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Des Mémoires inoubliables, pour les lycées

Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar

Folio, 1951, 364 p., 6,6 €.

mercredi 4 avril 2007, par Lionel Labosse

« Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose. Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi ». Voici qui pourrait servir de devise à tout prof de lycée. Malgré l’obstacle de la langue, Mémoires d’Hadrien demeure une œuvre majeure en ces temps d’apologie de « l’enseignement du fait religieux ». Voici un « fait religieux » dont le l’esprit est furieusement ancré dans le corps !

Au crépuscule de son règne, Hadrien (76 – 138), empereur romain de 117 à 138, rédige ses mémoires à l’attention de Marc Aurèle (121 – 180), adolescent adopté pour qu’il lui succède après le règne d’Antonin. Cet empereur globe-trotter (« Si on m’avait laissé le choix de ma condition, j’eusse opté pour celle de Centaure » (p. 14) n’a pas chevauché que des quadrupèdes, et s’en explique d’entrée : « La volupté serait dans cette philosophie une forme plus complète, mais aussi plus spécialisée de cette approche de l’Autre, une technique de plus mise au service de la connaissance de ce qui n’est pas nous » (p. 22). Les fréquentes méditations sur l’amour laissent une large place à celle sur la sexualité : sur la séduction, la beauté et la débauche (pp. 23, 25) ; sur les femmes ou les fils que des plaideurs lui déléguaient (p. 50) ; sur une rivalité amoureuse avec Trajan pour un jeune homme (p. 62) ; sur ses « adultères avec des patriciennes » (p. 73), dont une jeune femme anonyme sort du lot pour sa sensualité (p. 77) ; sur les « débauches de caserne » de Trajan vieillissant (p. 91) ; sur sa conception du mariage mise en regard de « ce Jupiter […] amant des Ganymèdes et des Europes » (p. 185). Deux jeunes amants prennent une plus grande place : Lucius, « jeune faune dansant », qu’animait entre autres passions, « le fol amour des jeux de hasard et des travestis » (p. 122), qui deviendra son premier fils adoptif et mourra avant d’accéder à l’empire, puis Antinoüs, mort à vingt ans, qui obsède l’empereur au point qu’il fera reproduire les « portraits de cet enfant » (p. 146) aux quatre coins du monde. La première rencontre est crûment évoquée : « Ce beau lévrier avide de caresses et d’ordres se coucha sur ma vie » (p. 170), puis Hadrien se livre à une réflexion sur la possession amoureuse : « ce bel étranger que reste malgré tout chaque être qu’on aime » (p. 189), en regard d’une visite à la tombe de Patrocle (p. 194). Certaines débauches sont évoquées : triolisme, courtisanes (pp. 193 – 194), et le récit bute vite sur la mort volontaire d’Antinoüs, le deuil et l’apothéose, « prétexte à bassesses ou à ironies » (p. 225). Les réflexions des dernières pages sur l’absence de paternité et l’éloge de l’adoption résonneront avec les préoccupations contemporaines : « Je n’ai pas d’enfants, et ne le regrette pas » (p. 273). Une dernière évocation d’Achille « et son ardent amour pour son jeune compagnon » permet de statuer que « ce qui compte est ce qui ne figurera pas dans les biographies officielles » (p. 296). Certes ! À comparer avec ce qui filtre dans les médias de la vie privée de nos chefs d’État.

En dehors de la sexualité, l’empereur aborde la philosophie, l’économie, la politique, les lois. Sur ce sujet, voici une phrase à méditer pour nos politiques actuels : « Toute loi trop souvent transgressée est mauvaise : c’est au législateur à l’abroger ou à la changer, de peur que le mépris où cette folle ordonnance est tombée ne s’étende à d’autres lois plus justes » (p. 128). Hadrien prévoit pour l’avenir « des formes de servitude pires que les nôtres » (p. 129). Il se compare à Alcibiade (p. 181), passage intéressant à mettre en regard de la lecture du Banquet de Platon. Le processus d’écriture fait écho à celui de Montaigne : « Je t’offre ici comme correctif un récit dépourvu d’idées préconçues et de principes abstraits, tiré de l’expérience d’un seul homme qui est moi-même » (p. 29). Écartant « la dure volonté du stoïque, dont tu t’exagères la pouvoir » (p. 52), Hadrien préfère à une « philosophie de l’homme libre […] une technique ». Rares sont les livres que l’on peut proposer à nos élèves qui font de la sexualité le point d’orgue de la vie d’un grand homme, sans fausse pudeur ni a priori moralisateur.

L’obstacle à passer pour nos élèves est celui de la langue. De longues phrases doivent être relues pour livrer leur sens, alors même que ces Mémoires s’adressent à un adolescent, certes futur empereur et philosophe. Yourcenar avait prévu l’objection, et voici qui pourrait servir de devise à tout prof de lettres en lycée : « Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose. Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi » (p. 29). Dans les indispensables et brefs Carnets de notes de Mémoires d’Hadrien publiés en annexe, on trouvera de lyriques envolées sur la création littéraire (p. 332), qui se prêtent à la lecture analytique dans le cadre de l’étude du roman ou du genre biographique. On trouvera également en filigrane l’un des plus émouvants « coming out » de l’histoire de la littérature. En effet, ces Carnets sont dédiés « à G. F. », et l’on apprend que G. F. est « quelqu’un qui partage avec nous, à ferveur égale, les joies de l’art et celles de la vie » (p. 343), avant qu’un unique accord de participe passé ne finisse par conjurer l’ambiguïté du jeu des pronoms pour nous révéler le sexe de « G. F. », au sein d’une phrase dont Yourcenar a dû peser chaque mot : « G. et moi nous sommes trouvées en face du lit de roseaux d’un berger » (p. 345).

La question altersexuelle est au centre de l’ouvrage. Yourcenar l’aborde avec naturel, et se garde de problématiser le cas particulier de l’amour entre hommes. Cela demandera des explications, car ce que l’empereur pose pour évident scandalisera et étonnera certains de nos lycéens, par exemple une allusion aux « antiques couples d’amis du Bataillon sacré » (p. 87). Yourcenar lie implicitement cette sexualité libre à l’athéisme, en citant dans les Carnets une phrase de Flaubert : « Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été » (p. 321). La sensualité d’Hadrien est donc matérialiste : « Je suis comme nos sculpteurs : l’humain me satisfait ; j’y trouve tout, jusqu’à l’éternel » (p. 145). Il n’est pas dupe des débuts du christianisme, en quoi il perçoit « la féroce intransigeance du sectaire en présence de formes de vie et de pensée qui ne sont pas les siennes » (p. 239), et le récit de la campagne de Palestine lui inspire des propos du même ordre sur Israël qui « se refuse depuis des siècles à n’être qu’un peuple parmi les peuples, possédant un dieu parmi les dieux » (p. 253). Une œuvre majeure en ces temps d’apologie de « l’enseignement du fait religieux », à réserver aux bons lecteurs des séries littéraires, ou à proposer en extraits choisis pour les autres séries [1].

- Lire en parallèle Les Faux-Monnayeurs d’André Gide, roman de l’amour socratique d’un homme pour les jeunes gens, écrit pour un autre Marc.

Lionel Labosse


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[1À propos d’« enseignement du fait religieux », j’ai eu l’occasion de proposer à mes élèves, à l’occasion d’un questionnaire sur la scène du Pauvre dans Dom Juan de Molière, une recherche du champ lexical de l’incroyance. Voici le relevé pour une classe de 18 élèves : « mécréant, païen, libertin, athée (+ « hâté » !), non-croyant, infidèle, kafir, impie, hérétique, incroyant, areligieux, irréligieux, matérialiste, sceptique, agnostique, mécaniste ». En espérant contribuer à l’« enseignement du fait athée » !

Messages

  • " Des Mémoires inoubliables, pour les 1re."
    Dois je compendre que ce livre est essentiellement étudié en 1ère ???
    Car je suis élève de 3ème, et notre professeur de Grec Ancien nous l’a donné à lire...

    • Eh ! bien, mes félicitations, vous devez être une excellente classe, et votre prof a une bonne image de vous. Les classes de référence que j’indique sont celles qui me semblent le plus évidentes, mais bien sûr on peut choisir de découvrir la même œuvre à différents âges. Les programmes conseillent même parfois la même œuvre en troisième et en première (Les Confessions de Rousseau par exemple.) Pour Mémoires d’Hadrien, c’est une lecture ambitieuse en 3e, j’en reviens donc au début du message ! Bonne lecture… Et après, voyez aussi la rubrique "Fictions 3e" !