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Extraits réunis par Daniel Guérin

Vers la liberté en amour, de Charles Fourier

Gallimard, Folio essais, 1975 (1819), 276 p., épuisé

mardi 5 juillet 2011, par Lionel Labosse

Il s’agit d’une anthologie tirée par Daniel Guérin des œuvres complètes de Fourier, notamment mais pas seulement l’ouvrage posthume intitulé Le nouveau monde amoureux, écrit selon Guérin entre 1817 et 1819, et publié pour la première fois en 1967, car censuré par ses héritiers mêmes. Fourier oppose l’amour en « Civilisation » à l’utopie amoureuse, sociale, éducative, qu’il propose sous le nom d’« Harmonie ». Cela fait du bien de tomber sur un philosophe qui prône autre chose que la monogamie exclusive et fidèle, à l’instar de Vincent Cespedes, même si comme c’est souvent le cas, l’utopie vire vite à l’oukase. Pour en lire davantage, on trouve en bibliothèque ou d’occasion Le nouveau monde amoureux, dernière publication chez Stock en 1999, et chez Rivages en poche, Des harmonies polygames en amour, un extrait du Nouveau monde amoureux présenté par Raoul Vaneigem. Je tâcherai d’y regarder de plus près à l’avenir.

Daniel Guérin, spécialiste de l’anarchie, et dont l’Autobiographie de jeunesse publiée chez Belfond en 1972 témoignait courageusement de la bisexualité, a réuni cette anthologie parfois frustrante (les extraits sont vraiment charcutés ; on note même une redite pp. 119 et 140 (voir ci-dessous), laquelle d’ailleurs figure aussi dans l’œuvre de Fourier qui a copié-collé ses propres textes comme l’indique une recherche sur Google Books. Dans sa longue préface, Guérin annonce qu’une des innovations de Fourier est de traiter de « l’ambigu ». Il n’a pas repris ces pages dans l’anthologie, parce que le sujet constitue une exception, et que « les passages où ce comportement est abordé sont trop souvent, fragmentaires, évasifs ou même contradictoires » (p. 29). Selon Fourier résumé ici par Guérin, « l’exception, ou transition, dans la proportion d’un huitième ou d’un neuvième par rapport à la règle, est la loi générale dans l’ordre de la nature » (p. 30). Fourier prône l’utilité des exceptions pour la communauté, et conseille de réunir régulièrement les adeptes de telle ou telle passion minoritaire. Lui-même avoue avoir « le goût des saphiennes et de l’empressement pour tout ce qui peut les favoriser » (p. 32). Quant à « l’amour unisexuel », là encore, en dehors de la préface, Guérin n’a pas repris les pages qui l’évoquent. Selon lui, Fourier n’a pas voulu mettre en valeur cette « passion proscrite », et s’est contenté de « spéculer sur l’amitié » ou « affection unisexuelle » (p. 37) au sein du phalanstère futur. Cependant, Proudhon, « homosexuel refoulé » selon Guérin, attaquera publiquement Fourier sur ce thème : « Désormais, on est en droit de dire aux fouriéristes : vous êtes des pédérastes » (p. 38).

Haro sur la fidélité

Dans la première partie consacrée à « L’amour en Civilisation », Fourier s’en prend principalement à « la constance et à la fidélité, si incompatibles avec le vœu de la nature et si fatigantes aux deux sexes, que nul être ne s’y soumet quand il jouit d’une pleine liberté » (p. 59). Il stigmatise l’exclusivisme : « [Il faut] trouver les moyens de prévenir le règne exclusif de cet égoïsme amoureux qui est le plus vil essor du principe matériel et qui pourtant est le seul mode d’amour admis par les lois civilisées » (p. 90). « Nos régénérateurs ont opiné à proscrire en plein la passion la plus apte à former les liens sociaux, ils ont restreint au minimum le lien amoureux » (p. 188). Pour lui, « les hommes aiment tous la polygamie et […] les dames civilisées tant soi peu libres aiment de même la pluralité d’hommes » (p. 187). Et pourtant, Fourier fustige l’hypocrisie de la bourgeoisie qui sous couvert de moralité, pratique toutes les perversités : « il n’est pas de délassement plus attrayant pour la bourgeoisie que ces parties carrées ou sextines où l’on troque si lestement femmes et maris » (p. 97). Fourier attaque bien sûr le mariage : « Le mariage, au contraire, est tout au désavantage des gens confiants ; il semble inventé pour récompenser les pervers. » ; « Un riche mariage est comparable au baptême par la promptitude avec laquelle il efface toute souillure antérieure » (p. 119 et 139/140). Il imagine même des « incestes et fornications spéculatives. Tel préfère, à égalité de dot, la famille qui a beaucoup de filles, parce qu’une fois installé chez elle à titre de beau-frère, il se formera aisément un sérail des belles-sœurs et de leurs amies » (p. 143). Tout conspire à piéger le célibataire dans le mariage : « La politique l’excite parce qu’elle sait que le célibataire incline à l’insouciance, et qu’il ne deviendra soucieux qu’à l’aspect d’enfants talonnés par la famine. » […] « Ainsi tout concourt à couvrir le piège de fleurs : ceux mêmes qui y sont tombés et qui s’en désolent en secret y entraînent le célibataire, soit pour placer une de leurs filles, soit par jalousie de le voir à l’abri des ennuis conjugaux. » (p. 144). Fourier fulmine contre la pratique de légitimation automatique des enfants de l’épouse, même ostensiblement bâtards, par le mariage : « La générosité de ces honnêtes maris civilisés sera dans l’avenir un objet d’amples risées » (p. 147). La monogamie est l’autre nom de la fidélité : « Nos constitutions ne veulent admettre qu’un genre en amour, que la monogamie. On ne peut pas faire régner exclusivement un seul genre ; aussi la monogamie exclusive ou fidélité conjugale est-elle violée à chaque instant et il n’est bruit que d’adultère » (p. 153). Un texte assez fastidieux de vingt pages nous est livré dans son intégralité (alors que nous aurions apprécié des extraits sur « l’ambigu ») : la hiérarchie du cocuage, où Fourier s’amuse à distinguer 76 catégories de cocus. Je n’en retiendrai que la catégorie n°66, le « cocu judicieux […] qui épouse une femme riche par compensation de libertés ». « Toute femme qui m’introduirait à ce titre dans la confrérie ferait une affaire excellente pour elle comme pour moi » (p. 175). Fourier remarque qu’à Paris existe un « germe d’harmonie » : « Ne voit-on pas force maris et amants s’accorder en bons frères et faire par leur union le charme du ménage, rivaliser de prévenance pour leur commune moitié ? » (p. 253).

Politiquement incorrect avant la lettre

Il s’en prend également à la répression sexuelle dont sont victimes principalement les femmes : « La jeune fille n’est-elle pas une marchandise exposée en vente à qui veut en négocier l’acquisition et la propriété exclusive ? » (p. 100). Il reproche aux « femmes savantes » de s’être consacrées aux sciences plutôt qu’à la cause des femmes : « L’esclave n’est jamais plus méprisable que par une aveugle soumission qui persuade à l’oppresseur que sa victime est née pour l’esclavage » (p. 114.) Un paragraphe étonnant et celui où il excuse presque « un jeune homme [qui] fut poursuivi devant les tribunaux de France pour avoir violé 6 femmes de l’âge de 60 à 80 ans (et sans doute il en avait violé bien d’autres qui ne furent pas connues). Le procès fut relaté dans tous les journaux et le délit était des plus pardonnables vu que les victimes étaient d’âge exempt de critique et de grossesse. On condamna le délinquant [et peut-être eût-il été plus sage de distribuer des parcelles de ses vêtements en guise de reliques pour propager le bon exemple] [1]. Il est évident que ce jeune phénix agissait par besoin, que le besoin en ce genre chez les hommes et femmes peut être poussé jusqu’à l’urgente nécessité aussi bien que celui de nourriture » (p. 80).

Propositions utopiques

L’utopie érotique de Fourier n’est pas du tout le « Postsexopolis » que proposent Marcela Iacub et Patrice Maniglier. On ne rigole pas, et l’on s’applique à respecter les préceptes du Maître en tirant la langue : « On exigera des amants une tenue décente en public et l’on n’admettra nullement les scènes lubriques de nos jeunes époux qui semblent dire niaisement à une compagnie : « Le curé a débité du latin qui nous permet de nous becqueter en public. » » (p. 94). La partie que l’anthologiste a consacrée à « L’amour en Harmonie » ne commence qu’à la page 194 sur 276, et encore, la plus grande proportion de cette partie consiste en nouvelles récriminations contre la société actuelle, de sorte que ses propositions se trouvent réduites à pas grand-chose, et le peu qui nous en est donné prête plutôt à rire. C’est dans cette partie, qu’on trouve une condamnation ironique des « perfectibilistes », de Platon à Robespierre, « qui ont tous approuvé le mariage et condamné cette indomptable, cette incompréhensible passion de l’amour que tu [Dieu] as si sottement départie au genre humain » (p. 206). Parmi les propositions, en voici une bien naïve : « Dans l’Harmonie où personne n’est pauvre et où chacun est admissible en amour jusqu’à un âge très avancé, chacun donne à cette passion une portion fixe de la journée et l’amour y devient affaire principale » (p. 219) : voilà un philosophe qui veut nous faire baiser comme on va pointer à l’usine ! Ne croyons pas si bien dire : il règle la journée de façon stricte, avec un bal de trois heures chaque soir, mais sans perdre de temps à se « falbaliser », sans quoi « pour peu qu’il durât, comment pourrait-on, le lendemain, retourner au travail avant le lever du soleil ? » (p. 225). Sa société n’est pas communiste : voici la façon étonnante dont il répartit les richesses : « Si une femme opulente a aimé dans sa vie 50 hommes avec passion ardente et de manière à passer quelque temps avec chacun d’entre eux, elle ne manquera pas de leur faire des legs en testament » (p. 230).

Quelques propositions amusantes

D’autres me semblent plus judicieuses, comme le fait que « nos coutumes de mariage et autres étant oubliées, leur absence donnera lieu à une foule d’innovations amoureuses » (p. 219). Mais ces innovations accouchent d’une souris : « Les polygynes ont la propriété de se créer un ou plusieurs « pivots » amoureux. Je désigne sous ce nom une affection qui se maintient à travers les orages d’inconstance » (p. 232). On relève quand même une apologie de la backroom avant la lettre : « Je ne connais rien de plus remarquable qu’une association de Moscovites [2] (j’en parle par ouï-dire) nommée le club physique. Les associés, admis par un concierge qui les connaissait (les initiés), se déshabillaient dans un cabinet et entraient nus dans la salle de séance, qui était obscure et où chacun palpait, fourrageait et opérait au hasard sans savoir à qui il avait affaire » (p. 255). Fourier évoque aussi des « orgies », qu’il souhaite réglées comme du papier à musique par un « ministère de la cour d’amour » pour qu’elles n’aient rien à voir avec les « infâmes débauches de la civilisation » (p. 257). Il y aura aussi des « orgies de musées », qui procureront « seulement les plaisirs de vue et d’attouchement, ennoblis par le prestige de l’amour des arts et de la simple nature » (p. 258). Prévoyant, Fourier pense beaucoup aux vieillards : « la vieillesse avoue à l’unanimité qu’après la saison de l’amour il ne reste plus qu’une source de solide bonheur, la richesse » (p. 182). Il propose la création de « chœurs de mûres et de viriles », des « tempérées » et « révérendes », selon les âges, et ces chœurs seraient tellement prestigieux que des femmes préféreraient se vieillir pour y être acceptées. Il propose une sorte d’apologue utopique : « Urgèle et Valère », lui âgé de 20 ans, elle de 80. Elle le séduit grâce à son poste de – sans rire – « haute matrone, ou hyperfée de l’armée du Rhin » (p. 250). C’est l’anti-Alcibiade, mais quel ridicule ! Fourier pense aussi aux « disgraciés » : « Les couples angéliques s’exciteront respectivement aux œuvres pies et s’il se trouve dans la contrée quelque individu accidentellement disgracié de la nature […], l’ange et l’angesse leur feront religieusement l’offre de faveur et en recueilleront d’autant mieux les bénédictions publiques assurées à leur fonction » (p. 236). J’ai eu la curiosité de regarder ce que Daniel Guérin avait cisaillé. Voici ce qui figurait dans la parenthèse : « (j’ai déjà dit qu’on n’élèvera point en harmonie d’enfant contrefait, la disgrâce ne pourra donc être que d’accident et non pas de naissance) ». Sans commentaire ! Quand Fourier entre dans le détail de ses propositions, cela tient du délire, et je ne voudrais pour rien vivre dans une utopie si bien réglée ! Si les choses ne se font pas dans les règles qu’il propose, l’austère utopiste parle d’« ignoble jouissance purement animale » (p. 240). L’ouvrage se termine par un étonnant chapitre sur l’inceste, où l’on apprend que « toutes les tantes prennent les prémices des neveux et qu’il est de règle dans la bonne compagnie que les prémices d’un jeune homme appartiennent de droit à sa tante ou à la soubrette » (p. 261). Entre oncles et nièces, Fourier voit un « inceste mignon », mais se refuse, par prudence, à prôner l’inceste en Harmonie : « [l’Harmonie] ne procédera que par degrés sur les innovations religieuses et morales qui heurteraient les consciences, par exemple sur l’inceste, quoiqu’il soit de règle d’autoriser tout ce qui multiplie les liens et fait le bien de plusieurs personnes sans faire le mal d’aucune » (p. 264). Quelle belle leçon pour nous qui voulons deux siècles plus tard écorner le dogme de la monogamie !

- Lire une étude érudite des utopies anarchistes de l’union libre post-fouriéristes, par Michel Antony.
- En 2013, réédition par les éditions Finitude d’un texte de Nicolas Edme Restif de La Bretonne, extrait d’une nouvelle elle-même extraite d’un recueil intitulé Les Contemporaines, sous le titre trompeur Nouveau moyen de bannir l’ennui du ménage. Voir un extrait édifiant chez ce précurseur de Charles Fourier dans notre article : un sujet de bac sur L’éducation des femmes. Il s’agit de créer des sortes de phalanstères de vingt ménages, mais dans les faits, on reproduit dans ces micro-sociétés les processus de domination à l’œuvre dans la société ; on utilise des domestiques pour procéder aux travaux dégradants, et si la question de l’échangisme est posée, elle est aussitôt résolue de façon conservatrice.
- Ce livre fait partie des nombreux ouvrages que j’ai lus pour écrire mon essai Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay ». Et si vous l’achetiez ?

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site officiel de l’Association d’études fouriéristes


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[1Cette partie entre crochets a été supprimée de l’anthologie par Daniel Guérin, ce qui me semble dommage !

[2Joli pied de nez à Voltaire et à son « vivandier moscovite ».