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Balzac, Maupassant, Zola, Ledoux : hygiénisme, moralisme, héroïsme

Prostitution et roman : un sujet de bac.

Le roman et ses personnages : visions de l’homme et du monde

mercredi 21 mai 2008, par Lionel Labosse

Voici un sujet de bac que j’ai élaboré cette année, faute d’annales pour ce nouvel objet d’études : « Le roman et ses personnages : visions de l’homme et du monde ». Je l’ai proposé à une classe de première L, avec laquelle j’avais consacré une séquence à Splendeurs et misères des courtisanes, d’Honoré de Balzac. Le roman de Zola avait également été abordé, et un groupe d’élèves avaient choisi comme sujet de T.P.E. : « Nana, du roman au film ». Le commentaire aurait pu porter sur n’importe lequel des trois textes. J’ai choisi celui de Maupassant parce qu’il met en scène un phénomène de bouc émissaire, et présente sous le personnage de Cornudet un exemple type de normopathie. On peut aussi faire référence à la notion de chute, présente dans le thème du De profundis sous-jacent dans certaines expressions relatives à Boule de suif.

CORPUS

Texte A – Honoré de BALZAC, Splendeurs et misères des courtisanes (1847)
Texte B – Guy de MAUPASSANT, « Boule de suif » (1879)
Texte C – Émile ZOLA, Nana, fin du chapitre XIV, (1880)
Document D – Claude-Nicolas LEDOUX, « Oikema », in L’architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation, (1804) (Historia thématique, juillet-août 2006).

I. Questions. Après avoir pris connaissance du corpus, répondez aux questions suivantes :

  1. Quel est le contenu narratif de chacun des trois extraits littéraires (textes A, B et C) ? Y a-t-il un contenu argumentatif ? (2 pt).
  2. Quels rapports pouvez-vous établir entre le texte d’Honoré de BALZAC (texte A) et le plan de Claude-Nicolas LEDOUX (Document D) ? (2 pt)

II. Travail d’écriture : Vous traiterez un de ces sujets au choix (16 pt) :

Sujet I. Commentaire
Faites le commentaire du texte de Guy de MAUPASSANT (texte B).

Sujet II. Dissertation :
« Mais ces êtres vulgaires m’intéressent plus qu’ils ne vous intéressent. Je les grandis, je les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur bêtise. Je donne à leurs difformités des proportions effrayantes ou grotesques ». (Extrait d’une lettre d’Honoré de Balzac à George Sand). Pensez-vous comme Honoré de Balzac que le roman gagne à mettre en scène des « êtres vulgaires » ? Vous vous appuierez pour traiter ce sujet sur les textes du corpus, ceux que vous avez étudiés en classe, et sur vos lectures personnelles.

Sujet III. Invention :
Constatant les conditions d’exercice actuelles des prostitué(e)s en France, vous écrivez un article de presse pour alerter l’opinion et demander une modification de la loi qui régit l’exercice de leur profession.

Texte A – Honoré de BALZAC, Splendeurs et misères des courtisanes (1847)
Splendeurs et misères des courtisanes est une sorte de clef de voûte à « La Comédie humaine », le grand cycle romanesque d’Honoré de Balzac (1799 – 1850). Ce roman publié en quatre parties entre 1838 et 1847, met en scène Lucien de Rubempré, dont l’ascension sociale est due à l’amour que lui porte l’ancien forçat Jacques Collin déguisé en un prêtre espagnol, l’abbé Carlos Herrera. Lucien s’élève dans la société en devenant l’amant de grandes dames, mais Carlos Herrera veut aussi utiliser une jeune prostituée pauvre, Esther, dont Lucien est amoureux. Dans cet extrait, il va la chercher dans le quartier de la basse prostitution à Paris, dans le but de la transformer en une courtisane de luxe, et grâce à elle, « plumer » un riche banquier, au bénéfice de Lucien.

« La rue de Langlade, de même que les rues adjacentes, sépare le Palais-Royal et la rue de Rivoli. Cette partie d’un des plus brillants quartiers de Paris conservera longtemps la souillure [1] qu’y ont laissée les monticules produits par les immondices [2] du vieux Paris, et sur lesquels il y eut autrefois des moulins. Ces rues étroites, sombres et boueuses, où s’exercent des industries peu soigneuses de leurs dehors, prennent à la nuit une physionomie mystérieuse et pleine de contrastes. En venant des endroits lumineux de la rue Saint-Honoré, de la rue Neuve-des-Petits-Champs et de la rue de Richelieu, où se presse une foule incessante, où reluisent les chefs-d’œuvre de l’Industrie, de la Mode et des Arts, tout homme à qui le Paris du soir est inconnu serait saisi d’une terreur triste en tombant dans le lacis [3] de petites rues qui cercle cette lueur reflétée jusque sur le ciel. Une ombre épaisse succède à des torrents de gaz. De loin en loin, un pâle réverbère jette sa lueur incertaine et fumeuse qui n’éclaire plus certaines impasses noires. Les passants vont vite et sont rares. Les boutiques sont fermées, celles qui sont ouvertes ont un mauvais caractère : c’est un cabaret malpropre et sans lumière, une boutique de lingère qui vend de l’eau de Cologne. Un froid malsain pose sur vos épaules son manteau moite. Il passe peu de voitures. Il y a des coins sinistres, parmi lesquels se distingue la rue de Langlade, le débouché du passage Saint-Guillaume et quelques tournants de rues. Le Conseil municipal n’a pu rien faire encore pour laver cette grande léproserie [4], car la prostitution a depuis longtemps établi là son quartier général. Peut-être est-ce un bonheur pour le monde parisien que de laisser à ces ruelles leur aspect ordurier. En y passant pendant la journée, on ne peut se figurer ce que toutes ces rues deviennent à la nuit ; elles sont sillonnées par des êtres bizarres qui ne sont d’aucun monde ; des formes à demi nues et blanches meublent les murs, l’ombre est animée. Il se coule entre la muraille et le passant des toilettes qui marchent et qui parlent. Certaines portes entrebâillées se mettent à rire aux éclats. Il tombe dans l’oreille de ces paroles que Rabelais prétend s’être gelées et qui fondent. Des ritournelles sortent d’entre les pavés. Le bruit n’est pas vague, il signifie quelque chose : quand il est rauque, c’est une voix ; mais s’il ressemble à un chant, il n’a plus rien d’humain, il approche du sifflement. Il part souvent des coups de sifflet. Enfin les talons de botte ont je ne sais quoi de provoquant et de moqueur. Cet ensemble de choses donne le vertige. Les conditions atmosphériques y sont changées : on y a chaud en hiver et froid en été. Mais, quelque temps qu’il fasse, cette nature étrange offre toujours le même spectacle : le monde fantastique d’Hoffmann le Berlinois est là. Le caissier le plus mathématique n’y trouve rien de réel après avoir repassé les détroits qui mènent aux rues honnêtes où il y a des passants, des boutiques et des quinquets [5]. Plus dédaigneuse ou plus honteuse que les reines et que les rois du temps passé, qui n’ont pas craint de s’occuper des courtisanes, l’administration ou la politique moderne n’ose plus envisager en face cette plaie des capitales. Certes, les mesures doivent changer avec les temps, et celles qui tiennent aux individus et à leur liberté sont délicates ; mais peut-être devrait-on se montrer large et hardi sur les combinaisons purement matérielles, comme l’air, la lumière, les locaux. Le moraliste, l’artiste et le sage administrateur regretteront les anciennes Galeries de Bois du Palais-Royal où se parquaient ces brebis qui viendront toujours où vont les promeneurs ; et ne vaut-il pas mieux que les promeneurs aillent où elles sont ? Qu’est-il arrivé ? Aujourd’hui les parties les plus brillantes des boulevards, cette promenade enchantée, sont interdites le soir à la famille. La Police n’a pas su profiter des ressources offertes, sous ce rapport, par quelques Passages, pour sauver la voie publique. »

Texte B – Guy de MAUPASSANT, « Boule de suif » (1879)

Inspirée d’un fait divers, la nouvelle « Boule de suif » (1879) se déroule pendant la guerre de 1870 : dix personnes fuyant Rouen envahi par les Prussiens ont pris place dans une diligence. Parmi elles, Elisabeth Rousset, une prostituée surnommée Boule de suif à cause de son embonpoint, se donnera à un officier prussien pour sauver les autres voyageurs, qui pourtant la méprisent. Voici la dernière page de la nouvelle de Guy de Maupassant (1850 – 1893).

Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans le mépris de ces gredins [6] honnêtes qui l’avaient sacrifiée d’abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors elle songea à son grand panier tout plein de bonnes choses qu’ils avaient goulûment dévorées [7], à ses deux poulets luisants de gelée, à ses pâtés, à ses poires, à ses quatre bouteilles de Bordeaux ; et sa fureur tombant soudain, comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit prête à pleurer. Elle fit des efforts terribles, se raidit, avala ses sanglots comme les enfants, mais les pleurs montaient, luisaient au bord de ses paupières, et bientôt deux grosses larmes, se détachant des yeux, roulèrent lentement sur ses joues. D’autres les suivirent plus rapides, coulant comme des gouttes d’eau qui filtrent d’une roche, et tombant régulièrement sur la courbe rebondie de sa poitrine. Elle restait droite, le regard fixe, la face rigide et pâle, espérant qu’on ne la verrait pas.
Mais la comtesse s’en aperçut et prévint son mari d’un signe. Il haussa les épaules comme pour dire : « Que voulez-vous, ce n’est pas ma faute. » Mme Loiseau eut un rire muet de triomphe et murmura : « Elle pleure sa honte. »
Les deux bonnes sœurs s’étaient remises à prier, après avoir roulé dans un papier le reste de leur saucisson.
Alors Cornudet, qui digérait ses œufs, étendit ses longues jambes sous la banquette d’en face, se renversa, croisa ses bras, sourit comme un homme qui vient de trouver une bonne farce, et se mit à siffloter la Marseillaise.
Toutes les figures se rembrunirent. Le chant populaire, assurément, ne plaisait point à ses voisins. Ils devinrent nerveux, agacés, et avaient l’air prêts à hurler comme des chiens qui entendent un orgue de barbarie. Il s’en aperçut, ne s’arrêta plus. Parfois même il fredonnait les paroles : Amour sacré de la patrie, Conduis, soutiens, nos bras vengeurs, Liberté, liberté chérie, Combats avec tes défenseurs !
On fuyait plus vite, la neige étant plus dure ; et jusqu’à Dieppe, pendant les longues heures mornes du voyage, à travers les cahots du chemin, par la nuit tombante, puis dans l’obscurité profonde de la voiture, il continua, avec une obstination féroce, son sifflement vengeur et monotone, contraignant les esprits las et exaspérés à suivre le chant d’un bout à l’autre, à se rappeler chaque parole qu’ils appliquaient sur chaque mesure.
Et Boule de Suif pleurait toujours ; et parfois un sanglot, qu’elle n’avait pu retenir, passait, entre deux couplets, dans les ténèbres.

Texte C – Émile ZOLA, Nana, chapitre XIV, (1880)

Nana, roman d’Émile Zola (1840 – 1902) publié en 1880, le neuvième de la série « Les Rougon-Macquart », traite le thème de la prostitution féminine à travers le parcours d’une courtisane dont les charmes ont affolé les plus hauts dignitaires du Second Empire. L’extrait qui suit est la fin du chapitre XIV et dernier du roman. Atteinte de la petite vérole, Nana meurt peu de temps après, entourée de personnalités du théâtre, tandis que la foule, dans la rue, manifeste son enthousiasme pour la déclaration de guerre de la France à la Prusse, qui a eu lieu ce jour-là (la scène se passe le 19 juillet 1870).

Le cadavre commençait à empoisonner la chambre. Ce fut une panique, après une longue insouciance.
— Filons, filons, mes petites chattes, répétait Gaga. Ce n’est pas sain.
Elles sortaient vivement, en jetant un regard sur le lit. Mais, comme Lucy, Blanche et Caroline étaient encore là, Rose donna un dernier coup d’œil pour laisser la pièce en ordre. Elle tira un rideau devant la fenêtre ; puis, elle songea que cette lampe n’était pas convenable, il fallait un cierge ; et, après avoir allumé l’un des flambeaux de cuivre de la cheminée, elle le posa sur la table de nuit, à côté du corps. Une lumière vive éclaira brusquement le visage de la morte. Ce fut une horreur. Toutes frémirent et se sauvèrent.
— Ah ! elle est changée, elle est changée, murmurait Rose Mignon, demeurée la dernière.
Elle partit, elle ferma la porte. Nana restait seule, la face en l’air, dans la clarté de la bougie. C’était un charnier, un tas d’humeur et de sang, une pelletée de chair corrompue, jetée là, sur un coussin. Les pustules avaient envahi la figure entière, un bouton touchant l’autre ; et, flétries, affaissées, d’un aspect grisâtre de boue, elles semblaient déjà une moisissure de la terre, sur cette bouillie informe, où l’on ne retrouvait plus les traits. Un œil, celui de gauche, avait complètement sombré dans le bouillonnement de la purulence ; l’autre, à demi ouvert, s’enfonçait, comme un trou noir et gâté. Le nez suppurait encore. Toute une croûte rougeâtre partait d’une joue, envahissait la bouche, qu’elle tirait dans un rire abominable. Et, sur ce masque horrible et grotesque du néant, les cheveux, les beaux cheveux, gardant leur flambée de soleil, coulaient en un ruissellement d’or. Vénus se décomposait. Il semblait que le virus pris par elle dans les ruisseaux, sur les charognes tolérées, ce ferment [8] dont elle avait empoisonné un peuple, venait de lui remonter au visage et l’avait pourri.
La chambre était vide. Un grand souffle désespéré monta du boulevard et gonfla le rideau.
— À Berlin ! à Berlin ! à Berlin !

Oikema de Claude-Nicolas Ledoux

Document D – Claude-Nicolas LEDOUX, « Oikema », in L’architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation, (1804).
Extrait du numéro spécial Historia thématique, juillet-août 2006) :

Claude-Nicolas LEDOUX est un architecte et urbaniste français (1736 –1806). Il fut l’un des architectes les plus actifs à la fin de l’Ancien Régime, l’un des principaux créateurs du style néoclassique. Auteur de la fameuse Saline royale d’Arc-et-Senans, Ledoux rêve d’une ville utopique dont il présente les plans dans un livre étrange : L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation (1804), conçu pendant un emprisonnement. Il semble que la cité idéale ne peut se passer de bordel [9]. Ledoux donne à cet édifice un nom grec : « Oikema » (maison), et lui confère une fonction édifiante : détourner la jeunesse des plaisirs vulgaires pour la remettre sur la voie du mariage. Sous la plume d’un protégé de Mme du Barry, ce moralisme surprend un peu. Le plus ahurissant, c’est que l’Oikema, puisqu’il faut parler grec, a un plan… phalloïde [10] ! Dans le poème en prose qui accompagne son projet, l’architecte évoque en termes lyriques le cadre enchanteur de l’édifice : « Un vent doux caresse l’atmosphère ; les variétés odoriférantes de la forêt, le thym, l’iris, la violette, la menthe soufflent leurs parfums sur ces murs ; le feuillage qui les abrite répand le frais et s’agite en murmures. L’onde amoureuse tressaille sur la rive qui la resserre ; ses frottements aiguisent l’air, et l’écho éclate en sons délicieux […] Où suis-je ? l’éclair du plaisir s’élance et l’empire de la volupté asservit ces lieux pleins de charmes à l’aurore du désir qui étend ses rayons sur une terre préférée. Oh ! je n’en doute plus, c’est là où les plaisirs promis par Mahomet ont fixé leur séjour… »

- Voir aussi les articles sur Miss Harriet, de Guy de Maupassant et sur Un Barrage contre le Pacifique, de Marguerite Duras, sans oublier celui sur l’histoire de la prostitution.
- Voir d’autres sujets de bac sur Autobiographie et sexualité et sur L’éducation des femmes. Voir Quelques perles du bac de français.

Sujet concocté par Lionel Labosse


Voir en ligne : Un commentaire de la fin de Boule de suif.


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[1Souillure : Tache, saleté sur quelque chose ; s’emploie ici au sens figuré.

[2Désigne les ordures ménagères déposées dans les rues pour y être enlevées.

[3Réseau plus ou moins compliqué, ici, formé de rues.

[4Hôpital pour les lépreux.

[5Sorte de lampe à huile, au XIXe siècle (avant l’éclairage au gaz).

[6Celui, celle qu’on juge capable de tous les méfaits.

[7Au début du voyage, Elisabeth Rousset avait généreusement partagé ses provisions ; elle était la seule à en avoir apporté.

[8Micro-organisme végétal ou microbien. Ici, désigne le virus.

[9Établissement où se pratique la prostitution.

[10En forme de phallus (sexe masculin).