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Vol de visage, perte d’âme, pour les 4e/3e et le lycée.

Le visage de Sara, de Melvin Burgess

Gallimard jeunesse, Scripto, 2006, 304 p., 11,5 €.

jeudi 19 juin 2008, par Lionel Labosse

Après Une idée fixe et Billy Elliot, l’auteur de Junk reprend le thème du chef d’œuvre de Georges Franju, Les yeux sans visage, en le mâtinant d’allusions à peine masquées à la personnalité de Michael Jackson. L’idée était bonne, malheureusement l’auteur veut à tout prix la gonfler à ses 300 pages contractuelles, et alourdit la narration de considérations inutiles censées apporter un effet de réel, qui au contraire enlèvent toute crédibilité à l’histoire. La page consacrée à talocher à la truelle le portrait du monstre en jeune gay confirme la maladresse de Melvin Burgess à sortir des ornières orthosexuelles.

Résumé

Sara, 17 ans, ne supporte pas son apparence. Elle est séduite par la personnalité d’un chanteur vedette, Jonathan Heat, connu pour avoir charcuté son visage et son corps au point de devenir méconnaissable, et de devoir lancer la mode des masques, dont le vrai but est de cacher la monstruosité de son visage. Sara s’amuse à se composer des personnalités variées, qu’elle joue au lycée, d’une façon déroutante pour ses amies. « À douze ans, elle savait déjà qu’elle deviendrait célèbre par elle-même, et non grâce à un quelconque talent » (p. 26). Elle profite d’une rencontre serrée telle qu’il s’en pratique avec des garçons au lycée (p. 21) pour ameuter la presse et la police comme si elle avait été violée. Un jour, peut-être par acte manqué, elle s’évanouit en tombant, un fer à repasser en main. Son visage est brûlé sur un côté. Au cours de son séjour à l’hôpital, elle rencontre Jonathan Heat, qui consacre ses loisirs à visiter les malades. Celui-ci semble fasciné par son visage, qui ressemble à celui qu’il avait. Il l’installe dans son manoir, ainsi que sa mère Jessica, qu’il séduit, et engage son petit ami, Mark, comme gardien. Il est très généreux avec elle, la présente à ses amis, annonce à toute la presse qu’il va enregistrer un duo avec elle, et surtout, lui propose une opération chirurgicale pour réparer sa cicatrice et peut-être arranger ses seins, ses cuisses, etc. Le chirurgien Kaye atteint 80 ans, ses techniques sont controversées mais efficaces. Il a accompli pour Heat des prouesses révolutionnaires, lui greffant par exemple une truffe de chien (p. 35). Sara est victime d’hallucinations, elle voit une jeune fille sans visage, qui l’aurait précédée dans le manoir, et suspecte l’horrible vérité : Jonathan Heat et Kaye s’apprêtent à lui voler son visage… Parviendra-t-elle à leur échapper, aidée par Bernie, l’infirmière, et Mark ?

Mon avis

Les jeunes lecteurs pourront être intéressés par cette histoire rocambolesque et pour le moins manichéenne. Quelques touches psychologiques de la jeune fille mal dans sa peau, traumatisée par la haine de soi-même, sont fort bien vues : « Rien que respirer, ça me fait grossir. Je transforme l’air en graisse » (p. 11) ; « j’ai toujours eu l’impression d’être à l’intérieur de ce visage et de regarder par le trou des yeux » (p. 296). Les rouages de l’addiction à la chirurgie sont bien démontés, ainsi que le comportement grégaire de la presse et l’infléchissement que sa présence donne à la réalité objective.
Cependant les fils sont un peu gros. Pourquoi donc Melvin Burgess a-t-il eu pour ce roman-là précisément, la fâcheuse idée de jouer au journaliste, et jusqu’à la fin ? Un personnage cite un de ses romans, et ajoute : « vos histoires sont inventées, mais tout y paraît toujours vrai. Elles semblent naturelles. » C’est dommage, car ici, le vraisemblable n’est pas à l’ordre du jour, ce qui n’est pas un défaut, du moment qu’on joue à fond la carte du fantastique, ou disons de l’étrange à la limite de la réalité, ce que pourraient justifier les progrès de la chirurgie esthétique depuis le film de Franju. Les ficelles sont grosses, comme cette sortie : « Les lois sur la vie privée interdisent de répondre à cette question » (p. 46). On dirait que l’auteur a perdu son style, et qu’il veut se greffer un autre style de force, mais ça ne prend pas. Ainsi du procédé de roman choral : dans ce roman, contrairement à l’habitude de Burgess, seuls les « bons » ont la parole. Jonathan, Kaye et les méchants secondaires sont presque (une exception pour un « article de journal » écrit par Heat en prison, p. 132) toujours vus de l’extérieur : ce sont des monstres, et voilà tout. Jonathan est une vedette immense, richissime, mais « c’est surtout en célébrité qu’il était bon » (p. 52). Certes, le mot est fin, mais c’est un peu court.

Incohérences

De plus on note quelques incohérences, témoignant d’un ouvrage mal relu. Ainsi de l’âge du capitaine : à la p. 34, le chirurgien le fait « rajeunir de 20 ans », mais à la page 36, quelques années plus tard, il n’a que 39 ans ! Doit-on parler des idées grotesques, comme cette histoire de faire apparaître le chanteur avec une tête de chien, à la Dylan Thomas, sauf que ce n’est pas pour provoquer : « Les femmes le trouvaient séduisant, les hommes s’efforçaient de l’imiter » (p. 35). Ah bon ! ce n’était que ça ! Et des adolescents croiront-ils à ce manoir coupé du monde, au personnel pléthorique au point qu’un chirurgien peut décider à l’instant qu’il va réaliser avec toute une équipe une greffe du visage, entre minuit et 7 heures du matin ? Mieux, l’inspecteur qui appelle la clinique après minuit se voit répondre tout naturellement qu’une opération de chirurgie esthétique s’y opère, et cela ne l’étonne pas ! Certes on peut tout avoir avec de l’argent, mais pourquoi oublier ici les impératifs de vraisemblance auxquels on semble très attaché là où ils n’ont aucune importance ? En plus, on remarque que dans ce monde coupé du monde de rock star, tout le monde se couche à 22h (p. 243), et encore, les mains au-dessus des draps ! De nombreuses pages sont remplies de bavardage peu utile (les atermoiements de Bernie, de Sara, et les discussions répétitives le jour de l’opération par exemple, p. 194 à 241), comme si l’auteur avait un contrat pour un nombre de pages fixe à remplir quel que soit le sujet. Et puis cette fin sous les caméras, avec la présence de « quatre éminents chirurgiens » (p. 274) venus seconder la police à 7h du matin, et qui ne trouvent pas mieux que de faire sortir les deux opérés sans aucune protection antiseptique, alors que la greffe en est à la moitié, et qu’ils étaient dans un bloc ultra-moderne !

La sexualité à la Burgess

La question de la sexualité est traitée à la Burgess, sans nuances : « il se prosternait devant mes nichons. Il me faisait le coup de l’adoration des nichons » (p. 10) ; « on peut même se faire arranger le zizi ou la chatte » (p. 77). Sara considère que faire l’amour avec Jonathan serait « baiser avec un grand-père… » (p. 71), mais paradoxalement, aucun des deux personnages ne semble le rechercher, et pourtant Jonathan n’est pas traité en asexuel, puisqu’il fait l’amour avec Jessica, la mère de Sara (p. 88), laquelle est d’ailleurs éjectée du roman quand l’auteur n’en a plus besoin. Quant à LA question posée par ce remake, à savoir, pourquoi l’auteur a-t-il choisi que ce soit un homme qui veuille se faire greffer un visage de femme… eh bien, il n’en tire quasiment rien ! Leurs peaux se ressemblent, et voilà tout.
Les relations de Sara et Mark sont traitées comme celles d’un couple adulte. Quant à la question de l’homosexualité du méchant Kaye, elle nous fournit l’un des paragraphes les plus expéditifs que nous ayons eu sous les yeux en littérature jeunesse : « Lorsqu’il avait une vingtaine d’années, il avait été marié quelque temps, mais Kaye semblait plus attiré sexuellement par les hommes que par les femmes. Il n’avait pas de partenaire régulier et, pour ce que nous en savons, aucun ami gay. […] Il se rendait deux fois par mois dans le quartier gay de Manchester, mais montait rarement avec le même homme et, à notre connaissance, ne ramena jamais ses amants chez lui. Nous connaissons peu de choses sur les vingt années suivantes de sa vie » (p. 220). On passera sur l’anachronisme du mot « gay », le personnage étant censé avoir 80 ans, mais cette histoire de « monter avec un homme » témoigne d’une connaissance pour le moins floue de la question « gay » ! Il est inutile de chercher, en dehors de ce paragraphe, vous ne trouverez pas la moindre allusion à la sexualité du personnage. Voilà qui confirme les remarques déjà faites pour Harry Potter et les Reliques de la Mort, de J.K. Rowling à propos de la difficulté que les auteurs britanniques ayant commencé leur carrière sous la « Clause 28 » ont à aborder l’homosexualité. Mais faut-il avoir l’info présente à l’esprit quand s’exprime ce « serial killer gay » : « Je n’ai jamais rencontré une seule femme qui aime son corps » (p. 225) ? Bref, un roman un peu vite fait sans doute, d’un grand auteur en dessous de lui-même…

- Voir également Nicholas Dane, du même auteur, ainsi qu’une nouvelle dans l’anthologie La première fois.

Lionel Labosse


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