Virginie Despentes se présente d’emblée en « prolotte » ou « looseuse de la féminité » (p. 10). Si elle constate que « la révolution féministe a bien eu lieu », elle s’étonne que nombre de femmes persistent à se laisser minorer par les hommes, « via la famille, les journaux féminins, et le discours courant » (p. 20), sans oublier le « sur-marquage en féminité » imposé par la mode, comme « une excuse suite à la perte des prérogatives masculines » (p. 22). La maternité lui semble être « devenue l’aspect le plus glorifié de la condition féminine » (p. 25), au point que « personne n’a inventé l’équivalent de Ikea pour la garde des enfants » (p. 24) [1]. On retrouve avec plaisir des analyses proches de celles d’Éric Verdier [2] : « Quand Sarkozy réclame la police dans l’école, ou Royal l’armée dans les quartiers, ça n’est pas une figure virile de la loi qu’ils introduisent chez les enfants, mais la prolongation du pouvoir absolu de la mère. […] Un État qui se projette en mère toute puissante est un État fascisant » (p. 26).
Le viol : appareil de surveillance des femmes
Virginie Despentes évoque le viol qu’elle a subi à l’âge de 17 ans. Elle en tire des réflexions originales, qui vont à l’encontre de la morale qui pousse les filles à rester chez elles en cultivant l’image de la victime, en vertu de « l’appareil de surveillance des femmes qui se met en branle » dès qu’on fait savoir qu’on a été violée. Ses réflexions sur la question sont proches de celles de Marcela Iacub & Patrice Maniglier, dont l’ouvrage est malheureusement absent de la bibliographie : « Le fait d’être plus terrorisée à l’idée d’être tuée que traumatisée par les coups de reins des trois connards, apparaissait comme une chose monstrueuse » (p. 39). Les idées de Camille Paglia résumées p. 42 seront comprises mutatis mutandis par les homos qui ont vécu l’époque d’avant la consumérisation de l’homosexualité : le risque d’être agressée en tant que femme vaut mieux que la sécurité de vivre enfermée « chez papa-maman ». Virginie Despentes agit « comme si je n’étais pas une fille » (p. 44). Elle s’étonne « qu’en 2006 […] il n’existe pas le moindre objet qu’on puisse se glisser dans la chatte quand on sort faire un tour dehors, et qui déchiquetterait la queue du premier connard qui s’y glisse » (p. 48). C’est la peur de mourir qui terrorise, pas celle de la pénétration. Ce viol est « fondateur […] de ce que je suis en tant qu’écrivain » (p. 53).
La prostitution : contrôle et avilissement par la sexualité
Le chapitre consacré à la prostitution est de la même veine : « Les prostituées forment l’unique prolétariat dont la condition émeut tant la bourgeoisie » (p. 57). Les arguments ne sont pas neufs, mais ils sont formulés d’une manière nouvelle, due au poids du témoignage personnel de l’auteure, de son expérience de la prostitution par minitel à l’âge de 22 ans [3] : « dans ma petite expérience, les clients étaient lourds d’humanité, de fragilité, de détresse ». De ce point de vue, l’aspect physique passe au second plan : « c’était affaire de charité, même tarifée » (p. 65). Elle envisage la prostitution dans son cas comme « une entreprise de dédommagement, billet après billet », permettant la « reconstruction après le viol » (p. 72). Dans le discours admis, on exige que les prostituées « appartiennent à une catégorie unique : victimes » ; « on exige qu’elles soient salies » (p. 67). Les lois anti-prostitution ne servent pas qu’à avilir les filles, mais aussi les clients : « c’est aussi la sexualité des hommes qu’on contrôle » ; « le soulagement doit rester problématique, culpabilisant » (p. 80). Ce fait est envisagé comme une « construction politique » (p. 83), des « chaînes » dont on n’est pas près de se libérer, et pour cause : « quand on affirme que la prostitution est une « violence faite aux femmes », on veut nous faire oublier que c’est le mariage qui est une violence faite aux femmes, et d’une manière générale, les choses telles que nous les endurons » (p. 85).
Le porno : bon pour l’élite, dangereux pour le peuple
Le porno permet à Virginie Despentes d’approfondir son analyse des ressorts de nos comportements sociaux : « l’image porno ne nous laisse pas le choix : […] elle nous fait savoir où il faut nous appuyer pour nous déclencher ». Les « militants anti-porno […] refusent qu’on leur parle directement de leur propre désir, qu’on leur impose de savoir des choses sur eux-mêmes qu’ils ont choisi de taire et d’ignorer » (p. 91). Les conditions de travail des hardeuses sont les mêmes que celles des prostituées : les pouvoirs publics ne se préoccupent pas de leur dignité de travailleuses, seulement de la moralité sexuelle. Les interdits du porno (« pas de scène de violence, pas de scène de soumission » pas de « gode-ceinture » [4]) font sourire : « le SM doit rester un sport d’élite, le peuple est incapable d’en saisir la complexité, il se ferait mal » (p. 95). Elle remarque que « quand Valéry Giscard d’Estaing interdit le porno sur grand écran dans les années 70, il ne le fait pas suite à un tollé populaire » (p. 98). C’est seulement le « trop de succès » des films qui fait peur : « Ça n’est pas la pornographie qui émeut les élites, c’est sa démocratisation » (p. 99). Virginie Despentes revient sur la censure dont le film Baise-moi a été l’objet. Elle remarque justement que « la hardeuse […] se comporte exactement comme un homosexuel en back-room […] comme un homme s’il avait un corps de femme » [5] (p. 101). Elle s’étonne de ce que les femmes pratiquent peu la masturbation : « Nous sommes formatées pour éviter le contact avec nos propres sauvageries » (p. 105). Elle évoque l’importance des « premiers concerts de rock », qui ont vu la manifestation des désirs des femmes « nos clitoris sont comme des bites, ils réclament soulagement » (p. 105).
King Kong théorie
Alors, que vient faire la grosse bête poilue ici ? Virginie Despentes voit dans le film de Peter Jackson « la métaphore d’une sexualité d’avant la distinction des genres telle qu’imposée politiquement autour de la fin du XIXe siècle […] l’île de ce film est la possibilité d’une forme de sexualité polymorphe et hyperpuissante » (p. 112) [6]. Cela amène l’auteure à revenir sur sa période « keupone », où son rapport à la féminité et avec les mecs était radicalement différent (p. 116). Par contraste, les réactions à la sortie du livre Baise-moi sont intéressantes. En gros, on lui reproche d’être une femme : « Personne n’a éprouvé le besoin d’écrire que Houellebecq était beau » (p. 118). « Il n’y a pas pire qu’être une femme jugée par des mecs. […] On n’est même pas des étrangères : on est sous-titrées, tout le temps, parce qu’on ne sait pas ce qu’on a à dire » (p. 119). Pour le film, la censure provient du fait qu’il ne faut « pas de film sur une tournante où les victimes ne larmoient pas avec le nez qui coule sur des épaules d’hommes qui les vengeront » (p. 120). C’est exactement ce que j’avais compris à la sortie du film, et ce qui m’avait bouleversé : les femmes se vengent elles-mêmes, et font subir aux hommes ce qu’elles ont subi. Pourquoi un tel ramdam autour d’un film féministe ? Virginie Despentes conclut en approfondissant le chapitre sur la prostitution : « la féminité, c’est la putasserie. L’art de la servilité » (p. 126). De leur côté, les « hommes » ne sont pas mieux lotis : « on dirait qu’ils veulent se voir baiser, se regarder les bites les uns les autres […] on dirait qu’ils ont peur de s’avouer que ce dont ils ont vraiment envie, c’est de baiser les uns avec les autres […]. Ils se baisent à travers les femmes, beaucoup d’entre eux pensent déjà aux potes quand ils sont dans une chatte » (p. 142). Mais ils (les hommes hétéros) ont « peur d’être PD […] alors ils filent droit. Ils renâclent, mais obéissent. Au passage, ils torgnolent une fille ou deux, furieux de devoir faire avec » (p. 142). Cela nous donne du pain sur la planche dans notre mission éducatrice ! Conclusion : « Le féminisme est une révolution, pas un réaménagement des consignes marketing, pas une vague promotion de la fellation ou de l’échangisme » (p. 145).
Voir également dans Le sexe et ses juges, ouvrage collectif du Syndicat de la Magistrature, la communication de Catherine Breillat. Lire l’article de Matooblog. Voir une étude fouillée de Paul Vaurs : Trottoirs et territoires, les lieux de prostitution à Paris.
www.altersexualite.com