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Quand les amis s’en vont, suite

Tombeau pour Catherine

Vie microscopique

dimanche 1er juillet 2018, par Lionel Labosse

L’année 2018 aura été une année stress & ruptures. Après Roland Longpré, ma meilleure amie Catherine (22 août 1953 - 5 juin 2018) s’est fait la malle pour l’au-delà. Les deux au terme d’un long parcours de maladie, mais la seconde avec la frustration, pour elle & ses amis de n’avoir pas brûlé sa chandelle jusqu’au terme moyen de l’espérance de vie. Et puis la veille de son enterrement, j’apprenais enfin ma nouvelle affectation au sein de l’académie de Paris, pour ce qui a des chances d’être mon dernier poste, et qui s’annonce – touchons du bois du cercueil de Catherine – une sinécure peut-être méritée après 23 années en Seine-Saint-Denis et 28 dans l’académie de Créteil ; mais j’avais vécu dans cette attente les affres de la mutation « en aveugle », joli cadeau de nos amis socialistes aux enseignants. Plus l’année de stage, ce sera donc ma 30e année d’enseignement. 30 ans, c’est presque la durée de cette amitié avec Catherine, que j’ai rencontrée le même jour que Roland, lors de mon entrée pour un service civil à l’association AIDES en décembre 1988, association dont elle était la secrétaire. Catherine était non seulement ma meilleure amie, mais – la place dévolue au conjoint étant vacante en mon curriculum – la personne la plus importante dans ma vie avec mes parents, confidente de tout instant, mémoire vive de mon existence. Que le sous-titre de cet article ne vous choque pas. Surenchérissant sur la prétention de Pierre Michon d’écrire des Vies minuscules & sur celle de Flaubert avec son « livre sur rien », voici en hommage à Catherine, une « vie microscopique ». J’ai déjà commis des articles d’hommage à Bernard Lefort & à Roland Longpré ; c’étaient des créateurs modestes qui ont laissé une trace sur Internet. Notre pauvre Catherine n’aura laissé rien autre de son passage ici-bas que ses amours & amitiés, rosée sur une rose évaporée mais dont la vapeur reste dans l’air.

Catherine le 25 décembre 2017.

Je ne sais comment commencer ce « tombeau ». Peut-être par les textes que j’ai lus lors des funérailles ?

Après l’amour

À l’intérieur de la case, Amy n’était pas endormie. Elle ne s’était pas étonnée de voir Samuel se lever, sans un regard, sans une caresse pour elle, car elle le savait, elle ajouterait son nom à la longue liste de ceux qui l’avaient déçue. C’est qu’elle se jetait dans l’amour avec impétuosité et bonne foi, pour faire partager tous les dons qu’elle portait en elle. Sans doute cette générosité effrayait-elle, embarrassait-elle. Puisque, un à un, les compagnons qu’elle s’était choisis s’étaient retirés, tête basse, et lui avaient préféré des femmes sans cervelle ni cœur. Des volatiles au joli plumage. Elle se rassit sur la natte, cherchant à tâtons son mouchoir de tête avant de le nouer d’une main ferme. Malgré elle, ses yeux s’emplissaient de larmes. À voir Samuel si malheureux, presque ridicule, privé de sa femme et de son rêve, son cœur s’était gonflé de tendresse. Elle avait souhaité le consoler, le réchauffer comme elle faisait pour son propre fils. Mais, voilà, il ne l’avait pas comprise, et sa bonne action se retournait contre elle. Il la prenait peut-être pour une de ces femmes à cuisses hospitalières, comme celles qui, à Kingston, guettent les navires ? Elle se leva, enfila ses vêtements, sortit. Debout sous un goyavier rose dont les fleurs humaient la rosée, Samuel n’eut pas un geste à son passage.

Maryse Condé, Ségou, La Terre en miettes, 3e partie, chapitre 7.

Ne cherchez pas d’allusion particulière. J’avais recopié cet extrait d’un roman de Maryse Condé à l’époque où je m’intéressais de près aux littératures noires. Encadré, il resta exposé dans les toilettes de Catherine jusqu’à sa fin, signe que ce texte l’avait touchée, car elle modifiait souvent sa décoration & remisait ce qui ne lui convenait plus. Tous ses amis ont eu l’occasion de le lire & relire en cet endroit stratégique. Nous aimions beaucoup cette écrivaine & la littérature noire était un sujet favori d’échange. Catherine en avait une vision plus militante que moi, et nous nous engueulions souvent sur le thème de l’esclavage & du colonialisme (avec le communisme, qu’elle ne pouvait se résoudre à jeter dans la poubelle de l’histoire, autre sujet d’amicale engueulade). Quand on discutait politique, elle avait toujours eu cette qualité qu’elle ne s’en laissait pas imposer & défendait ses opinions mordicus (Brigitte la qualifiait gentiment de « ma bourrique »). Elle n’aurait pas été comme ces politiciens qui se laissent interrompre par les journalistes de radio, elle aurait parlé plus fort & terminé ses phrases, et pour bien mettre les points sur les i, elle répétait son idée deux ou trois fois ! En gros dans sa conception essentialiste, un noir ou un Arabe étaient forcément informés par la mémoire d’Esclavage & Colonialisme, ces Roux & Combaluzier du panthéon culpabiliste occidental qui vous façonnent une identité par défaut, de même que Sexisme & Manspreading sont devenus les dieux tutélaires de la Femme actuelle ; alors qu’en ce qui me concerne, même si j’avais souvent constaté ce genre d’inhibitions chez mes élèves, j’aspirais surtout à intégrer ces cultures à ma conception de la culture telle que je pouvais l’enseigner, et je demeure partisan de la résilience, opposé aux lois mémorielles & perpétuel remuement des remugles du passé. Catherine n’avait pas fait d’études avancées, mais elle parlait toujours avec nostalgie d’un prof de français qu’elle avait eu en CAP. Elle avait dû faire quelque chose comme un CAP de secrétariat, et toute sa vie elle ne cessa de s’inscrire à des formations & coltiner mathématiques & concours pour changer de voie professionnelle & accéder à des catégories supérieures susceptibles de saupoudrer sa fiche de paie de clopinettes. Elle en bavait mais elle était un bel exemple de ténacité dans cet accès difficile à l’instruction. C’était une autodidacte pour qui la culture était essentielle. Elle se donnait du mal parfois à lire mes écrits un peu trop touffus à son goût, mais ne renonçait pas.
Bref, nous en étions à Maryse Condé. Ce texte est d’une femme sur une femme, et ce qui nous avait plu, elle & moi, c’est sans doute l’altersexualité de cette page, même si à l’époque où je lui avais dégoté ce texte, je n’avais pas encore découvert ce mot. Ses amours étaient colorées, certes – nos goûts coïncidaient parfois –, variées, complexes, et sa conception de la fidélité pas conventionnelle, mais elle vécut de belles histoires & conserva quand elle le put son amitié à ses anciens amants. Elle avait vécu en ses années hippies une longue liaison avec un homme plus âgé qu’elle. Ils vivaient à la mode anarchiste en Aveyron, rejetant ce monde consumériste, esclavagiste & colonisateur. Son alimentation avait toujours été bio avant la lettre, ce qui n’a pas empêché la maladie malheureusement. Elle gagnait sa vie en artisane plus ou moins déclarée, faisait des bougies avec des plantes qu’elle vendait en marchés & boutiques. Elle ne cotisait pas pour sa retraite je crois, ce qui ne contribua pas à simplifier sa fin de vie. Elle avait eu une première période parisienne au début des années 70, dans le secrétariat, puis était revenue à Paris après la fin douloureuse de cette liaison vers 1987, et avait repris le secrétariat tout en se formant à la bureautique arrivée entre-temps. Quand je l’ai connue, elle fréquentait un jeune beur, qui autant que je m’en souvienne était un peu brut de décoffrage & fit de la prison. Le genre de gars qui se mélangeait guère avec les exubérants amis qu’elle se mit à fréquenter à l’époque AIDES. Il y eut un Pakistanais qui retourna au pays, et avec qui elle resta en contact quelques années. Elle envoyait souvent du fric à ses amants ou anciens, qui étaient rarement des Crésus ; elle avait une dette à payer rapport à ses ancêtres esclavagistes & colonisateurs ! Un étudiant africain l’étonna parce qu’il ne se laissait pas entretenir & tenait à partager les frais. Haïti notamment attira sa commisération, intérêt & concupiscence, les trois étant liés, comme dans le texte de Maryse Condé. Bon, je ne vais pas faire la liste de ses mille & trois amants ! Bizarrement, elle cloisonnait ses relations amoureuses, mentait & demandait à ses amis d’accréditer ses menteries pour éviter de blesser l’un en lui disant qu’elle était avec l’autre, même s’il ne s’agissait que d’un ancien amant devenu un ami. Il aurait pourtant été plus simple de dire la vérité, vu qu’elle ne promettait aucune exclusivité. La plus belle de ces histoires est sans doute celle avec Amar, qui dura cinq ans dans les années 1990 & se transforma en une histoire d’amitié à la vie, à la mort. À ses parents non plus elle ne disait jamais toute la vérité sur sa maladie, principe voué à l’échec si l’on se projette dans l’avenir, car la vérité vous revient forcément en boomerang. Mais je crois qu’elle ne se disait pas la vérité à elle-même, enfin nous y reviendrons. Passons au second texte.

« Le cycle des saisons »

Las de s’être contractés tout l’hiver les arbres tout à coup se flattent d’être dupes. Ils ne peuvent plus y tenir : ils lâchent leurs paroles, un flot, un vomissement de vert. Ils tâchent d’aboutir à une feuillaison complète de paroles. Tant pis ! Cela s’ordonnera comme cela pourra ! Mais, en réalité, cela s’ordonne ! Aucune liberté dans la feuillaison… Ils lancent, du moins le croient-ils, n’importe quelles paroles, lancent des tiges pour y suspendre encore des paroles : nos troncs, pensent-ils, sont là pour tout assumer. Ils s’efforcent à se cacher, à se confondre les uns dans les autres. Ils croient pouvoir dire tout, recouvrir entièrement le monde de paroles variées : ils ne disent que « les arbres ». Incapables même de retenir les oiseaux qui repartent d’eux, alors qu’ils se réjouissaient d’avoir produit de si étranges fleurs. Toujours la même feuille, toujours le même mode de dépliement, et la même limite, toujours des feuilles symétriques à elles-mêmes, symétriquement suspendues ! Tente encore une feuille ! — La même ! Encore une autre ! La même ! Rien en somme ne saurait les arrêter que soudain cette remarque : « L’on ne sort pas des arbres par des moyens d’arbres. » Une nouvelle lassitude, et un nouveau retournement moral. « Laissons tout ça jaunir, et tomber. Vienne le taciturne état, le dépouillement, l’automne. »
Francis Ponge, Le Parti pris des choses.

Catherine la jardinière.

Là encore, inutile de coller une signification terme à terme. Je vous laisse ressentir ce poème qui me semble évoquer l’appétit de vivre heurté au cycle des saisons. Voici un point central dans l’évolution de Catherine, et un autre point commun de notre amitié, le goût pour la nature & spécialement les arbres. Après avoir travaillé comme secrétaire à AIDES puis à l’association APARTS (qui procurait des logements à des malades du sida et où elle fit connaissance de son amie Nath), elle obtint un congé pour une reconversion au jardinage. Elle passa deux années dans un centre de formation des Yvelines (à Thiverval-Grignon, connu pour son arboretum de Grignon) et réussit le concours de la ville de Paris. Elle jardina dans plusieurs endroits, bois de Vincennes & quelques parcs publics. Nous visitions parfois des arboretums & nous retrouvions souvent aux journées portes ouvertes des jardins de Paris, où elle me faisait profiter de ses connaissances. À cette époque j’avais fait un parcours scolaire sur l’arbre avec une classe de 5e ; une de mes élèves, Mélanie, avait gagné un concours d’écriture avec un conte étiologique sur le Marronnier. Depuis un certain nombre d’années Catherine fleurissait mon balcon filant. C’est-à-dire qu’un samedi du mois de mai, après avoir renouvelé le stock de plantes, elle rempotait, réaménageait jardinières & pots. Je la laissais faire à sa guise tout en en prenant de la graine. Elle le fit jusqu’en 2017 inclus, plus difficilement bien sûr, et cette année nous avions pris rendez-vous le week-end même de la semaine où elle fut admise en soins palliatifs aux Diaconesses ; je repris donc le flambeau entre deux visites, osant à peine lui avouer cette trahison… Mais revenons à ses nouveaux débuts comme jardinière. Elle s’y plaisait & appréciait la compagnie des nombreux Antillais qui constituaient la masse du bataillon des jardiniers & passaient pour la plupart leur temps à ne rien faire & boire. Elle s’en fichait sauf quand ils semblaient lui reprocher de leur faire du tort en bossant, ou que les primes lui passaient sous le nez, et puis bien sûr, tout cela était à cause d’Esclavage…
À force de bosser à l’air libre sans protection, elle développa un mélanome. Une tache marron sur le mollet qu’elle négligea. Un médecin du travail découvrit le pot-aux-roses lors d’un bilan annuel. Elle lui en a toujours été reconnaissante, car le mélanome était parvenu à un état de développement critique, qui se compte en millimètres, et ce médecin l’a sauvée. J’ai oublié le chiffre, mais c’était largement dans le rouge. Elle se fit retirer le truc, énorme cicatrice qui cicatrisa étonnamment bien, et se crut libérée. Mais au bout de quelques années, le crabe releva la tête, & ce fut le cancer du sein, dont le lien avec le mélanome n’est pas trop renseigné en France (lire l’article sur le lien ci-dessus). Comme Catherine avait toujours été ma confidente en choses de l’amour & du sexe, et que ces confidences étaient réciproques, nous évoquions aussi l’incidence de la maladie & des traitements sur le désir & la sexualité. D’où ce poème intitulé « Chimiothérapie » qui aborde crument la question (vous voilà prévenu). Avant de se faire ôter le sein droit où nichait le crabe (elle utilisait ce mot), elle me fit une demande très particulière, pourquoi à moi et pas à ses copines, allez savoir ? Elle voulut que je la photographie torse nu pour conserver un souvenir de son corps avant cette mutilation. Ces photos sont quelque part sur mon ordinateur, mais nous n’en reparlâmes plus, de même qu’à l’issue du traitement, elle ne parla plus de la reconstruction mammaire un temps envisagée, et s’accommoda de sa cicatrice. Elle ne se plaignait jamais à hauteur de la douleur & endurait tous ces traitements avec une détermination édifiante. Quand elle disait qu’elle avait mal, c’est qu’elle souffrait le martyre. C’est peut-être d’ailleurs ce stoïcisme qui lui fit perdre six mois dans le diagnostic des métastases aux vertèbres, car elle souffrait atrocement, et ne fit pas le lien avec le cancer ; je m’en veux d’ailleurs de ne pas l’avoir aidée à faire ce lien qui rétrospectivement semble si évident. Catherine n’avait pas une relation de confiance avec son médecin traitant, ce qui a peut-être contribué à l’aggravation du cancer. Six mois plus tard, on lui dit que ces métastases étaient visibles dans un scanner fait six mois auparavant. C’est d’ailleurs un urgentiste des Diaconesses qui découvrit ce nouveau pot-aux-roses.
Elle n’avait ni enfants ni frère ni sœur, et ses parents ne rajeunissaient pas ; elle était inquiète pour eux autant que pour elle, et se débattit autant contre le cancer que pour que ses parents soient soignés & pris en charge, mais c’est qu’ils ne voulaient pas être placés en maison de retraite. Elle était prise dans un étau : leur dire la vérité & les inquiéter, mais obtenir qu’ils comptent moins sur elle & la déchargent de ce souci, ou continuer à leur mentir & qu’ils trouvent normal qu’elle consacre les trois quarts de ses vacances (pendant les périodes de rémission où elle reprenait le travail) à les aider à entretenir une maison impossible dans un village perdu en Lozère (Montjézieu, connu pour son château de Montjézieu) et à les soigner alors qu’elle était plus malade qu’eux. Elle ne parvint qu’un an avant sa mort à ce que sa mère accepte un placement en EHPAD, mais fit encore le déplacement 4 ou 5 fois, alors qu’elle perdait parallèlement plus de 10 cm de taille, voûtée comme ma grand-mère centenaire & fragile comme un madrépore. Depuis le mélanome, elle avait dû renoncer au jardinage à cause du soleil, et retrouver son précédent métier. La ville de Paris lui proposa plusieurs postes, qui ne lui convinrent pas forcément. Elle travailla notamment aux inscriptions scolaires dans une mairie d’arrondissement, où elle fut choquée par la violence & l’incorrection de parents dont certains étaient carrément des cas psychiatriques contre lesquels les agents n’étaient pas protégés. J’ai aussi connu cela, mais c’est sans doute plus violent quand vous n’êtes qu’un employé anonyme que l’on ne rencontre qu’une fois & sur lequel on peut décharger ses frustrations, et non le prof de l’élève durant toute une année dont on craint quand même qu’il se venge sur l’enfant. Cette expérience lui avait fait mettre de l’eau dans son vin quant aux malheurs des victimes d’Esclavage & Colonialisme, car elle fut confrontée à des comportements auxquels elle ne parvenait plus à trouver ces excuses de culpabilisme gauchiste. Puis elle changea encore de poste deux fois dans le secteur médico-social toujours à la ville de Paris, ce qui lui convenait mieux, mais les arrêts de travail devenaient de plus en plus longs, et le dernier dura trois ans. Elle ne prenait pas sa retraite pour éviter trop de perte de revenus, et fait partie des salauds de travailleurs qui ont augmenté d’un jour par an les arrêts de travail selon Édouard Philippe. Si elle ne se plaignait pas de la maladie, elle se plaignait de la façon dont la ville de Paris, son employeur, traitait les employés malades à coups de règlements absurdes & commissions déshumanisées. Par exemple, cette règle concernant d’ailleurs tous les fonctionnaires selon laquelle « au cours de votre carrière, vous ne pouvez pas obtenir plusieurs CLD (congé longue durée) relevant du même groupe de maladies ». La durée de 5 ans maximum en une ou plusieurs fois ne peut pas être dépassée, ou alors si, pour une autre maladie. Elle envisagea de se faire arrêter pour dépression. Je ne veux pas trop développer car cela nous emmène dans la problématique globale de la fin de vie. Il est deux catégories de mourants, ceux qui y croient, & ceux qui n’y croient pas. Malgré sa foi, Roland s’agrégea jusqu’à la fin à la deuxième catégorie. De même, jusqu’au dernier instant, Catherine l’incroyante ne fit aucun semblant de croire à sa fin. Son attitude vis-à-vis de son emploi & de sa retraite & ses plaintes contre son employeur faisaient aussi sans doute partie de ce déni. C’est une des choses qui ont été le plus dur à supporter pour moi qui ne lui cachais rien de ma vie, de devoir lui mentir dans les derniers moments, du moins par omission en ne lui disant pas qu’elle allait mourir & qu’elle avait à prendre des dispositions. Ce refus de voir n’était-il pas son anxiolytique le plus efficace ? Et pouvait-elle envisager de mourir avant ses parents ? Dix jours avant sa mort, le jour de la fête des mères, son amie d’enfance Brigitte réussit vers dix heures du soir à la mettre en communication avec sa mère grâce à une employée compréhensive de l’EHPAD. Malgré une voix peu audible, elle parvint à lui mentir qu’elle allait bien & sa mère s’en contenta, n’étant plus en état de percer le voile, elle qui quelques années auparavant devenait hystérique à la moindre inflexion de la voix de sa fille (le retour de boomerang dont je parlais plus haut). Catherine, qui se plaignait de sa mère, était faite à ce moule, et m’exaspérait lorsqu’elle se livrait à des conjectures de ce type à partir du ton de ma voix au téléphone. Et t’as l’air ceci ; et ta voix cela… Son dernier vendredi, je parvins là aussi après de nombreuses tentatives infructueuses, à la mettre en communication avec son père. Elle employa ses dernières forces non à lui faire ses adieux, mais à le dissuader de monter à Paris parce que quand elle sortirait de l’hôpital, elle ne pourrait pas s’occuper de lui, elle aurait d’autres chats à fouetter. Et surtout, qu’il ne dise rien à maman, pour ne pas l’inquiéter… Deux jours après elle sombra dans le sommeil & mourut dans les vingt-quatre heures & dans la sérénité (enfin je crois) grâce aux soins palliatifs, sans se rendre compte qu’elle partait. Les produits qui lui étaient administrés étaient fort simples, morphine & anxiolytique (Oxycodone & Midazolam). C’était frustrant pour moi, mais sans doute mieux pour elle, en tout cas c’était sa façon de voir les choses, & peut-être cette frustration valait-elle mieux aussi que l’autre solution qui aurait répandu la tristesse sur ces derniers moments. Au lieu de cela, on pouvait plaisanter. Elle fit même du gringue à un charmant aide-soignant antillais qui lui préparait son thé ou la faisait manger.
Dans les années qui précédèrent, ce déni était aussi déstabilisant, à partir du moment où le cancer du sein métastasa. Elle se battit toujours avec une détermination impressionnante, mais incapable d’envisager la fin. Il lui arriva d’aborder la question en de rares occasions. J’en profitai pour lui dire que mon oncle notaire pouvait la conseiller ; je lui transmis quelques documents sur les testaments. Mais elle laissa cela de côté & consacra son temps à des activités dilatoires. Alors que là, elle avait enfin une véritable occasion de léguer quelque chose à des amis qui n’étaient pas précisément descendants d’esclavagistes colonisateurs ! Elle avait une sorte de manie d’entasser les objets dans son appartement & sa cave, forme atténuée de la syllogomanie (ne parlons pas du syndrome de Diogène). Cela n’avait rien de pathologique & elle restait tout à fait sociable ; ce n’était à mon avis qu’une conséquence de son incapacité à envisager sa fin, le renoncement à ces objets. Cette préoccupation constante au matériel comblait son temps libre & l’empêchait de songer à autre chose. Quelques jours avant son admission en soins palliatifs, elle envisageait de s’inscrire à un vide-greniers. Bien malin qui peut trouver le juste milieu entre syllogomanie & goût psychorigide pour le rangement ! Bref, trois semaines avant sa mort, elle aborda à nouveau la question du notaire lors d’une précieuse promenade dans le jardin des Diaconesses, mais c’était pour ajouter qu’elle allait avoir le temps de s’y intéresser, et d’appeler mon oncle, parce que, je cite, elle allait descendre en Lozère en juillet pour se rendre chez le notaire avec son père. Or son père vivait dans le même déni, et je crois qu’on touche à des difficultés semblables aux inhibitions intellectuelles de nos élèves qui s’interdisent de réussir à l’école pour ne pas dépasser le niveau d’un père ou d’une mère. Il était évident qu’en juillet elle ne serait plus, ou du moins plus en état de faire le voyage ; mais que lui dire ? Résultat, on retrouva dans ses affaires un testament olographe qu’elle avait fait en janvier 2018, dont elle n’avait rien dit à personne, et qui n’était pas habilement rédigé. Pourquoi, puisqu’elle avait fini par le faire, n’avait-elle pas suivi les conseils de mon oncle ? Celui-ci, quand je lui lus le testament, me dit que tel qu’il était rédigé, il y en aurait possiblement pour des années… Il en fut de même pour ses dispositions quant à ses funérailles. Nath & Brigitte qui y consacrèrent plusieurs journées entières se donnèrent bien du mal avec des fausses pistes & interrogations, auxquelles s’ajoutèrent les revirements du père, qui par exemple exigea une messe deux jours après avoir dit qu’il n’y en aurait pas. Père, mère & fille étaient athées comme des bornes, & sans doute Catherine n’avait pas imaginé un instant qu’il lui ferait ce coup-là, mais elle n’avait qu’à mettre cela par écrit ! Nous lui avions bien entendu dire un jour au détour de quelque conversation que ce qu’elle trouvait le plus écolo, c’était d’être mis en terre à la musulmane, dans un simple drap ; un autre jour, qu’elle aimerait être à telle place sous un arbre du cimetière de Montjézieu, mais ce n’était là que paroles. Bref, il y eut une messe dont nous ratâmes 80 % à cause de l’incurie du service de pompes funèbres qui ajouta ses erreurs & négligences à une situation déjà difficile. Nous le prenions avec humour, nous disant que l’âme de Catherine se dirigeait à reculons vers sa nouvelle demeure. Vu la longueur du trajet, nous étions convenus que nous partirions la veille & que les amis qui ne feraient pas le déplacement assisteraient à la levée du corps à Paris. Au moment où nous chargions la voiture pour partir à Montjézieu, les Pompes funèbres appelaient. Finalement ils n’avaient pas prévenu l’hôpital, et il y avait embouteillage, déjà trois départs à l’heure prévue. Ils ont donc avancé la cérémonie du lendemain matin à 8h30 au lieu de 9h, mais à cette heure-là, point d’officier de police pour assurer la fermeture du cercueil. Donc obligation pour la famille d’être là. Procuration et pièce d’identité du père, pour donner délégation à Brigitte qui était « personne de confiance » & avait assuré les négociations au nom de la famille, elle & personne d’autre. Elle pouvait faire le trajet avec le croque-mort, mais on décida de retarder notre départ & d’assister tous à la cérémonie & suivre le corbillard à tombeau ouvert. Le lendemain, comme il fallait s’y attendre, finalement le document si précieux ne servit à rien & l’on pouvait partir. Nous partîmes, mais les pompes funèbres prirent du retard, et quand l’officier de police arriva, il demanda que l’on revienne, soit exactement le contraire de tout ce qui avait été dit ! Une amie restée sur place piqua une colère, & le sketch prit fin, mais résultat, nous ratâmes cette messe qui avait au moins pour vertu de réunir tout le village autour des parents de la défunte. Si vous avez l’intention de décéder à Paris, choisissez un autre prestataire !
Je reviens en arrière. Les occasions d’aborder la mort ne manquaient pas, & elle semblait apprivoiser l’idée. Quand elle travaillait dans le XXe, elle déjeunait volontiers au Père-Lachaise, & je me souviens que nous pique-niquâmes (discrètement) non loin de la tombe de Nusch Éluard un beau jour d’été. Un an après la mort de René, nous visitâmes sa tombe. Il y aura peu d’occasions cependant pour que je visite la sépulture lozérienne de Catherine. Cet article comme les précédents constitue donc un « tombeau » qui à l’instar du tombeau poétique forme un lieu dématérialisé de mémoire, de même que le Patchwork des noms proposa un tombeau non pas dématérialisé mais mobile, alternative au cimetière.

Catherine & Roland, 1er janvier 2000.

Revenons à ce poème de Francis Ponge, que je lus sous un parapluie devant le trou de terre meuble où les fossoyeurs s’apprêtaient à enfouir le cercueil. Je tenais à main droite la feuille du texte, à main gauche le bras branlant du père de la défunte & le parapluie, et j’avais devant moi en contrebas, derrière les vitres du véhicule de l’EHPAD, le visage de la mère qui regardait ce qu’elle pouvait voir de l’inhumation, car l’employée de l’EHPAD ne voulait pas prendre le risque d’exposer sa patiente aux intempéries. En lisant ce texte sous la pluie battante, je songeais au carnaval de Rio en 2004, l’une des plus belles expériences de ma vie, et cette chanson enthousiasmante de l’école de samba Beija-Flor qui gagna cette édition : « Manôa - Manaus - Amazônia – Terra Santa ». Les paroles à lire ici constituent un hymne à la pluie : « Água que lava minh´alma / Ao matar a sede da população / Caboclo ê a homenagem hoje é / A todo povo da floresta um canto de fé » (traduction proposée par mon amie Odile : « Eau qui lave mon âme / En assouvissant la soif de la population / Aujourd’hui c’est un hommage / Et un chant à la gloire de tout le peuple de la forêt. ») La pluie a salué notre amie à son enterrement, et le soleil le lendemain l’a embrassée, & de même nous avons pleuré mais nous avons ri aussi lors d’un repas le soir des funérailles, avec amis & cousins. Le soleil, n’est-ce pas le salaud qui lui avait refilé le mélanome comme cadeau empoisonné, alors cette pluie qui pleure à l’enterrement, pourquoi pas ? et le lendemain matin, peut-être le soleil était-il pardonné de lui avoir refilé cette saloperie ?

Mise à part l’émotion collective inévitable lors des funérailles, je me trouve assez serein dans ce deuil. Certes, pour paraphraser Jean Genet chanté par Marc Ogeret qui mourut un jour avant notre amie, « Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour » (Le Condamné à mort). Certes, lorsque j’ai une confidence à faire, il m’arrive de tourner dans ma cage comme une chatte dont on a noyé les petits, cherchant qui appeler. Mais l’avantage d’une « longue maladie » c’est qu’elle laisse le temps de « faire son deuil ». Il y a encore deux ans, quand je réalisais que Catherine pouvait s’éclipser de ma vie alors que j’avais tant besoin d’elle, je ressentais une souffrance aiguë & égoïste, incompréhension, qui pouvait m’entraîner à une culpabilité lorsque je réservais un voyage. C’est lors d’un voyage en Inde au printemps 2017, notamment à Varanasi (Benarès), que je parvins à dépasser cette inquiétude & « faire mon deuil » par anticipation. Le spectacle de la mort sur les ghats m’inspira une sorte de sérénité inattendue, que j’exprimai à mon retour dans cet article sur des poèmes de Robert Vigneau. Non pas que la douleur immédiate n’ait été vive, et par exemple j’éclatai en sanglots quand je dus prendre la parole lors du conseil de la classe dont j’étais prof principal, deux jours après sa mort. Puis cette douleur première s’est estompée. Le trou dans l’eau se refermera, bien sûr, & la fonction créera un nouvel organe ou hypertrophiera un organe existant. Après tout, une amitié forte est comme un amour. Ernest Renan, revenant sur ses souvenirs de séminaire dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, voyait parfois l’amitié comme « un larcin fait à la société humaine ». Dans mon lycée « zone sensible » nous avions la chance d’avoir une assistante sociale à demeure, fort utile pour ces 1000 élèves dont la moitié de boursiers. Manuella m’ouvrit la porte de son bureau à plusieurs reprises ces trois dernières années, car il m’arrivait de craquer & d’avoir besoin de parler. J’avais des collègues avec qui je m’entendais bien, mais je me suis construit une carapace de boute-en-train, et cette douleur annoncée était sans doute trop intime. Cette collègue compréhensive me fut d’un grand secours pour éponger le trop plein. Au mois d’août, je fis un voyage en Afrique australe, auquel je m’inscrivis fin juin, à l’extrême limite. Comme je n’avais pas relâché la pression depuis l’enterrement, je constatai que pendant ce voyage, mon cerveau mâchait progressivement les événements de l’année. Sans ordinateur, la plupart des soirs sans wifi sur mon smartphone, les nuits où je parvenais à dormir sous la tente par une température glaciale, je fis d’abord des rêves relatifs à la rentrée scolaire ou à ma nouvelle affectation, chose malheureusement habituelle autant que désagréable. Puis, cela étant digéré, je me mis à rêver à deux reprises, de Catherine. La nuit du 8 au 9 août, je rêvai non pas d’elle, mais de ses parents. Son père faisait un AVC, mais enfourchait un vélo pour se rendre à l’Ehpad. Je le croise en voiture sur le chemin. Là, Amar le gronde et le masse. Il est question d’un tableau d’un peintre surréaliste avec un pied de commode, qu’il a mémorisé. La mère gambade dans l’escalier. Elle a travaillé aux champs, est restée attelée comme une ânesse longtemps après le travail fini. La suite du rêve était hétéroclite. Il y avait un cocktail mondain où l’on reprochait aux invités d’avoir chouré une bouteille de cognac, une liesse populaire dans les rues, je chantais la Marseillaise, il y avait deux groupes de chanteurs publicitaires payés pour populariser un chanteur autour d’une voiture de courses, genre fanfare, etc. La nuit du 11, c’était enfin vraiment Catherine (il est incroyable qu’elle ait été absente du premier rêve) chez elle, en pleine forme, recevant des amis et annonçant qu’elle allait partir souvent en voyage, au Japon, à Moscou, etc. Contrairement au rêve précédent (seule nuit à l’hôtel au milieu du parcours), étant sous la tente, je n’ai pas noté le rêve immédiatement, et j’avais presque tout oublié au réveil. En dehors de ces rêves, je pensais souvent à elle, car à chaque merveille végétale rencontrée, à chaque anecdote, je pensais à la façon dont je lui aurais raconté cela. Chaque fois que je visitais une boutique ou des vendeurs de colifichets au long des routes, je pensais à ce que j’aurais pu lui rapporter, et souvent je me rappelais la mimique qu’elle aurait eue quand je lui aurais fait telle confidence. Catherine était la dernière personne que j’appelais avant d’embarquer, et la première à mon retour. J’avais remarqué au début de notre amitié, en traversant seul les Cévennes en voiture, arrêté au bord de la route et contemplant en paysage magnifique, que je n’avais personne avec qui partager ce paysage. Je venais de rompre avec mon ami. Je ressens moins cette impression désormais, surtout que je publie des articles et partage ces impressions avec tous ceux qui veulent bien les lire.
Catherine, c’était l’amitié personnifiée. Comme elle n’avait que ses parents à aimer, elle donnait à l’amitié autant qu’à l’amour. Elle n’était pour personne ni sœur, ni mère, ni tante, ni même épouse, alors la fonction amie était hypertrophiée en elle. Et ses amitiés proliféraient par provignement ; elle créait & ses amis créaient à leur tour des occasions de prolonger l’amitié. J’ai été étonné lorsque je répandis la nouvelle de sa mort à des amis qui à différentes époques avaient croisé Catherine dans mon entourage, du souvenir vivace qu’elle leur avait laissé. Mayya recopia à la main le fameux poème d’Henry van Dyke « Gone from my sight » sur la mort comparée à la disparition d’un navire à l’horizon… Pour donner un exemple, lors d’un week-end dans l’Yonne chez mes parents, nous passâmes non loin d’un village dont le nom lui dit quelque chose. Y vivaient les parents d’un couple d’amis rencontrés lors de sa formation horticole. Nous nous fîmes offrir un coup à boire, & ces gens-là sympathisèrent avec mes parents… Provignement !

Dans cette sorte d’hommage, la tentation d’hypertrophier les derniers moments est grande. Une maladie qui a duré 12 ans sur près de 65 ans de vie, cependant, ce n’est pas rien, même si dans les intervalles il y eut de longs moments de répit, un voyage au Sénégal, un voyage en Inde, etc. Et puis cette amitié qui avait tout de l’amour eut aussi sa rupture pendant cette période même où je croyais que le cancer était vaincu. Il est pénible d’y repenser, mais c’est une véritable jalousie d’amitié qui m’éloigna de Catherine pendant deux années. Elle remettait sans cesse un week-end qu’elle m’avait promis, alors que dans l’intervalle elle était partie avec d’autres… Prétexte futile, mais je m’étais senti blessé dans une période où j’étais d’ailleurs irritable & m’étais brouillé avec plusieurs amis. Nous eûmes une réconciliation en terrain neutre, dans un bar ; l’amitié reprit de plus belle, & nous passâmes quelques week-ends, notamment à Amiens puis à Anvers.
Dans les dernières années il devint difficile de prévoir des activités, évidemment. Nous avions l’habitude de nous offrir du muguet en mai, & je lui en apportai un pot ce dernier 1er mai 2018, passant à l’improviste (Catherine était de ce genre d’amis chez qui l’on pouvait passer à l’improviste, chose précieuse dans une grande ville). Elle préparait avec difficulté à manger pour son dernier compagnon ; elle avait cent ans. Dans Homère est morte… (Galilée, 2014), Hélène Cixous évoque avec impudeur la fin de vie de sa mère qui mourut centenaire. Je me permettrai donc quelques aperçus de ces derniers moments. Elle se déplaçait avec une canne, que je lui avais conseillé de prendre (et offerte) quelques années auparavant, au moment de sa première vertébroplastie. Non qu’elle en eût besoin pour marcher, mais elle était si fragile qu’une chute pouvait lui être fatale, & j’avais imaginé qu’une canne signalerait aux passants sa fragilité, notamment aux fils de pute qui foncent à vélo ou à roller sur les trottoirs dans le mépris absolu d’autrui, ou ceux qui squattent les places réservées dans les bus & font les autruches dans leur smartphone, aux chauffeurs desdits bus qui démarrent en trombe sans laisser le temps aux vieillards de s’arrimer, etc.
Quelques jours après que je l’aie vue cuisiner chez elle en ce premier mai 2018, au milieu de son séjour aux Diaconesses, elle était extrêmement faible, & après qu’elle avait fait des efforts désespérés pour hisser ses mains au niveau de sa bouche, il lui fallait se résoudre à accepter que les aides-soignants ou ses amis lui amènent nourriture ou boisson à la fourchette ou cuiller, comme une enfant, avec dans la dernière semaine, le risque d’une « fausse route ». Ayant eu l’occasion de m’entraîner ces dernières années, c’est quelque chose qui ne me gêne pas, mais évidemment cela vous remue un peu d’avoir à nourrir à la becquée une amie qui vous a materné tant d’années. Le dernier jour que j’eus à le faire, cela prit un tournant stressant. Elle voulait absolument boire du thé, spécialement préparé par le fameux aide-soignant antillais. Pour désigner ledit thé, elle utilisait indifféremment les mots « eau », « lait », ou « thé ». De même pour une boisson fraîche dans son petit réfrigérateur, le mot qui lui vint à l’esprit ce jour-là fut « robinet ». Mais au lieu de se laisser donner à boire, elle exigeait de tenir dans ses mains tasse, soucoupe, et, cerise sur le gâteau, une cuiller (et pourtant un sketch qu’elle nous faisait en nous recevant à dîner était de nous moquer lorsque nous réclamions une cuiller à dessert). La cuiller, qui procurait une gêne supplémentaire, c’était « pour faire refroidir le thé ». Bref, il fallait une application extrême pour guider ses mains, l’aider à tenir cet édifice branlant & l’approcher de la bouche (qu’elle ne situait pas au bon endroit, ce qui s’appelle je crois dysproprioception. « Tu fais chier avec tes mots compliqués, aurait dit Catherine, tu peux pas dire simplement que j’avais pas la tasse en face du trou !), incliner la tasse tout en maintenant la cuiller, tout cela sans renverser ni qu’elle se brûle. Évidemment le liquide coula sur elle dans une seconde d’inattention… Et quand ce n’était pas le « thé », c’était des demandes inconsidérées pour sortir du lit, aller soit aux toilettes, soit au jardin, alors qu’elle ne tenait plus sur ses jambes. Un jour elle parvint à ce que des amis qui ne lui avaient pas encore rendu visite & n’étaient pas au courant des dernières évolutions, la portent jusqu’aux toilettes. Nos refus la contrariaient, mais dix minutes après elle réitérait la demande. Du coup je me demandais s’il ne valait pas mieux écourter les visites, et il n’y eut bientôt plus à se poser la question. Dans ses derniers jours, ma grand-mère n’était pas en soins palliatifs mais en gériatrie, et c’est un souvenir de souffrance morale terrible. Au moins mis à part ces contrariétés, Catherine ne semble pas avoir souffert ni s’être rendu compte qu’elle partait, & après tout, n’était-ce pas sa volonté ?

Pique-nique en Aubrac, 14 juillet 1993.

Cela m’ennuie de fermer ce « tombeau » sur ces lignes morbides. Pourquoi ne pas terminer par les débuts de cette amitié. Il ne faut pas croire qu’à AIDES l’ambiance était funèbre à cause de la présence palpable de la maladie & de la mort. Au contraire on déconnait beaucoup, du moins les objecteurs, les volontaires qui assuraient des permanences, ceux qui n’avaient aucune ambition cachée sous leur volontariat, et les salariés les plus modestes dont l’habitus pouvait inclure la déconnade. J’étais jeune & naïf, et incapable d’imaginer que si certains ne cachaient rien de l’évolution de leur maladie, d’autres ne disaient rien & passaient pour séronégatifs, et l’on découvrait au dernier moment qu’ils étaient aussi affectés que ceux auxquels ils rendaient service. Catherine était notre bouc-émissaire coopérant dans ces bureaux, c’était Catherine-catharsis ! Elle était la victime facile de nos plaisanteries potaches, étant femme hétéro dans ce monde de jeunes gays qui se défoulaient d’autant plus dans ce milieu protégé que dans ce début des années 1990, la tolérance à l’égard des gays était balbutiante. J’ai vu l’évolution dans ces années-là (entre 1989 et 1997) de gay pride confidentielles où il y avait plus de monde sur le trottoir que sur la chaussée alors que nous distribuions capotes & badges au nom de AIDES, aux défilés gigantesques qui ont suivi quand la mode s’est emparée du phénomène altersexuel. Bref, nos échanges n’étaient pas politiquement corrects, plaisanteries misogynes de corps de garde, & on les prolongea nostalgiquement durant les années qui suivirent, du moins tant que dura le noyau dur des anciens de AIDES, mais petit à petit cela s’étiola. La plaisanterie resta quand même au centre de nos relations, et Catherine était bonne poire. Par exemple elle ne pouvait se résoudre à appeler la Burkina Faso autrement que « Haute-Volta », ce qui était amusant vu ses convictions anti-colonialistes, et puis son usage des anciens francs, ou sa façon de dire « Je vais apporter ça aux Emmaüs » plutôt que « à Emmaüs », tout cela fournissait des piques qui prolongeaient cet état d’esprit. En fait Catherine était ma pote d’armée, sauf que c’était un service civil d’objecteur de conscience, et elle une fille et non un mec. Il faut croire que ces expériences de jeunesse laissent des affections qui ne peuvent s’expliquer que par la défaite fameuse : « Parce que c’était elle, parce que c’était moi ». Quand on est jeune sans doute on devient ami comme on respire. Cela dit, nous ne fûmes pas non plus amis par hasard, nous avions des goûts et idées communs. Quand on se baladait – jadis, hélas – elle me faisait parfois remarquer qu’un mec m’avait maté. Je ne m’en étais pas aperçu bien entendu, car j’étais avec elle, et évidemment, ces fils de pute me mataient justement parce que j’étais avec une nana ! Est-ce que je mate les hétéros, moi ?
Lorsqu’elle intégra le service des jardins de la ville de Paris, elle eut d’autres amitiés basées sur une camaraderie de déconnade, notamment avec les « Trois Grâces » (trois avec elle, Claire & Évelyne), qui s’amusaient à se « lapiner » tout en jardinant au bois de Vincennes (vous faut-il un dessin ?). Cela évidemment est moins classe que les amitiés intellectuelles à la Montaigne & La Boétie, mais que voulez-vous ? On avait bien dit « vie microscopique », hein ? Il y eut aussi des amitiés plus sérieuses, notamment quand elle devint déléguée syndicale à APARTS. Les années de maladie ont mis fin à ces plaisanteries. Pour ma part, vu la difficulté que j’avais eue à assumer ma singularité adolescent, je n’avais quasiment pas d’amis quand je suis arrivé à AIDES ; l’amitié s’est imposée brusquement comme une surdose qui a durablement informé ma vie des 30 années suivantes, et c’est cela qui prend fin avec la mort de Jaque, René, Roland puis Catherine. En trois années j’ai perdu les quatre principaux témoins (à part mon ancien ami Jack) de cette époque où j’ai commencé à respirer ; mais le deuil le plus cuisant que j’aie à faire, c’est précisément celui de ma jeunesse, le couvercle fatidique des cinquante ans qui s’est refermé violemment sur ma gueule, ce dont Jaque Hébert m’avait bien prévenu : « Tu verras, disait-il, jusqu’à cinquante ans, il n’y a aucun problème pour séduire ; c’est après que ça se corse ». Comme tu avais raison mon beau Jaque ! Eh oui, l’échéance de Don Juan est arrivée : « Oui, ma foi, il faut s’amender. Encore vingt ou trente ans de cette vie-ci, et puis nous songerons à nous » (Molière, Dom Juan, IV, 11). Allez, Monsieur Lionel, faites le deuil de votre jeunesse, apprenez à être adulte ! Le whisky c’était bien, mais la camomille, après tout, vous a des charmes inexplicables…
L’une des maximes préférées de mon père était la suivante : « Un ami véritable c’est quelqu’un qui, où qu’il soit, si tu l’appelles à l’aide, vient immédiatement ». La vie me donna l’occasion d’éprouver cette qualité chez Catherine un soir de novembre 1995 où je l’appelai littéralement à l’aide. J’habitais à l’époque dans les confins septentrionalo-orientaux de la Séquano-Dyonisie (au Nord-Est du 93 quoi !), et elle vint toutes affaires cessantes, je crois, avec Amar, et me ramena chez Brigitte, qui fêtait son anniversaire, si ma mémoire est bonne (mais ma mémoire est si mauvaise !) Cette douleur-là est bien passée, mais cette présence au bon moment fait partie des choses qui ne s’oublient pas. La coupe du monde de football 2018 m’a remis en mémoire que c’est chez elle que j’étais allé voir la finale 1998, car j’ai toujours été un sans télé. C’est peut-être le seul match de foot que j’aie vue dans les trente dernières années, n’étant passionné ni de foot, ni de télé. Il se trouvait que mon frère faisait partie de l’équipe de tournage sélectionnée pour cette finale, et c’était aussi son travail que je voulais voir. Nous étions allés aux Champs-Élysées, mais plus que de la liesse, je me souviens surtout de bousculades et de la violence de grandes gueules. Cette année, j’ai profité des matches pour sortir en profitant de Paris désert avant la tornade…

À peine cet article mis en ligne, je prends le bus 26 pour repérer un itinéraire agréable vers mon futur lycée, qui est le long de cette ligne. Cela me rappelle un texte que j’avais écrit pour mon départ de AIDES, publié dans le Bulletin dont j’étais rédacteur en chef. Je l’exhume de mes archives & le trouve incroyablement hargneux, et nommant des gens que j’avais totalement oubliés. Je ne me souviens pas s’il fut vraiment publié en l’état, mais me connaissant, je l’avais peut-être fait passer de force, étant non seulement rédacteur en chef mais préposé à la photocopieuse & la poste ! Purée, j’étais pas objecteur pour du beurre : quel petit con ! Et je comprends que je me sois acoquiné avec Catherine la rebelle ! Heureusement que j’ai mis de l’eau dans mon vin depuis ! Je retire les noms de famille, sauf ceux qui sont morts & auxquels je souhaite rendre hommage.

« LIGNE 26 »

« J’ai maintes fois profité de mon heure de repas pour filer en bus aux Buttes-Chaumont échapper à la nausée qui s’emparait de moi à trop tourner en rond dans la cuisine d’AIDES. Ligne 26.
Les soirs d’hiver et d’humeurs glauques, j’allais régler mes comptes avec le virus, au bord du canal. Ligne 26.
Les jours de spleen, j’allais humer l’encens & l’amitié du côté de chez Catherine, ligne 26.
Le jour de la crémation de Gregory, j’ai parcouru à l’envers le chemin du Patchwork des Noms : de l’appartement de Gregory, rue La Fayette, où nous avions cousu les tout premiers panneaux en nous bagarrant avec la machine à coudre, à l’appartement de Philippe P.-L. où avait eu lieu la première exposition du Patchwork en mai 1989. À l’époque, je ne savais pas que le 26 passait aussi au Père-Lachaise.
Plus loin, le terminus est au cours de Vincennes, où des locaux ont été pressentis pour le déménagement de l’association.
De l’autre côté, avant d’arriver à Saint-Lazare, le bus nous dépose devant Mogador et les théâtres du quartier qui ont offert des places à AIDES. Grâce à l’opiniâtreté de Robert, Bernard, Jeanine, Roland, nous avons pu voir les spectacles de Barbara, Tango Argentino, Cats…
C’est enfin le 26 qui m’a conduit au ministère de l’Éducation chercher le résultat du concours que j’ai réussi cette année et qui me permet de quitter l’association trois mois plus tôt que prévu.
Voila pourquoi je ne pourrai plus voir ce bus sans que me reviennent en mémoire les moments forts, les visages croisés pendant ces quelque deux années de présence à AIDES.
Les clefs de Bernard Sellier jetées du 4e étage, son escalier fleuri et ciré grimpé avec les deux Jacques ; le collage de Johnny, avec le visage de Camille Claudel qui dans mon souvenir se superpose au sien ; Benoît à cheval sur un lion, Benoît qui fut longtemps pour moi la seule oreille attentive parmi certaines hyènes qui se croient en règle avec l’humanité parce qu’elles dirigent une association dite humanitaire.
L’accent rocailleux de Rod ; Joëlle-Lise à Beaubourg, penchée sur son panneau pour le soulager d’une feuille morte ; les cheveux sages de Sophie, qui n’avait que mon âge ; la gentillesse d’Alain V. le faxeur ; les pavés de Pierre Kneip – « juste quelques pages, peu de chose en fait » – Jackie Zylberman, ses glaces et sa chaleur ; et un raton laveur, ou plutôt un canard ; tant de sourires que j’emporte avec moi dans mon petit panier, et qui estompent déjà la haine et la bêtise éjaculées à longueur d’années par un petit nombre de parasites hargneux qui se sont incrustés dans cette association et qui tâchent à dégoûter petit à petit tous les autres, à moins que ceux-ci ne finissent par les éjecter.
Deux ans de « service national » qui auront été mes années de formation, où j’aurai découvert l’amour, la mort, la méchanceté, la bonté, l’arrivisme des uns, la résignation des autres, mes possibilités, mes limites, bref, la vie, ma vie.
Je vous embrasse tous, ou presque… et à bientôt quelque part sur la ligne 26… »

Bulletin des Volontaires d’AIDES Paris & Île-de-France n° 27 - Septembre 1990 - Page 7

J’ai revu sur le chemin de ce lycée, non seulement ces lieux dont j’avais oublié la plupart, le studio que Catherine occupa près du marché Secrétan à Jaurès, l’arrêt Atlas près des locaux d’APARTS rue Rébeval, et je me souviens d’un des pires cloportes du milieu gay qui sévissait dans cette association, et qui creva il y a une dizaine d’années. Putain ce qu’il y a eu d’ordures dans le milieu altersexuel (LGBT, comme ils disent), y compris à l’époque du sida ! Le type avait en outre, quand je le rencontrai dans le milieu associatif sida, un comportement indigne. Pour résumer, cette pourriture avait transformé Fréquence Gaie, de radio libre de la communauté gaie, en robinet à musique techno, et de là, la gay pride en défilé de promotion de la même musique, tout cela pour son profit financier & avec l’aval des autorités (CSA à l’époque), qui auraient dû veiller à ce que la communauté gay ait une radio digne de ce nom, dans la plus grande ville de France, qui lui permette d’exprimer des opinions & donner la parole à ses membres. C’est à cause de ce genre de fils de pute [1] que par exemple moi qui ai publié des livres et exprimé des opinions originales sur le mariage gay ou d’autres thèmes, n’ai été invité qu’une seule fois dans une radio locale. Cela me semble inconcevable à Paris & en démocratie, mais de cela, quel politicard s’en soucie ? Calmons-nous & continuons ligne 26 ; les bureaux de la CFDT que fréquenta Catherine ; le pied-à-terre parisien de Rosemary, l’amie américano-italienne de Jaque, chez qui je logeai en 1997 à New York, et qui me fit visiter son bureau dans l’immeuble de l’ONU ; la rue Villiers-de-L’Isle-Adam où habitait une amie plus ou moins perdue de vue, et enfin Gambetta, le théâtre de la Colline dont je fus un fidèle spectateur avant de le quitter à l’époque Françon, où je vis la création de Une visite inopportune de Copi, et le Père-Lachaise, toujours. Ironie du sort, mon nouveau et peut-être dernier lycée se trouve aussi sur cette ligne ! Un autre trajet parisien est particulièrement cher à mon cœur, c’est la diagonale de 7,2 km qui relie l’appartement de Catherine au mien. La rue de Picpus au sud se prolonge tout droit en changeant de nom : rue des Boulets ; rue Léon Frot, puis rue Saint-Maur. Au bout de celle-ci il y a quelques angles, puis on récupère la rue Pajol qui poursuit cette diagonale jusqu’à Marx Dormoy. La nuit, en brûlant les feux (mais pas la politesse dès qu’il y avait un piéton), je mettais souvent 29’, soit juste en-dessous de la limite de location de Vélib (avant qu’Hidalgo ne décide de façon très éco-responsable de jeter à la poubelle des milliers de bornes et de vélos qui fonctionnaient pour les remplacer par autant qui ne fonctionnent pas). Cette rue croise aussi le coin de la rue du Sergent-Bauchat où s’élève l’hôpital des Diaconesses… On y passe aussi au coin de la rue où habitait Bernard Sellier.

Cet article est illustré par 4 photos, en plus de la vignette, un superbe bouquet offert par Nath lors d’un repas d’amis. La première est un portrait de Catherine à son dernier Noël, chez elle, coiffée d’un « hood » offert par mes parents. Elle tenait mordicus à réunir ses amis & nous combler de cadeaux, & pilotant sa poussette dans les rues & les bus, branlante & voûtée, elle trottinait à travers Paris pour choisir les cadeaux adaptés à chacun. Quelques semaines avant sa mort, dans un état de faiblesse insigne, elle se rendit à trois reprises à la Foire de Paris où elle retrouva une dernière fois ses stands favoris. Lors de son ultime séjour en Lozère, elle trouva le temps de nous mitonner des confitures, dont je termine le dernier pot en rédigeant cet tombeau. Le salon Marjolaine était aussi un rendez-vous incontournable de l’automne. Il est bien évident que ce jour-là, elle souffrait terriblement, mais elle souriait. La seconde photo, c’est Catherine en plein travail à mon balcon. C’est la taille des géraniums, pour la photo, mais le gros du travail se faisait accroupie, et c’était plus compliqué ! La troisième, c’est Catherine & Roland, le 1er janvier 2000, chez Roland, évidemment émouvant car malgré 20 ans d’écart, les deux nous ont quittés la même année. La quatrième c’est un jour inoubliable, un pique-nique dans l’Aubrac avec les parents de Catherine, le 14 juillet 1993. Nous étions coupés du monde, et le lendemain, comme nous étions descendus à La Grande-Motte rejoindre un ami, nous apprîmes que Léo Ferré, que nous admirions tous deux, avait cassé sa pipe pendant que nous trinquions au champagne dans les tourbières. Jacques Higelin, que nous avions vu plusieurs fois ensemble, a précédé Catherine de peu. Et t’y voilà à ton tour, mon amie, dans la tourbière !

Lionel Labosse


© altersexualite.com, 2018.
Photos © Lionel Labosse


[1Je présente mes plus humbles excuses aux prostituée(e)s des deux sexes, de leur imputer une filiation si infâme ; ce n’est pas à cause d’eux ou elles, mais parce que celles et ceux (comme dirait l’autre) qu’ils engrossent ou qui les engrossent sont souvent des politicard(e)s hypocrites qui devant les micros prônent l’abolition de la prostitution, et strausskahnisent des putes de luxe en catimini. L’hérédité a ses lois !