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Tolérance et ségrégation, pour les 5e / 4e

La Vie à reculons, de Gudule

Livre de Poche jeunesse, 1994, 218 p., 4,8 €.

mercredi 25 avril 2007

Un beau roman toujours d’actualité. Le sujet principal n’est pas le sida, mais le secret, et la différence entre tolérance et respect. L’homosexualité n’y est pas évoquée autrement que par l’homophobie déclenchée, chez les plus bêtes de ses condisciples, par la révélation de la maladie de Thomas. « À reculons », mais aussi à rebours des idées reçues, puisque Thomas, loin de s’apitoyer sur son sort, se bat pour vivre, et préfère qu’on le déteste plutôt que de subir la condescendance et la pitié.

Résumé

Thomas Dunoy redouble sa quatrième dans un nouveau collège, il a 15 ans, il est séropositif depuis 8 ans suite à une transfusion sanguine. Ses parents préviennent le principal du collège, qui décide de garder le secret, sauf avec l’ensemble des profs. Parmi les filles, Elsa le repère vite, et tombe amoureuse de ses yeux, elle le surnomme « Le Grand Bleu ». Elle apprécie son courage, surtout quand il va seul menacer les Zoulous, graines de voyous qui sèment la terreur devant la bibliothèque. La veille, ils avaient agressé Elsa et sa copine Mélanie. Elsa fréquente donc Thomas, et s’étonne qu’il la rejette vivement, alors qu’elle s’apprêtait à embrasser sa main après qu’il s’était fait griffer par un chat. Un prof intercepte un billet où elle déclare sa flamme à Thomas. Il appelle les parents de la jeune fille pour les prévenir du danger. Ceux-ci la mettent au parfum, et parviennent à la persuader que Thomas a failli contre elle. Le lendemain elle s’épanche auprès de Mélanie, et « toute la classe est au courant dans le quart d’heure qui suit ! » (p. 100). C’est alors un festival de bêtise, de cancans et de ségrégation. Il faut toute la persuasion de Thomas d’une part, d’autre part de Laurence, la bibliothécaire qui joue plutôt un rôle d’éducatrice de quartier, et dont le frère a le sida, pour faire comprendre à Elsa et à Mélanie qu’elles se trompent, et qu’elles auraient mieux fait de tenir leur langue. En effet, Thomas, depuis qu’il est séropositif, a eu du temps pour réfléchir à la question, et il a sur le sujet la maturité d’un adulte. Mais le mal est fait, et Thomas, qui supportait déjà difficilement les provocations et les méchancetés, supporte encore plus mal l’apitoiement et la condescendance qui lui rappellent sans cesse qu’il est en sursis. C’est au moment où Elsa s’apprêtait à lui dire : « parce que tu vas mourir » qu’elle se rend compte de la cruauté de ces mots que ses parents n’avaient pas eu honte de lui souffler, mal inspirés par le prof. Elle va alors materner Thomas, à son corps défendant. Celui-ci se rapproche des Zoulous, parce que leur chef, Frankie, n’a pas peur de partager sa cigarette avec lui. Il se laisse entraîner par eux, sous prétexte de donner une leçon à des fils de commerçants racistes, mais c’est encore pire : on les punit, et on passe l’éponge pour lui, par pitié. « Les profs me traitent comme un bibelot qu’ils auraient peur de casser… » (p. 151). Comment être traité comme tout le monde ?

Mon avis

Il y a tant de choses à dire sur ce beau roman, agrémenté de superbes illustrations en noir et blanc de Robert Diet. À commencer par le fait qu’il est toujours d’actualité. Le sujet principal n’est pas le sida, mais le secret, et la nuance entre tolérance et respect. L’homosexualité n’y est pas évoquée autrement que par l’homophobie déclenchée, chez les plus bêtes de ses condisciples, par la révélation de la maladie de Thomas. Gudule nous fait vivre comme si on y était les chahuts qui agitent les rangs quand nous les profs avons le dos tourné, ce qui passionne nos élèves pendant que nous ramons sur des sujets variés. Nous sommes aussi plongés au cœur de la famille d’Elsa, pour constater les limites de la tolérance et de la charité. Les réactions des élèves sont sans fard ; l’homophobie et la cruauté s’y taillent la part du lion. La palme revient à Mehdi : « Il pourrait te refiler ses microbes, méfie-toi ! insinue Mehdi, le petit doigt en l’air et tortillant vulgairement du croupion, aussitôt imité par Sylvain » (p. 106). La composition est savante, par exemple la scène au cours de laquelle le prof se demande s’il doit prévenir les parents d’Elsa est préparée par la scène de l’interception du mot qui circulait entre Elsa et Thomas. Le prof avait puni le délateur, mais cela ne l’empêche pas d’aller au bout de son idée. Bon sujet de réflexion à proposer à nos jeunes lecteurs : juger l’attitude du prof !

Cinq ans avant L’amour en chaussettes, Gudule voit à l’intérieur de l’âme des jeunes filles de 15 ans : « Elsa rougit. Le dernier mot [sperme] la gêne, surtout dit par cette bouche. Il évoque trop crûment, avec une précision trop technique, les émois diffus qui la hantent, les désirs dont la puberté l’a nantie suivant sa logique imparable. À quinze ans, l’amour cesse d’être une abstraction. Le sexe y a sa place, avec son cortège de termes barbares : sperme, vagin, coït, orgasme… les prononcer à voix haute confère une brutale réalité à ce qui n’était que pulsions intimes » (p. 114). On apprécie également que Thomas n’ait jamais un mot contre les homos, mais au contraire, généralise la discrimination dont il est victime : « Le racisme, je sais ce que c’est : séropos, Blacks, Arabes, pédés, nous sommes tous dans le même sac » (p. 181). On apprécie enfin que, évitant le pathos, Gudule n’ait pas fait mourir ni rendu malade le héros. Cela rétablit l’équilibre par rapport aux autres romans parus en littérature jeunesse sur ce thème, qui ne laissent aucun espoir, encore en 2005 (voir Mais il part..., de Marie-Sophie Vermot). Ce que l’on peut regretter, c’est que le roman s’arrête là où, sans doute, on ne pouvait pas poursuivre en 1994. On aurait aimé que l’admiration qu’Elsa voue à Thomas, transformât sa commisération en amour, et que le baiser tant redouté par les parents, le prof etc., fût échangé, non comme un baiser au lépreux, mais comme un gage d’amour et de longue vie, sans parler de rapport sexuel. Mais Gudule a préféré l’évoquer par le biais du frère de la bibliothécaire : « Le préservatif n’est pas fait pour les chiens » (p. 126). Cela aussi, il fallait que ce fût dit, et c’était courageux de l’avoir fait, en 1994. Gudule a choisi ce biais pour introduire une séquence argumentative dans un roman, procédé assez rare pour être remarqué. Ces appréciations posent la question de la morale en littérature jeunesse. On dirait que le sujet est trop grave pour être abandonné à la délibération d’adolescents, et que Gudule fait passer par Laurence son propre message d’adulte, un message qui évidemment nous plaît… Ce n’est pas cela, mais ses qualités littéraires qui nous font apprécier cette œuvre. Tout dans ce roman trahit une connaissance intime du sujet, et La vie à reculons est tout sauf un livre de commande.

Pour ajouter une note personnelle, en 1995, j’avais organisé une exposition sur le sida à partir d’un reportage fait avec des élèves de 4e. Nous étions allés, avec 5 ou 6 élèves et la mère d’un d’entre eux, visiter le Crips, rencontrer un malade actif dans une association, et interviewer le responsable de l’association Le Patchwork des Noms. À l’époque c’était aussi le seul moyen d’évoquer l’homosexualité en cours. Tout s’était fort bien passé, évidemment les parents qui m’avaient confié ces quelques élèves étaient les plus ouverts sur la question, et j’avais pris la précaution d’agir en concertation avec les représentants de parents d’élèves. Pourquoi raconter ça ? Nostalgie…

 Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».

Label Isidor HomoEdu

La réaction de Gudule

 Ce livre est effectivement l’inverse d’un livre de commande, puisque j’ai dû me battre pour le publier. Les éditeurs sollicités refusant le sujet (pas assez commercial, déjà !) ou s’offusquant que l’on parle de ces choses à nos chères têtes blondes. L’un d’eux a eu le culot de me dire : « La lecture est une détente, pourquoi abordez-vous des thèmes aussi "prise de tête" ? Ce n’est pas comme ça qu’on poussera les jeunes à lire ! » Il a fallu un vieil éditeur (ndlr : serait-ce celui d’Étrangère au paradis ?), prêt à partir à la retraite, auquel je voue une reconnaissance éternelle (c’est également lui qui m’a publié mon best-seller : La Bibliothécaire, et L’envers du décor, où le sida est encore évoqué, mais par rapport aux toxicos, cette fois. Lorsqu’il a lu le manuscrit, il m’a dit : « Ça ne marchera probablement pas, mais je vais publier ce livre parce que j’estime que c’est un bon roman, et qu’il dit des choses importantes ». Il se trompait : le livre a fait un succès. Et a prouvé, de ce fait, qu’il était un grand, très grand éditeur, qui n’envisageait pas que l’aspect commercial. (Il a aussi prouvé, sans le vouloir, que les jeunes lecteurs n’étaient pas aussi vains que les éditeurs le croient). Je n’ai plus jamais rencontré l’équivalent de cet homme, depuis — et pourtant, j’ai zoné dans toutes les maisons d’édition de France et de Navarre !

 Lire l’entrevue de Gudule et ses autres romans : Le bouc émissaire (L’Instit), Aimer par cœur (L’Instit), L’envers du décor, Étrangère au paradis, L’amour en chaussettes, Le chant des Lunes, Le bal des ombres, et la série autobiographique de La vie en Rose, Soleil Rose et La Rose et l’Olivier. Pour les adultes avertis et potaches, voir aussi La Ménopause des Fées. Gudule a également écrit la préface de mon roman Karim & Julien paru en mars 2007.
 Lire notre article sur le sida.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site officiel de Gudule


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