Résumé
Le narrateur, qui n’a pas de prénom dans le texte, est récent dans ce lycée. Il a 16 ans, et vient d’être élu délégué de classe avec Yvan, qui au dernier moment lui a proposé sans préliminaires : « on forme un tandem ? » (p. 23). Il se révolte contre l’autoritarisme d’un proviseur caricatural, lequel décide d’interdire aux élèves de « se frotter » (p. 36) ou de s’embrasser. L’idée lui vient de filmer avec un caméscope les baisers des couples stables du lycée. Tout en filmant, il observe, apparemment avec distance, ses propres émotions, et s’en étonne, étant insensible aux charmes féminins qui pourtant ne manquent pas de se manifester à son égard. Le secret du film est gardé vis-à-vis du proviseur, mais s’ébruite dans le lycée. Il filme un couple dont le prénom masculin, « Mosef », suggère une certaine mixité. Le garçon lui reproche : « T’as des préjugés ? ». Une enseignante lui suggère discrètement de ne pas se limiter à cette vision réductrice du lycée, de filmer aussi « la haine », etc. Le narrateur étend donc son centre d’intérêt, jusqu’à ce que son nouvel ami discret Yvan lui fasse remarquer, de nouveau sans préliminaires : « il manque quelque chose dans ton film ». Et c’est là que se brise l’impression d’orthosexualité qui titillait le critique tatillon d’HomoEdu…
Mon avis
Voici une nouvelle efficace, fort bien écrite, qui joue avec tact des attentes du lecteur. On accompagne le cheminement du narrateur, parfois en avance sur lui pour analyser le paradoxe entre son absence d’attirance pour les filles et son émotivité exacerbée face aux manifestations de tendresse hétérosexuelle. Même si la situation inventée, le personnage du proviseur rétrograde paraissent datés, ainsi que la mode un peu provinciale évoquée p. 8 (« les jupes plus légères, les pantalons plus moulants, les tee-shirts à manches courtes » (sic)) [1], l’idée du personnage de filmer les émois de ses camarades est tout à fait dans l’air du temps, avec une évocation convaincante des moyens technologiques actuels. Cette modernité contraste tellement avec l’orthosexualité des sujets filmés que le lecteur ne peut pas ne pas se poser des questions, lesquelles culminent au moment précis que le narrateur a choisi pour donner la réponse. La remarque « il manque quelque chose dans ton film » d’Yvan tombe pile au bon moment. La question qui se pose est celle de la cible : à quels lecteurs s’adresse ce texte court ? Même si les personnages sont lycéens, l’absence de difficulté de lecture et la simplicité de l’intrigue l’adressent aux petites classes, qui auront plaisir à se glisser dans la peau d’élèves plus âgés, et imagineront des modalités de mise en scène. Quant à la « lecture à voix haute » proposée, elle oriente le texte vers une interprétation particulière : plutôt que le cheminement intime suivi par le narrateur-personnage qui s’interroge, elle met l’accent sur la gestion collective de l’intimité, et fait du « coming out » une affaire publique, à moins que l’alternative homosexuelle soit vue comme une sollicitation de la mode à laquelle il faille souscrire au nom de l’humanisme scolaire… En tout cas ce débat passionnant et très tendance ne manquera pas d’être lancé, ce dont nous nous réjouissons…
Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».

Voir, dans la même collection, Rien que ta peau, de Cathy Ytak.
www.altersexualite.com