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Permanence de la Colchide

Sur les traces de Jason

En marge d’un voyage en Géorgie

vendredi 25 novembre 2011, par Lionel Labosse

« Croire que la majorité de la population masculine géorgienne est homosexuelle parce que les hommes se tiennent bras dessus, bras dessous et s’embrassent lorsqu’ils se rencontrent » indique bizarrement la rubrique « Ne pas faire » du guide Petit Futé de la Géorgie, presque seul sur le marché pour cette ex-république soviétique de moins de 5 millions d’habitants. Dans le reste du guide, aucune information sur le niveau d’acceptation de l’homosexualité dans le pays, rien sur d’éventuels centres d’intérêts altersexuels. Circulez, il n’y a rien à voir. Consultez le guide de Mykonos !
D’après les commentateurs, la Géorgie est une de ces ex qui s’en sort le mieux depuis la Révolution des Roses, fin 2003 et les réformes entamées par le jeune président Mikheil Saakachvili. L’Arménie ne s’en sort pas si mal non plus à mon avis, malgré le handicap de l’absence d’accès à la mer, et pour être franc, j’ai davantage apprécié l’Arménie que la Géorgie, mais je suis partial en la matière, et la Géorgie vaut quand même largement le voyage ! (Dois-je rappeler que mes élucubrations de voyageur sur ce site sont à prendre avec des pincettes, car je ne fais que survoler un pays en deux ou trois semaines ?) Pour en revenir à notre Futé, on se demande quelle mouche a piqué le rédacteur : sans confondre Révolution des Roses et Pink power, il n’est pas bien difficile de tâter du Géorgien, dès lors qu’on prend soin de l’isoler des Géorgiennes, et d’ailleurs ce commentaire ridicule serait valable pour la plupart des pays méditerranéens, voire pour le monde entier, en dehors de quelques pays européens de coincés du cul, comme notre Gaule bien aimée, et encore, plutôt au nord ! Le monument fondateur de la littérature nationale, Le Chevalier à la peau de tigre est révélateur d’une sensualité sinon d’une sexualité entre hommes inhérente à l’âme géorgienne. Et pour remonter à l’époque de la Colchide, l’autre mythe fondateur, celui de Jason, le plus ancien voyageur de l’humanité, n’est-il pas aussi une histoire d’hommes entre eux, pour qui les femmes n’incarnent pas l’idéal hétérosexuel occidental, c’est le moins qu’on puisse dire ?… Cet article constitue un journal de voyage en marge. Il existe d’innombrables notes de voyage sur la Géorgie disponibles sur Internet ; je ne vous propose, comme d’habitude, qu’une pochade altersexuelle…

Le voyage de Jason

Pour faire le lien entre un voyage récent en Grèce, un voyage plus ancien en Turquie de l’Est et celui-ci, rien de mieux que le mythe de Jason. Cette épopée, plus ancienne que l’Iliade, puisque Homère la cite, mais dont la seule version complète conservée est très tardive, est universellement connue, particulièrement en Géorgie. Il est étonnant que le récit d’Apollonios de Rhodes, Les Argonautiques (IIIe siècle avant J.-C.), ne soit pas disponible en français dans une édition de poche. Il existe une version chère parue en 2008 aux éditions Paleo, qui n’est autre que la traduction de 1796 de Jean Jacques Antoine Caussin de Perceval, qu’on trouvera aussi bien sur Wikisource ! Il faut donc se contenter de la savante, coûteuse et encombrante édition des Belles Lettres, 3 volumes bilingues… Je tâcherai de lire tout ça au plus vite, pour satisfaire ma curiosité et la vôtre, mais ne sachant pas le grec ancien, je serai bien incapable de dénicher d’éventuelles édulcorations. Voir ci-dessous.
En attendant, j’ai dévoré le passionnant révit de Tim Severin, Le voyage de Jason. Cet historien et aventurier irlandais, spécialiste des explorations du Moyen Âge, n’en était pas à son coup d’essai : il avait déjà notamment reconstitué le voyage de Sinbad et bien d’autres quand il s’est lancé dans cette expédition, au début des années 1980 (le livre est paru en 1985, traduit en français en 1987 chez Albin Michel, mais ce bougre d’Irlandais ne donne que le jour et le mois, et oublie de préciser le millésime !). Après avoir fait établir des plans minutieux tenant compte de recherches poussées, il a fait construire une galère de 20 rameurs – les Argonautes étaient censés être 50 – par un maître charpentier grec travaillant selon des techniques ancestrales, puis est parti, après quelques essais, de la baie d’Iolcos, le 2 mai, pour arriver le 21 juillet (de je ne sais quelle année, sans doute 1984 ?) à la destination supposée de Jason et de ses potes en Géorgie, sur le fleuve Rioni, anciennement « Phase », quelques kilomètres en aval du port de Poti, actuellement premier port de Géorgie, où l’on peut encore voir une hideuse sculpture soviétique en béton de Jason sur un char ! Il existe par contre à Batoumi une superbe sculpture de Médée à la toison (ci-dessous). Médée n’a pas bonne presse en Grèce, où elle est perçue comme une sorcière, alors qu’en Géorgie elle jouit du statut d’héroïne. Concrètement, de nombreuses Géorgiennes s’appellent Médée, mais peu de Grecques… Existe-t-il en Grèce une statue de Médée ?
Médée à la toison ; statue à Batoumi (Géorgie)

La sueur baignait les torses des rameurs

Si le livre de Tim Severin est un des récits de voyages (avec des aspects scientifiques et maritimes qui raviront les spécialistes) les plus passionnants que j’aie lus, on s’amuse parfois du côté loup de mer 100 % hétéro de l’auteur, qui ne semble pas avoir d’yeux pour les 20 sublimes mâles qui lui suent sous le nez, dont on imagine les pectoraux surgonflés par l’overdose d’aviron, ni pour la réputation de quelques Argonautes, qu’il passe sciemment sous silence. Le récit est parfois émouvant, surtout avec le maître charpentier Vasilis Delimitros, un taiseux qui finit par lâcher à la presse, quand le bateau est enfin à flot : « Je l’ai fait pour la Grèce » (p. 38). Ce tsunami de testostérone qui fait fulminer de jalousie le lecteur altersexuel laisse froid notre Irlandais (il faut dire qu’il a fait ses études à Oxford, d’où le goût pour l’aviron et le flegme, mais comment diable ce bougre a-t-il échappé à la troisème spécialité des Public Schools ?!), qui note sobrement « La sueur baignait les torses des rameurs, formait des plaques humides sur les bancs de nage et trempait le fond de leur pantalon. On comprenait sans mal pourquoi les Grecs de l’Antiquité ramaient souvent tout nus ; cela réduisait le risque d’escarres et de démangeaisons provoquées par la friction du corps sur des vêtements trempés de sueur » (p. 96). N’y a-t-il pas d’autres choses, que pourrait comprendre qui sait lire entre les lignes ? En attendant d’avoir lu plus en détail la version d’Apollonios, il y a au moins un point connu du mythe où l’on prend l’auteur en flagrant délit d’édulcoration : c’est le passage concernant Hercule et Hylas.

Hercule et Hylas

Le héros, qui est censé avoir interrompu ses Travaux pour être de la partie, est d’abord le seul à ne pas fréquenter les Lemniennes, lorsque l’Argo fait escale à Lemnos. Il monte la garde auprès du navire, et las d’attendre que ces messieurs aient copulé avec ces femmes qui avaient tué tous les mâles de l’île, engueule ses petits cmarades : « Ils allaient perdre leur honneur, leur dit-il, s’ils abandonnaient la conquête de la Toison d’Or pour mener une vie de paresse et de luxure entre les bras des femmes de Lemnos » (p. 114). On comprend (mais pas l’auteur) qu’entre Médée et les Lemniennes, ce plus ancien mythe grec n’est pas une pub pour l’éternel féminin ! Mais que faisait donc le héros au suffixe évocateur ? Eh bien, sans doute rimaillait-il son éromène, Hylas. Mais pour ne pas choquer sans doute les lecteurs des années 80, l’auteur se contente de présenter Hylas comme « écuyer », tout en précisant : « Hercule, au désespoir, courut en tous sens en criant le nom d’Hylas » (p. 149). Le lecteur habile aura compris comment les deux amis chevauchaient ! [1]
Hélas, contrairement à Hercule, notre auteur est un bon père de famille, que n’émeut nullement la présence à bord, entre autres volontaires qui se relaient de Grèce en Turquie, puis en Géorgie, de deux éphèbes Turcs (envoyés par leurs parents, amis de l’auteur, pas touche !) de 16 et 18 ans. Pourtant, les aventures de la « galère de l’âge de bronze » ont parfois été dangereuses et éprouvantes, et l’on regrette que l’auteur ait tu l’aspect relationnel de cette bande de mâles en lutte avec les éléments et souvent contraints de dormir entremêlés, lors des nuits où il leur fut impossible de débarquer. La tradition des marins de n’accepter aucune femme à bord est respectée, à l’exception d’une visite de la fille de l’auteur, pour quelques jours pendant ses vacances (il est étonnant d’ailleurs, pour une aventure qui n’est pas seulement sportive, mais aussi intellectuelle et scientifique, qu’aucune femme n’en soit !).

Les terribles Svanes

Les dernières pages emmènent le lecteur apparemment loin du mythe, dans une région reculée de la Géorgie, la Svanétie. Cette contrée montagneuse, région habitée la plus élevée d’Europe, serait à l’origine du mythe de la Toison d’or : en effet, l’or était récolté en déposant une peau de mouton au fond des cours d’eau à la fonte des neiges. L’or s’accrochait aux poils, et il arrivait qu’il y en ait une grande quantité. Voici d’ailleurs l’un de ces farouches Svanes ravagé par l’alcool que j’ai photographié au péril de ma vie (pour ne pas effrayer les plus petits, le couteau qu’il serrait entre les dents a été effacé à la palette graphique) : on voit que l’évolution darwinienne, dans cette vallée endémique, a comme croisé le Svane avec la race ovine, et ses cheveux sont devenus des poils épais, qui lui permettent de récolter les paillettes d’or quand il s’ébroue dans le plus simple appareil et dans les torrents gelés dont il a cassé la glace d’un coup de Kalashnikov…
Un Svan farouche et aviné
La Svanétie est à visiter en priorité, même si dans l’état actuel des routes, son accès et la visite du village d’Ushguli, au pied du mont Chkhara, troisième sommet du Caucase et premier de la Géorgie, demandent essence et patience. On découvre les étonnantes tours svanes, qui sont à la Géorgie ce qu’au Togo sont les Tata. En tout cas la découverte de ces contrées voisines de la montagneuse Ossétie du Sud, et de la méridionale Abkhazie, fort dépeuplées suite aux conflits qui ont entraîné leur sécession espérons-le provisoire, rend évidente la manipulation géopolitique à laquelle s’est livrée la Russie pour réduire à néant les velléités d’émancipation de son ancienne république, comme elle l’a fait pour l’Arménie et pour la Tchétchénie. Le président Saakachvili a réussi à pacifier la Svanétie et l’Adjarie, faisant de Batoumi un incroyable centre balnéaire d’expo d’architecture et de sculpture ultramodernes. Parviendra-t-il à récupérer l’Ossétie et l’Abkhazie ? Souhaitons-le, mais il faut souhaiter en même temps la mort brutale de quelques milliardaires mafieux russes, sinon leur emprisonnement, et que Poutine rejoigne Berlusconi et Khadafi au rayon des pantins ubuesques… Bref, la Russie est dans le caca, mais on le savait ! Pour en revenir à nos moutons aurifères, la Svanétie est peut-être éloignée du point probable d’arrivée de Jason en Colchide, mais comment expliquer que le Caucase, et son point le plus haut, soit présent dans le mythe de Prométhée ? Comment les Grecs, ces marins insulaires, connaissaient-ils l’existence de ces montagnes ? La Géorgie, voire la Svanétie, est considérée comme le berceau mondial du vin : « Vêna est la source étymologique du mot « vin » dans la plupart des langues des peuples caucasiques de l’Europe : ainsi en est-il du svane gvinal, du géorgien gvino, du mingrélien gwini, du celtique gwinien, du germanique wein, de l’anglais wine, du grec oinos, du latin vinum, de l’italien et de l’espagnol vino, du portugais vinho et, bien sûr, du français vin » (Le vin à travers les âges, Jean-François Gautier, L.C.F., 1989, p. 19). Hugh Johnson, spécialiste mondial du vin, confirme dans son ouvrage de référence Une Histoire mondiale du vin (1989) : « la Transcaucasie, terre des Géorgiens et des Arméniens, est un des lieux d’origines de la vigne. C’est peut-être là que l’homme a foulé pour la première fois le raisin et découvert la joie de boire du vin » (p. 15). Il cite le récit de Jean Chardin, qui évoquait déjà au XVIIe siècle ce qu’on appelle « kwevris, jarres à vin enfouies dans le sol jusqu’au col » (p. 14), telles que j’en ai effectivement vu ! Johnson précise : « les plus anciens pépins de vigne cultivée connus à ce jour [donc en 1989] proviennent de Géorgie : datés par la méthode du carbone 14, ils remontent à une période de 7000 à 5000 ans avant J.-C. » (p. 17). L’article de Wikipédia Histoire de la vigne et du vin déplace légèrement l’origine du vin, en Arménie, et donne la date de 6100 avant J.-C. (à une époque où les peuples qui vivaient dans ces contrées n’avaient aucune idée de la frontière qui séparerait Arménie et Géorgie !)

De la sculpture moderne

Ali et Nino de Tamar Kvesitadze
On peut admirer plusieurs sculptures à Batoumi, notamment l’incroyable Ali et Nino de Tamar Kvesitadze, sculpteur géorgien installé aux Etats-Unis. Il s’agit d’une œuvre géante et mouvante représentant un homme et une femme en lames de métal, qui s’interpénètrent et se séparent. La statue symbolise l’amitié entre l’Azerbaïdjan et la Géorgie, d’après le roman éponyme de Lev Nussimbaum. Regardez la vidéo sur le lien précédent, mais voici une autre superbe statue monumentale de Tbilissi, qui date de l’époque soviétique, et représente une danse paysanne. On la trouve au coin du pont Baratashvili (voir ci-dessous), près du théâtre de marionnettes.
Sculpture de Tbilissi : danse paysanne.
Le hasard des lignes aériennes m’a en outre offert une visite éclair pas prévue à Prague. J’y suis tombé lors de ma promenade, sur la plus bluffante statue que j’aie jamais vue, Piss de David Černý, qui fait la pige au Manneken-Pis. Deux types pissent de conserve en se secouant la queue et en ondulant des hanches, l’un en face de l’autre. Cela en bronze massif et en plein centre ville, devant le musée Kafka. Quand on voit ça, mais aussi l’Homomonument d’Amsterdam, on se demande quels verrous il faudrait faire sauter pour que Paris et la France, question sculpture, passent du XIXe au XXIe siècle. J’ai un ami et ancien collègue adjoint au maire dans un arrondissement parisien. Je lui ai montré l’autre jour une sculpture qui rouille lentement devant la piscine Hébert, où j’ai mes habitudes. Ne peut-on rien faire pour protéger les générations futures de la vision de cet étron datant de l’ère du 1 % artistique ? « Oh là ! répond-il, on n’y peut rien, si tu savais, il y a des règlements, etc. » Étonnant que notre pays sclérosé persiste à nous faire subir de la sculpture soviétique de la pire espèce (il y en a d’excellente, bien sûr), ou des rogatons du XVIIe siècle qu’on n’ose jamais foutre à la benne à cause de vieux croûtons pétitionneurs, à l’instar de ces grosses merdes en marbre qui croupissent aux Tuileries (pots de fleurs géants, nymphes et autre quincaillerie mythologique), alors que les anciens pays soviétiques dénichent dans leurs frontières des sculpteurs de talent, sculpteurs qui croulent sous des commandes du monde entier, sauf de France ! Quand on voit comment, dans les petites choses (sans parler des grandes), nos politiciens sont capables de rien, on comprend parfois le goût des Corses pour le plastique… Ce sont les citoyens et les artistes qui freinent des quatre fers, bien sûr, cela n’a guère changé depuis l’époque des Artistes contre la Tour Eiffel, mais les politiciens devraient savoir passer outre, comme Jack Lang à l’époque des polémiques contre les Colonnes de Buren ou la pyramide du Louvre…

Permanence d’Hercule : les bains publics

Étant enseignant, on attend de moi une vie sexuelle lisse et sans bavures, qu’il ne semble pas qu’on exige de n’importe quel gros porc aspirant ici où là en Europe ou ailleurs au poste de président de république [2]. C’est donc dans une optique purement scientifique, sociologique, que dis-je, ethnologique, que vous sont livrées les observations subséquentes !
Il n’y a pas que la sculpture qui étonne dans cet occident de l’Orient, mais aussi le rapport au corps. Pour nuancer la phrase du Petit Futé qui ouvre cet article, si les Géorgiens sont plutôt moins tactiles que leurs voisins Turcs, ou que les Iraniens, j’y ai cependant vécu mon expérience de bains publics la plus étonnante avec Budapest. Les « bains sulfureux » se trouvent au centre historique, près du plus vieux pont de la ville, le pont Méthéki sur la Koura. Ne vous trompez pas : il y a des attrape-touristes, de vrais-faux dômes de bains de vapeur qui ont l’air anciens, mais datent du XXIe siècle, et n’abritent que des « espaces VIP » à louer pour 40 ou 50 laris (environ 20 €) et se faire masser sans croiser la queue d’un Géorgien. Vos guides s’empressent de vous recommander ça pour que vous ne voyiez surtout pas les vrais bains, qui jouissent peut-être d’une réputation aussi sulfureuse que leurs eaux. Pour trouver votre bonheur, il faut donc aller au fond de la place, dans le bâtiment bariolé de faïence qui ressemble à une mosquée persane, et y tâter du véritable Géorgien poilu, avec teneur en touristes limitée à 10 % ! Attention, le bâtiment abrite aussi des espaces VIP en sous-sol, mais il vous faut demander le bain public, qui se trouve en haut. Il y a un espace femmes, apparemment moins fréquenté (2 laris seulement), et un espace hommes ; c’est ouvert jusqu’à 22h. L’entrée coûte 3 laris pour les hommes, un peu plus d’un euro, ce qui garantit une fréquentation populaire et vous laisse caresser l’espoir de croiser le maçon dont vous avez admiré le torse musclé sur un des innombrables chantiers de la ville. Il vous faudra ajouter peut-être 1 lari pour le torchon, et si vous voulez, 13 laris pour le « massage » et le récurage par une espèce de brute épaisse qui vous fera au moins bien rire, mais confond massage et massacre ; enfin, pour le prix, on ne peut pas se plaindre. Du moins votre corps glorieux sera-t-il pendant ce temps, exposé à la convoitise de l’autochtone curieux de nouveauté.
Comment raconter cette inoubliable séance sans offenser les chastes yeux qui fréquentent ce site respectable et néanmoins pédagogique ? Dès l’entrée, quelque feu croisé de regards vous assure qu’on vous a repéré. Une dizaine de douches où l’on passe et repasse entre bain chaud, bain froid et sauna (il s’agit d’un sauna finlandais en bois ; nul bain de vapeur ici). Tout le monde, du fin éphèbe imberbe au retraité placide et ventru, complètement à poil sans fausse pudeur ; non pas impudique, mais non-pudique (on ne se cache pas le bas-ventre avec la main, ni torchon, ni slip, sauf quelque touriste égaré !). Cela, je ne l’avais constaté dans aucun bain public que j’ai eu l’occasion de fréquenter au monde, même à Budapest ! Dans les vestiaires de certaines piscines, à Pékin, à Budapest ou ailleurs, oui, mais ce n’est pas équivalent bien sûr. Même ambiance que sur un site naturiste, quoi, sauf que justement, vous n’êtes pas sur un site naturiste ! Malheureusement les baignoires sont petites, et en dehors d’un pelotage discret, mais ferme et viril, permis par l’opacité de l’eau ferrugi… pardon, sulfureuse, mais dont personne n’est dupe, ne croyez pas, petits cochons, qu’il vous arrivera grand-chose à l’intérieur (quoique…). Comme au Mac Do, la TVA (Taxe Virile Ajoutée) est moins élevée sur les consommations à emporter ! Évidemment, vue la valeur ajoutée du touriste de passage, dès que le beau mâle qui a jeté son dévolu sur vous passe à l’action en respectant à la lettre l’aphorisme attribué à Saint-Exupéry (« L’amour, ce n’est pas se regarder niaisement l’un l’autre, mais regarder ensemble d’un air faussement détaché dans la même direction »), votre androgyne platonicien aimante 200 kilos de Géorgiens moins à votre goût qui vous assènent leur adipeuse et pressante présence. Peut-être est-ce comme le repas géorgien : pas de plat individuel, mais on partage tout ce qu’il y a sur la table !
Bref, je suppose que l’on peut se retrouver après la séance, qui dure à peu près une heure, dans un des innombrables coins sombres que compte cette ville au relief vallonné, jalonnée d’espaces inconstructibles [3]. Je suppose, car je vous rappelle que mes observations sont d’ordre purement scientifique et théorique, et relèvent de l’observation participante la plus orthodoxe. Je ne fais que prendre la température des lieux, et comme dit le célèbre proverbe chinois : « Qui veut prendre la température retient son thermomètre ; qui veut donner la fièvre l’enfonce ». Le plus étonnant dans tout ça est que cette ambiance de pelotage bon enfant a lieu dans le seul bain public de la ville, donc en aucun cas un établissement réservé aux amateurs de garçons, et que cela ne semble choquer personne dans ce pays pourtant pas du tout gay-friendly – car personne ne peut faire semblant de ne pas voir ce qui s’y passe ! On pense aux relations de voyage en Perse de Jean Chardin, ce marchand français qui inspira Montesquieu. La Géorgie, faisait partie de la Perse à l’époque, et la rue la plus touristique de Tbilissi est la rue Jean Chardin. Nostalgie de cette époque de la vie de sérail ?
Dans Capitaine Conan, le roman de Roger Vercel qui se passe à la fin de la Première Guerre mondiale, je relève cette évocation des bains bulgares, proches de l’ambiance que j’ai cru percevoir en Géorgie : « On nous avait donc cachés à Gornia Bania, à dix kilomètres de Sofia. « Gornia Bania », paraît-il, veut dire « bains chauds ». J’ai vu ce qu’on appelle pompeusement « les thermes » dans ce hameau à villas et c’est à peu près ignoble ! Tous les plus gros Bulgares viennent perdre, dans une piscine carrée, nus absolument, un peu de leur graisse jaune. La piscine est à 35 °, mais la source qui jaillit dans une petite fosse est plus chaude de dix bons degrés. Alors, les plus durs de peau s’entassent là-dedans, serrés, et cuisent dans ce court-bouillon. Ils en sortent pourpres, crachant de la sueur, flapis, jambes en losange, et un garçon crasseux les soutient, les étrille devant les autres, sur l’étroit quai de pierre. Pas un n’a honte de sa graisse suante, de sa laideur ! Ils les étalent cyniquement, bestialement, et après qu’ils ont cuvé leur sulfure, allongés sur de petits lits de caserne où ils soufflent sans mot dire, ils repartent, par le petit tramway, vers ce Sofia qui nous est encore consigné. Les thermes sont la seule attraction du pays ! » (Capitaine Conan, de Roger Vercel, in Balkans en feu à l’aube du XXe siècle, Omnibus, 2004) [4].

Sur le pont Baratashvili, on y danse, on y danse…

L’un des coins sombres où vous pourriez suivre votre conquête (je dis vous, parce que moi, je ne suis pas candidat à la présidence de la république, hein !) n’est autre que le pont Baratashvili, en plein centre historique et politique, le 1er à l’ouest du pont Méthéki, les deux ponts fixant les limites du quartier touristique (il y a beaucoup moins de ponts qu’à Paris). Nul besoin de Guide Spartacus pour dénicher ce haut lieu de la drague garçonnière : tout touriste moutonnier en quête de moisson d’or photogénique y passe forcément, ne serait-ce que pour jouir du point de vue sur la récente passerelle hyper-moderne de l’architecte et designer italien Michele De Lucchi, et voir en passant d’étonnantes sculptures en bronze qui virevoltent sur les rambardes (un photographe, des danseuses). L’altersexuel de passage, même si, comme votre serviteur, il ne s’y attend pas le moins du monde en un endroit si central, aura repéré en quelques secondes les indices qui ne trompent pas : mecs seuls qui bayent aux corneilles sur les bancs, regards en coin, nonchalance ardemment calculée…
Le pont Baratashvili, à Tbilissi.
Comme vous pouvez le voir sur la photo, ce pont possède la particularité d’avoir, des deux côtés, un passage piétonnier supplémentaire sous la chaussée, muni de bancs. Ce trottoir bis abrité aboutit au passage souterrain, comme il y en a de nombreux dans cette ville dépourvue de feux tricolores, enfer des piétons. Mais d’une part le souterrain est (jusqu’à ce qu’on trouve les crédits sans doute) obscur la nuit, d’autre part, du fait du double passage, il présente de multiples entrées et recoins. L’obscurité nocturne a pour conséquence, sinon avantage, de transformer l’endroit en urinoir, ce qui contribue à éloigner l’innocent passant ; tandis que le gay de passage sait ce qu’il peut attendre du sacrifice de son olfaction ! Donc cette promenade ensoleillée pendant la journée, où flânent les naïfs amoureux des bancs publics, se métamorphose la nuit en un Sodome urbain où errent les Tbilissiens en quête de rapports strauss-kahniens entre mâles. Tout cela avec vue sur la magnifique passerelle lumineuse citée ci-dessus, ainsi que sur le palais présidentiel (avec sa coupole translucide du même architecte), qui surplombe le pont à quelques dizaines de mètres ! Imaginez qu’à Paris, où il est actuellement interdit au vulgaire de poser ses profanes semelles sur le trottoir qui longe l’Élysée, notre futur président promulgue dès son intronisation un décret autorisant cunnilingus et fellation aux abords de son palais après 22h… (Je suis récemment devenu un fervent partisan de l’érection, pardon, de l’élection, de ce chaud lapin altersexuel, qui, c’est sûr, va transformer notre pays catho coincé en le lupanar de mes rêves… avec consentement s’entend.) Bref, dans une optique faut-il le rappeler, purement scientifique, j’ai expérimenté pour vous, chers lecteurs, et au péril de ma candeur, et je suis en mesure de vous annoncer que le Géorgien est toujours bien digne que Jason et ses potes aient parcouru je ne sais combien de milles marins pour en tâter ! Mais je n’en dirai pas plus : la science a ses limites, et comme disent les entreprises du CAC 40 quand on les interroge sur d’éventuels pots-de-vin : « nous ne communiquons pas sur ces sujets » !

Un pays pas très rainbow-flag

À part ça, ne rêvons pas, il n’existe à ma connaissance aucun établissement gay digne de ce nom dans ce pays, et la religion orthodoxe géorgienne n’est pas des plus rainbow-flag ! [5] Ce pays est, après l’Arménie et l’Éthiopie, le 3e à avoir adopté le christianisme comme religion d’État. Il y a une forte communauté arménienne en Géorgie, mais l’Église n’est pas de la même branche, l’Église arménienne majoritaire étant, comme l’éthiopienne, monophysite et préchalcédonienne, alors que nos amis Géorgiens, eux, ne sont pas dans l’erreur, et savent que le Christ, tel un député-maire, cumule les mandats humain et divin. Bref tout ça pour vous dire qu’on se doute que le Georgien batifole entre garçons sans trouver ça incongru, quand on voit la mode ecclésiastique, qui déteint sur la mode tout court, surtout la mode féminine. Le vêtement religieux est un des plus ternes du monde : noir de chez noir pour les hommes, comme dans presque toutes les églises orthodoxes ou orientales, mais jupes longues et noires itou pour ces dames. Les danses folkloriques que j’ai eu l’occasion de voir sont parmi les plus caricaturales que je connaisse. Les vêtements ressemblent à des costumes médiévaux dont les braves habitants de La Chapelle-aux-Brocs (Corrèze) pourraient s’affubler pour le son et lumière sponsorisé par le Crédit Agricole, commémorant les 1500 ans de la commune. Du blanc, du noir, et, soyons fous, du vert foncé ou du rouge sang badigeonnant de lourds velours. Et puis le pays semble, malgré des siècles d’influences étrangères, un patchwork de communautés qui ne se mélangent pas, ce qui n’est guère propice au développement d’une sensualité rueuse de brancards d’une part, et au métissage pourvoyeur de bogosses et de miss monde d’autre part. On traverse tel village arménien, tel village azéri, et pour tomber sur un noir, il faut que ce soit un fonctionnaire de l’ONU. Il n’y a guère que Batoumi qui se cosmopolitise, et encore, à petite dose : sur la magnifique promenade des Anglais, on n’y ouït point l’anglais, mais le géorgien et le russe, et basta ! Ah, j’oubliais, une particularité cependant : le tourisme israélien est très présent en Géorgie. Pour une raison pratique : pays le plus proche qui soit accueillant pour les Israéliens, depuis la dégradation des rapports avec la Turquie, et pays bon marché, avec en plus une tradition de présence juive, une synagogue à Tbilissi, etc. Mais je ne pense pas que cela fasse des mariages inter-communautaires ! Bref, dans ce contexte patriarcal ni très marrant, on s’amuse à la va-vite entre garçons, rien que de bien naturel, mais pas très folichon.
Mais je ne vous ai pas parlé de la Géorgie ! Mille excuses, passez à des sites un peu plus sérieux ! Pour terminer sur une bonne note, voici un exemple de la solution écolo et économique trouvée par la Géorgie pour empêcher les vitesses excessives sur les routes : à la place de radars et de pandores, disposer des vaches au petit bonheur sur toutes les routes. Effet bœuf garanti ! Mais je ne garantis pas que le conducteur excédé ne s’écrie « Mort aux vaches » !
Mort aux vaches !

Les Argonautiques

J’ai donc prolongé mon voyage par la lecture studieuse des Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, (IIIe siècle avant J.-C.), dans l’édition des Belles Lettres, 3 volumes alourdis d’un apparat critique sans concession, par Francis Vian, avec une traduction d’Émile Delage, le tout paru en 1976. Francis Vian date l’œuvre de 250-240 (p. XIII). Selon lui, Apollonios fait volontairement de Jason un « anti-héros », et « Les caractères sont délibérément ramenés vers une humanité aussi peu héroïque que possible » (XIX). Il situe le voyage de Jason entre le XIe et le VIIIe siècle (p. XXVIII), soit bien après l’époque supposée par Tim Severin.
Le texte même est décevant ; il ressemble plutôt au devoir poussif d’un compilateur qu’à une création originale. On a l’impression qu’Apollonios résume ce qu’il a trouvé dans la bibliothèque d’Alexandrie, qu’il dirigeait, et qui a disparu depuis. On vérifie que le mot « écuyer » est bien utilisé dans la traduction d’Émile Delage pour désigner Hylas : « Avec lui venait Hylas, son noble écuyer, tout jeune adolescent, qui portait ses flèches et gardait son arc » (chant I, v. 131/132, p. 56) ; mais F. Vian, dans la notice, précise que le mot utilisé se traduit par « page » (p. 41). Je ne sais pas assez de grec ancien pour savoir si les deux mots coexistent ou s’il s’agit d’un désaccord entre traducteur et glossateur. Francis Vian remarque : « Chez Théocrite, la légende d’Hylas est un exemple mythologique illustrant la toute-puissance de l’amour : Héraclès en personne, le héros au cœur d’airain a connu les peines d’amour et s’est fait « déserteur » pour Hylas » (p. 40). Mais il précise qu’« aucun de ces éléments n’est concevable dans une épopée », car « On a souvent noté que l’épopée, par décence, n’évoque qu’avec discrétion les thèmes érotiques ». Il ajoute en note « que la tradition épique répugne à parler de l’amour homosexuel », et annonce une seule exception allusive, à propos de Ganymède, au chant III, 117.
Dans le texte, quelques motifs retiennent mon attention ici ou là, mais souvent on regrette que le poète ne les mentionne qu’en passant. Par exemple, cette belle image du centaure Chiron saluant le départ de la nef : « près de lui, sa femme, tenant dans ses bras le Péléide Achille, le montrait à son père chéri » (I, 858, p. 76). Ce vers, et rien d’autre, n’est-ce pas frustrant ? Au chant II (v. 1240), on apprendra que Chiron doit sa monstruosité au fait que son père Cronos, surpris par Rhéa la trompant avec Philyra, « bondit hors de la couche et s’enfuit sous la forme d’un cheval à longue crinière ». Sur les Lemniennes, on sourit de cette évocation de vierges chenues : « près d’elle, quatre vierges étaient assises, ignorant le mariage malgré les cheveux blancs qui les couvraient » (I, 672, p. 81). Quant au discours d’Héraclès, il est certes pétri d’ironie, mais fort laconique : dix vers : « Avons-nous décidé d’habiter ici pour nous partager les glèbes fécondes de Lemnos ? » Les glèbes à féconder étant, évidemment, aussi bien les champs que les femmes !
Argonautiques d'Apollonios de Rhodes
Le passage concernant Hylas est aussi peu prolixe. Celui-ci « portait une aiguière de bronze ». Un scoliaste, selon les notes, « reprochait à Apollonios de donner à Hylas une calpis, genre de vase qui ne sied qu’aux filles » (p. 107). S’il porte cette aiguière c’est parce qu’« il voulait, avant le retour du héros, puiser l’eau du souper et préparer tout le reste sans retard et avec soin pour son arrivée. Car c’est dans de telles habitudes qu’Héraclès l’élevait ». L’enlèvement par la « Nymphe de la source » est discrètement érotisé : « Dès qu’il eut plongé son aiguière dans le courant, le corps penché de côté, comme l’eau bruissait en coulant à gros bouillons dans le bronze sonore, aussitôt elle posa sur son cou son bras gauche, brûlant de baiser sa bouche délicate » (I, 1234 sq.) Quant à la peine d’Héraclès, elle est sobrement exprimée, mais témoigne d’un attachement hors normes que le lecteur était censé connaître par ailleurs : « Pendant qu’Héraclès l’écoutait, une sueur abondante lui coulait des tempes et un sang noir bouillonnait au fond de ses entrailles. Furieux, il jeta son sapin à terre et courait sur le chemin où ses pas le menaient au hasard dans son ardeur. Tel, piqué par un taon, s’élance un taureau, quittant prés et marais ; il ne s’inquiète ni des bergers ni du troupeau : tantôt il va son chemin sans repos ; tantôt il s’arrête et, levant sa large nuque, pousse un meuglement, harcelé par le dard cruel. Ainsi le héros, dans sa fureur, tantôt pressait la course de ses genoux, sans arrêt, tantôt interrompant son effort, faisait retentir au loin les clameurs perçantes de sa grande voix. » (I, 1261-1272).
Dans le livre II, on remarque que la mention de Prométhée enchaîné dans le Caucase ne suscite aucun commentaire de l’éditeur (cf. notice, T. 1, p. 147). Pourtant, on aimerait bien savoir ce que les Grecs connaissaient de ces hautes montagnes lontaines ! L’évocation du héros est aussi brillante que laconique : « Déjà, dans leur course, apparaissait la partie la plus reculée du Pont ; déjà se levaient à l’horizon les cimes escarpées des montagnes du Caucase, là où, les membres attachés à d’âpres roches par d’infrangibles chaînes de bronze, Prométhée nourrissait de son foie un aigle qui revenait sans cesse l’attaquer. Ils virent au crépuscule l’oiseau voler avec un sifflement aigu au-dessus de la flèche du navire : il était près des nuages ; cependant, il secoua toute la voilure au passage par le battement de ses ailes. Car sa nature n’était pas celle d’un oiseau des airs et les pennes de ses ailes, quand il les agitait, ressemblaient aux pales polies des rames. Peu après, ils entendirent la voix gémissante de Prométhée à qui il arrachait le foie ; l’air retentit de ses lamentations jusqu’au moment où ils aperçurent de nouveau l’aigle carnassier revenant de la montagne par la même route » (II, 1246-1259, p. 236). On se demande bien comment, depuis la mer, nos amis argonautes auraient bien pu voir des montagnes qui s’élèvent au nord de la vallée de Colchide. Cela reste un mystère pour moi, que Tim Severin a mieux creusé que les éditeurs des Argonautiques.
Le passage concernant Phinée délivré des Harpyes est un des rares qui soient développés et satisfasse notre appétit mythologique. À propos des Tibarènes, on relève une ancienne mention de la couvade : « Chez ce peuple, quand les femmes donnent des enfants à leurs maris, ce sont eux qui gémissent, abattus sur leurs lits, la tète bandée, tandis que leurs femmes prennent soin de bien les nourrir et leur préparent les bains des accouchées » (II, 1011-1014, p. 225). Quant aux Mossynèques : « Tout ce qu’il est d’usage de faire ouvertement, en public ou sur la grand-place, ils l’accomplissent dans leurs maisons ; tout ce que nous faisons dans nos demeures, ils l’accomplissent dehors, en pleine rue, sans s’exposer au blâme. lls n’ont même pas honte de s’accoupler en public ; mais comme des porcs à l’engrais, sans le moindre égard pour l’assistance, ils s’unissent par terre aux femmes en toute promiscuité » (II, 1020-1025, p. 225). Ce passage très « Guide Bleu » fait penser à certaines coutumes rapportées par Hérodote.
Le livre III, qui constitue le 2e tome, bien moins épais que le premier aux éditions des Belles Lettres, est moins affriolant. Tout au plus relève-t-on les espiègleries d’Amour (Cupidon) avec sa mère, rapportées sur le mode réaliste d’une brave mère débordée par son rejeton : « de moi il n’a cure ; sans cesse il me cherche querelle, sans le moindre égard » (v. 94). On relève en passant l’évocation de « Ganymède que jadis Zeus avait installé au ciel, comme convive des immortels, parce qu’il s’était épris de sa beauté » (v. 114). Au contraire de ces notations laconiques mais élogieuses de l’amour homoseuxel, l’éditeur note que la passion amoureuse (hétérosexuelle) est considérée comme néfaste par Médée même, à qui cette passion inspire des « songes funestes » (v. 618). Quant à Athéna, elle déclare sans vergogne à Héra : « mon père m’a fait naître ignorante des traits d’Amour et je ne connais aucun charme capable d’inspirer le désir » (v. 34). Les déesses se rendent à la demeure de « Cypris « et du « Boiteux, son mari » : « elles s’arrêtèrent sous le portique de l’appartement où la déesse avait coutume de préparer le lit d’Héphaïstos » (v. 40). Tout cela donne l’impression de dieux bien proches des hommes.
Le livre IV constitue le 3e et dernier tome. On continue sur la lancée de la « folle passion » (v. 375, p. 86), qui nous vaut ce dialogue rigolo : « Mais Jason, pris de peur, lui adressa ces douces paroles : « Calme-toi, pauvre folle ! » » (v. 395, p. 87). Voici un paragraphe détaché assez parlant : « Funeste amour, grand fléau, grand objet de haine pour les hommes, c’est de toi que naissent mortelles discordes, gémissements, épreuves et puis encore d’autres malheurs sans fin, mer de tourment. Contre les fils de mes ennemis, lève-toi, ô dieu, déchaîne-toi, ainsi que tu jetas dans l’âme de Médée cet odieux égarement. Comment donc a-t-elle fait périr d’une mort affreuse Apsyrtos quand il vint à elle ? » (v. 445-450), p. 89). Médée éprouve le besoin de justifier sa virginité auprès d’« Arété, l’épouse d’Alkinoos » : « Mais ma ceinture, comme dans la maison de mon père, reste encore inviolée et sans souillure » (p. 114, v. 1025). Manque de bol, le roi Alkinoos juge qu’il ne doit rendre Médée aux émissaires d’Aiétès que si le mariage n’est pas consommé, ce qui oblige Jason et Médée à consommer leur union, dans une scène amusante au 2e degré, car elle montre combien pour nos amis Grecs anciens, l’hétérosexualité pouvait être considérée comme une corvée : « Ce n’est pas chez Alkinoos que le héros Aisonide aurait souhaité célébrer son mariage, mais dans la demeure de son père, après le retour à Iôlcos ; Médée aussi avait même désir ; mais la nécessité les contraignait à s’unir dès ce moment. Jamais nous autres, races de mortels voués au malheur, nous n’abordons le plaisir d’un pied franc : l’amer souci marche toujours à côté de la joie, C’est ainsi qu’à l’heure même où ils goûtaient aux douceurs de l’amour, ils étaient pris par la crainte en se demandant quelle serait l’issue du verdict d’ Alkinoos » (p. 120, v. 1161-1169). Ce qui est en outre passionnant dans cette histoire, est de voir les héros comme les dieux justifier leurs erreurs au nom, justement, du droit à l’erreur.
_ Au passage on relève, comme chez Hérodote, mention rapide des fameux « Sigynnes », qu’on présente parfois à tort comme ancêtres des Tsiganes (voir cet article). Plus frappant, l’allusion à la coutume de maschalismos, meurtre rituel d’Apsyrtos, le frère de Médée, de façon qu’il ne puisse revenir hanter ses assassins : « Le héros Aisonide coupa comme prémices les extrémités du mort ; trois fois il lécha le sang et trois fois en recracha la souillure comme doivent le faire les homicides pour expier un meurtre par trahison. Puis il cacha sous terre le cadavre avant qu’il ne fût raide à l’endroit où, aujourd’hui encore, gisent ces os chez les peuples Apsyrtiens. » (p. 91, v. 477-481). Un paragraphe pré-darwinien sur l’origine des espèces : « Déjà, dans le passé, la terre avait fait germer spontanément du limon de tels êtres composés d’un mélange de membres, alors que l’air assoiffé ne l’avait pas encore rendue compacte et que, sous l’effet des rayons du soleil desséchant, elle n’avait pas encore absorbé assez d’humidité ; mais, ces créatures, le temps les a réparties en espèces en les combinant » (p. 100, v. 677-681). On s’amuse d’une réticence pudique : « Il y a devant le détroit ionien […] une île vaste et fertile sous laquelle, dit-on, repose la serpe – pardonnez-moi, Muses ; je rapporte contre mon gré le récit des Anciens –, la serpe dont Cronos trancha sans pitié la virilité de son père » (p. 112, v. 985).

Lionel Labosse

P.S. La suite de mes élucubrations altersexuelles de Géorgie se trouve dans l’article sur Le Chevalier à la peau de tigre.


© altersexualite.com, 2011.
Toutes les photos sont de Lionel Labosse. Reproduction interdite.


[1Voir comment Joan Sfar et Christophe Blain s’amusent avec la réputation d’Hercule dans leur série « Socrate le demi-chien ».

[2Pourvu que les éleveurs de la filière porcine ne portent pas plainte pour diffamation !

[3Je me rappelle à La Havane, à Cuba, avoir noté l’absence de tout « coin sombre » où embrasser un chéri. La moindre ruelle est organisée sous les espèces du panoptique.

[4Livre que j’ai lu à l’occasion d’un court voyage en Bulgarie, ce même été 2011 où je suis allé en Géorgie. Je n’ai pas écrit pour l’instant d’article sur la Bulgarie, n’ayant rien d’altersexuel à en dire, mais bien sûr, voyage fort intéressant.

[5Voir un article sur la gay-pride de Tbilissi en 2012 : pas folichon !