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L’oral de Français vu de l’intérieur

Quelques perles du bac de français

Victor Hugo exilé à Sainte-Hélène…

samedi 6 juillet 2019, par Lionel Labosse

Chaque année ou presque le prof de français de lycée a l’avantage de corriger l’écrit puis l’oral des « épreuves anticipées de français ». C’est un travail conséquent pour les heureux élus. Il y a ceux qui sont toujours convoqués, et ceux qui se reposent, selon des critères inconnus ; quinze jours de vacances en plus pour les uns, quinze jours de travail en plus pour les autres – alors que la charge serait plus légère si on partageait – le tout pour toucher 200 € d’indemnités, et encore, on vous rembourse chichement des frais de repas et de transport, si vous les présentez (bien penser à ne pas jeter les tickets). Mieux, cette année 2008, le super logiciel Stefanie, au slogan novateur et très antisexiste (Stefanie s’occupe de tout), sous prétexte de simplifier, nous oblige à nous connecter sur une usine à gaz, à cocher, à cliquer, pour savoir quelles pièces envoyer pour pouvoir toucher ces piécettes [1]. Le calcul est simple : les rapiats qui nous dirigent pensent économiser les remboursements de quelques diplodocus qui préfèrent renoncer à cette aumône plutôt que de se pourrir encore un jour de vacances avec ces formalités. Vous êtes souvent convoqué très loin de chez vous, mais l’administration ne rembourse que le prix du transport. Le temps perdu ne compte pas. En 2008, le ministère a retardé de 10 jours les épreuves, de sorte qu’au lieu d’être en vacances le 30 juin, les profs de français sont en vacances le 10 juillet (ou le 7, cela dépend des années). Cela au nom soi-disant de la « reconquête du mois de juin », mot d’ordre sans risque, car le Français moyen jouit toujours quand on tape sur les profs, qui sont ontologiquement « toujours en vacances ». Le pouvoir pourrait aller sans risque jusqu’à nous retirer toutes les vacances : aux yeux de la populace on en aurait toujours forcément trop.
Comme les syndicats n’ont pas trop protesté – ça ne concernait qu’une matière et seulement en lycées – il y a à parier qu’en 2009, tous les profs seront au même tarif. Mieux, avec la réforme de l’année de stage en 2010/2011, comme les stagiaires ont un service complet, et qu’ils sont déchargés d’examens car pas encore titularisés, cela crée mathématiquement une nouvelle surcharge de travail pour les titulaires [2]. Juste l’année où l’on nous entube de deux années supplémentaires avant la retraite, et où l’on ne nous augmente pas d’un centime, et où en prime on nous change d’un coup les programmes de première et de seconde, avec obligation de faire des projets pour la fameuse « A.P. », encore un sigle à la noix dont nos technocrates ont le chic. Un conseil : choisissez un autre métier ! Ou si vous voulez faire prof, choisissez une autre matière ! Il est d’ailleurs délirant, quand on y pense, que le prof de français, avec quelques heures par semaine, doive préparer des élèves, y compris des élèves de 1re techno, à 5 épreuves extrêmement difficiles et différentes, l’oral, les questions de corpus, le commentaire, le sujet d’invention et la dissertation. Est-ce si utile à la République de faire passer le message que français = échec scolaire ? Pourquoi ne pas dispenser les élèves de techno, par exemple, de la dissertation ? Pour des coefficients si faibles, quoi d’étonnant que tant d’élèves s’en fichent ? Une bonne solution serait de relever nettement les coefficients dans toutes les séries.

Bref, cela n’empêche pas de faire le boulot sérieusement, de corriger les écrits et les oraux. L’oral, un grand moment pour l’élève, qui s’en souviendra souvent toute sa vie, mais du côté du prof, une corvée, avec 50 à 60 élèves à interroger (cela va de 40 à 64 pour les collègues de mon bahut en 2011 : je-m’en-foutisme et incompétence du SIEC… Mais nous sommes privilégiés dans les académies de banlieue, car à Paris, comme il y a peu de lycées « sensibles », il y a plus de copies et d’oraux par prof (vers les 70)), sur des « descriptifs » que les collègues, souvent inconscients des conditions de l’oral (ceux qui, sans doute, ne sont jamais convoqués), torchent sans préciser les limites des extraits, sans numéroter les lignes, sans fournir les textes, ou alors des photocopies pourries, à même les bouquins, non redécoupées, comme si on n’avait que ça à faire, etc.
Anecdote savoureuse, cette année 2008 : une circulaire fantôme dont je n’ai pas retrouvé trace, indiquait qu’il fallait déposer dix exemplaires du fameux descriptif au centre d’examen. Le technocrate qui avait signé avait marqué dix comme il aurait mis 5 ou 100, ce n’est pas lui qui paie, mais le contribuable, et le développement durable, c’est toujours le bureau d’à-côté. La date limite était le 27 mai, plus d’un mois avant les épreuves orales. J’ai remis le mien à l’heure, mais 12 jours plus tard, l’adjoint de mon bahut s’est enfin avisé d’y jeter un œil. Malheur, j’en avais déposé quatre exemplaires et non dix. Je lui explique que cette classe n’ayant que 19 élèves, pas plus de deux voire trois profs les interrogeront. Étant écolo, je m’oppose au gaspillage. Pour le tranquilliser, je m’engage à déposer en main propre les six exemplaires manquants si jamais l’adjoint du centre d’examen les réclamait.
Je suppose que cet adjoint très « voix de son maître » a envoyé le descriptif avec ma réponse telle quelle, et ça ne manque pas : alors que l’an dernier et cette année, je suis examinateur dans des centres qui n’ont même pas envoyé lesdits descriptifs (on les découvre en allant chercher les copies, ce qui est suffisant), je tombe sur une adjointe psychorigide, qui me fait appeler, et que je finis par avoir au téléphone. Je proteste : en plus, elle n’aurait qu’à faire faire des photocopies sur place, si jamais cela s’avérait nécessaire, éventualité qu’une seconde de réflexion aurait balayée. Non, me dit cette véritable adjudante-chef : c’est écrit dix, y en a vouloir dix, sa secrétaire a autre chose à faire, elle les veut « demain matin », et n’a rien à foutre de mes arguments écologiques. Je les apporte donc, m’y étant engagé par ce que je croyais une pirouette. Bien sûr, dans mon centre d’examen, après les épreuves, nous contemplons les tas de descriptifs, qui parfois ont été doublés par erreur en vingt exemplaires, des dizaines de liasses de 6 à 40 pages selon le sérieux du prof. Ces kilos de papiers inutiles iront direct à la poubelle sans avoir servi à rien… faute à la bêtise, l’incompétence et la normopathie des moutons qui nous dirigent. Moralité : ce ne sont pas les hauts dirigeants qui sont en cause, mais la normopathie invétérée de la populace, de chaque sous-chef qui croit qu’étant investi d’une autorité, il a le devoir de perdre le sens commun. La planète a du mouron à se faire, étant habitée par une si énorme proportion de clones sans cervelle. Idem en 2010, idem en 2011, mais je ne discute plus, j’envoie mes kilos de papelard, de même que je reçois 26 kilos de spécimens de manuels… Miracle, à partir de 2015, un peu de lumière a dû germer dans un cerveau obtus, et l’on ne nous demande plus que 6 exemplaires… En 2017, ça remonte à 8, mais dans le lycée où je suis convoqué, on répartit mal les descriptifs, et j’interroge par exemple 24 élèves d’une classe, 1 et 3 d’une autre…

Quoi qu’il en soit, pour chaque candidat, il faut avoir l’air frais, dispos, et oublier qu’on aimerait assassiner son connard de prof – notre très estimable collègue. Voici quelques instantanés en 2008. Je tenterai d’en ajouter chaque année (sauf si par extraordinaire j’avais la chance d’en être dispensé !) [[Cela se produit bizarrement vers les années 2012, plusieurs années de suite, sauf que ce n’est pas très agréable, car vous êtes alors « de réserve », et votre chef d’établissement vous charge de toutes les corvées annexes, puis au dernier moment (la veille par exemple en 2015), vous êtes finalement convoqué parce que (je n’invente pas !) la femme d’un prof convoqué étant censée accoucher le 7 juillet, jour de la remise des copies, le prof ne pourrait pas assister à la réunion de clôture, et un de ces idiots du SIEC a accepté cette excuse bidon. Donc en 2017 je suis soulagé d’être de nouveau convoqué normalement, mais pas dans la série où j’enseigne cette année-là… Pendant les 3 années où j’ai enseigné en TL, j’ai taché de faire savoir que j’étais volontaire pour corriger les terminales, mais on m’a fait comprendre que la machine fonctionnait toute seule, que même les inspecteurs ne pouvaient pas intervenir ! Et je n’ai jamais corrigé les TL malgré les nombreux articles que j’ai publiés sur ce site…

Pour commencer, voici quatre candidats présentés par une école privée catholique, Notre-Dame de quelque chose, en région Île-de-France. Il se trouve que c’est la première fois que j’ai à interroger des élèves du privé. Je m’attends à des cracks, d’autant que le descriptif de la prof déchire un max : de la philo, des précisions à n’en plus finir, putain, ça sue le sérieux à plein nez. Première candidate : je lui file le dénouement de Les Mouches de Sartre. L’objet d’étude : « Les réécritures » ; le thème : le mythe d’Électre. Sartre est expédié en 2 lignes, et quand je demande (dans l’entretien de 10 minutes qui suit l’exposé de 10 minutes) d’autres œuvres, j’ai droit à Huis-clos : une autobiographie. La jeune fille ne prend pas en compte ma question, mais pérore : à la fin de sa tirade, Oreste part en héros, comme le Christ. Tiens donc, on ferait du bourrage de crâne, dans ce lycée catho, et on ferait de Sartre un petit soldat du christianisme ?
Élève suivante, une jeune black, qui présente plutôt bien. Je lui file l’extrait des Tragiques de d’Aubigné qui figure dans une séquence sur le baroque. La catastrophe. Quand je lui fais remarquer que le texte est en vers, et qu’elle n’en a pas dit un mot, elle soupire. Quels sont donc ces vers ? Ils sont « moyennement longs, pas trop courts ». Je manque éclater de rire, mais retrouve mon sérieux, et parviens à lui faire cracher le mot « alexandrin ». Rappelons qu’il s’agit de la série littéraire ! Troisième candidat, Mohamed, à qui je confie Chevaux de bois, de Paul Verlaine. Il s’en tire fort bien, mais récite le cours de la prof : « ce poème est écrit suite à un séjour en prison, au cours duquel Verlaine cherche sa rédemption dans la foi ». En conclusion : c’est une manière d’oublier sa femme Mathilde. De plus, le poème, bien que le candidat y voie un « ton joyeux » (et non « gai ») rare dans le recueil, donne une « vision pessimiste de l’amour, qui ne s’inscrit pas dans la durée ». Dame, oui, c’est l’histoire d’un soldat et d’une bonne qui se donnent du bon temps pendant la foire, en Belgique… Je reprends tout ça dans l’entretien : « Savez-vous pourquoi il a fait un séjour en prison ? » Réponse : « Parce qu’il avait tiré sur quelqu’un de sa famille ». Je mets les pieds dans le plat : Rimbaud. « Connaissez-vous la nature de leurs rapports ? » Le candidat finit par évoquer l’homosexualité… Ouf… Quand on voit que le mensonge et la censure peuvent faire rater le sens de certains textes… Attention, ne généralisons pas, cela n’est qu’une anecdote sur un seul lycée privé catho ! J’en ai eu un autre quelques jours après, dont les élèves m’ont remonté le moral : cela existe donc encore, des vrais élèves de L, qui maîtrisent parfaitement les textes et la méthode. Pas le même milieu, hélas, au vu de l’habillement et du comportement.
Des élèves du Public : j’interroge une jeune fille sur la scène du meurtre du duc dans Lorenzaccio (Acte IV, scène 11). Elle cite les mots par lesquels le Duc appelle Lorenzo : « Mignon » ; « C’est toi, Renzo ? », puis la fameuse réplique après la mort du Duc : « Regarde, il m’a mordu au doigt. Je garderai jusqu’à la mort cette bague sanglante, inestimable diamant. » Mais n’y voit rien du tout, que de l’affection. Que Musset ait voulu provoquer en transformant ce meurtre en fiançailles sanglantes, inconnu. La candidate reconnaît quand même que « Mignon » fait allusion au caractère « féminé » du personnage ! Une autre fois, pas au bac mais en classe, à propos de la scène 1 de l’acte I de la même pièce, dans une copie, un élève – au demeurant fort beau gosse – écrit sur sa copie « Comme le duc en exhalant l’odeur de la jeune Gabrielle adolescente. La mamelle, autrement appelée le téton, est une partie particulièrement attirante et chérie des hommes » ; « Lorenzo évoque le désir dissimulé de Gabrielle à goûter au plaisir de la chair, et même plus que cela au contact des liquides éjaculés par le duc sur son corps » ; « L’abus de pouvoir qu’exerce le duc […] en particulier son plaisir à amadouer les femmes de sa cité pour gagner leur douceur et leur vagin si attractif aux hommes, soit-il vierge de pénétration ou non ». Comment voulez-vous rester sérieux !
Pour les autres candidats, que dire ? Du bon et du moins bon ; ce qui surprend dans les séries littéraires (mais qui confirme ce que j’ai observé dans ma classe d’un lycée dont le niveau est faible), c’est que rares sont les élèves qui ont un réel intérêt pour la littérature, quelque chose qui ressemblerait à de l’enthousiasme… Donc on rit des perles (ce qui n’empêche pas de noter de façon plus ou moins objective : ce n’est pas parce qu’on tombe sur une perle qu’on donne moins de la moyenne… nos exigences sont modestes, et il y a peu de choses à faire, en réalité pour contenter un examinateur à l’oral !) Quelques perles, donc, au hasard :
- Victor Hugo est un révolutionnaire ; il a été emprisonné à la Bastille. Il a été exilé à Sainte-Hélène suite à la mort de sa fille.
- C’est un extrait du texte Les Travailleurs de la mer écrit en 1866 par l’auteur très connu Victor Hugo, naturaliste du XVIIe siècle.
- Orphée va chercher Euripide aux Enfers (tiens, tiens…)
- Une candidate me fait tout son exposé en répétant : « l’héros », « c’est qui l’héros », etc. (dans le même genre, on trouve « l’Hollande »).
- Une candidate interrogée sur « De l’esclavage des nègres » de Montesquieu, à qui je demande le sens du mot « Eunuque », répond : « je ne sais pas c’est quoi » (un vieux classic !).
- Pour « l’Invitation au voyage » de Baudelaire, les « vaisseaux » qui dorment sur « ces canaux », sont considérés comme des lits, et les canaux comme la mer. Quant à « la splendeur orientale », c’est un paysage de Hollande, la Hollande étant à l’orient par rapport à la France ! Les vers de ce poème (5 ou 7 syllabes) sont des « alexandrins »…
- Enfin, dans « Une charogne » du même auteur, la chienne dévore la femme (le mot charogne désigne la femme). Ça tombe bien, Baudelaire est un poète « romantique ».

Quelques autres perles, glanées les années suivantes

- Sur Candide, une élève très enthousiaste me parle 15 fois de « Cunéjonde », et précise que la morale que tire Voltaire de Candide c’est que le bonheur consiste à se contenter de ce qu’on a, par exemple, de « Cunéjonde », même si elle est vieille et qu’elle a « mochi » ! Lors de l’entretien, je reviens sur le mot, et dois socratiser pendant 2 minutes pour la faire parvenir à « enlaidir », en passant par « embellir ». Elle ne connaissait pas le mot, me remercie de le lui avoir appris, et très nature, le note sur son brouillon !
- Sur Le Barbier de Séville, à l’oral, un candidat pense que Rosine est une « mauvaise personne », car elle ment à son mari, Bartholo. Même quand je lui fais remarquer qu’il s’agit d’un mariage arrangé, il n’en démord pas. Qui est le valet, qui le maître ? Rosine, et Bartholo… Un autre, de la même classe, ne voit pas du tout la différence de classes sociales entre le Comte et Figaro. Je lui pose la question socratiquement de 5 manières différentes ; je finis par demander ce que veut dire « Comte », et n’obtiens qu’un « chépa » désabusé. Les deux candidats n’ont aucune idée du sens du sous-titre « La précaution inutile ». Sur le même Barbier, mais à l’écrit cette année, je relève en intro ce Salmigondis : « Durant le XVIIIe siècle, les origines politiques sont diverses, en effet, c’est la fin de la monarchie absolue en France et celle-ci est divisée entre les répububliques (sic) et les empires. Les deux régimes politiques s’alternent. C’est aussi à cette époque que la comédie apparaît, elle est créée afin de mettre en scène la satire de la société ». Un autre candidat écrit, du début à la fin de son commentaire, que l’un des personnages est « M. Lecompte » ! Un autre, victime de la même confusion, écrit : « le nom de Lecomte paraît plus bourgeois par rapport à celui de Figaro ».
- Des candidats d’un lycée hôtelier, d’ailleurs charmants, sans doute grâce aux stages en entreprise, présentant bien, deux candidats mignons comme des cœurs, vêtus en garçons de café avec cravate, gilet, chemise blanche, mais globalement, à part ces deux-là et une fille, ne s’étant guère penchés sur les livres. Sur Dom Juan, deux sont incapables de me citer le nom ou n’importe quoi des personnages féminins de la pièce ! Et pour cause, le prof n’a pas sélectionné d’extrait avec les paysannes ou Elvire !
- Sur « Ce cœur qui haïssait la guerre » de Robert Desnos, je demande à un candidat de commenter la date donnée au poème (14 juillet 1943). Silence. J’insiste : date comme une autre ? Il finit par tenter : « armistice ». De quelle guerre ? De la Seconde, pardi… Je lui fais remarquer l’aberration, mais il se rappelle soudain « ah oui, les feux d’artifice ! », donc confirme « armistice » ! Sur le même texte, une élève déclare que « la polysémie est un mouvement du cœur ». J’avoue ne toujours pas avoir compris… Sur la même guerre, une élève interrogée sur « Strophes pour se souvenir » d’Aragon, ne parviendra jamais à situer les dates de la Seconde Guerre mondiale, alors que le balisage est serré : date du paratexte : 1956, et « onze ans déjà » dans le texte !
- Sur une fable de La Fontaine, une candidate situe bien l’auteur comme classique du XVIIe siècle, mais le présente comme « auteur de romans réalistes, et de contes et nouvelles réalistes ». À l’entretien, même si elle est incapable de citer l’un de ces textes réalistes, elle n’en démord pas. La même me jure qu’elle a lu la lecture cursive de la séquence, même si elle a oublié trois détails : le nom de l’auteur, le titre du livre, et l’histoire racontée. Mais elle me jure, elle l’a lu ! Moi qui ne marque jamais la moindre réaction, le moindre signe de mécontentement à mes candidats, celle-là, je le reconnais, l’avant-dernière des 13 de la journée, a failli me faire craquer !
- Cas contraire, interrogée sur Le Père Goriot, une candidate démarre bille-en-tête par une présentation qui semble apprise par cœur : « Balzac était le chef de file de la Pléiade, qui comprenait sept auteurs, Rimbaud, Flaubert, etc. Il prône le classicisme et réprimande les nouveaux styles de l’époque. Balzac tient à honorer la langue française. » Une autre candidate de la même classe fait de Victor Hugo le « chef de la Pléiade », et tente de suggérer que Les Châtiments dénonce Hitler ou Staline. La même aime bien Barbe bleue, car c’est « gore » !
- Une collègue a osé inclure un texte sulfureux de… Voltaire en ces années d’islamophobie galopante : la célèbre « Prière à Dieu » extraite du bien nommé Traité sur la Tolérance : « Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, […] que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; […] que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ». J’interroge un garçon dont le nom a une consonance maghrébine, d’ailleurs assez sérieux pour une section techno ; comme l’entretien s’est bien passé, je m’autorise une dernière question : « Pensez-vous que ce texte puisse nous permettre de réfléchir à l’actualité concernant les vêtements islamiques ? » Le candidat n’ose pas, mais je l’encourage, lui disant qu’il s’agit d’une question d’opinion personnelle et d’ouverture. Il répond alors que oui, le texte de Voltaire peut nous permettre d’écrire à notre tour sur ce qui nous révolte au sujet de l’intolérance, comme ce qui concerne la burqa.
Récolte 2017
Sur « Ma Bohème » de Rimbaud, les « gouttes / De rosée à mon front, comme un vin de vigueur » donnent lieu à ce commentaire : « il buvait pour noyer son chagrin ».
Sur « Spleen LXXV » de Baudelaire, la candidate épelle les lettres (xxxv). Dommage qu’il n’ait pas écrit « méga XL » !) Une autre candidate, plus avisée, dit qu’elle ne peut pas lire le chiffre…
Mme de La Fayette, auteur du XVIIIe siècle, était romantique parce que c’est romanesque. D’ailleurs elle tenait un salon de thé (variante entendue par une collègue : « de beauté ») où elle a connu le comte de La Rochefoucauld. J’ai cru comprendre que les chiffres romains troublaient dorénavant à ce point les élèves qu’ils les visualisent pour réfléchir. Une élève à qui j’ai demandé de situer un texte de Sade (eh oui !) me le situe au XVIIe, puis comme je tique, au XIVe, ce qui semble illogique, sauf à considérer qu’elle a dû intervertir le I et le V.
Sur « Une charogne », toujours : « Une charogne, c’est un insecte ». Mais « L’Horloge » aussi. Je regarde le texte, et en effet : « Trois mille six cents fois par heure, la Seconde / Chuchote : Souviens-toi ! — Rapide, avec sa voix / D’insecte ».
Sur Le Roi se meurt d’Ionesco : « Ce roman appartient à l’époque du théâtre tragique car ça parle de personnes nobles et à la fin il meurt ». D’ailleurs les pièces de théâtre sont fréquemment qualifiées de « roman » ou « récit ».
Sur la chanson « Les loups sont entrés dans Paris », j’ai droit à « les loups c’est Hitler, car Hitler il était désigné comme un loup à l’école ».
Sur « Le Loup et l’Agneau » de La Fontaine, ce dernier s’est inspiré de la condamnation de la justice lors du procès du roi Louis XVI, qui était comme l’agneau, innocent mais condamné.
Récolte 2019
Je me rappellerai surtout le sketch d’un dénommé Karim. Il venait d’avoir 18 ans d’après sa date de naissance. Crâne rasé laissant voir une cicatrice des deux côtés. Je l’interroge sur la première séquence de l’année. Il découvre le texte et fournit en trois minutes une réponse à ma question sans analyse de procédés, mais sans contresens. En le cuisinant j’apprends qu’il aurait raté tout le début d’année pour hospitalisation rapport à sa cicatrice. En principe ce genre de choses est précisée par le collègue. Comme visiblement il ne sait rien de rien de la séquence, je finis, apitoyé, par lui poser une question sur une œuvre d’art étudiée dans la dernière séquence. Il décrit l’œuvre, mais est incapable de faire le lien avec les textes étudiés. Je lui fais remarquer qu’il n’a pas été absent au début et à la fin de l’année. « Faut comprendre, Monsieur, c’était le ramadan ! Soyez indulgent s’il vous plaît, c’est les vacances. Et vous avez une belle chemise ». Texto. C’était la canicule ; le ministre avait fait reporter l’épreuve du brevet pour ne pas surchauffer nos pauvres petites têtes blondes, mais pas un mot, pas une instruction pour les épreuves orales de français et autres qui se déroulaient pendant la même canicule. Faire passer 13 élèves par jour à l’abattage par 35°, no problem. Le premier jour nous avons eu de l’eau fraîche et du café le matin, mais dès le 2e jour il a fallu pleurer pour du café ; quand à un ventilateur, vous n’y pensez pas ! J’avais la chance d’avoir une salle exposée est, avec le soleil seulement le matin. Cela ne m’empêchait pas d’avoir une concentration parfaite. Il y en a quand même qui n’ont peut de rien. Pour les perles, sur Rhinocéros, une jeune fille m’explique qu’Ionesco a connu le fascisme en Roumanie. Je lui demande de préciser, alors je m’aide de la préface de la pièce où Ionesco fait référence à la montée du nazisme en Allemagne. Je lui demande donc qui était le dictateur de l’Allemagne à cette période. « Staline » ! Sur le chapitre de la guerre de Candide, une candidate lit « moustiqueterie » pour « mousqueterie », et « Zeus d’homme » pour « Te deum » ! Elle croyait que c’était de l’allemand. Sur le Nègre de Surinam, une autre est fière de dire que « Pangloss ! » est une expression en hollandais, rapport à M. Vanderdendur. Sur « Zone » d’Apollinaire, une candidate lit « Papy X » pour « Pape Pie X » ! Une candidate éplorée parce que le texte de Michel Houellebecq que je lui propose est « le seul qu’elle n’a pas révisé » (la petite garce ! C’est sur ce même texte que j’ai attribué ma meilleure note, un 18, la veille !) fait ce qu’elle peut, et alors que l’extrait est une satire grinçante de la société de consommation avec le récit du décès d’un homme dans un supermarché (Extension du domaine de la lutte), elle axe tout son exposé puis le commentaire sur le thème du carpe diem : il faut profiter de la vie parce qu’on peut mourir n’importe quand !

« banlieusard » ou « bondieusard » ? il faut choisir !


- Hors bac, voici quelques perles relevées dans mes copies. Hors catégorie, voici une recherche de vocabulaire sur athéisme et religion (à propos de Don Juan), où l’élève a commis un beau lapsus en utilisant « banlieusard » pour « bondieusard » ! Lors d’une recherche sur le féminisme, mes élèves de 1re ont relevé le nom d’« Olympique de Gouges », avant de noter : « le 17 janvier 75, vote de la Veil autorisant l’avortement en France » et pour la pilule, vote du lendemain ? À l’occasion d’une recherche de vocabulaire, le mot « paupérisée » étant à l’ordre du jour, une élève demande candidement si le mot « poppers » est de la même famille ! En seconde, à la question « Qui est Astyanax dans Andromaque de Racine », réponse étonnante : « Dans la pièce Astyanax a été promis à Pyrrhus, mais Andromaque aime Oreste, ce qui implique Astyanax dans les rapports d’Andromaque et Pyrrhus ». En TL, à propos de Lorenzaccio, voilà deux coquilles étonnantes : « Lorenzo déroba au duc son porte-mail » ; « Bien que Lorenzo soit le personnage principal, il ne fait pas l’humanimité ». Sur Zazie dans le métro : « Raymond Queneau utilise plus d’une fois des oulipos, et joue avec les mots ». Je ne sais plus qui se fait une conception « anglo-sanctionne » de je ne sais plus quoi… Dans une copie du bac, section techno, un élève désireux de montrer sa culture, évoque un auteur absent du corpus : « Aldux Euxclet », l’auteur du Meilleur des mondes ! Sur Antigone de Sophocle, voilà ce que l’élève a retenu d’un de mes cours : « le fait que le garde utilise la procrastination, cela nous fait limite un peu rire car il ressemble à un enfant » ! Un excellent élève de seconde me demande alors que nous travaillons sur Andromaque, qui est cette Clytemnestre, tuée par Oreste. Je lui réponds que c’est sa mère, en précisant devant son air étonné (il est helléniste) : « oui, bon, c’est un Grec, quoi ». Et lui de répondre : « au moins, il n’a pas couché avec elle ! » Au bac blanc, une élève de cette même classe de seconde que j’interroge un an plus tard sur le descriptif d’un collègue, et à qui je demande si elle peut nommer une autre œuvre de Voltaire, me répond : « Ah oui, en plus on l’a étudiée avec vous l’an dernier, attendez… Méga… Micro… Microsoft ! » Au même bac blanc, un élève me présente Victor Hugo, poète du XIXe siècle, qui vécut 19 ans en exil pour avoir critiqué les idées de… Louis XIV !
- En 2019, en voici une belle glanée dans une copie de BTS sur le thème « Seuls avec tous », à propos de « Boule de Suif » de Maupassant : « La Normandie étant envahit (sic) par l’armée prussienne, une dizaine de personnes prennent une doléance pour le Havre » !

À suivre…

- Plus sérieusement, voir des sujets de bac sur Prostitution et roman, sur Autobiographie et sexualité et sur L’éducation des femmes. Voir une perle du bac due à un éditeur plus qu’à un élève.
- L’image de vignette est empruntée à un blog d’une classe de 1re L d’Iroise, qui a disparu depuis la rédaction de l’article.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Un site pour (mieux) se préparer au bac…


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[1Procédure enfin nettement améliorée à partir de 2010, ouf ! Et indemnités revalorisées à environ 500 €.

[2La réforme est supprimée par la suite, les stagiaires restent stagiaires, mais voilà qu’on se met à les convoquer quand même. Cela leur donne droit à ce petit pécule pas négligeable en début de carrière, mais j’ai entendu l’anecdote d’une stagiaire qui a appris juste après ces épreuves qu’elle n’était pas titularisée car jugée incompétente : bonjour la cohérence !

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