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Discours de la méthode à l’ère des réseaux sociaux.

Qui croire ? Comment la littérature peut former les esprits pour séparer le bon grain de l’ivraie ?

Raoult, Marguerite de Navarre, Montaigne, Fontenelle, Buffon, Diderot, Ibsen : même combat !

samedi 13 juin 2020, par Lionel Labosse

Voici le 3e article d’une série de 3 articles sur le complotisme, les fake news et comment le littérature permet de s’armer contre, le tout en hommage au Pr Didier Raoult. Le 1er article s’intitule Émile Zola, auteur complotiste et haineux assassiné par la loi liberticide de la macronie. Le 2e article s’intitule Le mensonge devenu vérité. Voici pour terminer quelques documents pour éduquer à une quête de vérité par l’exemple des textes anciens et récents, dans le cadre du cours de français au lycée, ou de culture générale et expression pour les BTS.

Plan de l’article
1. Suzanne et les vieillards
2. L’Heptaméron de Marguerite de Navarre
3. « Des cannibales » de Michel de Montaigne
4. Discours de la méthode de René Descartes
5. L’Autre monde, ou les États et Empires de la Lune de Savinien de Cyrano de Bergerac
6. « L’anecdote de la dent d’or » de Bernard Le Bouyer de Fontenelle
7. Histoire naturelle des animaux de Georges-Louis Leclerc de Buffon
8. « AGNUS SCYTHICUS » de Denis Diderot
9. Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen
10. « Mensonges d’État », d’Ignacio Ramonet
11. Dissertation sur une citation de Marguerite Yourcenar
12. Entrevue du Pr Didier Raoult

1. La Bible nous fournit un 1er jalon avec l’histoire de Suzanne et les vieillards.
Ce thème fréquent en peinture provient du chapitre 13 du Livre de Daniel, l’un des « livres prophétiques » de la Bible chrétienne : « Suzanne et le jugement de Daniel ». Ce chapitre est considéré comme apocryphe par les juifs et les protestants ; c’est un livre dit « deutérocanonique » (livres de la Bible que l’Église catholique et les Églises orthodoxes incluent dans l’Ancien Testament et qui ne font pas partie de la Bible hébraïque ni protestante). Le texte est écrit en grec, et non en hébreu ou en araméen. Traduction de la Bible de Jérusalem :
« 1 À Babylone vivait un homme du nom de Ioakim. 2 Il avait épousé une femme du nom de Suzanne, fille d’Helcias ; elle était d’une grande beauté et craignait Dieu. […] 5 Cette année-là, on avait choisi dans le peuple deux vieillards qu’on avait désignés comme juges. […] 7 Lorsque tout le monde s’était retiré, vers midi, Suzanne venait se promener dans le jardin de son époux. 8 Les deux vieillards qui la voyaient tous les jours entrer pour sa promenade se mirent à la désirer. […] 15 Un jour, Suzanne vint, comme les jours précédents, accompagnée seulement de deux petites servantes, et, comme il faisait chaud, elle voulut se baigner au jardin. 16 Il n’y avait personne : seuls les deux vieillards, cachés, étaient aux aguets. 17 Elle dit aux servantes : « Apportez-moi de l’huile et du baume, et fermez la porte du jardin, afin que je puisse me baigner. » […] 19 À peine les servantes étaient-elles parties, qu’ils furent debout et lui dirent, en se jetant sur elle : 20 « La porte du jardin est close, personne ne nous voit. Nous te désirons, cède et couche avec nous ! 21 Si tu refuses, nous nous porterons témoins en disant qu’un jeune homme était avec toi et que tu avais éloigné tes servantes pour cette raison. » 22 Suzanne gémit : « Me voici traquée de toutes parts : si je cède, c’est pour moi la mort, si je résiste, je ne vous échapperai pas. 23 Mais mieux vaut pour moi tomber innocente entre vos mains que de pécher à la face du Seigneur. » […] 28 Le lendemain, on se rassembla chez Ioakim, son mari. Les vieillards y vinrent, iniques et ne songeant qu’à procurer sa mort. 29 Ils s’adressèrent à l’assemblée : « qu’on fasse comparaître Suzanne, fille d’Helcias, femme de Ioakim. » On la manda : 30 elle parut donc, accompagnée de ses parents, de ses enfants et de tous ses proches. 31 Or Suzanne était très délicate et fort belle à voir. 32 Comme elle était voilée, ces misérables lui firent ôter son voile pour se rassasier de sa beauté. 33 Tous les siens pleuraient, ainsi que ceux qui la voyaient. 34 Les deux vieillards se levèrent au milieu de l’assemblée et lui posèrent les mains sur la tête. 35 Elle pleurait, le visage tourné vers le ciel, son cœur sûr de Dieu. 36 Les vieillards parlèrent : « Tandis que nous nous promenions seuls dans le jardin, cette femme y est entrée avec deux servantes. 37 Un jeune homme qui était caché s’est approché d’elle et ils ont couché ensemble. 38 Nous étions au bout du jardin, et, voyant cette iniquité, nous nous sommes précipités vers eux. 39 Nous les avons bien vus ensemble, mais nous n’avons pu nous emparer du jeune homme : il était plus fort que nous, il a ouvert la porte et a pris la fuite. 40 Quant à elle, nous l’avons saisie et nous lui avons demandé qui c’était. 41 Elle n’a pas voulu nous le dire. Voilà notre témoignage. »
L’assemblée les crut : c’étaient des anciens du peuple, des juges. Suzanne fut donc condamnée à mort. 42 Elle cria très haut : « Dieu éternel, toi qui connais les secrets, toi qui connais toute chose avant qu’elle n’arrive, 43 tu sais qu’ils ont porté sur moi un faux témoignage. Et voici que je meurs, innocente de tout ce que leur malice a forgé contre moi ». 44 Le Seigneur l’entendit 45 et comme on l’emmenait à la mort, il suscita l’esprit saint d’un jeune enfant, Daniel, 46 qui se mit à crier : « Je suis pur du sang de cette femme ! » 47 Tout le monde se retourna vers lui et on lui demanda : « que signifient les paroles que tu as dites, » 48 Debout au milieu de l’assemblée, il répondit : « Vous êtes donc assez fous, enfants d’Israël, pour condamner sans enquête et sans évidence une fille d’Israël ? 49 Retournez au lieu du jugement, car ces gens ont porté contre elle un faux témoignage ».
50 Tout le monde se hâta d’y retourner et les anciens dirent à Daniel : « Viens siéger au milieu de nous et dis-nous ta pensée, puisque Dieu t’a donné la dignité de l’âge. » 51 Daniel leur dit alors : « Séparez-les bien l’un de l’autre et je les interrogerai. » 52 On les sépara, puis Daniel fit venir l’un d’eux et lui dit : « Tu as vieilli dans l’iniquité et voici, pour t’accabler, les fautes de ta vie passée, 53 porteur d’injustes jugements, qui condamnais les innocents et acquittais les coupables, alors que le Seigneur dit : « Tu ne feras pas mourir l’innocent et le juste ! » 54 Allons, si tu l’as bien vue, dis-nous sous quel arbre tu les as vus ensemble. » Il répondit : « Sous un acacia » – 55 « En vérité, dit Daniel, ton mensonge te retombe sur la tête : déjà l’ange de Dieu a reçu de lui ta sentence et vient te fracasser par le milieu ». 56 Il le renvoya, fit venir l’autre et lui dit : « Race de Canaan, et non pas de Juda, la beauté t’a égaré, le désir a perverti ton cœur : 57 Ainsi agissiez-vous avec les filles d’Israël, et la peur les faisait consentir à votre commerce. Mais voici qu’une fille de Juda n’a pu supporter votre iniquité ! 58 Allons, dis-moi sous quel arbre tu les as surpris ensemble. » Il répondit : « Sous un tremble » – 59 « En vérité dit Daniel, toi aussi, ton mensonge te retombe sur la tête : voici l’ange de Dieu qui attend, l’épée à la main, de te trancher par le milieu, pour en finir avec vous. »
60 Alors l’assemblée entière poussa de grands cris, bénissant Dieu qui sauve ceux qui espèrent en lui. 61 Puis elle se retourna contre les deux vieillards que Daniel, de leur propre bouche, avait convaincus de faux témoignage. 62 Selon la loi de Moïse, on leur fit subir la peine qu’ils avaient voulu faire subir à leur prochain. On les mit à mort, et ce jour-là fut préservé un sang innocent. 63 Helcias et sa femme rendirent grâce à Dieu, pour leur fille Suzanne, ainsi que Ioakim, son mari et tous ses proches, de ce que rien d’indigne ne s’était trouvé en elle.
64 Et de ce jour, Daniel fut grand aux yeux de peuple ».

Suzanne et les vieillards (1555), Jacopo Robusti, dit Tintoretto (Le Tintoret)
Musée d’histoire de l’art de Vienne.

Eh oui, un enfant peut parfois confondre des vieillards, de même qu’un enfant est plus capable qu’un ministre de différencier une courbe en cloche d’une courbe en dos de chameau.

2. Plus fort, voici la 5e nouvelle de la 1re journée de L’Heptaméron (1559) de Marguerite de Navarre (1492-1549) : « La batelière et les deux cordeliers », où la victime, nouvelle Suzanne, se fait justice elle-même, à une époque où l’on pratiquait la chasse aux sorcières (orthographe modernisée).

« Deux cordeliers de Niort, passant la rivière au port de Coulon, voulurent prendre par force la batelière qui les passait. Mais elle, sage et fine, les endormit si bien de paroles, que, leur accordant ce qu’ils demandaient, les trompa et mit entre les mains de la justice, qui les rendit à leur gardien pour en faire telle punition qu’ils méritaient.
Au port de Coulon près de Niort, y avait une batelière qui jour et nuit ne faisait que passer un chacun. Advint que deux Cordeliers dudit Niort passèrent la rivière tout seuls avec elle. Et pour ce que le passage est un des plus longs qui soit en France, pour la garder d’ennuyer, vinrent à la prier d’amour. À quoi elle leur fit la réponse qu’elle devait. Mais eux, qui pour le travail du chemin n’étaient lassés, ni pour froidure de l’eau refroidis, ni aussi pour le refus de la femme honteux, se délibérèrent tous deux la prendre par force ou, si elle se plaignait, la jeter dans la rivière. Elle, aussi sage et fine qu’ils étaient fous et malicieux, leur dit : « Je ne suis pas si malgracieuse que j’en fais le semblant, mais je vous veux prier de m’octroyer deux choses, et puis vous connaîtrez que j’ai meilleure envie de vous obéir que vous n’avez de me prier. » Les Cordeliers lui jurèrent par leur bon saint François qu’elle ne leur saurait demander chose qu’ils n’octroyassent pour avoir ce qu’ils désiraient d’elle. « Je vous requiers premièrement, dit-elle, que vous me jurez et promettez que jamais à homme vivant nul ne déclarera notre affaire. » Ce que lui promirent très volontiers. Et aussi elle leur dit : « Que l’un après l’autre veuille prendre son plaisir de moi, car j’aurais trop de honte que tous deux me vissent ensemble. Regardez lequel me voudra avoir le premier. » Ils trouvèrent sa requête très juste, et accorda le jeune que le plus vieux commencerait. Et en approchant d’une petite île, elle dit au jeune : « Beau père, dites là vos oraisons, jusqu’à ce que j’aie mené votre compagnon ici devant en une autre île. Et si à son retour il s’étonne de moi, nous le laisserons ici et nous irons ensemble. » Le jeune sauta dedans l’île, attendant le retour de son compagnon, lequel la batelière mena en une autre. Et quand ils furent au bord, feignant d’attacher son bateau à un arbre, lui dit :
« Mon ami, regardez en quel lieu nous nous mettrons. » Le beau père entra en l’île pour chercher l’endroit qui lui serait plus à propos. Mais sitôt qu’elle le vit à terre, donna un coup de pied contre l’arbre et se retira avec son bateau dedans la rivière, laissant ses deux bons pères aux déserts, auxquels elle cria tant qu’elle put : « Attendez, messieurs, que l’ange de Dieu vous vienne consoler, car de moi n’aurez aujourd’hui chose qui vous puisse plaire ! »
Ces deux pauvres religieux, connaissant la tromperie, se mirent à genoux sur le bord de l’eau, la priant ne leur faire cette honte et que, si elle les voulait doucement mener au port, ils lui promettaient de ne lui demander rien. Mais, en s’en allant toujours, leur disait : « Je serais doublement folle, après avoir échappé de vos mains, si je m’y remettais. » Et en entrant au village, va appeler son mari et ceux de la justice pour venir prendre ces deux loups enragés dont, par la grâce de Dieu, elle avait échappé de leurs dents. Qui y allèrent si bien accompagnés qu’il ne demeura grand ni petit qui ne voulussent avoir part au plaisir de cette chasse. Ces pauvres frères, voyant venir si grande compagnie, se cachaient chacun en son île, comme Adam quand il se vit nu devant la face de Dieu. La honte mit leur péché devant leurs yeux, et la crainte d’être punis les faisait trembler si fort qu’ils étaient demi-morts. Mais cela ne les garda d’être pris et mis prisonniers, qui ne fut sans être moqués et hués d’hommes et femmes. Les uns disaient : « Ces beaux pères qui nous prêchent chasteté, et puis la veulent ôter à nos femmes ! » Et les autres disaient : « Sont sépulcres par dehors blanchis, et par dedans pleins de morts et pourriture ! » Et puis une autre voix disait : « Par leurs fruits connaissez-vous quels arbres sont. » Croyez que tous les passages que l’Évangile dit contre les hypocrites furent allégués contre ces pauvres prisonniers, lesquels par le moyen du gardien furent recous et délivrés, qui en grand diligence les vint demander, assurant ceux de la justice qu’il en ferait plus grande punition que les séculiers n’oseraient faire. Et, pour satisfaire à partie, ils diraient tant de messes et de prières qu’on les en voudrait charger. Le juge accorda sa requête et lui donna les prisonniers qui furent si bien chapitrés du gardien, qui était homme de bien, qu’onques puis ne passèrent rivières sans faire le signe de la croix et se recommander à Dieu.
« Je vous prie, mesdames, pensez, si cette pauvre batelière a eu l’esprit de tromper deux si malicieux hommes que doivent taire celles qui ont tant lu et vu de beaux exemples, quand il n’y aurait que la bonté des vertueuses dames qui ont passé devant leurs yeux ? En sorte que la vertu des femmes bien nourries serait autant appelée coutume que vertu. Mais de celles qui ne savent rien, qui n’ouïssent quasi en tout l’an deux bons sermons, qui n’ont le loisir que de penser à gagner leurs pauvres vies et qui, si fort pressées, gardent soigneusement leur chasteté, c’est là où on connaît la vertu qui est naïvement dedans le cœur ; car où le sens et la force de l’homme est estimé moindre, c’est où l’esprit de Dieu fait de plus grandes œuvres. Et bien malheureuse est la dame qui ne garde bien soigneusement le trésor qui lui apporte tant d’honneur, étant bien gardé, et tant de déshonneur au contraire. » […]

3. Dans « Des cannibales », le chapitre 30 du tome 1 des Essais (1580), Michel de Montaigne, tente laborieusement d’être crédible dans ses propos sur les « cannibales » du Nouveau Monde, dont il tâche de nuancer la sauvagerie au regard de celle dont ont fait preuve les Européens entre eux lors des guerres de religion qui ont ensanglanté son siècle. Il explique donc en quoi il croit un homme « simple et grossier » plutôt qu’un « cosmographe », de même qu’en ce qui me concerne, je crois davantage les éboueurs de Marseille lorsqu’ils applaudissent le Pr Raoult, que Daniel Cohn Bendit ou Frédéric Lordon qui voudraient qu’il « ferme sa gueule ».
« Cet homme que j’avais, était homme simple et grossier, qui est une condition propre à rendre véritable témoignage ; car les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent : et, pour faire valoir leur interprétation, et la persuader, ils ne se peuvent garder d’altérer un peu l’Histoire : ils ne vous représentent jamais les choses pures ; ils les inclinent et masquent selon le visage qu’ils leur ont vu : et pour donner crédit à leur jugement, et vous y attirer, prêtent volontiers de ce côté-là à la matière, l’allongent et l’amplifient. Ou il faut un homme très fidèle, ou si simple qu’il n’ait pas de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fausses, et qui n’ait rien épousé.
Le mien était tel : et, outre cela, il m’a fait voir à diverses fois plusieurs matelots et marchands qu’il avait connus en ce voyage. Ainsi je me contente de cette information, sans m’enquérir de ce que les cosmographes en disent. Il nous faudrait des topographes, qui nous fissent narration particulière des endroits où ils ont été. Mais pour avoir cet avantage sur nous d’avoir vu la Palestine, ils veulent jouir de ce privilège de nous conter nouvelles de tout le demeurant du monde. Je voudrais que chacun écrivît ce qu’il sait, et autant qu’il en sait, non en cela seulement, mais en tous autres sujets : car tel peut avoir quelque particulière science ou expérience de la nature d’une rivière, ou d’une fontaine, qui ne sait au reste, que ce que chacun sait. Il entreprendra toutefois, pour faire courir ce petit lopin, d’écrire toute la physique. De ce vice sourdent plusieurs grandes incommodités. »

4. René Descartes (1596-1650) Discours de la méthode sous-titré Pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences. Le philosophe scientifique fait table rase des connaissances antérieures, et entend repartir de zéro. Mais comment définir ce point zéro ? Deux extraits, qui contiennent deux phrases devenues virales.

PREMIÈRE PARTIE. « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que tous se trompent : mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent et qui s’en éloignent. »
QUATRIÈME PARTIE. « Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j’y ai faites ; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu’elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde : et toutefois, afin qu’on puisse juger si les fondements que j’ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d’en parler. J’avais dès longtemps remarqué que pour les mœurs il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu’on sait être fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu’il a été dit ci-dessus : mais pour ce qu’alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu’il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s’il ne resterait point après cela quelque chose en ma créance qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu’il n’y avait aucune chose qui fût telle qu’ils nous la font imaginer ; et parce qu’il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j’étais sujet à faillir autant qu’aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j’avais prises auparavant pour démonstrations ; et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés nous peuvent aussi venir quand nous dormons, sans qu’il y en ait aucune pour lors qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais aussitôt après je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose ; et remarquant que cette vérité, je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n’étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier principe de la philosophie que je cherchais. »

5. Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655). L’Autre monde, ou les États et Empires de la Lune. Édition de la Pléiade, Libertins du XVIIe siècle, tome 1, p. 938. Ce conte philosophique satirique fut écrit par Cyrano vers 1650 et publié posthume et inachevé en 1657 par son ami Henry Le Bret, dans une version très censurée qui sera rétablie quelques années plus tard. Dans cet extrait, le narrateur est arrivé sur la Lune, et il est amené au palais du roi. Or, un autre homme étant déjà arrivé avant lui, les deux Terriens sont considérés par erreur comme un couple du même animal. Et ils ont l’occasion d’échanger sur les démêlés de la vérité avec la religion. À ne pas confondre avec le Cyrano d’Edmond Rostand, même si Le Bret figure aussi parmi les personnages.

« Cet entretien n’empêchait pas que nous ne continuassions de marcher, c’est-à-dire mon porteur à quatre pattes sous moi et moi à califourchon sur lui. Je ne particulariserai point davantage les aventures qui nous arrêtèrent sur le chemin, tant y a que nous arrivâmes enfin où le roi fait sa résidence. Je fus mené droit au palais. Les grands me reçurent avec des admirations plus modérées que n’avait fait le peuple quand j’étais passé dans les rues. Leur conclusion néanmoins fut semblable, à savoir que j’étais sans doute la femelle du petit animal de la reine. Mon guide me l’interprétait ainsi ; et cependant lui-même n’entendait point cette énigme, et ne savait qui était ce petit animal de la reine ; mais nous en fûmes bientôt éclaircis, car le roi, quelque temps après, commanda qu’on l’amenât. À une demi-heure de là je vis entrer, au milieu d’une troupe de singes qui portaient la fraise et le haut-de-chausses, un petit homme bâti presque tout comme moi, car il marchait à deux pieds ; sitôt qu’il m’aperçut, il m’aborda par un criado de vuestra mercede. Je lui ripostai sa révérence à peu près en mêmes termes. Mais, hélas ! ils ne nous eurent pas plus tôt vus parler ensemble qu’ils crurent tous le préjugé véritable ; et cette conjecture n’avait garde de produire un autre succès, car celui de tous les assistants qui opinait pour nous avec plus de faveur protestait que notre entretien était un grognement que la joie d’être rejoints par un instinct naturel nous faisait bourdonner.
Ce petit homme me conta qu’il était européen, natif de la Vieille Castille, qu’il avait trouvé moyen avec des oiseaux de se faire porter jusques au monde de la Lune où nous étions à présent ; qu’étant tombé entre les mains de la reine, elle l’avait pris pour un singe, à cause qu’ils habillent, par hasard, en ce pays-là, les singes à l’espagnole, et que, l’ayant à son arrivée trouvé vêtu de cette façon, elle n’avait point douté qu’il ne fût de l’espèce.
« Il faut bien dire, lui répliquai-je, qu’après leur avoir essayé toutes sortes d’habits, ils n’en aient point rencontré de plus ridicule et que c’était pour cela qu’ils les équipent de la sorte, n’entretenant ces animaux que pour se donner du plaisir.
— Ce n’est pas connaître, dit-il, la dignité de notre nation en faveur de qui l’Univers ne produit des hommes que pour nous donner des esclaves, et pour qui la Nature ne saurait engendrer que des matières de rire. »
Il me supplia ensuite de lui apprendre comment je m’étais osé hasarder de gravir à la Lune avec la machine dont je lui avais parlé ; je lui répondis que c’était à cause qu’il avait emmené les oiseaux sur lesquels j’y pensais aller. Il sourit de cette raillerie, et environ un quart d’heure après le roi commanda aux gardeurs des singes de nous ramener, avec ordre exprès de nous faire coucher ensemble, l’Espagnol et moi, pour faire en son royaume multiplier notre espèce.
On exécuta de point en point la volonté du prince, de quoi je fus très aise pour le plaisir que je recevais d’avoir quelqu’un qui m’entretînt pendant la solitude de ma brutification. Un jour, mon mâle (car on me tenait pour la femelle) me conta que ce qui l’avait véritablement obligé de courir toute la Terre, et enfin de l’abandonner pour la Lune, était qu’il n’avait pu trouver un seul pays où l’imagination même fût en liberté.
« Voyez-vous, me dit-il, à moins de porter un bonnet carré, un chaperon ou une soutane, quoi que vous puissiez dire de beau, s’il est contre les principes de ces docteurs de drap, vous êtes un idiot, un fol, ou un athée. On m’a voulu mettre en mon pays à l’Inquisition pour ce qu’à la barbe des pédants aheurtés j’avais soutenu qu’il y avait du vide dans la Nature et que je ne connaissais point de matière au monde plus pesante l’une que l’autre. »

6. Bernard Le Bouyer de Fontenelle, (1657-1757), « L’anecdote de la dent d’or », Histoire des oracles, chapitre IV (1687). En 1683, un médecin hollandais du nom d’Antonius van Dale, avait publié deux dissertations latines sur les oracles. Fontenelle s’inspira de ce texte, le réarrangea d’une façon plus plaisante, tout en approfondissant la réflexion. La phrase « on commença par faire des livres, et puis on consulta l’orfèvre » devrait être une maxime de modestie des prétendus savants de l’époque moderne, et pourtant, tous les pseudo-savants sont toujours imbus de leur prétendue autorité, et crachent toujours sur l’orfèvre, le type du terrain qui a la réponse simple, le Pr Raoult de Marseille qui pratique la méthode empirique contre les médicastres de salon qui testent dans l’urgence d’une pandémie leurs remèdes sur des cobayes humains comme ils le font sur des maladies à temps long comme le cancer. Ce texte célèbre sera complété par un autre extrait du même livre utile à notre sujet.

« Que les histoires surprenantes qu’on débite sur les oracles doivent être fort suspectes ».
« Il serait difficile de rendre raison des histoires et des oracles que nous avons rapportés, sans avoir recours aux démons ; mais aussi tout cela est-il bien vrai ? Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point.
Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d’Allemagne, que je ne puis m’empêcher d’en parler ici.
En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d’or à la place d’une de ses grosses dents. Horstius, professeur en médecine dans l’université de Helmstad, écrivit en 1595 l’histoire de cette dent, et prétendit qu’elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu’elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens, ni aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d’or ne manquât pas d’historiens, Rullandus en écrit encore l’histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d’or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or. Quand un orfèvre l’eut examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée à la dent avec beaucoup d’adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l’orfèvre.
Rien n’est plus naturel que d’en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux.
De grands physiciens ont fort bien trouvé pourquoi les lieux souterrains sont chauds en hiver, et froids en été : de plus grands physiciens ont trouvé depuis peu que cela n’était pas.
Les discussions historiques sont encore plus susceptibles de cette sorte d’erreur. On raisonne sur ce qu’ont dit les historiens, mais ces historiens n’ont-ils été ni passionnés, ni crédules, ni mal instruits, ni négligents ? Il en faudrait trouver un qui eût été spectateur de toutes choses, indifférent, et appliqué.
Surtout quand on écrit des faits qui ont liaison avec la religion, il est assez difficile que selon le parti dont on est, on ne donne à une fausse religion des avantages qui ne lui sont point dus, ou qu’on ne donne à la vraie de faux avantages dont elle n’a pas besoin. Cependant on devrait être persuadé qu’on ne peut jamais ajouter de la vérité à celle qui est vraie, ni en donner à celles qui sont fausses. »

Extrait du chapitre VIII de l’Histoire des oracles : « Mais tous les païens méprisaient-ils les oracles ? […] À l’autorité de ceux qui n’y croyaient pas, il ne faut qu’opposer l’autorité de ceux qui y croyaient.
Ces deux autorités ne sont pas égales. Le témoignage de ceux qui croient une chose déjà établie n’a point de force pour l’appuyer, mais le témoignage de ceux qui ne la croient pas a de la force pour la détruire. Ceux qui croient peuvent n’être pas instruits des raisons de ne point croire ; mais il ne se peut guère que ceux qui ne croient point ne soient point instruits des raisons de croire.
C’est tout le contraire quand la chose s’établit : le témoignage de ceux qui la croient est de soi-même plus fort que celui de ceux qui ne la croient point, car naturellement ceux qui la croient doivent l’avoir examinée et ceux qui ne la croient point peuvent ne l’avoir pas fait.
Je ne veux pas dire que, dans l’un ni dans l’autre cas, l’autorité de ceux qui croient ou ne croient point soit de décision ; je veux dire seulement que, si on n’a point d’égard aux raisons sur lesquelles les deux partis se fondent, l’autorité des uns est tantôt plus recevable, tantôt celle des autres. Cela vient en général de ce que, pour quitter une opinion commune ou pour en recevoir une nouvelle, il faut faire quelque usage de sa raison, bon ou mauvais ; mais il n’est point besoin d’en faire aucun pour rejeter une opinion nouvelle ou pour en prendre une qui est commune. Il faut des forces pour résister au torrent, mais il n’en faut point pour le suivre. »

7. Dans son immense Histoire naturelle des animaux, dont une sélection des meilleurs passages est condensée dans le volume de la Pléiade consacrée à ses Œuvres, Georges-Louis Leclerc de Buffon (1707-1788) propose de fréquentes et plaisantes réflexions sur la méthode scientifique. Voici par exemple un passage ironique consacré à un préjugé courant sur les abeilles consistant à admirer leur intelligence, quand Buffon n’y voit qu’un effet de la nécessité :
« On conviendra donc d’abord, qu’à prendre les mouches une à une, elles ont moins de génie que le chien, le singe, et la plupart des animaux ; on conviendra qu’elles ont moins de docilité, moins, d’attachement , moins de sentiment, moins en un mot de qualités relatives aux nôtres : dès lors on doit convenir que leur intelligence apparente ne vient que de leur multitude réunie ; cependant cette réunion même ne suppose aucune intelligence, car ce n’est point par des vues morales qu’elles se réunissent, c’est sans leur consentement qu’elles se trouvent ensemble. Cette société n’est donc qu’un assemblage physique ordonné par la Nature, et indépendant de toute vue, de toute connaissance, de tout raisonnement. La mère abeille produit dix mille individus tout à la fois et dans un même lieu ; ces dix mille individus, fussent-ils encore mille fois plus stupides que je ne le suppose, seront obligés, pour continuer seulement d’exister, de s’arranger de quelque façon : comme ils agissent tous les uns contre les autres avec des forces égales, eussent-ils commencé par se nuire, à force de se nuire ils arriveront bientôt à se nuire le moins qu’il sera possible, c’est-à-dire à s’aider ; ils auront donc l’air de s’entendre et de concourir au même but. L’observateur leur prêtera bientôt des vues et tout l’esprit qui leur manque, il voudra rendre raison de chaque action, chaque mouvement aura bientôt son motif, et de là sortiront des merveilles ou des monstres de raisonnement sans nombre ; car ces dix mille individus, qui ont été tous produits à la fois, qui ont habité ensemble, qui se sont tous métamorphosés à peu près en même temps, ne peuvent manquer de faire tous la même chose, et, pour peu qu’ils aient de sentiment, de prendre des habitudes communes, de s’arranger, de se trouver bien ensemble, de s’occuper de leur demeure, d’y revenir après s’en être éloignés, etc., et de là l’architecture, la géométrie, l’ordre, la prévoyance, l’amour de la patrie, la république en un mot, le tout fondé, comme l’on voit, sur l’admiration de l’observateur » (p. 485).
On pourra aussi s’intéresser à la controverse du XIXe siècle sur le galop du cheval, que Buffon avait déjà résolue avec ses yeux et son génie, mais que des peintres et photographes comme Géricault, Eadweard Muybridge et Étienne-Jules Marey réexamineront au XIXe siècle à l’aune de la preuve photographique. Dans son chapitre sur « Le Castor », Buffon se rebiffe à nouveau contre les fake news véhiculées sur les animaux, en des termes qui annoncent l’article de Diderot : « Quelque admirables en effet, quelque merveilleuses que puissent paraître les choses que nous venons d’exposer au sujet de la société et des travaux de nos castors, nous osons dire qu’on ne peut douter de leur réalité. Toutes les relations faites en différents temps par un grand nombre de témoins oculaires, s’accordent sur tous les faits que nous avons rapportés ; et si notre récit diffère de celui de quelques-uns d’entre eux, ce n’est que dans les points où ils nous ont paru enfler le merveilleux, aller au delà du vrai, et quelquefois même de toute vraisemblance. Car on ne s’est pas borné à dire que les castors avaient des mœurs sociales et des talents évidents pour l’architecture, mais on a assuré qu’on ne pouvait leur refuser des idées générales de police et de gouvernement ; que leur société étant une fois formée, ils savaient réduire en esclavage les voyageurs, les étrangers ; qu’ils s’en servaient pour porter leur terre, traîner leur bois ; qu’ils traitaient de même les paresseux d’entre eux qui ne voulaient, et les vieux qui ne pouvaient pas travailler ; qu’ils les renversaient sur le dos, les faisaient servir de charrette pour voiturer leurs matériaux ; que ces républicains ne s’assemblaient jamais qu’en nombre impair, pour que dans leurs conseils il y eût toujours une voix prépondérante ; que la société entière avait un président ; que chaque tribu avait son intendant ; qu’ils avoient des sentinelles établies pour la garde publique ; que quand ils étaient poursuivis, ils ne manquaient pas de s’arracher les testicules pour satisfaire à la cupidité des chasseurs ; qu’ils se montraient ainsi mutilés pour trouver grâce à leurs yeux, etc. etc. Autant nous sommes éloignés de croire à ces fables, ou de recevoir ces exagérations, autant il nous paraît difficile de se refuser à admettre des faits constatés, confirmés, et moralement très certains. On a mille fois vu, revu, détruit, renversé leurs ouvrages ; on les a mesurés, dessinés, gravés ; enfin, ce qui ne laisse aucun doute, ce qui est plus fort que tous les témoignages passés, c’est que nous en avons de récents et d’actuels ; c’est qu’il en subsiste encore de ces ouvrages singuliers qui, quoique moins communs que dans les premiers temps de la découverte de l’Amérique septentrionale, se trouvent cependant en assez grand nombre pour que tous les missionnaires, tous les voyageurs, même les plus nouveaux, qui se sont avancés dans les terres du nord, assurent en avoir rencontré » (p. 838).

8. Denis Diderot (1713-1784), « AGNUS SCYTHICUS », l’Encyclopédie, Vol. 1, 1751.
L’« agnus scythicus » est une plante dont on disait qu’elle broutait… Sans l’avoir jamais vue, plusieurs savants avaient vanté ses propriétés prodigieuses. Diderot en dénombre 12, un vrai « conseil scientifique », et pourtant conclut que « toute cette foule d’autorités de Kircher, de Scaliger, de Bacon, de Libarius, de Licetus, d’Eusèbe, etc. ne se réduirait pas par hasard à rien, ou à l’autorité d’un seul homme. » Cet article attribué à Diderot qui lui est consacré dans le 1er volume de l’Encyclopédie est un exemple représentatif de la méthode de détournement employée par les encyclopédistes. Cette fake news sur une plante imaginaire devient ainsi le prétexte d’une dénonciation des jugements sans preuve, des préjugés, de la crédulité. Parallèlement, se mettent en place les étapes d’un raisonnement qui relève de l’esprit d’examen caractéristique des Lumières. Hélas, Diderot et ses contemporains ignoraient encore le pire ennemi de la vérité, le « conflit d’intérêt ».

AGNUS SCYTHICUS. (Hist. nat. bot.) Kircher est le premier qui ait parlé de cette plante. Je vais d’abord rapporter ce qu’a dit Scaliger pour faire connaître ce que c’est que l’agnus scythicus, puis Kempfer & le savant Hans Sloane nous apprendront ce qu’il en faut penser. « Rien, dit Jules César Scaliger, n’est comparable à l’admirable arbrisseau de Scythie. Il croît principalement dans le Zaccolham, aussi célèbre par son antiquité que par le courage de ses habitants. L’on sème dans cette contrée une graine presque semblable à celle du melon, excepté qu’elle est moins oblongue. Cette graine produit une plante d’environ trois pieds de haut, qu’on appelle boramets, ou agneau, parce qu’elle ressemble parfaitement à cet animal par les pieds, les ongles, les oreilles & la tête ; il ne lui manque que les cornes, à la place desquelles elle a une touffe de poils. Elle est couverte d’une peau légère dont les habitants font des bonnets. On dit que sa pulpe ressemble à la chair de l’écrevisse de mer, qu’il en sort du sang quand on y fait une incision, & qu’elle est d’un goût extrêmement doux. La racine de la plante s’étend fort loin dans la terre : ce qui ajoute au prodige, c’est qu’elle tire sa nourriture des arbrisseaux circonvoisins, & qu’elle périt lorsqu’ils meurent ou qu’on vient à les arracher. Le hasard n’a point de part à cet accident : on lui a causé la mort toutes les fois qu’on l’a privée de la nourriture qu’elle tire des plantes voisines. Autre merveille, c’est que les loups sont les seuls animaux carnassiers qui en soient avides. (Cela ne pouvait manquer d’être.) On voit par la suite que Scaliger n’ignorait sur cette plante que la manière dont les pieds étaient produits & sortaient du tronc. »
Voilà l’histoire de l’agnus scythicus, ou de la plante merveilleuse de Scaliger, de Kircher, de Sigismond, d’Hesberetain, d’Hayton Arménien, de Surius, du chancelier Bacon, (du chancelier Bacon, notez bien ce témoignage), de Fortunius Licetus, d’André Lebarrus, d’Eusèbe de Nuremberg, d’Adam Olearius, d’Olaus Vormius, & d’une infinité d’autres Botanistes.
Serait-il bien possible qu’après tant d’autorités qui attestent l’existence de l’agneau de Scythie, après le détail de Scaliger, à qui il ne restait plus qu’à savoir comment les pieds se formaient, l’agneau de Scythie fût une fable ? Que croire en histoire naturelle, si cela est ?
Kempfer, qui n’était pas moins versé dans l’histoire naturelle que dans la Médecine, s’est donné tous les soins possibles pour trouver cet agneau dans la Tartarie, sans avoir pu y réussir. « On ne connaît ici, dit cet Auteur, ni chez le menu peuple ni chez les Botanistes, aucun zoophyte qui broute ; & je n’ai retiré de mes recherches que la honte d’avoir été trop crédule. » Il ajoute que ce qui a donné lieu à ce conte, dont il s’est laissé bercer comme tant d’autres, c’est l’usage que l’on fait en Tartarie de la peau de certains agneaux dont on prévient la naissance, & dont on tue la mère avant qu’elle les mette bas, afin d’avoir leur laine plus fine. On borde avec ces peaux d’agneaux des manteaux, des robes & des turbans. Les voyageurs, ou trompés sur la nature de ces peaux par ignorance de la langue du pays, ou par quelque autre cause, en ont ensuite imposé à leurs compatriotes, en leur donnant pour la peau d’une plante la peau d’un animal.
M. Hans Sloane dit que l’agnus scythicus est une racine longue de plus d’un pied, qui a des tubérosités, des extrémités desquelles sortent quelques tiges longues d’environ trois à quatre pouces, & assez semblables à celles de la fougère, & qu’une grande partie de sa surface est couverte d’un duvet noir jaunâtre, aussi luisant que la soie, long d’un quart de pouce, & qu’on emploie pour le crachement de sang. Il ajoute qu’on trouve à la Jamaïque plusieurs plantes de fougère qui deviennent aussi grosses qu’un arbre, & qui sont couvertes d’une espèce de duvet pareil à celui qu’on remarque sur nos plantes capillaires ; & qu’au reste il semble qu’on ait employé l’art pour leur donner la figure d’un agneau, car les racines ressemblent au corps, & les tiges aux jambes de cet animal.
Voilà donc tout le merveilleux de l’agneau de Scythie réduit à rien, ou du moins à fort peu de chose, à une racine velue, à laquelle on donne la figure, ou à peu près, d’un agneau en la contournant.
Cet article nous fournira des réflexions plus utiles contre la superstition & le préjugé, que le duvet de l’agneau de Scythie contre le crachement de sang. Kircher, & avant Kircher, Jules César Scaliger écrivent une fable merveilleuse ; & ils l’écrivent avec ce ton de gravité & de persuasion qui ne manque jamais d’en imposer. Ce sont des gens dont les lumières & la probité ne sont pas suspectes : tout dépose en leur faveur : ils sont crus ; & par qui ? par les premiers génies de leur temps ; & voilà tout d’un coup une nuée de témoignages plus puissants que le leur qui le fortifient, & qui forment pour ceux qui viendront un poids d’autorité auquel ils n’auront ni la force ni le courage de résister, & l’agneau de Scythie passera pour un être réel.
Il faut distinguer les faits en deux classes : en faits simples & ordinaires & en faits extraordinaires & prodigieux. Les témoignages de quelques personnes instruites & véridiques, suffisent pour les faits simples ; les autres demandent, pour l’homme qui pense, des autorités plus fortes. Il faut en général que les autorités soient en raison inverse de la vraisemblance des faits ; c’est-à-dire, d’autant plus nombreuses & plus grandes, que la vraisemblance est moindre.
Il faut subdiviser les faits, tant simples qu’extraordinaires, en transitoires & permanents. Les transitoires, ce sont ceux qui n’ont existé que l’instant de leur durée ; les permanents, ce sont ceux qui existent toujours, & dont on peut s’assurer en tout temps. On voit que ces derniers sont moins difficiles à croire que les premiers, & que la facilité que chacun a de s’assurer de la vérité ou de la fausseté des témoignages doit rendre les témoins circonspects & disposer les autres hommes à les croire.
Il faut distribuer les faits transitoires en faits qui se sont passés dans un siècle éclairé, & en faits qui se sont passés dans des temps de ténèbres & d’ignorance ; & les faits permanents, en faits permanents dans un lieu accessible ou dans un lieu inaccessible.
Il faut considérer les témoignages en eux-mêmes, puis les comparer entre eux : les considérer en eux-mêmes, pour voir s’ils n’impliquent aucune contradiction, & s’ils sont de gens éclairés & instruits ; les comparer entre eux, pour découvrir s’ils ne sont point calqués les uns sur les autres, & si toute cette foule d’autorités de Kircher, de Scaliger, de Bacon, de Libarius, de Licetus, d’Eusèbe, etc. ne se réduirait pas par hasard à rien, ou à l’autorité d’un seul homme.
Il faut considérer si les témoins sont oculaires ou non ; ce qu’ils ont risqué pour se faire croire ; quelle crainte ou quelles espérances ils avaient en annonçant aux autres des faits dont ils se disaient témoins oculaires ! S’ils avaient exposé leur vie pour soutenir leur déposition, il faut convenir qu’elle acquerrait une grande force ; que serait-ce donc s’ils l’avaient sacrifiée & perdue ?
Il ne faut pas non plus confondre les faits qui se sont passés à la face de tout un peuple, avec ceux qui n’ont eu pour spectateurs qu’un petit nombre de personnes. Les faits clandestins, pour peu qu’ils soient merveilleux, ne méritent presque pas d’être crus : les faits publics, contre lesquels on n’a point réclamé dans le temps, ou contre lesquels il n’y a eu de réclamation que de la part de gens peu nombreux & mal intentionnés ou mal instruits, ne peuvent presque pas être contredits.
Voilà une partie des principes d’après lesquels on accordera ou l’on refusera sa croyance, si l’on ne veut pas donner dans des rêveries, & si l’on aime sincèrement la vérité. V. Certitude, Probabilité, etc.
En ce qui concerne l’Encyclopédie, elle n’était par exempte d’erreurs bien sûr, comme celle due à une fâcheuse coquille dans l’article « eunuque », qui ne fut jamais corrigée dans les « errata ». Voir cet article.

9. Extrait de Un ennemi du peuple (1882) d’Henrik Ibsen (1828-1906), traduit par le Comte Prozor. J’ai déjà utilisé ce texte dans un corpus de BTS sur la foule.

Le docteur Stockmann découvre que les eaux de la station thermale de son village sont contaminées. Il se met donc en devoir de prévenir le public. Mais pour remédier au mal, des travaux coûteux seraient nécessaires. Aussi la municipalité, dont le maire n’est autre que le propre frère du docteur, tente de faire taire Stockmann. Ce dernier, qui s’attendait naïvement à ce que les gens du village lui témoignent gratitude et reconnaissance, organise un meeting, mais on l’empêche d’exposer ses arguments ; il contre-attaque en s’en prenant à la « majorité compacte ».

LE Dr STOCKMANN. Oui, vous pouvez y compter, je les nommerai ! car c’est précisément là la grande découverte que j’ai faite hier. (Haussant la voix.) L’ennemi le plus dangereux de la vérité et de la liberté parmi nous c’est la majorité compacte. Oui, c’est la majorité compacte, la majorité libérale, — c’est bien elle ! Maintenant, vous le savez.
(Bruit extraordinaire dans la salle. La plupart des assistants crient, piétinent et sifflent. Quelques vieux messieurs échangent des regards à la dérobée et semblent se divertir. Madame Stockmann se lève, l’air inquiet. Eilif et Martin se dirigent, menaçants, vers les écoliers, qui font du vacarme. Aslaksen agite la sonnette et exhorte au calme. Hovstad et Billing parlent tous les deux, mais on ne peut les entendre. Enfin le silence se rétablit.)
ASLAKSEN. Le président espère que l’orateur retirera ses expressions irréfléchies.
LE Dr STOCKMANN. Jamais de la vie, monsieur Aslaksen. C’est la grande majorité de notre population qui me dépouille de ma liberté et veut m’empêcher de dire la vérité.
HOVSTAD. La majorité a toujours le droit pour elle.
BILLING. Et la vérité, elle l’a aussi pour elle, Dieu me damne !
LE Dr STOCKMANN. La majorité n’a jamais le droit pour elle. Jamais, vous dis-je ! C’est là un de ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre et capable de penser doit nécessairement s’insurger. Qui est-ce qui constitue la majorité des habitants d’un pays ? Les gens intelligents ou les imbéciles ? Nous sommes, je pense, tous d’accord pour affirmer que, si l’on considère le globe terrestre dans son ensemble, les imbéciles y forment une écrasante majorité. Mais alors, quand le diable y serait, il n’y a pas de droit au monde qui mette les gens intelligents sous la dépendance des imbéciles !
(Bruit et exclamations.)
LE Dr STOCKMANN. Oui, oui, vous pouvez crier plus haut que moi, mais vous ne pouvez pas me répondre. La majorité a pour elle le pouvoir, hélas ! mais non point le droit. Le droit est de mon côté, à moi, et du côté de quelques individus isolés. Le droit est toujours du côté de la minorité.
(Le bruit recommence, tout aussi violent.)

10. Extrait de « Mensonges d’État », article d’Ignacio Ramonet, Le Monde Diplomatique (Juillet 2003). Né en 1943, Ignacio Ramonet fut Directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008. Cet article est un texte littéraire, que j’ai étudié plusieurs fois en lecture analytique, à l’ère où la liberté pédagogique n’avait pas été réduite en miettes par l’actuel ministre. À l’instar du « J’accuse… ! » de Zola, il s’agit de la dénonciation d’un complot, et nous devons classer Ignacio Ramonet parmi la délétère caste des complotistes.

« On se souvient que, début avril 2003, les grands médias américains diffusèrent avec un luxe impressionnant de détails son histoire. Jessica Lynch faisait partie des dix soldats américains capturés par les forces irakiennes. Tombée dans une embuscade le 23 mars, elle avait résisté jusqu’à la fin, tirant sur ses attaquants jusqu’à épuiser ses munitions. Elle fut finalement blessée par balle, poignardée, ficelée et conduite dans un hôpital en territoire ennemi, à Nassiriya. Là, elle fut battue et maltraitée par un officier irakien. Une semaine plus tard, des unités d’élite américaines parvenaient à la libérer au cours d’une opération surprise. Malgré la résistance des gardes irakiens, les commandos parvinrent à pénétrer dans l’hôpital, à s’emparer de Jessica et à la ramener en hélicoptère au Koweït.
Le soir même, le président Bush annonça à la nation, depuis la Maison Blanche, la libération de Jessica Lynch. Huit jours plus tard, le Pentagone remettait aux médias une bande vidéo tournée pendant l’exploit avec des scènes dignes des meilleurs films de guerre.
Mais le conflit d’Irak s’acheva le 9 avril, et un certain nombre de journalistes – en particulier ceux du Los Angeles Times, du Toronto Star, d’El País et de la chaîne BBC World – se rendirent à Nassiriya pour vérifier la version du Pentagone sur la libération de Jessica. Ils allaient tomber de haut. Selon leur enquête auprès des médecins irakiens qui avaient soigné la jeune fille – et confirmée par les docteurs américains l’ayant auscultée après sa délivrance –, les blessures de Jessica (une jambe et un bras fracturés, une cheville déboîtée) n’étaient pas dues à des tirs d’armes à feu, mais simplement provoquées par l’accident du camion dans lequel elle voyageait… Elle n’avait pas non plus été maltraitée. Au contraire, les médecins avaient tout fait pour bien la soigner : « Elle avait perdu beaucoup de sang, a raconté le docteur Saad Abdul Razak, et nous avons dû lui faire une transfusion. Heureusement des membres de ma famille ont le même groupe sanguin qu’elle : O positif. Et nous avons pu obtenir du sang en quantité suffisante. Son pouls battait à 140 quand elle est arrivée ici. Je pense que nous lui avons sauvé la vie. »
En assumant des risques insensés, ces médecins tentèrent de prendre contact avec l’armée américaine pour lui restituer Jessica. Deux jours avant l’intervention des commandos spéciaux, ils avaient même conduit en ambulance leur patiente à proximité des lignes américaines. Mais les Américains ouvrirent le feu sur eux et faillirent tuer leur propre héroïne…
L’arrivée avant le lever du jour, le 2 avril, des commandos spéciaux équipés d’une impressionnante panoplie d’armes sophistiquées surprit le personnel de l’hôpital. Depuis deux jours, les médecins avaient informé les forces américaines que l’armée irakienne s’était retirée et que Jessica les attendait…
Le docteur Anmar Ouday a raconté la scène à John Kampfner de la BBC : « C’était comme dans un film de Hollywood. Il n’y avait aucun soldat irakien, mais les forces spéciales américaines faisaient usage de leurs armes. Ils tiraient à blanc et on entendait des explosions. Ils criaient : « Go ! Go ! Go ! » L’attaque contre l’hôpital, c’était une sorte de show, ou un film d’action avec Sylvester Stallone. »
Les scènes furent enregistrées avec une caméra à vision nocturne par un ancien assistant de Ridley Scott dans le film La Chute du faucon noir (2001). Selon Robert Scheer, du Los Angeles Times, ces images furent ensuite envoyées, pour montage, au commandement central de l’armée américaine, au Qatar, et une fois supervisées par le Pentagone, diffusées dans le monde entier.
L’histoire de la libération de Jessica Lynch restera dans les annales de la propagande de guerre. Aux États-Unis, elle sera peut-être considérée comme le moment le plus héroïque de ce conflit. Même s’il est prouvé qu’il s’agit d’une invention aussi fausse que les « armes de destruction massive » détenues par M. Saddam Hussein ou que les liens entre l’ancien régime irakien et Al-Qaida. »

11. Dissertation
Sujet : « Aujourd’hui, le prodigieux effort vulgarisateur du livre et du journal, hâtif toujours, maladroit souvent, permet à l’inexpérience du plus grand nombre l’illusion de l’universel savoir ». Partagez-vous cette affirmation de Marguerite Yourcenar ? Vous répondrez à cette question en vous appuyant sur les textes du corpus et sur vos lectures et connaissances personnelles. La citation de Yourcenar provient de Diagnostic de l’Europe.

Proposition d’introduction et de deux sous-parties rédigées (pour un plan en 2 parties et 6 sous-parties).
Introduction : Ce n’est pas une nouveauté du vingtième siècle d’avoir l’impression d’un embouteillage du cerveau humain par l’abondance des connaissances. Marguerite Yourcenar, dans son article « Diagnostic de l’Europe » écrit en 1929, exprimait son inquiétude sur l’avenir de ce continent. Depuis l’invention de l’imprimerie, et plus encore depuis l’utilisation d’un papier bon marché en cellulose, les textes et donc les connaissances, atteignaient de plus en plus le grand public. Certains auteurs, et surtout les journaux, produisaient un « effort vulgarisateur », c’est-à-dire une simplification des connaissances à l’usage des foules, qui selon Yourcenar, pouvait aboutir à donner à certains lecteurs « l’illusion de l’universel savoir ». La question qui nous est posée est d’importance, car il s’agit ni plus ni moins du fondement de la démocratie : la foule peut-elle accéder au savoir, ou le savoir doit-il rester cantonné dans les mains d’une élite ? Pour répondre à cette question, nous verrons dans un premier temps que s’il arrive que la démocratisation du savoir aboutisse à l’impasse d’une illusion de savoir universel, nous devons rester optimistes et croire qu’une utilisation méthodique et « raisonnée des sciences, des arts et des métiers », pour reprendre le titre de l’œuvre majeure du siècle des Lumières, peut aboutir à une appropriation par tous du savoir.
Développement :
§1 : La démocratisation du savoir aboutit effectivement parfois à l’impasse d’une illusion de savoir universel, et cela ne date pas d’hier. Dès le XVIIe siècle, Fontenelle par exemple, dénonçait avec « L’anecdote de la dent d’or » extraite de son Histoire des oracles, le mécanisme qui mène à la diffusion de rumeurs et d’erreurs. Il s’agit de la dent d’un enfant qui avait été trouvée couverte d’or. Avant même d’examiner la dent, un certain nombre de prétendus savants avaient publié des conclusions fallacieuses sur l’origine divine de cette dent, dont un orfèvre finit par découvrir que c’était une simple feuille d’or appliquée à la dent. Or ce que montre Fontenelle, c’est que l’erreur n’est pas forcément l’apanage du plus grand nombre, mais qu’elle provient parfois des savants eux-mêmes. La même idée est reprise un siècle plus tard par Denis Diderot dans « Agnus scythicus », article fondateur de son Encyclopédie. Il étudie un autre cas d’erreur répandue par des savants trop hâtifs qui se copient les uns les autres, jusqu’à ce qu’un autre savant aille sur place pour rectifier l’information fausse. Or ce que montre Diderot, c’est que les savants sont à la fois le poison et l’antidote ; il termine son article en diffusant au plus grand nombre une méthode imparable pour éviter de répandre des erreurs, et c’est la grande nouveauté du siècle des Lumières : ne pas diffuser simplement des connaissances avec des auteurs faisant écran de tout un poids d’autorité auquel on n’a ni la force ni le courage de résister, mais diffuser la méthode de connaissance de façon que chacun possède les armes pour juger par lui-même ; que chacun devienne sa propre autorité.
§6 : Si les romans, contrairement à l’affirmation de Marguerite Yourcenar, peuvent aider le plus grand nombre à prendre du recul par rapport à des jugements hâtifs et maladroits, les moyens modernes de communication, dont nous avons vu dans notre première partie, qu’ils pouvaient entraîner le pire, la diffusion irraisonnée de rumeurs, de calomnies, de « théorie du complot », peuvent aussi apporter le meilleur, c’est-à-dire, comme Diderot l’appelait de ses vœux, une méthode et des moyens permettant au plus grand nombre de vérifier en temps réel les erreurs de certains savants trop hâtifs. Avec un peu d’éducation à l’usage d’Internet, un formidable site comme Wikipédia permet de retrouver en quelques clics des informations croisées et vérifiées. Par exemple, dans l’article « citation apocryphe », on peut vérifier qu’une citation prêtée à Voltaire et souvent citée à tort et à travers : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire », a été en réalité écrite par une biographe anglaise de Voltaire pour synthétiser l’opinion du grand homme. Et si de nombreux sites répandent des rumeurs et des calomnies, d’autres sites plus sérieux contribuent à les rectifier, comme Hoaxbuster, Les décodeurs ou factcheck.org, des sites collaboratifs destinés à balayer les rumeurs ou à vérifier rapidement les affirmations des politiciens.
Conclusion : En conclusion, l’inquiétude exprimée par Marguerite Yourcenar nous semble à la fois légitime et fausse à plus long terme. Elle était légitime en 1929, car la Seconde Guerre mondiale prouverait bientôt que le plus grand mystificateur de tous les temps allait pouvoir manipuler tout un peuple avec les mensonges les plus grossiers pour aboutir à la plus grande catastrophe de l’histoire de l’humanité. Mais elle est fausse, espérons-le, parce que, comme le dit le poète allemand Hölderlin, « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». Une utilisation raisonnée d’Internet et des médias modernes, c’est-à-dire une utilisation critique, permettra à tous de distinguer le bon grain de l’ivraie, à condition d’être animé de bonnes intentions, et de ne pas vouloir à tout prix voir des complots et des menteurs partout, comme l’a fait la majeure partie du peuple allemand dans les années 1930 et 40.

12. Et pour finir, hommage à Didier Raoult, notre Dr Stockmann de 2020. Il répondait ainsi à une question de Paris Match le 9 mai 2020.

Et vous, vous avancez à contre-courant ?
En parallèle, plutôt. Au fond, je suis beaucoup plus proche des philosophes et des anthropologues que des scientifiques français. L’homogénéité de la pensée est un phénomène purement mécanique et mathématique qu’on appelle l’écart-type : plus l’échantillon est important, plus l’écart-type est petit. Dans les sociétés humaines, c’est pareil : plus vous avez d’humains, moins ils pensent de manière différente. Le “politiquement correct”, la “pensée conforme” ne sont qu’un effet de masse, à fuir, même s’il est difficile d’y résister ! Avec mon équipe, nous avons fait quelques-unes des plus grandes découvertes de virologie du XXIe siècle, en débusquant un monde entier, une branche de virus jusqu’ici inconnue, près de 1 000 bactéries chez l’homme sur les 3 000 existantes… Parce que nous pensons autrement. Je suis un des virologues les plus célèbres au monde, mais je ne fréquente pas les congrès. En France, nous sommes pétris par la peur. Toutes nos structures sont paralysées par le risque. »

Voici pour ce 3e article d’une série de 3. Passez à l’article 1 : Émile Zola, auteur complotiste et haineux assassiné par la loi liberticide de la macronie et à l’article 2 : Le mensonge devenu vérité.

Lionel Labosse


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