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Mais où sont passés les mollahs ?

Au pays des paradoxes. Journal de voyage en Iran (1)

Les élucubrations d’un altersexuel en Iran

vendredi 15 août 2008

Les élucubrations que vous vous apprêtez (pauvre de vous !) à parcourir ne sont pas à proprement parler un journal de voyage ; elles ont été jetées sur le papier au retour d’un séjour touristique de 25 jours en Iran. Comme Tonton Flaubert écrivait à son ami Ernest Feydeau : « Et crève-toi les yeux à force de regarder sans songer à aucun livre (c’est la bonne manière). Au lieu d’un, il en viendra dix, quand tu seras chez toi, à Paris. Quand on voit les choses dans un but, on ne voit qu’un côté des choses. » Cette première partie sera plutôt consacrée aux généralités politiques, économiques, sociales et culturelles, et la seconde partie plus particulièrement à une réflexion sur la question de l’altersexualité en Iran, mais j’aborderai déjà le sujet dans ce hors-d’œuvre… Enfin, un billet d’humeur : Mixité, propagande & J.O. : réponse à des féministes à œillères abordera les rapports entre un certain féminisme à la française et les femmes iraniennes, à la lumière du cas des jeux olympiques. Pour en revenir à Gustave, ce texte de 80000 caractères a été écrit du 6 au 14 août 2008, d’une traite, au retour de ce voyage. Pour info, je peine à boucler mon prochain livre, un recueil de nouvelles de 300000 caractères. Ne vous attendez donc pas à un texte d’une haute tenue littéraire, mais à un article écrit à la va-vite, dans le seul dessein de communiquer des impressions sur un pays qui mérite à mon humble avis mieux que sa réputation, et en tout cas dont le peuple mérite le voyage. Merci de votre indulgence.

Ce n’est pas sans appréhension que j’ai choisi l’Iran comme destination pour ce voyage d’été. D’un côté, le bourrage de crâne politico-médiatique qui fait de ce pays un État-voyou sur le mode étasunien [1], et la réputation — justifiée — d’un des pays où l’altersexualité est la plus réprimée. Mes amis, mes parents, mettent la pression : « pourquoi vas-tu chez les barbus ? Tu n’en reviendras pas… » Et puis l’alcoolique qui ne sommeille guère en moi, craignait la privation. D’un autre côté, les quatrains d’Omar Khayyam, les odes mystiques de Jalal Ud Din Rumi, le divan de Hafez, Les Mille et une Nuits, la réputation sulfureuse d’Abu Nuwas [2], et l’écho de la lecture de L’usage du Monde, le récit de voyage de Nicolas Bouvier : « Malgré la misère des uns et la turpitude des autres, c’est encore la nation du monde où l’esprit de finesse se manifeste avec le plus de constance, et aussi le plus de résignation. Pour quel motif un paysan privé de tout peut-il goûter une poésie traditionnelle qui n’a rien de rustique, repeindre immanquablement sa porte dans les tons les plus rares, ou tailler dans de vieux pneus des espadrilles d’une forme maigre, précise, racée qui suggère aussitôt que le pays a cinq mille ans ? ». (L’usage du Monde, Zoé, p. 227).

Bouvier publiait en 1963 ce récit d’un voyage de 1953 ; on ne peut guère le suivre en Afghanistan, mais pourquoi pas en Iran ? Et puis, au dire de certains amis, les gens seraient charmants, avides de rencontrer des étrangers. Charmants, certes ils le sont, du moins tant qu’ils n’ont pas un volant d’automobile entre les mains : je n’ai jamais connu dans mes voyages de peuple aussi accueillant envers les touristes occidentaux. Profitez-en, car la qualité de l’accueil n’est sans doute pas uniquement une tradition nationale, et le fait que les Européens boudent le pays accentue l’attente suscitée par votre honorable et rare personne. Attention, le tourisme est très développé en Iran. Si l’on se réfère aux chiffres de l’Organisation Mondiale du Tourisme, il serait passé de 154000 en 1990 à 1,6 millions en 2004, c’est-à-dire qu’on retrouve le niveau des années 1970 (je n’ai pas de données plus récentes) ; mais c’est un tourisme frontalier. Le tourisme interne est massif : les Iraniens découvrent leur pays ; ils dorment à la belle étoile ou dans des tentes pour préserver un semblant de « birouni » (espace privé). D’autre part, c’est un pays vaste comprenant de nombreux sites, et en dehors d’Ispahan et Chiraz, il y a des villes où vous avez de fortes chances de devenir la curiosité du jour, surtout si vous avez le teint plutôt clair et la taille haute.

Ne cherchez pas dans cet article une recension des monuments à ne pas manquer. Je n’ai rien à dire à propos des jolies mosquées ou de Persépolis, que vous ne trouveriez en mille fois mieux sur de nombreux sites. [3] Je préfère dans ces lignes proposer une réflexion altersexuelle sur l’Iran (surtout dans la partie 2), et peut-être vous encourager à y aller prochainement. Choisissez de préférence juin ou septembre, mais rappelez-vous que l’Iran est un plateau montagneux, couvert de neige en hiver. Les chaleurs de l’été sont supportables (à moins que vous ne descendiez jusqu’au Golfe persique). La nourriture, l’hôtellerie, l’essence ne coûtent pas grand-chose, et pour l’alcool, eh ! bien on ne m’en a pas proposé une seule fois en contrebande ! Avouerai-je que ça ne m’a pas manqué, et que j’étais plutôt satisfait, finalement, de cette cure de désintoxication doublée d’une abstinence digne d’un moine, compensée par d’innocents flirts sur les traces de Hafez (cf. 2e partie). Les sodas variés proposés dans les épiceries sous l’appellation de « bière sans alcool » sont délicieux ; essayez notamment le parfum « karkadé » d’une marque que je ne citerai pas (ou alors je veux un chèque !). Pour l’essence, son faible coût est un drame, car l’Iran subventionne le pétrole raffiné qu’il réimporte, ce qui non seulement lui fait perdre une grande partie de la manne pétrolière, mais aussi engendre une circulation infernale dans les villes. Il y a peu de feux rouges, et traverser une rue s’apparente à une tentative de suicide si vous n’hésitez pas, ou à une preuve d’athéisme si vous hésitez (douteriez-vous de la Miséricorde divine ?).

Géographie, langues, religion

Voici quelques données de base extraites pour la plupart d’un excellent ouvrage : Iran, Nouvelles identités d’une république, de Bernard Hourcade, Belin, La documentation française, 2002 [4]. Le nom « Iran » est adopté officiellement en 1935 à la place de « Perse », mais les deux sont anciens, « Iran » étant le calque du mot Aryen désignant les peuples d’Asie centrale à l’origine des langues indo-européennes. 46 % des Iraniens sont persans et persophones ; 21 % sont turcophones, principalement Azéris ; il y a 10 % de Kurdes, 9 % de Lors, 3,5 % d’Arabes, etc. Le persan est la langue officielle, mais beaucoup d’Iraniens ne le pratiquent pas. C’est une langue indo-européenne qui s’écrit avec l’alphabet arabe seulement depuis l’islamisation. Le persan est également parlé en Afghanistan sous la forme dari, au Tadjikistan (Tadjik), au Bahreïn, et en Ouzbékistan, mais dans ces deux pays il n’est pas langue officielle. Dans les guides touristiques, on écrit « le farsi », mais Bernard Hourcade estime que « Dire ou écrire je parle farsi est aussi ridicule que de dire je parle english » (op. cit. p. 32). Historiquement et géographiquement, l’Iran est à la frontière de deux ensembles, et se retrouve classé soit dans le Moyen-Orient, soit dans l’Asie centrale.

Le chiisme est « religion officielle depuis 1502, sur ordre de Châh Ismâ’il, le premier souverain Safavide » (op. cit. p. 48). Il est religion d’État depuis la Révolution islamique (1979). Mais la minorité sunnite comprend entre 10 et 15 % de la population, ce qui pose des problèmes, étant donné que s’il y a des députés sunnites au Majlis (parlement), il n’y a pas de ministre sunnite. J’ai d’ailleurs une question au cas où un iranologue lirait ces lignes : les députés sunnites sont-ils élus au suffrage universel comme les chiites, et le cas échéant, dans quelles régions ? En tout cas ils ne bénéficient pas, à l’instar des zoroastriens, chrétiens (arméniens et assyro-chaldéens) et juifs, de sièges réservés, ce qui soit dit en passant, suppose une organisation spéciale, des bureaux de vote séparés, que sais-je ? J’ignore si la participation aux élections est importante parmi les minorités ; voilà encore une question à poser… Selon les statistiques publiées en annexe du livre de Bernard Hourcade, les juifs, qui étaient 62000 en 1976, ne sont plus que 12000 en 1996 ; les chrétiens sont passés de 169000 à 72000, et les zoroastriens de 21000 à 30000, mais avec une pointe à 91000 en 1986, pour une population globale passée de 34 à 60 millions à la même époque (70 millions en 2006). Autant dire que l’exil semble être la seule issue pour ces minorités, exclues des emplois publics et autres prérogatives, et que stigmatise la mention de la religion sur les documents d’identité. Les minorités doivent respecter le port du hijab, et sont libres d’enseigner leur religion, mais d’après ce qu’on m’a expliqué, leurs enfants doivent aussi suivre les cours d’éducation religieuse chiite ! Cela dit, leur situation est sans doute enviée par les adeptes du bahaïsme, dont le fondateur est pourtant persan. Cette religion étant postérieure à l’islam, ses fidèles ne bénéficient pas du statut de dhimmi, et sont victimes d’une sorte de solution finale light. Voilà qui explique que les Iraniens se précipitent pour s’éclater dans les pays limitrophes comme l’Arménie !

Attention : les chiites sont aussi nombreux parmi les minorités ethnolinguistiques. Il y a des kurdes chiites, et la plupart des Azéris et autres turcophones nomades, ainsi que les Lors, sont chiites. Le chiisme se distingue du sunnisme par la présence d’un clergé nombreux et hiérarchisé. Un mollah capable d’interpréter les textes (au terme de 20 ans d’études) est reconnu par ses pairs comme ayatollah. Parmi les différences importantes entre sunnisme et chiisme, on est étonné d’apprendre que, contrairement à une idée reçue, la représentation pictorale humaine, y compris celle des saints et de Mahomet, est fréquente ; ce n’est d’ailleurs pas caractéristique du seul chiisme. Voir à ce sujet l’article de Wikipédia : Représentation figurée dans les arts de l’Islam. Voici une peinture du prophète trouvée au musée de Mahan.

J’ai trouvé les Iraniens peu pratiquants en public. Jamais je n’ai vu des gens se presser à l’entrée des mosquées, comme dans d’autres pays musulmans. Un vendredi, à Mahan, au charmant mausolée de Shâh Nur od-Din Nematollah Vali, une centaine de personnes agglutinées autour du tombeau, chantaient en chœur, selon des pratiques soufies, et de façon très bon enfant. La prière du vendredi midi à la mosquée de l’Imam d’Ispahan attire pas mal de monde aussi d’après ce que j’ai vu, mais c’est sans doute un must, comme Notre-Dame de Paris. Les hommes prient tout seuls, un peu n’importe où, mais dans les mosquées, ils utilisent une petite pierre posée sur le tapis, qu’ils touchent du front en se prosternant. Souvent, après la prière, ils font la sieste sur les tapis ; j’en ai même vu qui dormaient enlacés — mais je ne les ai pas dénoncés ! « Je vais toujours m’asseoir dans les mosquées / où l’ombre est propice au sommeil ». (Quatrains d’Omar Khayyam, CVII).

Culture mortifère

Le chiisme en Iran, est à mon goût une religion de mort. Les villes sont truffées de mausolées, le calendrier chiite n’en finit plus de célébrer des deuils, notamment pendant le mois de Moharram : Achoura, Arbaïn ; commémoration du massacre des partisans d’Ali à la Bataille de Kerbala (en Irak), ce qui occasionne le pèlerinage que l’on sait, etc. Les portraits des « martyrs » de la guerre contre l’Irak sont omniprésents ; des rues ou des routes portent leurs noms et leur effigie. Le bilan de la Guerre Iran-Irak a d’ailleurs été longtemps surestimé des deux côtés pour des raisons de propagande selon Bernard Hourcade, qui donne le chiffre de 188015 morts côté iranien : « La Fondation des martyrs, qui vient en aide aux familles des victimes avec une efficacité incontestable, a publié tardivement un bilan détaillé qui rompt avec les discours va-t-en-guerre » (op. cit. p. 20). J’avais le même sentiment en visitant l’Égypte, à ceci près que les pyramides et autres tombaux royaux ne correspondent plus au pays actuel ! Vous pouvez aussi voir à tout moment, semble-t-il, des processions de cinglés (au sens propre !) commémorant je ne sais plus quoi en se flagellant les épaules avec des lanières de fer. L’effet est fort esthétique, et on se croirait à Séville pendant la semaine sainte, ou à un congrès SM gay !

Bernard Hourcade utilise l’expression « chiisme mortifère », et cite Farhad Khosrokhavar, qui parle d’un « particularisme nécrophile » qui s’emparerait de certains révolutionnaires laissés pour compte par la modernité qu’ils ne parviennent pas à atteindre (op. cit. p. 181). J’allais oublier les tombes des poètes, très appréciées des Iraniens, par exemple les tombes de Hafez et de Saadi à Chiraz, qu’on adore toucher de la main avant de déclamer des ghazals. Il faudrait citer encore les remarquables peintures de la Cathédrale Saint-Sauveur d’Ispahan, à la Nouvelle Djoulfa, consacrées au martyre de Saint-Grégoire l’Illuminateur (un véritable imagier SM) [5]. Dans le superbe musée adjacent, toute une vitrine est consacrée au génocide perpétré par les Turcs, mais évidemment les nombreux Iraniens musulmans qui visitent le site, alléchés par ces images macabres bien à leur goût, n’y trouveront guère d’information sur les persécutions subies par les Arméniens d’Iran… (Cf. la chronique d’Arakel de Tauriz citée dans Le siècle d’Ispahan de Francis Richard, Découvertes Gallimard, 2007, p. 118). Ce goût confine au romantisme. Je me rappelle un gars dans un Jardin persan, qui prenait la pose sur un banc, triste, rose rouge en main, épiant de tous côtés la main consolatrice…

À part ces vénérables vieilleries, je n’ai pas visité un monument récent. Il semble que les mollahs n’aient pas l’intention de laisser de traces de leur règne. Le seul édifice moderne que j’aie vu date de l’époque de Mohammad Reza Pahlavi : la Tour Azadi, à Téhéran, un des rares monuments laïcs. Il n’y a pas que le prestige qui manque : l’urbanisme croît de façon anarchique. Très peu de feux rouges, des escaliers surélevés pour que les piétons ne gênent pas les sacro-saintes automobiles, des caniveaux de 50 centimètres de large et de 50 centimètres de profondeur qu’il faut enjamber en vitesse pour ne pas se faire renverser ; des trottoirs défoncés, des ruelles bordées de constructions misérables et sans la moindre valeur à dix pas (côté est) de la prestigieuse Place Naghsh-e Jahan d’Ispahan (que personne ne se force plus à appeler « Place de l’Imam Khomeini ») ; des rues encore plus jonchées de détritus qu’à Paris, etc.

À propos de Khomeini, le Guide suprême et héros de la Révolution islamique est aussi omniprésent dans la topographie iranienne que Staline dans celle de Bobigny ou de Moscou. Pas une ville dont la place royale, la mosquée et la rue principales n’aient été rebaptisées en son honneur. Savez-vous que Rouhollah Moussavi est son nom de famille, et que le titre sous lequel il est connu, Khomeini, signale simplement qu’il fut ayatollah de la ville de Khomein (dont il est natif), de même que Hachemi Rafsandjani exerça à Rafsandjan. À propos, si cet homme d’affaires a été présenté comme un « réformateur », sa biographie est plutôt celle d’un apparatchik sans scrupules, et la victoire de Mahmoud Ahmadinejad aux présidentielles de 2005 n’est pas forcément à interpréter comme celle d’un conservateur — ce qu’il est politiquement. Le fait que l’ancien président Rafsandjani, dont l’étiquette de réformateur n’est que poudre aux yeux n’ait récolté que 35 % au second tour, marque sans doute autant le rejet d’une génération politique marquée par la corruption et l’enrichissement personnel. Ahmadinejad, avec son habitus fruste est aussi le président des laissés pour compte de la révolution, alors que Rafsandjani représentait plutôt les riches commerçants du bazar, historiquement opposés aux réformes économiques du Chah.

Au ban des nations

Certes, si l’Iran demeure, malgré la manne pétrolière, un pays pauvre, c’est d’une part que le personnel politique pléthorique de cette oligarchie n’a pas oublié de s’enrichir, d’autre part que la mauvaise réputation du pays et la loi étasunienne d’Amato de 1996 qui interdit les investissements en Iran, n’améliorent pas les choses. L’Iran est un peu comme Cuba : deux pays qui sont loin d’être parfaits, bien sûr, qui présentent des aspects dictatoriaux, bien sûr, mais qui dans la région où ils se situent, ont le tort irrémédiable pour les gouvernements Étasuniens, d’être ceux où l’indice de développement humain est un des plus élevés, malgré l’embargo. (Cuba classé 55e ; l’Iran 98e, quand la Syrie est 108e, le Pakistan 135e, la République dominicaine 94e, Haïti 146e) [6]. Bernard Hourcade souligne l’injustice du gouvernement étasunien à l’égard de l’Iran. Que l’Iran ait condamné le régime des Talibans et aidé les Etats-Unis à les combattre en Afghanistan après les attentats de 2001 ; qu’il ait condamné ces attentats et déploré les victimes ; qu’il se soit gardé de toute intervention revancharde lors des guerres contre l’Irak, rien de tout cela n’a changé d’un iota sa mise à l’index : cette république est un État-voyou, alors que la dictature néandertalienne d’Arabie Saoudite, où il est interdit d’être non-musulman, où les partis politiques et syndicats sont interdits, où tout est interdit aux femmes, où la charia est appliquée sans discussion, est un État frère. Et ta sœur !

À ce stade de l’article, le bienveillant lecteur se doit d’être averti. Si vous êtes manichéen, adepte des jugements à l’emporte-pièce, alors oui, l’Iran est un pays infernal, et mon article vous donnerait des boutons ; passez votre chemin et lisez plutôt ce genre d’article prétendument féministe qu’on trouve à foison dans la presse [7]. J’ai consacré un billet d’humeur à répondre à cette « Lettre au président du C.I.O » : Mixité, propagande & J.O. : réponse à des féministes à œillères. Qu’on me permette ici une question faussement naïve : certes, il est regrettable que l’Iran oblige les femmes à porter le hijab. Mais pourquoi est-ce le seul pays musulman constamment montré du doigt comme si les femmes y vivaient en enfer ? L’Égypte est très rarement la cible des ligues de vertu féministo-laïcardo-bushistes, et peu de gens savent que 97 % des Égyptiennes sont excisées et infibulées. Savez-vous ce que cela représente, pour une femme ? Et dans votre for intérieur, si l’on vous donnait le choix entre hijab et infibulation, que feriez-vous ? Conclusion : l’Égypte est un « pays ami »…

À propos de sport, n’oubliez pas de visiter une Zurkhaneh (maison de force) où se pratique le sport national iranien appelé Varzesh-e Pahlavani, un sport de force traditionnel, version ancestrale des salles de muscu, où les colosses utilisent comme haltères d’énormes quilles de bois, des planches épaisses munies d’une poignée et autres instruments, mais aussi tournent sur eux-mêmes au son d’un tambour, etc. Ce sera peut-être l’occasion unique d’entrevoir un torse nu… Essayez d’en trouver un pas trop touristique, comme à Yazd, qui donne sur une place entre la « Prison d’Alexandre » et la rue de… l’Imam Khomeini ! En résumé, si vous appréciez le sens de la nuance et si, ayant observé ce qui se passe en Irak grâce à nos amis Étasuniens, vous êtes convaincu qu’une petite évolution positive vaut mieux qu’une grosse révolution qui mette le pays à feu et à sang, alors vous pouvez poursuivre votre lecture…

La question des femmes et du hijab

Mais faisons d’abord le point sur la question des femmes et du hijab. Elle focalise la plupart des critiques sur l’Iran, qu’elle fait passer à côté de 90 % de son potentiel de touristes occidentaux. En effet, la perspective d’être forcée à porter le hidjab décourage beaucoup de touristes, et c’est bien dommage, car l’accueil que l’on reçoit compense largement ce désagrément ; mais bien sûr je comprends tout à fait qu’une femme refuse par principe. Cela fait partie des fourches caudines sous lesquelles il faut ramper quand on pratique le tourisme, et chacun connaît ses limites. Autant à l’intérieur qu’à l’extérieur, cette question constitue un symbole, ce qui explique que, malgré les incontestables progrès de la condition féminine depuis les débuts de la Révolution, le port du hijab évolue très précautionneusement. C’est un peu comme en France, mais dans le sens contraire : l’interdiction du foulard dans les établissements scolaires publics y a focalisé l’intérêt des médias, et a suscité un consensus qu’on peut évaluer à 80 %, autant chez les socialistes qu’à droite [8]. Efforçons-nous de considérer cette question avec objectivité, mission impossible ! Le Coran dit : « L’amour des plaisirs, tels que les femmes, les enfants, les trésors entassés d’or et d’argent, les chevaux superbes, les troupeaux, les campagnes, tout cela paraît beau aux hommes, mais ce ne sont que des jouissances temporaires de ce monde ; la retraite délicieuse est auprès de Dieu. » (Traduction de Kasimirski (1840), G.F., p. 72. III, 17.) Les femmes sont considérées, à l’instar des enfants, comme des objets et la propriété des hommes. Les maisons en Iran sont divisées en « birouni » et « andarouni », espace masculin et féminin. Les portes anciennes présentent deux heurtoirs pour connaître le sexe du visiteur, et l’endroit où il ou elle doit être reçu. C’est seulement dans l’andarouni que les femmes peuvent quitter le hijab. Ce mot désigne de façon générale le code vestimentaire que les femmes sont obligées de respecter en public, mais la nature de cette tenue peut varier, du simple foulard au chador, d’origine pré-islamique en Iran. Voici une photo de touristes prise à la citadelle de Rayen, un monument de boue séchée restauré à la Viollet-le-Duc, et qui sert de Bam de substitution en attendant que les restaurateurs rebâtissent un Bam flambant neuf…

Le chador avait été interdit par Reza Pahlavi en 1936, suivant l’exemple donné par Atatürk en Turquie, mais le résultat avait été contre-productif, puisque beaucoup de femmes se voyaient du coup interdites de sortie ; et à long terme, l’effet de cette provocation a été tout simplement la Révolution islamique, ce qui devrait nous mettre en garde contre la tentation facile des solutions drastiques. Il serait naïf à mon avis de prétendre que les jeunes et les femmes sont prêts à une nouvelle révolution, et qu’elles ont hâte de jeter le chador aux poubelles de l’histoire. Ainsi, quand on considère l’époque du président réformateur Mohammad Khatami (1997-2005), qui a permis quelques légères fantaisies aux femmes, lesquelles ont donné lieu à des controverses infinies, il faut noter que seule une minorité de femmes profitent de la possibilité d’utiliser d’autres couleurs que sombres pour le foulard, et à vue de nez, un peu partout, il y a bien une femme sur deux qui, sans y être dorénavant obligée, persiste à ajouter le chador au foulard [9]. Bernard Hourcade parle d’apartheid, mais montre que le hijab obligatoire constitue l’un d’un des nombreux paradoxes de l’Iran moderne, puisqu’il a été à la fois « passeport et prison » (op. cit. p. 76).

Dans les villes, on voit parfois des jeunes filles fort mignonnes s’exercer à reculer au maximum la limite du foulard vers le pariétal, et user de toutes les ressources du maquillage pour montrer qu’elles emmerdent les mollahs réactionnaires. Ce n’est pas un pléonasme, car là aussi, contrairement aux idées reçues, les divergences d’opinion existent chez les mollahs. Si nombre d’entre eux, notamment au sein de l’Assemblée des experts sont comme des morpions accrochés au pubis de la République, il existe aussi des laïcs conservateurs (Ahmadinejad) comme des mollahs progressistes ; la possibilité de réformes grâce à l’autorité et à l’indépendance des ayatollahs est d’ailleurs ce qui a permis la révolution islamique d’une part, et qui laisse présager des évolutions futures : « Certains juristes musulmans, comme Chirine Ebadi qui fut la première femme juge en Iran, espéraient que l’idjtihâd, le principe qui donne le droit aux religieux chiites, aux mojtaheds, de réformer les règles religieuses et les pratiques sociales liées à l’islam, auraient pu être mis à profit par de grands ayatollahs […] pour proposer de nouvelles lois fondées sur l’islam mais adaptées au XXe siècle » (B. Hourcade, op. cit., p. 187). N’avons-nous pas eu notre mollah Bossuet et notre mollah Fénelon ? Nos jansénistes et nos jésuites ?

Une parole prêtée au 4e calife et premier Imam des chiites, Ali ibn Abi Talib est symbolique de la possibilité de progrès propre à cette religion : « Il y a le vrai et le faux. Chacun d’eux a ses adeptes, mais c’est le vrai qu’il faut suivre. Si le faux est majoritaire, cela n’a rien de nouveau ; et si le vrai est rare et difficile à obtenir, il arrive parfois qu’il l’emporte, engendrant alors l’espoir du progrès. » (Je n’ai pas trouvé les références de ce texte : qui les a ?). Voir aussi l’article de Wikipédia : Femme iranienne. Shadi Parand, 39 ans, styliste et créatrice de mode à Téhéran, montre aussi la voie. De tous côtés viennent des nouvelles encourageantes sur le front des droits des femmes. Il ne faut pas s’arrêter aux images et aux symboles, et reconnaître que la situation des femmes en Iran a connu une amélioration importante, inouïe dans le monde arabo-musulman du Moyen-Orient. Quand on croise en Iran une femme qui porte en plus du hijab un masque rigide sur le visage, ce n’est sûrement pas une autochtone : c’est une touriste d’un pays du Golfe. N’oublions pas qu’il y a pire que l’Iran pour les femmes : le Yémen, certains pays du Golfe, l’Arabie Saoudite…
Au sujet de l’âge du mariage, l’âge nubile est théoriquement de 9 ans pour les filles et 15 ans pour les garçons ; c’est aussi l’âge où l’on doit faire les prières et où les fillettes sont assujetties au hijab. L’Iran est donc en théorie — mais heureusement pas en pratique — l’un des seuls pays au monde qui rende possible la pédophilie ! [10] Plus sérieusement, pour en finir avec le mariage, une autre différence entre chiisme et sunnisme est la plus grande tolérance avec le mariage temporaire ou « sigheh », qui permet d’avoir un rapport hétérosexuel, même une seule fois. C’est un montage jésuitique basé sur une parole du Prophète qui avait dû vouloir calmer les priapismes de la soldatesque, mais la version moderne ressemble dans certains cas à un pacs, et on peut espérer que d’ici un ou deux siècles, les mollahs admettent les « sighehs » homosexuels !

Germes d’espoir : une société « post-islamique »

À moyen terme, comme l’explique Bernard Hourcade, l’exemple de l’Iran contraindra ses voisins à réformer leurs institutions politiques. La thèse qu’il défend dans son ouvrage est que « l’Iran est entré dans une phase post-islamique de son histoire [alors que] d’autres pays musulmans en sont encore à découvrir l’islam politique » (p. 52) [11]. Le levier le plus puissant à moyen terme, est l’ouverture de l’enseignement aux filles, qui a connu un progrès fulgurant. Le taux de scolarisation des filles est passé de 40 % en 1976 à 90 %, et leur arrivée dans les universités tient du raz-de-marée. Elles constituent désormais 60 % des effectifs, ce qui fait parler de quotas pour protéger les garçons. D’autant plus impressionnant que la Révolution islamique avait commencé par une fermeture des universités entre 1980 et 1983, et une répression contre les professeurs, sans oublier le contrôle inquisitorial des étudiants iraniens à l’étranger, tout aussi encadrés qu’à l’époque de la SAVAK. Même si la proportion des femmes dans la population active reste fort modeste, les conséquences de cette amélioration de leur formation sont tangibles : baisse du taux de fécondité (1,71 % en 2008), et hausse spectaculaire de l’âge du mariage (autour de 24 ans, mais je n’ai pas trouvé de chiffres fiables récents).
Quand ces femmes, très diplômées mais sans emploi (le taux de travail des femmes reste très faible) auront éduqué leurs enfants et que ceux-ci arriveront à l’âge adulte, je veux dire dans 20 ans, la situation aura grandement changé, et la pression de cette masse d’hommes et de femmes ayant eu accès à l’enseignement supérieur sera à mon avis déterminante pour assouplir la condition féminine, même s’il faut rappeler que même en France, et encore plus en Iran, on peut être très éduqué et fort rétrograde ! Comparé au despotisme du régime précédent, le régime mis en place par la Révolution islamique peut passer pour un mal nécessaire. Sur certains points, comme la liberté sexuelle, il est bien sûr rageant d’assister à une telle régression ; mais la démocratie est une construction fragile ; on ne peut en jouir que quand l’échafaudage est enlevé — et Dieu sait s’il corsète encore la société iranienne. Citons la formule de conclusion de B. Hourcade : « L’Iran n’est pas une démocratie, mais c’est une république ». En ce qui concerne le chaos irakien, on se demande bien si ce qui en sortira sera du même ordre, ou si on retombera sur un despotisme ultra à côté duquel Saddam Hussein passera pour un Louis XVIII débonnaire ! Je veux dire que la France aussi a connu une période de régression dominée par des mollahs comme Louis de Bonald, maître à penser des ultras, qui prétendait, à l’instar de l’Assemblée des experts, que l’idée de liberté individuelle est destructrice de l’ordre social et politique ainsi que des hiérarchies, et qui voulut substituer une « Déclaration des droits de Dieu », à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen… et l’Italie avait eu Savonarole, et l’Angleterre Cromwell… [12]

Propagande et désinformation

Il serait facile d’accuser les pays occidentaux et leurs médias de désinformation à propos de l’Iran. Certes, quand on entend les salves de commentaires idiots qui fusent automatiquement de nos radios et télés d’État à chaque fois qu’Ahmadinejad s’amuse à leur fournir leur foin préféré, je veux dire des provocations ridicules sur Israël ou révisionnistes, on se dit qu’on a les journalistes les plus manipulables du monde, ce qui n’est pas une information ; mais d’un autre côté si on lit la presse écrite, on trouve aussi, et souvent, des articles rédigés par des hommes ou des femmes, qui, bien que journalistes, réfléchissent encore. Le problème en France, est que l’opinion de 80 % de la population est façonnée uniquement par le journal de 20h de TF1. Et qu’y voit-on ? Je suppose qu’on y voit les images diffusées par la télévision d’État iranienne. Malgré la libéralisation limitée mais très visible du hijab dans les rues, il est impossible de voir à la télé d’État ou au cinéma un seul cheveu de femme. Toute femme apparaissant à l’écran est vêtue du hijab le plus rigoureusement ajusté sur le front, gris ou noir. Cela va jusqu’à l’absurde, puisque même dans les fictions, si la scène se passe dans l’intimité familiale, l’actrice porte sa cagoule. La nécessité de mimésis se voit sacrifiée à l’idéologie, et l’actrice reste cachée derrière la femme qui joue un rôle ; elle appartient à un homme qui ne saurait accepter que d’autres hommes la vissent à l’écran ! Quelques rares films occidentaux font exception, mais j’ai remarqué une préférence pour les films en costumes, présentant si possible des femmes coiffées à la mode européenne d’avant 1968. Dans les salles de cinéma — un des rares loisirs autorisé — les places sont numérotées, et les spectateurs sont parqués par sexe ; un garde-chiourme circule dans les allées. Tout cela pour voir de la daube… J’ai croisé une équipe de tournage à Kashan. Les actrices, qui logeaient dans le même hôtel, se sont empressées de préciser, comme nous les croisions habillées pour le tournage, qu’elles n’étaient pas fagotées comme ça dans la vie quotidienne, démonstration à l’appui… (le foulard recule et montre les cheveux). Les actualités sont encore pires : la moitié des nouvelles sont constituées d’une sélection des images les plus violentes : attentats, guerres, obsèques, Palestine et martyrs à tous les étages pour satisfaire le goût pour la mort invétéré dans le chiisme. L’autre moitié est constituée des discours politiques. J’ai vu la retransmission d’un blabla des plus hauts dignitaires de l’État, dans une mosquée. Là aussi, ce qui m’a frappé, c’est que les femmes parquées dans un coin étaient toutes revêtues du chador le plus strictement ajusté. Voici le genre d’images de lui-même que l’Iran vend à l’étranger : en retard sur la réalité populaire, donc trompeuses.

Ce serait à nos journalistes de ne pas jouer ce jeu et de refuser de relayer cette propagande sans médiation ; mais comment voulez-vous qu’un journaliste de télévision français joue son rôle de média ? Son but n’est pas de vendre de l’Iran, mais de la couche bébé, quand il ou elle n’est pas préoccupé de trouver un(e) ministre à épouser. Bien sûr, cette télé d’État n’est pas la plus regardée en Iran, et ce qu’on ne sait pas en France, c’est que la télévision par satellite est à peu près libre en Iran, et pas seulement pour les élites. J’ai été invité à Ispahan dans une famille populaire. Les trois filles avaient l’une un joli foulard jaune montrant quelques cheveux ; la plus jeune (15 ans) portait une cagoule, et l’autre avait un foulard noir [13] ; mais tout le monde regardait la télé de Dubaï avec des femmes tête nue qui dansaient et chantaient (activité interdite pour l’instant) ; et la soirée s’est terminée devant un ordinateur diffusant de la techno, hommes et femmes dansant. ¡ Que subversion ! L’affaire Rushdie a aussi été l’occasion d’une manipulation qui dure encore. Bernard Hourcade rétablit les faits tels qu’ils se produisirent : « Le 14 février 1989, certains membres de l’entourage de l’imam Khomeini firent une publicité sans précédent au commentaire lapidaire de l’ayatollah qui regardait à la télévision les émeutes de militants wahabites pakistanais contre l’écrivain Salman Rushdie. […] l’Iran se devait de faire pire : le propos incisif de l’imam devint une fatwâ, un ordre religieux destiné à maintenir une ligne politique et culturelle dure et anti-occidentale pendant la maladie de l’imam et après sa mort que l’on savait proche » (op. cit. p. 171). On voit comment, en relayant sans médiation la propagande des factions les plus réactionnaires du pouvoir iranien, les médias occidentaux ne jouent pas leur rôle ; mais il est clair que cette propagande est volontaire, et qu’elle émane des imams.

L’Iran avance bon an mal an, à coups de réformes qui nous paraissent minimes mais qui vont dans le bon sens. Ainsi, le jeu d’échecs — portant d’origine persane — qui avait été interdit, est-il à nouveau autorisé ; il y a même sur les bords du Zayandeh rud à Ispahan, des tables d’échecs en pierre prises d’assaut par les garçons, avec quatre chaises. Souvent, l’un des deux joueurs est assis au bord de sa chaise, enlacé par un observateur qui se tient à califourchon derrière lui : charmante image ! Plus récemment, les jeux de cartes ont été autorisés ; Internet est disponible à domicile ou dans des cafés Internet, où — contrairement à la Chine — nulle formalité n’est à accomplir avant de s’installer devant un écran ; j’ai même pu consulter ce site à distance malgré le mot « sexualité » inclus dans son titre (la première fois, je me voyais déjà repéré et finissant la soirée entre quatre mollahs, puis en prison et libéré par le GIGN…).

Hammams, imams et piscines

Comme tous les pays musulmans, l’Iran est sexophobe avant d’être homophobe. Je me souviens, adolescent, d’avoir eu sous les yeux un opuscule fort amusant (pour nous Français), dont j’ai retrouvé la trace sur Internet : il devait s’agir des Principes politiques, philosophiques, sociaux et religieux de l’Ayatollah Khomeini, textes choisis et traduits du persan par Jean-Marie Xavière. Il faudra que je le lise pour vérifier, mais dans ma mémoire, ce livre était bourré d’enculages de mouches du type : « quand on sodomise une chèvre, on n’est passible de la peine de mort que si on l’a introduite en se tenant la bite de la main droite », ou autres inepties de la même farine ! [14] Mais je dois me tromper… L’obsession du sexe propre aux mollahs fait du code pénal iranien un véritable code du pénis. Comme dans une bonne partie de l’Orient, mais bien plus radicalement qu’en Syrie ou en Turquie, les hammams sont fermés sous divers prétextes, liés à mon avis plus à la sexophobie qu’à l’hygiène. Sans craindre le paradoxe, mon guide m’a expliqué dans un premier temps qu’on n’allait pas au hammam pour l’hygiène mais par socialisation, les vestiaires étant d’ailleurs organisés par corporations ; et dans un second temps, que si les hammams étaient tombés en désuétude, c’est parce que tout le monde avait désormais des douches à domicile. Mon œil !

Une recherche sur l’origine du hammam m’a laissé bredouille. Doit-on croire l’attribution aux Romains ? L’article le plus complet que j’aie trouvé est plus prudent. En tout cas, les nombreux hammams qu’on peut visiter en Iran sont immenses et splendides, et il est rageant de les voir transformés en musées ou salons de thé. À Karman, j’en ai dégoté un en usage, mais c’est une ruine, et il y avait un seul client, malgré les quatre ou cinq types qui racolaient le moindre passant à l’entrée. Pourtant, à Ispahan, j’ai fini par trouver l’adresse d’une piscine, puis par comprendre grâce à l’aide de trois ou quatre aimables Iraniens, l’horaire réservé aux hommes. Une fois dans l’eau, j’ai constaté qu’il ne fallait pas désespérer. Piscine petite mais toute neuve (encore une évolution rassurante), avec jacuzzi, hammam et sauna ! Les Iraniens, désorientés par ma présence, faisaient leurs longueurs en largeur, et encore, une à la fois ! Ce n’est pas demain la veille qu’on verra un nageur iranien aux J.O. ! Malheureusement, les guides touristiques n’indiquent presque jamais les piscines dans leurs renseignements pratiques ; comme si la vérité de l’Iran se cantonnait aux mausolées et autres mosquées ! On la trouvera à 20 minutes à pied à l’est de la grand-place, sur Gozlar street, au niveau de Ghal eh Tabarak. J’en avais vu une à Chiraz également, mais impossible de savoir l’heure d’ouverture (Dr Chamran blvd, à l’est de la ville, bâtiment bleu à 500 m côté nord). Même chose à Téhéran ; il doit y en avoir plusieurs, mais les renseignements sont difficiles à obtenir. Si vous allez dans le nord, essayez quand même les hammams, l’influence turque change peut-être quelque chose. Je crois qu’il y en a un à Tabriz.

Voyages en Perse de Jean Chardin

Pour terminer cette partie consacrée aux généralités, permettez-moi de vous recommander la lecture d’une compilation récente des écrits du marchand voyageur du XVIIe siècle, Jean Chardin : Voyages en Perse, Phébus, 2007. Ce fut le livre de chevet de Montesquieu lors de la rédaction des Lettres persanes. Il se livrait à un éloge paradoxal du despotisme du Chah, qu’il opposait à celui de Louis XIV. Sur la question altersexuelle, ses observations sont intéressantes. Il voit dans « le malheureux penchant des Persans au péché abominable contre nature, avec l’un et l’autre sexe » une des « raisons naturelles de la dépopulation de la Perse » (p. 28). Du côté féminin, « Les femmes orientales ont toujours passé pour tribades. J’ai oui assurer si souvent, et à tant de gens qu’elles le font, et qu’elles ont des voies de contenter mutuellement leurs passions, que je le tiens pour fort certain. On les empêche d’y satisfaire tant qu’on peut, parce qu’on prétend que cela diminue leurs appas et les rend moins sensibles à l’amour des hommes. Les femmes qui ont été dans le sérail rapportent des choses surprenantes de la passion avec laquelle les filles s’y font l’amour, de la jalousie qui y entre […] » (p. 53). Il relate aussi des supplices dignes d’Octave Mirbeau (on crève les yeux à tous les enfants mâles du sérail (p. 46) ; on transforme un malheureux en luminaire vivant (p. 54)…). Il évoque l’usage du vin pour atteindre l’ivresse « quoique la religion le défende », mais aussi du haschisch. Les eunuques sont succinctement évoqués : « C’est la jalousie que les hommes ont pour les femmes, en Orient, qui a produit cette invention cruelle et dénaturée de faire des eunuques ; mais quoiqu’ils ne fussent destinés d’abord qu’à garder les femmes, on les a trouvés propres pour d’autres services, et pour les plus grandes affaires » (p. 170). Et d’expliquer pourquoi. Il propose un portrait des mollahs en hypocrites, conclu par ce proverbe persan : « Gardez-vous du devant d’une femme, du derrière d’une mule, et d’un molla (sic) de tous les côtés » (p. 212). Sa description d’Ispahan signale la présence, le soir sur la grand-place, de « tentes pleines de femmes débauchées, où l’on va en choisir à son gré » (p. 259). Il propose ensuite le portrait d’une « fort fameuse courtisane », surnommée « la Douze-Tomans » [15]. Il justifie ce métier en statuant que « la fornication n’est pas un péché dans la religion mahométane, quoiqu’elle ne laisse pas d’être tenue pour déshonnête, et même infâme, aussi bien que le sont les lieux publics » (p. 267). Il a aussi laissé des impressions sur la Géorgie, qui faisait partie de la Perse à l’époque, et la rue la plus touristique de Tbilissi est la rue Jean Chardin.

Le livre des Rois, de Ferdowsi

Quand c’est fini, ça recommence ! La curiosité m’a fait ouvrir le fameux Shâh Nâmeh, ou Livre des Rois, de Ferdowsi, poète du XIe siècle, toujours goûté par les Iraniens. La langue de ce siècle est paraît-il restée proche du persan actuel, de sorte que l’Iranien moyen continue à apprécier le texte original, à l’instar de Farid Paya, qui en traduit et adapte des extraits pour un spectacle en 2012. Il a été traduit en français intégralement au XIXe siècle, et Gilbert Lazard en a extrait quelques passages pour un livre publié en 1979 chez Actes Sud (310 p., 21,9 €). L’altersexuel en moi a été déçu, ainsi que l’altertextuel. Il s’agit d’une interminable (même dans cette anthologie !) épopée mythique des hauts faits de 50 rois. Ces rois vivent parfois 600 ans, et il est difficile de s’y retrouver, d’autant que l’édition de Lazard ne contient aucun arbre généalogique ou tableau. Les portraits sont des entassements baroques d’hyperboles, et franchement je n’ai pris aucun plaisir à parcourir ces 300 pages, à part quelques diamants égarés (ex : « La lèvre du jeune homme fit un sourire dont l’éclat aurait rendu la perle jalouse » (p. 278)). Notons quelques rarissimes saillies altersexuelles. C’est un « chef des Arabes » qui déclare p. 46 : « Il ne me faut pas de fiancée, car je deviendrai efféminé et méprisable aux yeux des hommes de sens ». Les femmes, décrites comme voilées, se comportent en chaudasses, et on comprend à quel point elles étaient frustrées. Par exemple, au simple portrait de Zâl (Zal) entendu au palais, Roudâbè se déclare « folle d’amour, et pareille à la mer en fureur qui jette ses vagues vers le ciel » (p. 47). Plus loin, Manijè séduit Bijen au moyen de philtres, et l’introduit dans son palais sans crainte des représailles. La narration semble parfois incohérente à ce sujet : « Elle [une esclave] était suivie par une femme voilée au visage de lune, brillante comme le soleil, belle de couleur et de parfum » (p. 85), description hyperbolique suivie de la bouche, des lèvres, etc. Une certaine Gordâfarid se la joue Jeanne d’Arc, et combat Sorhâb (Sohrab) sous habit d’homme (p. 90), mais rien n’advient de bien croustillant ! On a une certaine Soudâbè, version persane de la femme de Potiphar (p. 128), qui déchire ses vêtements et se lacère pour se taper le beau Siâvosh, fils de son époux, en vain. Bahrâm, sur un champ de bataille, est tout ému de retrouver « son frère et son ami de cœur » (p. 170), mais allez savoir ce qui est sous-entendu par là ? Plus tard, Rostam, en mauvaise situation, promet à son jeune adversaire Esfendiâr « Je te donnerai mille pages aux lèvres de miel qui se tiendront devant ton trône jour et nuit » (p. 285). Les relations hétérosexuelles semblent assez dénuées de romantisme, ainsi Key Khosrow fait-il ses adieux à ses épouses, avant de les confier aux soins de son successeur (p. 248) ! Sa mort, façon « cimetière des éléphants » est un des beaux passages de cette anthologie. Enfin, le roi Bahrâm Gour est signalé pour être capable de « transforme[r] une gazelle mâle en femelle » et vice-versa ! (p. 291). Bref, est-ce dû à la traduction ancienne, ou au choix de l’anthologiste, mais je m’attendais à davantage de passages affriolants ! Mais mes recherches ne sont pas terminées, car j’ai trouvé sur Wikipédia, mention d’un certain [ ?Obeid Zakani], poète du XIVe, dont il est dit qu’il « imite le style de ce récit [de Ferdowsi] pour transformer le combat héroïque de Rostam avec un touranien en une compétition homosexuelle similaire aux œuvres graphiques actuels de Tom of Finland » ! Voilà qui promet, cependant, sur le site du seul éditeur de ce poète en français, il ne me semble pas être fait mention de cette information… à suivre ! Voir mon article sur la grande épopée géorgienne, Le Chevalier à la peau de tigre, de Chota Roustavéli.

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Lionel Labosse


Voir en ligne : Dossier « L’Iran : et la vie continue … », France Culture, été 2008


© altersexualite.com, 2008.
Toutes les photos sont de Lionel Labosse. Reproduction interdite.


[1Voir l’article du Monde Diplomatique : Du chaos irakien à l’escalade contre l’Iran.

[2Profitons de ce premier lien pour signaler l’exceptionnelle qualité du Portail:Iran de Wikipédia, sans doute dû à une importante Diaspora iranienne en France.

[3Je me rends compte que je paraphrase Julien dans L’année de l’orientation, p. 85 : « Je ne vais pas te parler des pyramides, disons simplement qu’elles sont pyramidales, les temples on les contemple, et les tombeaux sont top beaux. ».

[4Pour une bibliographie commentée, consultez l’excellent dossier de France Culture, réalisé pour une série d’émissions que j’ai malheureusement ratées car diffusées pendant mon voyage ! (voir le lien en haut de l’article).

[5D’autant plus remarquable qu’on ne retrouve cette iconographie dans aucune église d’Arménie, ces églises ayant au contraire les murs couverts d’écritures destinées à conjurer la crainte de voir détruits les manuscrits.

[6L’indice de développement humain est basé sur une moyenne de trois indicateurs : niveau de vie, éducation, espérance de vie. Si la liberté d’expression ou la liberté sexuelle étaient prises en compte, le classement de Cuba et de l’Iran en pâtirait ! Pourquoi ne pas comptabiliser l’âge moyen de perte du pucelage, ou « espérance de baise », en plus de l’espérance de vie ? !

[8Ce qui fait de ceux qui, comme votre serviteur, se déclarent opposés à la loi anti-voile, des « islamo-gauchiste », comme l’explique avec brio Pierre Tevanian.

[9De même, le réalisateur Abbas Kiarostami a été accueilli par « des insultes et menaces d’arrestation » lorsqu’il revint à Téhéran avec une Palme d’Or en 1997, au grand dam à l’époque du président Khatami, explique Bernard Hourcade (op. cit. p. 202) ; encore un signe que la répression, le conservatisme, ne sont pas l’apanage des seuls dirigeants, mais aussi d’un peuple qu’il serait vain d’espérer faire progresser à marche forcée.

[10Rappelons toutefois qu’en Espagne, la majorité sexuelle est fixée à 13 ans, alors qu’en deçà des Pyrénées, cet âge mènerait un berger amateur de chaperons rouges à la prison à vie ou au lynchage !

[11« La vie politique iranienne est bien plus intense et complexe que ne le laisseraient croire les oppositions, bien réelles mais simplistes et peut-être dépassées, entre gauche et droite, réformateurs et conservateurs, religieux et libéraux, sans compter les mouvements d’opposition interdits agissant de l’étranger. On appelle cette réalité complexe le post-islamisme » (op. cit. p. 174).

[12On pense à Portrait du colonisateur, d’Albert Memmi, ce chapitre où il évoque le désappointement de l’Européen de gauche : « Or il découvre qu’il n’y a pas de liaison entre la libération des colonisés et l’application d’un programme de gauche » (Gallimard, 1957, Folio actuel, p. 57).

[13À relativiser en songeant aux jolies coiffes féminines du Moyen Âge en France : guimpe, touret, etc.

[14J’ai relu le livre depuis, et vous verrez en lisant mon article (cliquer sur le titre) que je n’étais pas bien loin !

[15Le mot « Toman » étant une unité monétaire, nom utilisé de nos jours pour signifier 10 rials, ce qui vous causera des soucis car les prix sont aléatoirement affichés en rials ou en tomans ; mais il paraît que l’unité monétaire va changer incessamment.

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