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Pour en finir avec le mot « homosexualité »

Altersexualité / Orthosexie

Par Lionel Labosse, auteur de Altersexualité, Éducation & Censure

mercredi 28 mars 2007, par Lionel Labosse

Par le mot « altersexuel », alternant avec « gai », je désignerai l’ensemble des « personnes dont la sexualité est autre qu’exclusivement hétérosexuelle ». Les néologismes « altersexualité » et « altersexophobie » économiseront de fastidieuses périphrases. L’altersexualité est aussi bien une autre façon d’envisager la sexualité, qu’une sexualité résolument respectueuse d’autrui, à rapprocher du monde postsexuel que certains esprits novateurs appellent de leurs vœux.

Cet article est paru dans Pref mag n° 19, mars-avril 2007. Il a été régulièrement mis à jour depuis. Toutes les illustrations, ainsi que les vignettes du site et de la rubriques sont tirées de cet article. Ce sont des montages du rédacteur en chef Jacques Raffaelli à partir d’affiches de propagande soviétique. Qu’il en soit remercié.

Altersexualité / Orthosexie

Ces néologismes se sont imposés un soir de juin 2004, alors que je commençais à rédiger Altersexualité, Éducation & Censure. Je pensais à un article récemment paru dans Le Monde (« Le mariage universel pour en finir avec l’« homosexualité » », 23 mai 2004), dans lequel Christophe Donner se déclarait insatisfait du mot « homosexualité ». De même, dans un ouvrage pour la jeunesse, H.S., d’Isabelle Chaillou, l’héroïne déclare-t-elle : « Je ne serai jamais homosexuelle de mon plein gré. Jamais, jamais, écoutez-moi, jamais je n’accepterai une chose pareille ni un mot aussi horrible. Un H affreux comme une prison, et sexuelle comme une « obsédée sexuelle » » (p. 35). Il est bien évident que je n’ai pas inventé le fil à couper le beurre. Voir par exemple l’ouvrage de Jonathan Ned Katz, L’invention de l’hétérosexualité, qui a montré à quel point la dichotomie Homo / Hétéro est une invention normopathe, qui constituait certes un progrès par rapport à la négation de tout plaisir sexuel précédemment en vigueur, mais que l’on pourrait dépasser, un siècle et quelque plus tard ! Rappelons que les mots homosexuel / hétérosexuel ont été inventés de toutes pièces entre 1869 et 1893. Pour « gay », l’ouvrage de Katz cite l’extrait édifiant d’une entrevue de James Baldwin par Village Voice en 1984 : « Plus personne n’aura à s’appeler gay. Je suis peut-être à bout de patience avec ce terme. Il répond à un argument erroné, à une fausse accusation » (op. cit. p. 105) [1]. Quant au « B » censé ranimer la flamme du bisexuel inconnu, c’est une rigolade, qui disparaît dès qu’on devient sérieux. Par exemple, lorsqu’il est question du sida, les statistiques évoquent systématiquement des hétérosexuels d’un côté et des homosexuels atteints d’un autre côté, avec une belle ligne rouge qui sépare clairement les deux entités. Depuis trente ans, une association « LGBT » s’est-elle formalisée de l’absence de cette catégorie ? Pour rendre visible la catégorie, il serait nécessaire d’instaurer l’usage du néologisme « monosexuel », « monosexualité » vs « bisexualité » : ainsi, le « bisexuel » se différencierait-il autant de l’hétéro que de l’homo, tous deux monosexuels [2].

Le sigle « LGBT » — ou « LGBTQ » [3] — ne me satisfaisait pas plus : les sigles sont difficiles à retenir pour les non-initiés. Pourquoi les « LGBT » exigeraient-ils que les autres comprennent celui-ci, encore plus flanqué d’un « Q » pour le moins ambigu ? Que dire du pluriel « les homosexualités », véritable rouleau-compresseur à transgenre ? [4] Et du franglais « queer », lequel semble servir de fanion groupusculaire à une minorité universitaire élitiste ? À l’origine, le mot « queer » utilisé notamment aux États-Unis, retournait une insulte homophobe anglaise, comme en son temps la « négritude » retournait l’insulte « nègre » [5]. On note aussi le sympathique « transpédégouines » cher à Madame H, qui a au moins le mérite de l’humour, mais oublie les bi. [6]

Je voulais repolitiser le mouvement « gai », déplacer sinon brouiller la frontière entre hétéros et homos, substituer à l’écart toléré de l’autre à la norme, l’opposition nécessaire de tous à la normopathie ; rappeler enfin l’incompatibilité entre les religions monothéistes et la liberté sexuelle. J’admirais l’innovation du pacs. Justement parce qu’il n’excluait pas, mais rassemblait hétéros et homos dans une même institution, le pacs avait fait faire un bond inespéré à l’esprit de tolérance. Pour une fois, l’hétéro pouvait bénéficier d’une innovation homo, au risque de passer pour homo ! C’est en songeant à la création du mot « altermondialisme » [7] au prix d’une remise en cause de son éphémère prédécesseur « antimondialisation », que petit à petit, le mot « altersexualité » s’est présenté comme une évidence, entouré de sa famille (altersexuel, altersexophobie), puis son contraire, orthosexualité, avec sa cohorte proliférante de dérivés, parmi lesquels je me suis permis le provocateur « orthosexie », écho coquin à l’orthodoxie chère aux normopathes.
Altersexuels : rastaquouères de l'amour !
C’était clair, il y aurait désormais des trans et des homos orthosexuels, ceux que la norme sexuelle obnubile ; et des hétéros altersexuels, je veux dire des humains dont les goûts les portent vers le sexe opposé, mais qui n’en font pas tout un fromage. Névrosés du mariage d’un côté, partisans du pacs de l’autre. Pas le pacs tel qu’il se présente actuellement, mais tel qu’il deviendra, avec un peu d’imagination… Après quelques instants supplémentaires de réflexion, je me suis dit qu’une telle évidence devait s’être révélée à d’autres lexicophiles. Un moteur de recherches indiquait à cette époque une occurrence, unique. Dans un article signé Yves Gauthier intitulé « Génocide d’un trait culturel : le berdache », publié en septembre 2003 sur le site du magazine canadien Fugues, le mot altersexuel était présenté comme un néologisme. Je ne suis donc pas le premier inventeur du mot. À noter que le document scolaire officiel édité par le gouvernement de la communauté française de Belgique, Combattre l’homophobie, pour une école ouverte à la diversité, utilise couramment le terme altersexualité. Ce document a été réalisé en compilant des travaux canadiens, suisses, flamands, mais pas français. CQFD. Malgré les moyens de communication modernes, quel fossé étonnamment étanche persiste à nous séparer de nos cousins belges et canadiens francophones ! Ou alors, le Français serait-il incapable de jouir avec sa propre langue ?
Debout, les damnés de l'Alter !
Sur le même site, on trouvera également un article intitulé Comment je m’appelle ? / Les termes pour nous définir, de Denis-Daniel Boullé, daté de septembre 2004. Depuis cette date, le même magazine a continué à utiliser altersexuel, fortement concurrencé au Canada par l’adjectif allosexuel, moins connoté. Bizarrement, le nom allosexualité n’est quasiment pas signalé. Voici la définition d’allosexuel proposée par le REJAQ (Regroupement d’Entraide pour la Jeunesse Allosexuelle du Québec) : « Le néologisme allosexuel se veut un mot unificateur pour le concept de la diversité sexuelle. Il inclut toute personne éprouvant des attirances sexuelles et étant confrontée à celles-ci, à de la discrimination ou à des questionnements face à leur orientation sexuelle / identité de genre ». La banque de données terminologiques et linguistiques du gouvernement du Canada a intégré les mots « altersexualité » / « altersexuel ».

Le site Alterhéros précise que « le terme et sa définition ont été acceptés par l’Office de la langue française ». Cela lui confère une légitimité au Québec, de sorte que certaines associations récentes l’incluent dans leur acronyme, et qu’on a créé d’autres dérivés, par exemple un concours intitulé « Allostars » [8]. Le même site précise que les deux termes sont équivalents, ce qui ne me semble pas le cas. Outre l’absence de connotation politique, on retrouve avec « allosexuel » le problème d’hétérogénéité étymologique connu avec « homosexuel ». Les puristes lui reprocheront de souder lui aussi un élément grec (allo = autre) à un élément latin. Cependant, aussi bien « alter », d’origine latine, qu’« allo », d’origine grecque, sont des antonymes de « homo ». Divergence la plus importante, l’allosexuel se retranche de la communauté majoritaire, se satisfait de son altérité, alors que l’altersexuel appelle l’hétérosexuel à le rejoindre dans une remise en cause de la norme sexuelle.
Vive le matérialisme hystérique
On est passé de l’orientation sexuelle minoritaire qui pousse vers le même sexe, à une sexualité ontologiquement « autre ». N’est-ce pas une excellente réplique à l’argument fallacieux de Christine Boutin qui, lors du débat sur le pacs, reprochait aux homos d’être incapables d’aller vers l’autre sexe ? L’usage de ces néologismes constituera donc une sorte d’« appropriation du stigmate », à l’instar du mot « queer ». On a également reproché l’incohérence étymologique du mot « homophobie », qui désignerait littéralement « la peur du même ». C’est pourquoi je propose « altersexophobie », qui désignerait la peur d’une sexualité autre, ou des personnes qui n’ont pas la même sexualité que soi. Concept réversible, qui peut aussi s’appliquer à ces homos repliés sur le ghetto jusqu’à refuser de fréquenter tout hétéro. En anglais et en espagnol et autres langues, « altersexual » et « altersexuality » commencent à s’utiliser dans le même sens. L’usage actuel du mot lui donne un sens plus restrictif que celui que j’appelle de mes vœux, c’est évident. La révolution est en marche ! et plutôt que d’empaler les hétéros, ou de les singer, je propose que nous nous épinglions à leur côté dans l’album unique de la diversité humaine. Un album ni rouge, ni noir ; ni bleu, ni rose. Arc-en-ciel. [9]

Fortune du mot en France

La fortune de ce néologisme a été fort lente en France et en Europe, où j’ai l’impression de prêcher dans le désert. On note la création en octobre 2007 des articles altersexuel et altersexualité sur le Wiktionnaire ; en mars 2008 le célèbre journal italien Il Manifesto reprend le mot sans le traduire, mais lui trouve un équivalent : « sessualità non strettamente etero ». En juin 2008, un site hongrois mentionne l’altersexualité ; en novembre 2008, le mot trouve une traduction en occitan… et quasiment toujours rien dans la sphère gay ou non-gay hexagonale ! Ou plutôt si, le mot a été utilisé dans un article de Marianne daté du mars 2007, et dans un article de Libération le 24 janvier 2008. Quant au Monde, il a attendu le 27 avril 2010 pour plonger, dans un article de Jacques Mandelbaum à propos du film Mourir comme un homme de João Pedro Rodrigues, et encore, en mettant le mot entre guillemets et avec un trait d’union ! Le Parisien l’a utilisé le 17 août 2011 dans un article sur Antonio Banderas évoquant « l’univers altersexuel d’Almodóvar ». La consécration est survenue le 20 avril 2012 dans un article de Louis-Georges Tin intitulé « Poil à gratter altersexuel », à propos de… votre serviteur. Enfin, en juin 2014, Facebook France adapte les choix de la maison mère de proposer une grande latitude d’autodéfinitions du genre de ses clients, parmi lesquelles figure l’option « altersexuel ». Reste à savoir combien de titulaires de compte l’utiliseront, et si cela contribuera à populariser le mot.

L’altersexualité est-elle communautariste ?

L’altersexualité redistribue les cartes de la parentalité d’une façon beaucoup plus large que ce que l’on entend par « homoparentalité ». Que doit dire à ses copains, par exemple, un enfant dont les deux parents continuent à cohabiter, mais dont l’un est ouvertement hétéro, l’autre ouvertement homo ? Doit-il présenter son « homopapa » et son « hétéromaman » (ou le contraire) ? N’est-il pas plus simple de répondre : « Tu sais, mes parents, ils sont un peu altersexuels sur les bords ». En outre, « homoparentalité » exclut les parents transgenre, dont la communauté gaie a décidément du mal à prendre acte de l’existence. Nous avons déjà popularisé le terme impropre d’homophobie ; ne recommençons pas avec homoparentalité. Je préfère parler de « familles altersexuelles », ou à la limite, d’alterparents, ce qui inclut également une catégorie oubliée, celle des parents d’homos ou de trans qui se sentent appartenir eux aussi à la communauté en vertu du chemin parcouru en compagnie de leurs enfants. C’est une perspective intéressante pour notre génération de revoir la notion de famille, en considérant qu’une parentalité épanouissante pour l’enfant peut être ouverte, selon des cadres à discuter, à des adultes responsables qui ne sont pas ses parents biologiques. Ce dont il est question, c’est ni plus ni moins de rompre avec la conception tribale de la famille telle qu’elle ressort de la Bible et du Coran. Oui, ce dont il est question, c’est ni plus ni moins de rayer de la carte du Tendre le mythe d’Adam et Ève !
Prolétaires de tous les pays, caressez-vous !
Réduire cette révolution nécessaire au droit, pour des couples de gais ou de lesbiennes pétés de thunes, à adopter des enfants dans des pays pauvres ou à recourir aux services d’une mère porteuse étasunienne, c’est tomber dans le communautarisme. Cela ne bénéficie qu’à une clique de bourgeois qui croient s’être approprié le droit absolu de représentation « LGBT ». Lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, ces mêmes leaders auto-proclamés prétendaient que les LGBT devaient forcément voter « OUI »… Pour résoudre les problèmes afférents aux nouvelles formes de parentalité, certaines pistes plus prometteuses, car profitant au plus grand nombre, sont la « coparentalité » ou le développement de la délégation provisoire d’autorité parentale (DPAP). D’autre part, comme l’a montré Stéphanie Kaim dans un récent ouvrage, Nous, enfants d’homos, ces familles sont aussi altersexuelles dans un sens plus profond, du moment que les parents dépassent la crainte panique que leurs enfants soient homos. Une vraie famille altersexuelle devrait donner des enfants décomplexés face à la question du genre et à celle de l’orientation sexuelle. Des enfants « altersexuels » au sens large, qui ne ressentiront aucune transgression dans le fait de s’habiller en robe et en pantalon, de jouer avec des poupées et avec des voitures, de coucher avec des filles et avec des garçons. Oui, avant toute chose, l’altersexuel vérifiera l’intuition de Freud sur la bisexualité, dans les deux sens, bisexualité de genre et bisexualité de désir.

L’altersexualité est à l’opposé du communautarisme. Est altersexuelle toute personne considérant que la monogamie à finalité reproductrice n’est pas la seule possibilité d’épanouissement de l’individu. (Ce qui ne veut pas dire que tel ne soit jamais le cas !) L’altersexualité, c’est la sexualité sans mariage, la pluralité de partenaires (polyamour, ménage à trois, échangisme et tout ce que vous voulez), la sexualité entre personnes de tous sexes, la transgression ou mieux, le brouillage des genres, la sexualité au troisième âge, le droit à la sexualité des personnes handicapées (assistant sexuel), le droit des détenus à la sexualité, la réhabilitation de la prostitution comme le plus vénérable métier du monde, le mouvement des Sans enfant par choix
ou « Childfree », etc. C’est aussi le droit pour les adolescents à une éducation laïque en matière de sexualité, et à une vie intime sans contrôle social. L’altersexualité, cela peut être aussi le renoncement à la sexualité, du moment qu’il est librement consenti [10]. L’altersexualité, c’est le droit, pas le devoir ! Là aussi, je ne prétends rien avoir inventé. Qu’on relise simplement les utopies de Charles Fourier.
Bienvenue dans un monde parfait.

L’altersexuel est-il transgenre ou cisgenre ?

Un mistral d’aggiornamento linguistique souffle aussi sur le mouvement trans. Exit, la transsexuelle de naguère, si rassurante dans sa monstruosité qu’un politicien peut applaudir les films d’Almodovar sans qu’effleure jamais son esprit l’idée de mettre un terme aux discriminations anti-trans. Le mot « transgenre » [11] se veut plus respectueux de la diversité des identités trans. Il couvre un large spectre, de la transsexuelle opérée qui vous balance son sac à main dans la gueule si par étourderie vous lui rappelez qu’elle fut un homme, au travesti d’occasion, en passant par le transgenre FvH (Femme vers Homme = FtM en anglais, Female to Male) invisible dans les médias, qui hante les backrooms avec un cadenas sur la braguette, et tous les stades intermédiaires entre l’Adam poilu et l’Ève mamelue. Depuis peu, l’étau binaire des hommes et des femmes s’écarte un peu pour laisser pointer l’intersexualité, notion plus large que l’hermaphrodisme. Le mot « cisgenre » a fait son apparition (cf. Changer de sexe, d’Alexandra Augst-Merelle et Stéphanie Nicot). Ce mot désigne les humains dont le sexe et le genre sont en concordance, contrairement aux transgenre (sur le modèle « cisalpin / transalpin »). On pourrait considérer que l’invention d’un mot tel que « cisgenre » évacue un peu facilement le ressort transgressif de l’identité transgenre. En effet, idéalement, le genre n’est pas une frontière avec un au-delà et un en-deçà, mais une norme à transgresser sans possibilité de retour, n’en déplaise à Tirésias. Le/la transgenre révolutionnaire propose une négation de l’idée même de frontière. Ce qui n’empêche pas qu’il/elle s’amuse avec cette frontière. Loin de moi l’idée d’imposer une nouvelle étiquette. Ce n’est pas à chaque individu, mais à l’ensemble, de manifester la diversité sexuelle, dans le respect mutuel. Enfin, de même qu’on est rarement à 100 % homo ou 100 % hétéro, je ne crois pas que 95 % de la population soit à 100 % cisgenre. Dans le fantasme notamment, le genre me semble être une frontière souvent transgressée, en tout cas pour moi… Le témoignage de Vincent He-Say dans le film L’Ordre des mots, de Cynthia & Melissa Arra me semble crucial dans cette réflexion : il / elle se définit comme « transgenre FtU », c’est-à-dire « Female to Unknown ». N’est-ce pas un moyen plus radical d’échapper à la binarité que de se cantonner à un genre après s’être échappé de l’autre ? Cela nous amène à affiner la définition : est altersexuel quiconque se déclare « autre », par son sexe ou par sa sexualité. L’usage de ce mot nous protège de l’injonction à nous définir qui nous pousse parfois à adopter un comportement stéréotypé d’homme, de femme, d’homo, de folle, de transsexuel, de travesti, alors que cela n’est pas si clair pour nous. Je suis altersexuel, et basta. Et à l’instar de Virginie Despentes, les chaudasses hétérotes nous rejoindront — ou nous les rejoindrons — et plus on est nombreux, plus on est forts !

L’homo : un trans qui n’a pas le courage de son opinion !

Il n’y aurait donc pas un(e) cisgenre et un(e) transgenre, mais un(e) seul(e) transgenre qui a le courage de donner un coup de pied dans le genre. De même qu’il n’existe pas de « thée » face à l’athée, puisque ce dernier nie la légitimité même de celui-là (après une longue période où le premier avait persécuté le second en utilisant ce mot comme insulte, comme l’a montré Michel Onfray (Traité d’athéologie, Grasset, 2005). Autrement dit, une MtF après sa transition est-elle une femme, ou reste-t-elle transgenre ? Les androgynes, les filles masculines, les garçons efféminés ou féminins sont-ils « cisgenre » ? On pourrait alors répartir le mouvement trans en deux catégories de personnes, les unes normatives qui veulent quitter une norme imposée pour se conformer à une norme choisie, et les autres, rebelles à toute norme de genre [12]. Mais alors, ne revient-on pas à l’altersexualité ? Doit-on inquiéter un garçon efféminé bisexuel, le forcer à se positionner d’un côté ou de l’autre de la double frontière du genre et de l’orientation sexuelle, ou bien le rassurer en lui proposant d’être simplement altersexuel, c’est-à-dire une sorte d’athée ou d’apatride sexuel ? Si vous me permettez une dernière provocation : le garçon homo n’est-il pas une trans qui n’a pas le courage de son opinion  [13] ?

L’altersexualité est sans doute un moyen terme entre l’orthosexie régnant dans la doxa contemporaine et l’utopie postsexuelle de Marcela Iacub et Patrice Maniglier, dont l’Antimanuel d’éducation sexuelle, paru en mai 2005, est une véritable mine à détruire les idées reçues. Altersexualité, postsexualité, allosexualité, même combat ! L’avenir nous dira si l’un de ces mots (ou les trois !) s’imposera, ou si l’on s’agrippera à la bonne vieille taxinomie « LGBT », malgré ses relents nosographiques. On n’a jamais imposé de révolution par décret, fût-ce un décret linguistique. Mais peut-on rêver qu’au moins cette frontière homo / hétéro s’estompe, et qu’on en revienne à la situation d’avant le monothéisme judéo-chistiano-islamiste, où l’altersexualité était tellement la norme, qu’on n’aurait jamais eu l’idée bizarre — idée de médecin — d’inventer les mots « homo / hétérosexualité » ? On voit fleurir à partir de 2010 disons, des commentaires de combattants de la 11e heure aussi enthousiastes que le personnage falot de la chanson « Les bonbons » de Jacques Brel, sur le thème « halte aux étiquettes : homosexuel, altersexuel, y en a marre ma bonne dame, pourquoi vouloir absolument des étiquettes, on est tous frères, fleur au fusil et paix au Vietnam ! » C’est oublier que ce qui n’a pas de nom relève de l’innommable. L’homosexualité s’est donné un nom à partir de 1869, au moment précis où elle a commencé à ne plus être innommable. Alors cracher dans la soupe à la manière des pétasses des années 2000 qui font la fine bouche devant leurs grands-mères féministes si has-been, c’est un peu, disons… facile !

Gaiement conformes.

Propagande soviétique
- Voici un point de comparaison du travail de Jacques Raffaelli sur ces affiches de propagande. Le slogan russe peut se traduire par « Jeunes bâtisseurs du communisme / En avant vers le nouveau succès dans le travail et l’éducation ». Sur les livres : « Lénine » et « Staline ».

- Quelques exemples d’ouvrages inclus dans notre sélection alors qu’ils ne traitent pas a priori de thèmes « LGBT », mais abordent la question de la liberté sexuelle permettant à mon sens une réflexion « altersexuelle » : Simple, de Marie-Aude Murail, et Pensée assise, de Mathieu Robin (handicap et sexualité) ; Vive la République ! de Marie-Aude Murail (parentalité partagée) ; Un foulard pour Djelila, d’Amélie Sarn (liberté sexuelle et islam).

- En ce qui concerne les « bi » :
L’association Bi’cause propose un « Manifeste français des bisexuelles et des bisexuels ».
Clémence Garrot propose un texte très tendance et très intello mais fort intéressant sur la spécificité « biE » : « Le B de LGBT ».

- Pour en savoir plus sur le thème « Sexualité et situations de handicaps moteurs », voir le site de l’Association des Paralysés de France, ainsi que le site Handigay, sans oublier le blog de Nade, qui vous dit tout ce que vous rêvez de savoir !

- Voir une tribune de Benoit Duteurtre contre le mariage gay, une autre, assez torturée, d’un écrivain homo catho, Philippe Ariño, et mon article sur le mariage, où la réflexion sur la bisexualité est prolongée, ainsi que dans l’article sur Bi, de Jean-Luc Hennig.

- Lire un article intéressant du 26/04/2010 : « Les mots des homos arabes » sur le site « Culture et politique arabes », par Yves Gonzalez-Quijano, qui étudie les efforts terminologiques sur l’altersexualité dans le monde arabe (sur le sujet, voir également l’article sur L’Immeuble Yacoubian, de Alaa el Aswany). Lire plusieurs articles consacrés à la terminologie des « alter-sexualités » (sic) et à son évolution sur le site Gay Kosmopol, notamment la traduction d’un article du Corriere della sera.

- Pour en savoir plus sur les discriminations dont sont victimes les prostitué(e)s, voir la Déclaration des droits des travailleuses du sexe.

- Pour en savoir plus, vous pouvez lire la préface de l’essai Altersexualité, Éducation et Censure. Une première version de cette préface avait été publiée en juillet 2004 sur le site lacunar.org.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Présentation de l’essai Altersexualité sur le site de Publibook


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Portfolio


[1Déjà dans les années 1970, Renaud Camus avait forgé le mot « achrien », qui connut un relatif succès.

[2Encore un mot qui n’a pas attendu que je l’invente : Paul Reboux l’utilisait déjà dans un sens différent en 1951 !

[3Pour leur collection été-automne 2007, les UEEH proposent « LGBTQI », et sur le site du Centre de toxicomanie et de santé mentale, on va même jusqu’à « LGBTTTIQ » ! Le record mondial est détenu par l’Université wesleyenne : « LGBTTQQFAGIPBDSM ». Qui dit mieux ? Ce sigle est victime de ce qu’on pourrait appeler syndrome de Tancarville : comme ce séchoir à linge escamotable, il a le don de se replier d’un coup sec au moindre relâchement d’attention, et le LBGTTTIQ machin des jours d’euphorie se réduit bien vite à l’extension basique « LG » !

[5Voir sur ce point terminologique un article très argumenté du Centre de ressources sur le Genre de Lyon, qui semble hésiter dans sa terminologie entre « genre », « diversité sexuelle » et « queer » : « On peut notamment se demander comment et pourquoi notre perception de l’altérité se fonde sur l’opposition binaire plutôt que sur la multitude ou la variabilité. Créer un centre de ressources sur le genre ayant pour focus la diversité sexuelle et la relativité des identités consiste donc également à renouveler les modalités de la connaissance. ».

[6Dans le n° 124 de Têtu (Juillet-août 2007, p. 74), Henri Maurel et Alain Piriou, qu’on fait dialoguer à propos de la gay pride, connaissent aussi ces réticences. Le premier déclare : « Je me sens enfermé dans ce concept. […] Quand j’entends le mot LGBT… » et le second complète : « tu fais des bonds, et moi aussi. Étant coordinateur de la Marche des fiertés LGBT et porte-parole de l’Inter-LGBT, je sais mieux que quiconque que ce terme LGBT est difficile à porter. » La solution est à portée de main, mais ni Henri Maurel, ni Alain Piriou, ni Têtu ne doivent lire PREF Mag. D’ailleurs lorsque j’ai eu le grand honneur d’une entrevue pour ce magazine, le mot altersexualité a été consciencieusement rayé de mes propos, bien qu’il soit utilisé dans le prospectus des « Isidor » d’HomoEdu, objet de l’entrevue ! C’est ainsi que fonctionne le milieu parisien « LGBT ».

[7Le Robert et le Larousse datent ce mot de 2002 ; Wikipédia de 1999. En tout cas il nous est désormais familier. Et pourquoi pas « altersexuel » ?

[8Un prix littéraire : PRIX ALTERN’ART de QUÉBEC a été créé pour valoriser le « vécu altersexuel ».

[9Dans l’ouvrage de Jérôme Goffette Naissance de l’anthropotechnie : De la médecine au modelage de l’humain, Vrin, 2006, le mot « altersexuel » est utilisé dans un tout autre sens — assez fumeux au demeurant — au sujet de personnes transgenre : « Par exemple, à côté des catégories actuelles (homosexuel, hétérosexuel, bissexuel, assexuel), nous aurions aussi celles-ci : l’unisexuel (qui quel que soit son sexe, aime tel sexe) et l’altersexuel (qui, quel que soit son sexe, aime l’autre sexe). » (p. 162).

[10Voir cet article d’Agnès Giard, consacré au mouvement asexuel : « Pour en finir avec l’asexualité ». Voir aussi le site altersexuality.org.

[11D’après Wikipédia, ce mot aurait été inventé au Québec, notamment par Micheline Montreuil, dont il faut absolument lire la page de présentation sur son site : « Cependant, cela ne veut pas dire qu’un jour j’aurai un vagin. En ai-je besoin ? La réponse est non. Je suis satisfaite de mon corps actuel et je n’ai pas l’intention d’y apporter le moindre changement dans un avenir prévisible ».

[12Voir le site de l’OII (Organisation Internationale des Intersexes) pour approfondir le sujet

[13Pour un regard décalé sur la question, voir le documentaire « Out in Iran » : La vie des homosexuels en Iran, qui montre bien que face à une situation atypique où les mollahs condamnent l’homosexualité mais autorisent la chirurgie transsexuelle, le distinguo homo/transsexualité s’amenuise comme peau de chagrin.

Messages

  • Merci pour cet article, je l’ai dévoré et merci pour les références biblio.
    Etant moi même un altermondialiste et un altersexuel, voire un athée, les mots sur la pression d’avoir à choisir m’ont touché.
    J’étais resté sur un ouvrage sur la bisexualité de Catherine Deschamps, mais ton approche est nettement plus "sociologique" et moins analytique, je trouve.

    bref, merci encore