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Portrait du jeune gai en espion, pour le lycée.

Mes débuts dans l’espionnage, de Christophe Donner

Fayard, Libres, 1996, 109 p., 5,95 €.

samedi 28 avril 2007, par Lionel Labosse

Un brillant récit métaphorique où le jeune gai est considéré comme un espion, obligé de mener une double vie. Une image sans concession d’un garçon de 15 ans, non pas tel que ses parents le rêvent, mais tel qu’il est. Faut-il persister à réclamer l’« égalité des droits », ou bien se satisfaire d’un statut difficile, secret, mais glorieux ?

Résumé

« Ma mère a un beau cul » (p. 9) voici comment parle Charles, 15 ans, avant de partir en « mission » à Genève. Il donne un coup de main à sa mère et son grand-père dans leur travail d’espions pour le compte des Russes. Ses deux problématiques principales sont en fait, premièrement, de découvrir qui est son vrai père, deuxièmement, de passer à l’acte dans son désir sexuel pour des hommes. Difficile de s’affirmer face à cette mère dominatrice, qui avait l’habitude d’« engueuler comme une fiotte » (p. 15) son père, et face à ce grand-père castrateur, qui se fait passer pour un héros de la Résistance et conspue « le pédé du dessus » (p. 58). Charles choisit ses copains pour leur physique, il lui est même arrivé de se « branler » avec son copain Malik, mais il n’ose pas recommencer, de peur de se « faire traiter de pédé ». Quand il se retrouve dans le T.G.V. pour Genève, il est excité par ce bel homme élégant qui le suit jusque dans les toilettes et dégaine… un P. 38. Il dégaine sa « queue » le premier, et tue l’homme. Il se fait draguer par un serveur pendant que son grand-père fait disparaître les empreintes et le cadavre. Charles a prévu toute une série de faux indices pour convaincre son grand-père de son hétérosexualité. Il sort la nuit, et retrouve un jeune homme sur le lieu de drague conseillé par le serveur. Ce jeune homme se trouve être le fameux « pédé du dessus ». Nous n’avons pas droit au récit de la scène de dépucelage (sans doute pour ne pas perdre toute possibilité de catégorisation jeunesse), mais cette nuit termine l’initiation de Charles, qui apprend à se jouer du mépris de son grand-père, à se défier de son admiration pour lui, et à mépriser sa peur. Le lien est fait entre les récits, peut-être faux, du grand-père sur son héroïsme pendant la Résistance, et la dissimilation à laquelle son choix sexuel réduit Charles : « cette théorie du détachement, quand la peur se détache du danger, quand l’une s’échappe de l’autre et vous laisse dans cet état second, euphorique où tout paraît possible, la mort et l’amour dans un même sourire » (p. 87).

Mon avis

Pas un mot de trop dans ce roman court, qui brosse de façon magistrale le portrait du jeune gai en espion. On pense aux textes de Proust qui suivait ses héros pendant la guerre, de portes cochères en maisons closes. Faut-il persister à réclamer l’« égalité des droits », ou bien se satisfaire d’un statut difficile, mais glorieux ? Charles élabore des stratégies pour se procurer des revues de mecs, découvre (il est précoce) les lieux de drague gais, et les relations d’une nuit dépourvues de préliminaires ou de suite. N’est-ce pas le meilleur antidote aux amours délétères de sa mère ? La meilleure scène est celle du train, où la lecture réaliste (un espion, son pistolet) est aussi valable que la lecture métaphorique (un dragueur, son sexe). Quant au grand-père, sa diatribe contre les pédés et sur les camps, « où d’après lui, il n’y avait jamais eu de pédés » parce que « les camps ramenaient les hommes à leur état naturel » et que « dans ce cœur, dans ce noyau, il n’y avait jamais eu ça » (p. 60), remet en question la notion d’héroïsme, et nous rappelle les prétextes futiles sous lesquels certains homophobes ont eu, et ont encore l’habitude d’exclure les associations gaies des cérémonies de souvenir de la déportation (voir ma Tribune libre). Il est difficile dans l’état actuel des choses, de proposer ce livre à une classe entière, ce qui est dommage, car il permettrait d’accéder à la notion d’homophobie intériorisée. Dans un choix de livres, il est possible de le proposer à des élèves ayant une certaine maturité, au lycée, voire en troisième, mais en les prévenant qu’ils risquent d’être choqués (scènes de fellation, de masturbation, évocation de la drague sauvage ; mais pas de scène de coït). Il est amusant que la même personne soit à la fois l’auteur du livre le plus édulcoré de notre liste, Les lettres de mon petit frère, et d’un des plus osés. Le livre n’est pour l’instant pas publié en collection jeunesse… on parie sur une réédition pour quand ?

- Lire également, du même auteur, Tu ne jureras pas.
- Lire l’article « Histoire de quelques trahisons » sur le site Culture & débats.

Lionel Labosse


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