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Les gamins se l’échangent sous le manteau !

Entrevue de Gudule

La recordwoman des « Isidor »

lundi 23 avril 2007

« L’écriture me permet de gommer mes frustrations, de trouver une solution aux problèmes non réglés de mon passé, de réaliser mes rêves les plus fous, de donner corps à mes fantasmes de jeunesse. Je me réinvente une existence conforme à ce que j’aurais aimé qu’elle fût. C’est un véritable voyage dans le temps, dans l’inconscient, dans le désir ». Une entrevue politiquement pas correcte, mais éminemment gudulienne !

- Lionel Labosse, pour altersexualite.com : Gudule, merci d’avoir accepté de répondre à notre entrevue. Tout d’abord, qu’avez-vous à dire pour votre défense, après notre critique cinglante de L’amour en chaussettes ?
- Merci pour votre critique, qui a le mérite non seulement d’être sympa et juste, mais très drôle. J’aimerais cependant éclaircir certains points. Et en tout premier lieu, vous annoncer que ce livre, pour mon plus grand étonnement, est repris par Pocket jeunesse, dans sa collection Toi+moi. Votre commentaire sur l’homosexualité qui passe au second plan et qui est, en quelque sorte, « rattrapée » par une scène d’amour hétéro, est absolument juste. Mais il n’est pas nécessairement le fait des auteurs, tout comme l’erreur dans la fable de La Fontaine ; la modification du correcteur m’a échappé à la relecture. Autre chose : la littérature pétasse me sort par les oreilles, tout comme vous. Cela m’a amusée un certain temps (j’ai écrit une bonne dizaine de « journaux intimes »), car c’était un exercice de style rigolo. Puis j’en ai eu marre et je suis passée à autre chose. Le problème, c’est que dès que je propose un bouquin plus « écrit » — comme la série des Rose, par exemple — tous les éditeurs me le refusent. Ce n’est pas assez commercial ! Grasset, qui est plus ouvert que la plupart de ses confrères, m’a publié les trois premiers tomes de la série des Rose, mais a refusé les suivants. À propos de Grasset, j’ai également écrit un livre qui traite à la fois des problèmes entre auteur et éditeur et de l’homosexualité féminine (oui, bon, y a le fameux alibi à la fin… quoique ! Les bi s’y retrouveront peut-être ?) Ce livre s’intitule Étrangère au paradis.

- Votre position d’auteur est-elle militante ? Vous inscrivez-vous dans la perspective de faire évoluer les mentalités, de banaliser l’altersexualité ? Préférez-vous raconter des histoires qui vous touchent et toucheront vos lecteurs ?
- En fait, pour être claire, je ne me sens ni militante, ni prosélyte, mais écrivain, tout simplement. Les thèmes que je traite ne sont pas réfléchis, prédéterminés dans une optique pédagogique ; ce n’est pas un cocktail de bons sentiments destinés à « éduquer » les jeunes lecteurs, à leur faire prendre conscience de, ou à lutter contre ceci ou cela. Je ne me sens pas chargée d’une mission envers eux, je leur raconte des histoires. Que j’aie une éthique, des convictions très fortes, des colères, une manière d’envisager les choses et les individus qui est la mienne, c’est évident. Que j’y sois obstinément fidèle à travers tout ce que j’écris, c’est évident également. Mais ça s’arrête là. Je n’ai pas envie d’analyser les raisons pour lesquelles j’aborde tel ou tel thème, cela me plait de les aborder, c’est tout. C’est un acte profondément égoïste. Et jouissif. Tant pis si au bout du compte, mes idées choquent, dérangent, font grincer des dents ; tant mieux si elles plaisent. Une fois le cordon coupé, mes livres vivent leur vie, font des rencontres, dialoguent avec leurs lecteurs. Mais ils ne prêchent pas. Ou alors, à mon insu — et c’est leur problème, pas le mien. En fait, ce que j’essaie de vous dire, c’est que je n’ai comme ambition, lorsque je suis devant mon écran, que de raconter une belle histoire. C’est d’ailleurs mon problème actuellement, car certains éditeurs me harcèlent pour que je traite de sujets qui ont des chances de « marcher » — et dont, personnellement, je n’ai rien à battre. Or je n’ai pas envie de ça. J’ai envie de me faire plaisir. De mettre en scène des personnages qui me séduisent, des situations qui m’exaltent, me portent et me font vibrer. Ce n’est qu’à cette condition, à mon avis, que je ferai vibrer mes lecteurs. Je ne leur délivre pas de message, je ne leur fais pas la morale, je les entraîne dans mon rêve. Et si ce rêve leur ouvre les yeux sur certaines réalités, balaie des préjugés imbéciles ou les incite à se remettre en question, tant mieux. Un livre, ça sert à ça - comme n’importe quelle rencontre. Ma réponse vous déçoit peut-être, mais je n’ai pas envie de jouer les béni-oui-oui. J’aime passionnément les êtres humains, quelle que soit leur culture, leur couleur, leur sexualité. La variété de leurs comportements m’émerveille. Je hais viscéralement tout ce qui, de près ou de loin, s’apparente à de l’exclusion, pour quelque raison que ce soit. Mes personnages réagissent forcément comme moi. Voilà.

- Votre réponse me ravit… Dites nous plutôt comment votre livre a été accueilli par les éditeurs et par le milieu scolaire…
- Plutôt bien, en général - mais avec d’immenses réticences, beaucoup de non-dits et des petits rires gênés de la part des adultes. Les gamins, quant à eux, appréciaient et n’avaient pas peur de le dire. Tout ce que j’espère, personnellement, c’est qu’ils se l’échangent sous le manteau dans les cours de récréation, et surtout, surtout, qu’ils laissent les adultes en-dehors du coup ! Après tout, c’est un chuchotis intime entre le livre et eux, il n’y a aucune raison que leurs parents ou leurs profs interviennent dans cette relation !

Quant aux éditeurs… Dès que les auteurs abordent le domaine de la sexualité, ils se heurtent à la peur des éditeurs qui eux-mêmes redoutent la réaction des enseignants bien-pensants. Moi, j’ai eu la chance de proposer le projet à Thierry Magnier devant un verre, et sur le mode de la plaisanterie (il y avait des années que je rêvais d’écrire un roman « érotique » pour les jeunes, mais je ne croyais pas la chose possible). Il a éclaté de rire et m’a dit « chiche ! ». Dès le lendemain, je me suis mise au travail. Il a accepté mon manuscrit sans y changer une ligne. Mais ça a failli lui retomber sur le nez : savez-vous que lors du prix de la ville de Rennes, pour lequel ce livre avait été sélectionné, il y a eu une levée de bouclier des collèges privés pour le boycotter ? Les organisateurs du prix ayant refusé de le retirer de la sélection, la chose est remontée jusqu’au rectorat (qui s’est mis du côté des organisateurs), et il s’en est fallu de peu que les lettres outrées des parents d’élèves n’atterrissent sur le bureau du ministère de l’Éducation nationale ! Or, savez-vous ce qui choquait le plus ? Ce n’est pas la scène de dépucelage (quoique…), mais le fait que l’on puisse présenter un enseignant comme homo ! Je vous jure ! Thierry et moi avons reçu des lettres d’insulte odieuses, théoriquement écrites par les jeunes, mais c’était cousu de fil blanc : l’on sentait bien qu’ils étaient télécommandés par les adultes, et que les arguments développés n’étaient pas les leurs, mais ceux d’enseignants frustrés et malveillants !

- Quelle est votre implication personnelle, la part d’autobiographie dans votre roman ?
- Elle est énorme. Et plus elle est importante, plus le livre me tient à cœur - ce qui est d’une logique imparable. Je fais très souvent appel à mes souvenirs que je triture comme de la pâte à modeler. C’est presque un travail psychanalytique instinctif, et éminemment jubilatoire. L’écriture me permet de gommer mes frustrations, de trouver une solution aux problèmes non réglés de mon passé, de réaliser mes rêves les plus fous, de donner corps à mes fantasmes de jeunesse. Je me réinvente une existence conforme à ce que j’aurais aimé qu’elle fût. C’est un véritable voyage dans le temps, dans l’inconscient, dans le désir.

J’expliquais récemment à l’une de mes petites-filles que lorsque je croise dans la rue un garçon qui me plaît (je faisais allusions aux adolescents si joliment métissés que l’on peut voir aujourd’hui dans nos flamboyantes banlieues), n’ayant hélas plus l’âge de le draguer, je le kidnappe à son insu et je le mets dans un de mes livres, où je le donne en pâture à mes héroïnes - qui ne sont, bien sûr, qu’un avatar de moi-même. Cela fait de moi une vieille dame très épanouie ! (Le jeune homme peut également être une jeune fille comme l’éditrice de Étrangère au paradis, qui m’a été inspirée par une personne réelle, rencontrée il y a quelques années et à laquelle je n’ai jamais osé adresser la parole, tant elle me mettait en émoi). Toutes ces choses, qui sont du domaine de l’intime et même du très intime, participent au plaisir d’écriture dont je parlais plus haut — plaisir dont est, la plupart du temps, totalement dépourvu un texte formaté et commandé par l’éditeur.

- Avez-vous déjà eu un manuscrit refusé pour cause de personnage altersexuel ?
- J’ai toujours eu un tas de manuscrits refusés parce que pas politiquement corrects. Le pire, je crois, s’intitulait Daniel Danièle. Il mettait en scène une transsexuelle. Mais hélas pas l’une de ces créatures si androgynes au départ que leur féminisation coule de source, non. J’avais pris comme modèle l’une de mes amies, ancien marin, bagarreuse, râleuse, buveuse, fumeuse de cigares, à la carrure impressionnante (comme je dis dans un autre de mes bouquins — ladite Danièle en ayant hanté plusieurs — : « Ironie du sort : cette montagne de muscles avait une âme de jouvencelle ». Bref, c’était quelqu’un pour qui le combat était perdu d’avance, et qui souffrait cruellement de sa dualité. Ma fille Mélanie avait une dizaine d’années, à l’époque. Elle adorait cette amie un peu caricaturale, maquillée à la va comme je te pousse, sapée comme l’as de pique, riant fort, parlant haut et jurant énormément. Comme je travaillais le mercredi, Danièle, qui était au chômage, s’était proposée comme baby-sitter. Elles partaient toutes les deux en promenade, au cinéma, à la Foire du Trône, à la piscine. (Je tiens à préciser, à destination des esprits chagrins, que Mélanie n’a nullement été « traumatisée » par ce curieux compagnonnage, mais que cela a concouru à lui ouvrir l’esprit, au contraire. C’est aujourd’hui une jeune femme de vingt-huit ans, remarquablement équilibrée, bien dans sa peau, rayonnante et, de plus, débarrassée de toute forme de préjugés). Elles avaient institué un rite, lorsqu’elles étaient en public, qui ravissait Danièle et auquel Mélanie se prêtait gentiment : elle devait l’appeler « maman » — à haute voix, de préférence. C’était, en quelque sorte, le label de féminité de Danièle, l’affirmation de son statut et la matérialisation de ses rêves les plus fous. Durant quelques heures, elle se donnait l’illusion d’avoir un véritable destin de femme. Et, en vrai, puisqu’elle y croyait, ne l’avait-elle pas, même éphémèrement ? Je trouvais cette relation si jolie que je l’ai donc racontée dans mon livre. Hélas, aucun éditeur ne m’a suivie sur ce terrain, et Daniel Danièle est resté lettre morte. Avec une naïveté qui aujourd’hui me sidère, j’ai même été jusqu’à le présenter au concours de roman organisé chaque année par le ministère de la Jeunesse et des Sports, ce qui m’a valu — heureusement pas nommément, puisque les envois étaient anonymes — une réflexion acerbe de l’un des membres du jury, sur l’outrecuidance des auteurs qui se moquaient du monde en envoyant des « cochonneries ».

- Vos ouvrages ont-ils été traduits ?
- La vie à reculons a été traduit en espagnol, italien, basque, thaï, et danois ; Soleil rose a été traduit en arabe, et L’amour en chaussettes a été traduit en allemand et en langue thaï. Je n’ai pas un seul roman traduit en anglais : les anglo-saxons n’en ont rien à battre des auteurs français. En revanche, mes livres sont traduits dans tous les pays de l’Est, en japonais, en russe, en chinois, en grec, en thaï (beaucoup !) en arabe, en brésilien, tout ça, quoi. Après ça, on s’étonne que je fasse de l’antiaméricanisme primaire !

Propos recueillis par Lionel Labosse

- Lire les autres romans de Gudule : Le bouc émissaire (L’Instit), Aimer par cœur (L’Instit), L’envers du décor, Étrangère au paradis, L’amour en chaussettes, La vie à reculons et la série autobiographique de La vie en Rose, Soleil Rose et La Rose et l’Olivier. Un recueil de nouvelles fantastiques : Le chant des Lunes. Pour les adultes avertis et potaches, voir aussi La Ménopause des Fées et Paradis Perdu ; une nouvelle érotique figure dans l’anthologie 69, sans oublier les deux recueils de romans fantastiques ou thrillers, chez Bragelonne : Le Club des petites filles mortes et Les filles mortes se ramassent au scalpel, ou le petit dernier, Le petit jardin des Fées.

- Pour la petite histoire, à force de correspondre suite à mes critiques de ses livres, Gudule a tout d’abord accepté de devenir la marraine de la première cérémonie des « Isidor », puis une amitié s’est tissée, et elle a écrit la préface de mon roman Karim & Julien paru en mars 2007.

Voir en ligne : Site officiel de Gudule

P.-S.

© altersexualite.com, 2007.

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