou familiales, mariages forcés, excision, homophobie, etc.)

- Voir le site de mon ami le conteur d’origine togolaise Rogo Koffi Fiangor, qui peut d’ailleurs vous faire visiter le Togo autrement, avec son association.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site de mon ami le conteur d’origine togolaise Rogo Koffi Fiangor


© altersexualite.com, 2011.
Toutes les photos sont de l’auteur de l’article. Reproduction interdite.


[1Mon ami Rogo m’apprend cependant que dans certains villages du Togo, des familles doivent se contenter d’un repas par jour, tandis que des terres fertiles sont cédées aux Chinois en échange d’investissements.

[2En fait, c’est plus compliqué : le vrai nom administratif est Kinkinhoué, qui serait un arrondissement de la commune de Djakotomey, dans le département du Couffo.

[3L’ami Rogo me signale l’existence à Lomé d’une « librairie par terre », en face de la fameuse « Librairie du Bon pasteur », où l’on trouve tous ces livres, sur place ou sur commande pour le lendemain. Inutile d’apporter ces livres de France : pour 30 €, vous ferez beaucoup plus d’heureux en achetant sur place !

[4Voir aussi le site d’un peintre togolais plus connu, Sokey Edorh.

[5Rogo me signale que les différences de comportement que j’ai pu relever ici ou là ne sont pas forcément entre Togolais et Béninois, frontières artificielles et longitudinales, qu’entre les différents peuples, stratifiés de façon latitudinale.