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Déni de grossesse, à partir de la 3e

La Décision, d’Isabelle Pandazopoulos

Gallimard, Scripto, 2013, 248 p., 9,5 €

samedi 7 décembre 2013, par Lionel Labosse

Louise, lycéenne modèle, douée pour le violon, est prise d’un malaise en cours de maths, et accouche par surprise dans les toilettes, d’un enfant qu’elle ne se savait pas porter ; elle avait à peine grossi, juste quelques pertes de connaissance. La nouvelle bouleverse tout l’entourage, qui sait rarement comment réagir, jusqu’à la principale intéressée. Que s’est-il passé ? Viol ? Choc émotif ? Et que faire de cet enfant pas plus désiré que programmé, qui n’a pas demandé à naître mais a besoin d’autant d’amour et de soin qu’un autre ? Louise devra passer du déni à la décision que tout le monde attend : garder, ou abandonner l’enfant ? Parler d’un tel roman sans dévoiler les points principaux de l’intrigue est une gageure ; nous tâcherons de tenir notre plume, mais peut-être vaut-il mieux lire cette critique après le livre !

Résumé

Louise accouche donc par surprise dans les toilettes de son lycée. Elle est prise en charge à l’hôpital, et ses parents réagissent comme ils peuvent, et ils peuvent peu. Le déni de grossesse de leur fille est aussi le leur, car ils ne se préoccupent pas du bébé. La (grand-)mère culpabilise quelque peu d’avoir dit à ses enfants « qu’ils étaient des enfants-accident, le plus beau des hasards, mais des hasards quand même… » (p. 42). Le récit alterne, à la manière de Melvin Burgess, les voix narratives. On entend tour à tour les membres de la famille, le personnel médical ou social, et les camarades ou personnels scolaires. Parmi les lycéens, Thibaud, ex-petit-copain, témoigne qu’il a « enchaîné les histoires, une meuf après l’autre » « pour essayer de l’oublier » (p. 46). Comme Louise prétend qu’elle n’a jamais couché avec un garçon, l’hypothèse du viol est posée, mais sans plus. Louise suggère un prénom pour l’enfant, Noé. Elle souhaite l’abandonner, tout en sachant qu’elle dispose d’un délai pour se rétracter. Suite à l’intervention de sa grand-mère, qui garde les pieds sur terre et reprend sa petite-fille : « Le reste ? Le reste, ça s’appelle un bébé ! » (p. 104), Louise revient sur sa première décision, et intègre un centre maternel, où elle est intégrée parmi plusieurs très jeunes mamans, qui sont de milieux moins favorisés et moins « gaulois » qu’elle, et la testent parfois agressivement. Parallèlement, ses amis, notamment Samuel, qui l’a accompagnée au lycée, et Mélina, tentent de savoir ce qui est arrivé en espionnant son téléphone. Ils se rendent compte que Louise compartimentait ses amitiés, et cachait à chacun de ses amis ce qu’elle faisait avec les autres. Comme elle se referme sur elle-même et consulte peu son téléphone quand il lui est restitué, les messages se raréfient, mais Samuel garde le contact, tandis que Mélina prend mal que Louise ne l’ait pas tenue au courant. À moins qu’elle n’en sache plus, en tout cas son attitude est étonnante. Louise fait des progrès, s’efforce de s’occuper de Noé, mais ne peut que constater lucidement, par rapport à ses voisines du centre : « Elles aiment leur enfant plus que tout. Moi pas » (p. 135). Et cela est facile à comprendre : faute de souvenirs lucides, elle privilégie aussi la piste du viol (le lecteur se demande d’ailleurs pourquoi il n’y a pas d’enquête policière étant donné la prégnance de cette hypothèse), et ne peut pas regarder l’enfant sans arrière-pensées : « je cherche sur son visage le portrait de son père, de cet enfoiré, de cet inconnu » (p. 157). La fin du roman amène la solution, que je ne peux révéler sans gâcher votre plaisir. Mais la façon dont la nouvelle est annoncée à Louise est révélatrice : « on connaît le coupable, on sait qui t’a fait ça » (p. 220). « Ça » étant le bébé, et « coupable » étant aussi le « père », du coup, la « décision » s’impose… en un joli passage, p. 237.

Mon avis

Ce roman souffre à mon avis de défauts mineurs de structure. Le début installe un faux suspense pour les lecteurs qui savent déjà de quoi il est question grâce à la 4e de couverture (ou alors Gallimard devrait arrêter de confier les 4e de couv à des gens qui nous gâchent le plaisir. Le summum du genre étant atteint dans ce livre !), et la succession de plaisanteries potaches et de jeux de mots sur le nom de la prof, déjà lus mille fois en littérature jeunesse, ne convient pas au propos dramatique. Deuxième défaut, le manque d’épaisseur des personnages secondaires, notamment dans la famille de Louise. Ses parents sont semblables et transparents, si vous permettez le jeu de mots, et tombent dans le même déni de grossesse que leur fille, puisqu’ils ne se préoccupent pas plus qu’elle du bébé ; à aucun moment ils ne voient un petit-fils potentiel, même à un stade du récit où l’hypothèse du viol n’est qu’une hypothèse parmi d’autres. Ce choix narratif est légitime, mais pourquoi ne pas l’approfondir en racontant des épisodes familiaux antérieurs, comme c’était le cas dans On s’est juste embrassés, le premier roman de l’auteure ? Seule la grand-mère semble se préoccuper de l’enfant au cours de la belle scène où elle remet les pendules à l’heure (cf. ci-dessus), mais le récit l’abandonne aussitôt après. Du coup, le lecteur se demande comment une personne qui a si bien réagi au début ne donne plus signe de vie jusqu’à la dernière page… Mes ces défauts ne gâchent pas l’intérêt du roman, qui se penche sur un phénomène rare et méconnu et l’analyse comme un cas clinique de façon convaincante pour le béotien que je suis. À mettre en relation avec Les dents du bonheur, de Dorothée Piatek, roman sur la question de l’abandon d’enfant. Question grave qui gagne à être abordée selon des angles divers. L’édition en littérature jeunesse gagnerait peut-être à ajouter un mini-dossier informatif sur l’adoption, l’abandon, le viol, et autres sujets. L’un des chapitres est d’ailleurs constitué seulement de trois extraits du Code Civil (p. 33), mais pourquoi ne pas avoir étoffé cela après le récit ?

- Lire la critique de Mélisande sur le site Accrocdeslivres.
- Lire le précédent roman de la même auteure, On s’est juste embrassés, paru dans la même collection en 2009.

Lionel Labosse


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