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Êtes-vous plutôt flagellation, ou crucifixion ?

Sur un détail de la Crucifixion : les soldats jouant aux dés la tunique du Christ

Anouilh, Mantegna, Régnier, Picasso…

mercredi 16 août 2017

Voici un article pour les inconditionnels de la Crucifixion, façon Monty Python : La Vie de Brian (1979). Mon attention a été attirée par un détail d’Antigone de Jean Anouilh (1944). Non seulement celui-ci a remplacé l’unique garde du corps de Polynice dans la version de Sophocle, mais il a précisé qu’ils sont trois dans sa version, et il a dans son « Prologue », inventé ceci : « Enfin les trois hommes rougeauds qui jouent aux cartes, leur chapeau sur la nuque, ce sont les gardes. Ce ne sont pas de mauvais bougres, ils ont des femmes, des enfants, et des petits ennuis comme tout le monde, mais ils vous empoigneront les accusés le plus tranquillement du monde tout à l’heure. Ils sentent l’ail, le cuir et le vin rouge et ils sont dépourvus de toute imagination. Ce sont les auxiliaires toujours innocents et satisfaits d’eux-mêmes, de la justice. » Je ne sais plus comment cela s’est produit, mais j’ai fait le rapprochement avec ce détail de l’évangile de Jean sur les « soldats jouant aux dés la tunique du Christ », qui a souvent été représenté dans les Crucifixions.

Ce détail est un signe de la christianisation du mythe d’Antigone chez Jean Anouilh. À l’instar de L’Alouette (1953) ou de Thomas More ou l’homme libre (1987), Anouilh fait de ses personnages des martyrs chrétiens marchant vers le supplice la fleur au fusil. Une autre allusion aux évangiles est décelable dans la réplique d’Antigone lors de son long duel verbal à huis-clos avec Créon, autre spécificité de la version Anouilh : « Je vous parle de trop loin maintenant, d’un royaume où vous ne pouvez plus entrer avec vos rides, votre sagesse, votre ventre » : allusion à la parabole du chameau et de l’aiguille dans le Nouveau Testament (évangile de Luc, 18.25) : « Il est, en effet, plus aisé qu’un chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l’est à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. ». Le thème est d’ailleurs également présent dans le Coran, Sourate 7 « Al-Araf », verset 38 : « Certes, ceux qui ont traité nos signes de mensonges et qui les ont dédaignés, les portes du ciel ne s’ouvriront point pour eux ; ils n’entreront au jardin que quand un chameau passera par le trou d’une aiguille. C’est ainsi que nous récompenserons les criminels ».

Manuscrit du XVe siècle, Livre d’heures à l’usage de Rome, entourage de Jean Fouquet à Tours, vers 1470-1475.

Mais revenons à nos troupeaux de crucifixions. L’évangile de Jean (Nouveau Testament, ch. 19, versets 23-24) dit ceci : « Lorsque les soldats eurent crucifié Jésus, ils prirent ses vêtements et firent quatre parts, une part pour chaque soldat, et la tunique. Or la tunique était sans couture, tissée d’une pièce à partir du haut ; ils se dirent donc entre eux : « Ne la déchirons pas, mais tirons au sort qui l’aura » : afin que l’Écriture fût accomplie : Ils se sont partagé mes habits, et mon vêtement, ils l’ont tiré au sort. Voilà ce que firent les soldats. » La partie de la citation en italique provient des Psaumes de l’Ancien Testament (psaume 22, verset 19). L’évangile de Matthieu donne cette précision : « L’ayant dévêtu, ils lui mirent une chlamyde écarlate, puis, ayant tressé une couronne avec des épines, ils la placèrent sur sa tête, avec un roseau dans sa main droite. Et, s’agenouillant devant lui, ils se moquèrent de lui en disant : « Salut, roi des Juifs ! » et, crachant sur lui, ils prenaient le roseau et en frappaient sa tête. Puis, quand ils se furent moqués de lui, ils lui ôtèrent la chlamyde, lui remirent ses vêtements et l’emmenèrent pour le crucifier. » (27-28-31). Le vêtement joué aux dés ou tiré au sort serait donc cette chlamyde insécable dont Wikipédia nous apprend que « la chlamyde pourpre sert de manteau royal ». Si l’on observe les différentes crucifixions, la tunique est souvent rouge, mais parfois bleue ou presque noire. L’évangile de Marc évoque aussi le changement de vêtements et la « pourpre », les crachats, et précise : « Puis ils le crucifient et se partagent ses vêtements en tirant au sort ce qui reviendrait à chacun. » (15-20). De même, l’évangile de Luc : « Puis, se partageant ses vêtements, ils tirèrent au sort. » (23-34).

Selon le Nouveau Testament, Jésus-Christ fut condamné à mort par le préfet romain Ponce Pilate, et subit le supplice de la croix sur le Golgotha ou mont du Calvaire (colline à l’extérieur de Jérusalem, désormais située à l’intérieur de la vieille ville et sur laquelle a été édifiée l’église du Saint-Sépulcre). En visitant Jérusalem, un guide m’a montré, sur un pavage de l’Église de la Flagellation et de la condamnation, seconde étape du chemin de croix, une sorte de piste de jeu de dés gravée, censée être le lieu où les soldats romains jouèrent la tunique du Christ (cf. l’article de Wikipédia sur la Via Dolorosa, station II). Bien entendu, l’information est à prendre avec crucifixion, étant donné que l’évangile de Jean situe la scène après la circonspection… Euh, le contraire ! La voici :

Église de la Flagellation et de la condamnation, Jérusalem.
Piste de jeu de dés gravée sur une dalle.

Retable de San Zeno, d’Andrea Mantegna

Le Retable de San Zeno est le retable (construction verticale qui porte des décors sculptés et/ou peints en arrière de la table d’autel d’un édifice religieux) de la basilique San Zeno de Vérone. Il comporte des parties peintes en polyptyque du peintre du Quattrocento Andrea Mantegna (1431-1506), ensemble daté d’environ 1457-1460. Le retable entier a été dérobé par les troupes napoléoniennes en 1797, rendu en 1815 à l’exception des trois panneaux de la prédelle (partie inférieure d’un retable), remplacés par des copies. L’original de la Crucifixion, le panneau central, est conservé au musée du Louvre, dont c’est sans doute la plus belle Crucifixion. Vous trouverez une photo du retable entier dans mon article sur Vérone et l’Italie du Nord.

Andrea Mantegna (1431-1506), Crucifixion
Partie centrale de la prédelle du Retable de la basilique San Zeno de Vérone 1457-1460.

Outre la scène typique de la Crucifixion avec Jésus au centre (plus précisément ses pieds cloués à la jonction des deux collines et du ciel), se détachent deux groupes de personnages : à la droite du Christ (gauche du tableau) les femmes pleureuses, le Bon Larron et Jérusalem ; à sa gauche, des soldats et personnages non identifiés et le Mauvais Larron, ainsi que les fameux soldats jouant aux dés sa tunique. Deux personnages (un de chaque côté en dehors de l’espace délimité par les croix) ferment l’espace représenté : à gauche, saint Jean (il surveille le respect de son copyright), et à droite un soldat à cheval, chacun de ces deux personnages étant tourné vers la scène de la Crucifixion. Le sol est fait de pierres taillées percées de trous pour y planter les croix. La scène me semble très théâtrale, voire typique du théâtre grec antique. Tout d’abord, la scène a lieu en dehors de la ville (Jérusalem est d’ailleurs vue dans une perspective étonnante en contre plongée, alors que le Golgotha est censé être une colline, en fait juste une éminence, à l’époque de Jésus située à l’extérieur de Jérusalem, mais actuellement au centre de la vieille ville, à l’intérieur de la Basilique du Saint-Sépulcre). On distingue sur le tableau de nombreuses personnes sur le chemin qui relie cette scène à la ville. Ensuite, les trois protagonistes (Créon, Antigone, Hémon ?) sont exposés sur le proskénion, et une sorte de tombeau-fosse d’orchestre est visible à leurs pieds, qu’on pourrait prendre pour une réduction de l’orchestra. Parmi les personnages, on peut isoler deux demi-chœurs, les femmes à gauche, les hommes à droite, tandis que Jean, à gauche, pourrait tenir lieu de coryphée. Quant aux traditionnels crânes, à gauche ou au pied de la croix centrale, voilà pour la thymélé, autel de Dionysos, et la statue que l’on posait dessus au début des festivités théâtrales ! Le mot « spectacle » est d’ailleurs utilisé dans l’évangile de Luc : « Et toutes les foules qui s’étaient rassemblées pour ce spectacle, voyant ce qui était arrivé, s’en retournaient en se frappant la poitrine » (23-48). Les cinéphiles reconnaîtront à deux reprises le tableau de Mantegna très agrandi dans un décor épiscopal du film de John Boorman L’Exorciste 2 : L’Hérétique (1977).
Il existe plusieurs autres versions de ce thème, principalement de la même époque Renaissance [1] Vu que ma récolte n’a cessé de s’agrandir depuis que j’ai entamé cet article en 2017, j’ai cessé d’ajouter des illustrations, donc celles qui illustrent cet article ne sont pas forcément les meilleures. Le lecteur se reportera aux photos en lien à partir des articles sur les voyages correspondants. J’ai aussi photographié de nombreuses Crucifixions qui ne présentaient pas ce motif des soldats jouant aux dés, souvent dans les mêmes églises. Malgré le soin que j’ai pris à noter les références dans les musées, il se peut que j’aie confondu des cartons, ou que je ne me sois pas rendu compte que telle œuvre exposée dans tel musée était en réalité un prêt provisoire d’un autre musée, etc. Bref, n’hésitez pas si une référence vous intéresse à me demander la photo correspondante ou une précision.
- La Crucifixion de Giotto di Bondone (vers 1330) visible au musée du Louvre est pour l’instant la plus ancienne de cet inventaire (juste avant celle anonyme de Berlin de 1340, cf. ci-dessous) ; je l’ai trouvée grâce au blog Au Louvre j’aime….
- Une Crucifixion anonyme mais napolitaine du 2e tiers du XIVe siècle, est visible au musée du Louvre.
- Une Crucifixion (1368-70) attribuée à Jacopo di Cione (1325-1399) fait partie du Retable de la Crucifixion du Palais de l’Art des Juges et Notaires de Florence ; je l’ai photographiée à la National Gallery de Londres en mars 2019. En bas à gauche, trois soldats se partagent avec des gestes des doigts une tunique rose en deux morceaux.
- À quelques mètres de la précédente dans le même musée (National Gallery), se trouve un quadriptyque (1374) de Barnaba da Modena (1328-1386), avec dans le panneau du bas à droite une Crucifixion, et en bas à droite, trois soldats dont un découpe avec son épée le tissu de la tunique.
- Lorenzo Monaco (1370-1424) est l’auteur d’une Crucifixion (1387-88) appartenant au Musée du Louvre.
- à la Gallerie dell’Accademia de Venise, Paolo Veneziano, polyptique, XIVe (sans autre précision).
- au Museo Correr, Venise, Peintre vénitien anonyme du XIVe, « Crucifixion et prophètes ». Quatre soldats, en bas à droite.
- Andrea di Bartolo (1389-1428) a fourni une version de la Crucifixion datée vers 1400, visible au Metropolitan Museum of Art de New York. À ne pas confondre avec son homonyme Andrea Solari, né Andrea di Bartolo (cf. ci-dessous).
- à la Gallerie dell’Accademia de Venise, Polittico di Sant’Elena de Michele di Matteo da Bologna, 1437.
- Le sublime triptyque de Znaim (1440-45) en bois peint et sculpté visible au Belvédère supérieur de Vienne ne rate pas ce motif, que j’ai pris en photo. L’ensemble du triptyque est une œuvre époustouflante, qui serait sans doute bien plus célèbre si elle n’était en quelque sorte anonyme. Je lui ai donc consacré un article entier.

Triptyque de Znaim (1440-45). Détail : soldats jouant aux dés la tunique du Christ.
Belvédère supérieur, Vienne.


- Le maître de Benediktbeurer (anonyme), auteur d’une crucifixion (1455) visible à l’Alte Pinakothek de Munich.
- À Turin, au Palais royal, le célèbre Scènes de la Passion du Christ de Hans Memling, v. 1470, contient un minuscule détail, en haut du tableau, mais saisissant, de 3 soldats qui se foutent sur la gueule à coups de sabre, avec les dés qui dévalent la pente ! Voir ci-dessous pour une version plus traditionnelle par le même peintre. Allez, je ne résiste pas à l’envie de le proposer dans cet article :

Scènes de la Passion du Christ, Hans Memling, v. 1470, Turin, Palais royal.


- Un manuscrit du XVe siècle, Livre d’heures à l’usage de Rome, de l’entourage de Jean Fouquet à Tours, vers 1470-1475, trouvé sur le site de la bibliothèque de La Haye (cf. photo ci-dessus).
- À Berlin au Bode-Museum, j’ai dégoté un triptyque de Pieter van de Woestijne, primitif flamand méconnu (peint vers 1475), dans lequel le panneau central représente une crucifixion avec une sorte de démon noir et poilu tenant la tunique du Christ dans son bras gauche, et un dé à la main droite (voir ma photo ci-dessous et dans mes photos de Berlin). Dans le même musée, autre version atypique, une Crucifixion d’Erasmus Grasser, sculpteur actif à Munich, vers 1490, présente deux personnages qui semblent se disputer à coups de poings ladite tunique qu’ils foulent aux pieds. On trouvera sur ce blog en espagnol de superbes photos de cette sculpture sans la vitrine sous laquelle j’ai dû la photographier à Berlin ; malheureusement l’auteur du site ne précise pas dans quelle circonstance et où il s’est procuré ces photos.

Pieter van de Woestijne, triptyque (vers 1475), Bode-Museum, Berlin.

À Berlin aussi, la Gemäldegalerie du Kulturforum possède au moins trois Crucifixions anonymes avec ce détail, que vous trouverez parmi mes photos, notamment cet anonyme de 1340, et cet autre anonyme flamand de 1520.
- Hans Memling (1435-1494), Panneau central du Triptyque Greverade (1491), conservé au Musée Sainte-Anne, de Lübeck.
- Au musée Ca d’Oro, Venise, Antonio Vivarini et atelier, Polyptique de la Passion, XVe.
- À l’église Santa Anastasia de Vérone, dans la chapelle Pellegrini, il est difficile d’admirer les terres cuites de Michele da Firenze (XVe), mais il semble qu’il y ait ce motif en bas à droite d’une crucifixion que j’ai photographiée, tout en haut et sur le côté de la chapelle (dans laquelle on ne peut pas pénétrer, bien sûr !)
- À Milan, la Pinacothèque de Brera présente un chef d’œuvre de Michele da Verona, une Crucifixion de 7m20 sur 3m35, datée de 1501. Voici le détail qui nous intéresse :

Michele da Verona, Crucifixion, 1501, Pinacothèque de Brera .


- Andrea Solari né Andrea di Bartolo ((1460-1524), est l’auteur d’une Crucifixion (1503) appartenant au Musée du Louvre, dont les deux sites signalés au bas du présent article, parlent fort bien.
- Au Musée de Castelvecchio, Vérone, Crucifixion, cercle de Cornelis Engebrechtsz (1468-1533), début XVIe. 3 soldats se battent en bas à gauche, mais il n’y a pas de dés.
- Bernhard Strigel (1460-1528), auteur d’une crucifixion dont j’ai photographié un détail au musée du château de Prague, mais dont je n’ai pas noté la date, introuvable sur Internet.
- Jan Provoost (1465-1529), auteur de 2 versions, l’une de 1500, au Groeningemuseum de Bruges, dont le détail ci-dessous (volé à Wikicommons) est frappant ; l’autre à la même date, dont je n’ai trouvé qu’une occurrence non référencée sur Wikiart, et que je mentionne sans certitude.

Jan Provoost (1465-1529), détail de la Crucifixion (1500), Groeningemuseum de Bruges


- Une Crucifixion (1513) de Gaudenzio Ferrari (1471-1546) occupe les 4 panneaux centraux du cycle de fresques ornant le mur de refend de l’Église Santa Maria delle Grazie de Varallo, avec les 3 soldats en bas à droite.
- Lucas van Leyden (1494-1533) est l’auteur d’une Crucifixion non datée, visible au musée de la loterie de Bruxelles.
- Théophane le Crétois dit aussi Théophane Strelídzas (1500-1559), peintre d’icône grec orthodoxe de l’École crétoise, réalisa vers 1530 des fresques pour le Monastère de Stavroniketa, parmi lesquelles une superbe Crucifixion, très proche de celle de Mantegna (voir dans l’article de Wikipédia consacré au peintre).
- Lucas Cranach l’Ancien (1472-1553) a pondu sa Crucifixion avec soldats jouant aux dés en 1532 ; on l’admire à Indianapolis. Quant à son fils Lucas Cranach le Jeune (1515-1586), il semble avoir réalisé pas mal de Crucifixions, avec dans certaines une innovation dans le thème des soldats se disputant la tunique du Christ : ils en viennent aux mains sans qu’il soit question de dés. En voici un exemple du détail de la scène dans une Crucifixion de 1546, photographiée par votre serviteur au musée de Dresde en 2018. Voyez cet article savant sur cette version.

Lucas Cranach le Jeune (1515-1586), Crucifixion, 1546.
Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde.


- En 1540, une version que j’ai photographiée au Musée d’histoire de l’art de Vienne, l’autel dit de Montbéliard (Mömpelgarder) issue de l’atelier d’un certain Heinrich Füllmaurer.

Autel dit de Montbéliard (Mömpelgarder), atelier de Heinrich Füllmaurer.
Musée d’histoire de l’art de Vienne


- Pedro Campana (1503-1590) réalise en 1550 une Crucifixion typique du ténébrisme (à voir dans cet article), avec une vraie baston entre les trois soldats.
- à la Gallerie dell’Accademia de Venise, Le Tintoret, Crucifixion, 1558 (deux soldats vêtus de rouge jouent aux dés en bas à droite).
- La crucifixion la plus célèbre du Tintoret est l’immense de la Scuola Grande de San Rocco (1565), avec deux soldats recroquevillés dans une anfractuosité, sur la gauche de la croix (à droite pour le spectateur). Je préfère la version précédente.
- Antonio Campi (1524-1587) est l’auteur d’une Crucifixion intitulée Les Mystères de la Passion du Christ (1569) appartenant au Musée du Louvre. Vous en trouverez une belle photographie dans l’article de Wikipédia consacré au peintre, et votre serviteur vous propose la photo du détail des deux soldats avec les trois dés bien visibles, dans un tableau fourmillant de détails :

Antonio Campi (1524-1587), Les Mystères de la Passion du Christ (1569), Musée du Louvre.


- Michel Coxie (1540-1616) serait l’auteur d’une Crucifixion exposée au musée des Bons-Enfants de Maastricht, mais j’en ai découvert une autre, dont voici une mauvaise photographie (dans une église, c’est difficile !), en rendant visite à une vieille amie à moi, à la Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles, en juillet 2017. Une recherche Internet m’a appris l’existence d’un autre triptyque du même peintre, exposé au Musée M de Louvain (vous en trouverez une bonne photo sur Wikicommons). Ce type les faisait à la chaîne ! Aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique, c’est un petit tableau fort original de Jan Brueghel le Jeune (1601-1678), Calvaire, qui noie la scène dans une foule très flamande. Les soldats se sont mis dans le coin en bas à droite pour jouer aux dés tranquillement [2].

Michel Coxie (1540-1616), Crucifixion (date inconnue), Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles


- En dehors de la période Renaissance, on retrouve très peu ce thème dans les Crucifixions modernes.
- Un Christ en croix d’Otto van Veen (1556-1629), faisant partie des collections d’État bavaroises, dont je ne suis pas sûr de la localisation, et dont la date est introuvable.
- Frans Francken II (1581-1642) est l’auteur d’un tableau intitulé La Passion du Christ (1630-35) appartenant au Musée du Louvre. Votre serviteur vous propose une photographie du détail qui nous intéresse :

Frans Francken II (1581-1642), La Passion du Christ (1630-35), Musée du Louvre.


- Nicolas Régnier (1591-1667) nous offre la seule représentation picturale, dans un style caravagesque, entièrement consacrée aux Soldats jouant aux dés la tunique du Christ (vers 1650 ; Musée des Beaux-Arts de Lille). Photo ci-dessous empruntée à Wikicommons).
- Karel Dujardin (1621-1622) est l’auteur d’un tableau intitulé Le Calvaire (1661 ) appartenant au Musée du Louvre. J’ai photographié le détail des trois soldats très réalistes, qui constituent un tableau dans le tableau, puisque d’autres personnages les regardent jouer.
- au Musée de Castelvecchio, Vérone, Crucifixion, Giulio Carpioni (1613-1679), XVIIe.
- Voir aussi une lithographie anonyme du XIXe siècle. 2 soldats jouent aux dés, vêtus de rouge, en bas à gauche.

Nicolas Régnier (1591-1667), Soldats jouant aux dés la tunique du Christ (vers 1650) ; Musée des Beaux-Arts de Lille.


- En visitant l’exposition Olga Picasso (Musée national Picasso-Paris, du 21 mars au 3 Septembre 2017), je suis tombé en arrêt devant une Crucifixion de Picasso (1930), que j’ai photographiée. Je n’avais pas encore connaissance de la version de Renato Guttuso (ci-dessous), et c’était pour moi un saut de 350 ans depuis la dernière version que je connaisse, celle de Karel Dujardin ! Dans cet article érudit, Philippe Sollers a déniché l’origine de l’étonnant tambour sur lequel les soldats lancent leurs dés : c’est dans la 11e gravure Les Grandes Misères de la guerre de Jacques Callot, intitulée « La pendaison ». C’est donc par un détour qui nous ramène à l’époque baroque, que Picasso donne un sens tout laïc et prosaïque à cette crucifixion très autobiographique ! (dans la même exposition on trouvait des œuvres des années 30 qui expliquaient parfaitement l’émergence des thèmes là aussi très personnels que l’on retrouvera dans Guernica). Mais si l’on cherche l’origine du jeu de dés, Wikipédia nous apprend : « Le mot hasard se trouve chez Wace en 1155 ; il vient de l’arabe ǎz-zǎhr, en transitant par l’espagnol et signifiait à l’origine « dés » (ou la fleur dessinée sur l’une des faces du dé), à l’instar du mot latin alea qui désignait déjà à la fois le dé, le jeu de dés et le hasard. » Donc notre ami Jean devait sans doute dans sa version de la crucifixion, faire allusion au hasard de la destinée du Christ avec ces dés.

Crucifixion (1930), Pablo Picasso


- En juin 2019, à l’occasion du mariage d’un cousin, je visite l’Église Sainte-Jeanne-d’Arc de Nice, et tombe sur les superbes fresques de la Passion d’Eugène Klementieff (1933), un peintre inconnu au bataillon, un de ces exilés Russes qui fourmillaient à Nice. À l’extrémité de la partie cour de l’œuvre, il n’a pas raté la scène des soldats. Comme cette fresque est difficile à trouver sur Internet en dehors des sites commerciaux, et que quand elle s’y trouve, ce détail méconnu et marginal n’est pas mis en valeur, eh bien la voici en exclusivité pour vous :

Église Sainte-Jeanne-d’Arc de Nice, fresques de la Passion, Eugène Klementieff (1933)


- Renato Guttuso (1911-1987) donna vers 1940 une version importante, exposée à Rome, Galleria Nazionale d’Arte Moderna e Contemporanea. On en trouvera une analyse complète dans « Crucifixions à scandale ? Guttuso, Manzù » de Brigitte Urbani, et une photographie grand format ici.

Ce qui est remarquable, c’est que de nombreux grands maîtres de la Renaissance ou du baroque qui ont traité la Représentation du Christ en croix se sont abstenus de représenter le détail des soldats, soit qu’ils se soient concentrés sur le seul personnage du Christ, soit qu’ils aient fait référence à un autre évangile que celui de Jean. Pour ne citer qu’un exemple, on pense au Retable d’Issenheim (1512-1516) de Matthias Grünewald. Étonnant aussi que Pier Paolo Pasolini pour La Ricotta, ait choisi une Déposition du Christ de Pontormo ou de Rosso Fiorentino, qui ne contient pas ce motif des soldats, dont on aurait pu croire qu’il l’aurait intéressé, mettant en scène des voyous ! Le tableau du Greco Le Partage de la tunique du Christ (dont il existe plusieurs versions) a un titre trompeur en français, car le titre espagnol El expolio devrait plutôt se traduire par un « christ aux outrages » quelconque. Il n’y a pas de soldats jouant aux dés dans ce tableau, dont j’ai pu observer deux versions dans l’expo de 2019 au Grand Palais. Sur le sol, quelques graviers pourraient représenter des dés, mais c’est quand même bien vague. Reste que la tunique en question, on ne peut plus pourpre, est en passe d’être découpée par un soldat. Cependant lors de cette expo du Grand Palais, l’accrochage rapprochait intelligemment ce tableau d’un autre manteau partagé, celui de Saint Martin et le Mendiant, qui confère un sens plus profond à la scène des soldats, auquel je n’avais jamais pensé jusqu’alors : Saint-Martin est un légionnaire romain, un soldat, et au lieu de se partager avec ses collègues la tunique du Christ, il partage la sienne avec un pauvre. Le rapprochement des deux scènes est éclatant : le sacrifice du Christ n’est pas vain, jusque dans ce détail : ses continuateurs vont renverser la scène de la tunique partagée du Christ en partage de la cape. Remarquez aussi l’art du peintre, en rupture avec l’obsession de son époque pour la mimesis : les jambes de l’homme et les pattes du cheval sont identiques, histoire de dire que tout cavalier et richement vêtu qu’il soit, ce soldat est fiché sur la même terre que le pauvre.
L’autre question sans réponse est : pourquoi cette éclipse de 350 ans pour la représentation en peinture de ce thème mineur des crucifixions ?

- Pour revenir au cinéma, la seule version que je connaisse de ce motif est dans Le Roi des rois (1961) de Nicholas Ray. C’est une superproduction de Samuel Bronston, comme Les 55 Jours de Pékin (1963), et les deux constituent l’aboutissement de la filmographie grand public du réalisateur. François-Olivier Lefèvre descendait ce film en 2004 pour le site DVDclassik, d’une façon bien injuste, l’assimilant à « tant de productions contemporaines pour lesquelles les effets visuels semblent primer sur le contenu de l’histoire et la passion que réclame le public ». Je m’inscris en faux, et ce film me semble au contraire fort personnel et original dans son traitement, et éliminer tous les effets de manche du genre péplum. J’accorde que les premières minutes sacrifient au péplum de carton-pâte, mais plus on avance dans le film, plus Ray privilégie les scènes intimistes et les cadrages serrés, et va à l’encontre des règles du péplum. Aucun des personnages n’est stéréotypé, et les excellents acteurs font ressortir la variété des sentiments de Hérode, Pilate, Lucius, Barrabas, Judas, Salomé, Claudia, Hérodiade, sans oublier l’ambiguïté androgyne de Jean ; aucun des personnages masculin n’endosse la panoplie du centurion hyperviril à la voix grave sur fond de musique dramatisante. Et justement, le thème des soldats tiré de l’évangile de Jean n’est pas oublié, même s’il est avancé dans la chronologie de l’action. C’est avant le chemin de croix, que le Christ est présenté aux trois soldats jouant aux dés, vêtu de sa tunique pourpre ; le vêtement rouge étant un leitmotiv qui traverse toute la filmographie de Ray, depuis le blouson de James Dean dans La Fureur de vivre jusqu’au polo du protagoniste gitan dans Hot blood (titre français, L’Ardente gitane). Ils se moquent de lui en le couronnant d’épines, mais on ne dit ni ne voit pas qu’ils se partagent sa tunique. S’il a avancé ce motif c’est sans doute que Ray avait une excellente idée pour la Crucifixion, qui ne pouvait pas cumuler ce motif. Au lieu de limiter la scène aux 3 personnages habituels, il les présente sur le fond d’une sorte de forêt de crucifiés, allusion graphique évidente aux Vingt-six martyrs du Japon, qui préfigure la dernière scène où avant l’Ascension, le Christ se présente à ses apôtres au las de Tibériade, et « son ombre est celle d’une croix » comme dirait Aragon. Or toutes les scènes qui séparent la Cène de la Crucifixion individualisent les personnages, et évitent l’effet de foule, par exemple lors de la montée au Calvaire. Ne s’agit-il pas de montrer que grâce à son sacrifice qui est l’acte d’un homme, le Christ par cette porte étroite, rejoint la communauté de ses disciples pour l’éternité ? La Cène est sans doute la scène la plus travaillée graphiquement, et la plus originale, puisque Ray a imaginé un dispositif unique en son genre (parmi ce que je connais bien sûr) : les disciples sont réunis autour d’une table à trois branches, ce qui les sépare autant qu’il les réunit. Le Christ se trouve d’un côté, à côté de Jean, face à Judas, qu’il renvoie dès le début du repas. Au contraire de nombreuses peintures, l’accent n’est pas mis sur le groupe, mais sur les liens divers qui unissent le Christ à chaque disciple. Quand il s’adresse à Pierre, celui-ci n’est pas confronté au regard des autres, mais à sa seule conscience. Autre trouvaille technique, l’utilisation de la plongée totale depuis le haut de la croix sur la tête de Jésus, qui met en œuvre ce qu’on appelle « le point de vue de Dieu ». Toute cette scène de la croix joue des codes de la peinture, mais n’imite aucun tableau précis. Voici un extrait de la scène de la Crucifixion, magnifiée par la partition de Miklos Rozsa. La scène de la danse de Salomé, malgré l’excellent jeu de l’actrice, m’a cependant laissé un peu sur ma faim question chorégraphie et partition.

- Si vous êtes décidément « crucifixion », vous en trouverez encore beaucoup (dessins, estampes, lithographies et même sculptures) en tapant simplement le mot « crucifixion » dans la rubrique « sujet représenté » du Portail des collections
des musées de France Joconde (cochez « avec image »). On trouve par exemple un dessin de Nicolas Poussin, etc. Sur le site du musée des beaux-arts du Canada, on trouve aussi un petit dessin attribué à Rembrandt intitulé Soldats jouant aux dés la tunique du Christ au pied de la Croix

- Lire cet article du blog anonyme Au Louvre j’aime…, consacré aux crucifixions, dont j’ai tiré plusieurs exemples. Le seul article que j’aie trouvé qui traite cette question ces soldats jouant aux dés la tunique du Christ, avec cet autre article plus court du site Les yeux d’Argus.
- À Londres, j’ai photographié un cadavre crucifié (1801) par l’anatomiste Thomas Banks, à la Royal Academy of Arts, preuve scientifique de l’aspect que devrait avoir un vrai crucifié.

- Et si vous en connaissez d’autres, et si un(e) historien(ne) de l’art ou théologien(ne) digne de ce nom lit cet article et peut éclairer notre lanterne, je suis preneur ! Au fait, au risque de vous décevoir, pour répondre à la question en tête d’article, en ce qui me concerne, je serais plutôt flagellation, voire autoflagellation ! Ça vous étonne ?

Lionel Labosse


Voir en ligne : Analyse de la Crucifixion de Mantegna sur le site du musée du Louvre


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[1Je remercie Fanny Gayon, professeur de lettres et histoire des arts, de m’avoir fourni quelques-unes de ces références.

[2Dans le même musée de Bruxelles, j’ai photographié deux tableaux qui pourront vous intéresser, à voir dans cet article.