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Si on serait des adultes ? pour les 3e.

Il y a des nuits entières, de Michel Le Bourhis

Seuil, 2006, 141 p., 10 €.

lundi 30 avril 2007, par Lionel Labosse

140 pages où il ne se passe rien, où l’auteur nous assène ses passions littéraires et artistiques, et dresse un improbable portrait d’un ado censé être en troisième à 17 ans, et maîtriser une culture telle qu’on en rencontre rarement chez des élèves de terminale. Descriptions-remplissage, fascination pour la société de consommation, absence d’esprit critique et provocation facile qui fera passer les garçons homosexuels pour des prétentieux méprisants…

Résumé

Sylvain a 17 ans et il est en 3e, alors que son petit copain, Nathan, est en première. Sylvain a redoublé deux fois, non à cause de difficultés familiales ou sociales (famille traditionnelle, papa copain, mère complice, frère de dix ans mignon, pas le moindre conflit, aisance financière, ce qui n’empêche pas le petit de faucher dans un magasin pour faire un cadeau à une fille, c’est tellement tendance de faucher) mais parce que « en français, je rendais délibérément des copies nulles, quasiment vierges. En agissant ainsi, j’entendais protester haut et fort contre la médiocrité des textes et des romans étudiés, loin des poètes et des écrivains vers lesquels Nathan m’avait guidé pas à pas, Éluard, Rimbaud, J.M.G. Le Clézio, Hermann Hesse… » (p. 65). Sylvain se sent isolé dans ce collège à cause de son âge (alors qu’il a tout fait pour redoubler), donc il continue à voir Nathan, malgré une interruption d’un an due à une insulte homophobe lancée contre eux par un camarade (p. 72), ce qui l’avait poussé à sortir avec Caro. Nathan lui fait partager également sa passion pour le jazz (nombreux musiciens cités). À côté de cela, Sylvain suit l’atelier théâtre du collège, et travaille des textes de Xavier Durringer, ce qui l’incite à écrire un monologue qu’il produira devant ses camarades du collège, décrivant un fantasme sexuel explicite pour un garçon : « Ça m’a fait bander. J’étais debout sous la douche, j’étais à lui, à ses caresses d’ongles sous ma peau, il me serrait la gorge et je bandais » (p. 138). L’insulte homophobe est sans suite, et ce monologue pourtant provocateur ne suscite aucune réaction négative !

Mon avis

Factice, invraisemblable, ennuyeux, tirant à la ligne, bourré de fausse provocation, voilà ce que m’inspire cette œuvrette prétentieuse. Comment croire à ce personnage qui a 17 ans en 3e, qui redouble donc deux fois, et qui écrit comme je l’ai rarement vu à ce niveau, qui lit Victor Hugo, Mishima, Kafka dans le texte, s’investit dans le club théâtre, etc ? Comment croire que le prof de français corrige, que l’animateur de théâtre fasse jouer, et que les spectateurs apprécient sans le moindre problème le texte final qui, même s’il avait été hétéro-érotique, aurait fait scandale ? Tout sonne faux dans ce roman. Il y a déjà les approximations, par exemple le personnage prétend n’avoir lu que les 30 premières pages des Misérables, mais évoque Marius et Cosette. Rappelons à ceux qui ont réellement lu ce roman qu’au bout de 600 pages, Cosette a toujours du mal à porter un seau d’eau, et n’est pas prête de rencontrer Marius ! Le documentaliste, Monsieur Henri, constatant que Sylvain a des lectures un peu connotées (bien sûr ses collègues ne lui ont pas dit un mot de son texte homo-porno-soft qu’il s’apprête à jouer devant le collège) lui propose de lire… Stephan Zweig. Ça c’est de la grande litthérathure, ma bonne dame, c’est pas comme les misérables Gudule, Marie-Aude Murail et toute cette clique qu’arrive pas à la cheville de Mishima. On aurait pu croire que, puisque Tito est cité parmi les B.D. appréciées par les personnages, l’auteur irait jusqu’à évoquer Le Pari, mais non, sans doute croit-il être le premier écrivain jeunesse au monde à oser traiter de la bandaison d’un garçon pour un autre. Qu’il crée un personnage de super-documentaliste totalement ignorant de la littérature jeunesse en dit long sur le fait que la « haine de soi » n’est pas un sentiment exclusivement réservé aux homos, mais aussi à certains auteurs jeunesse ! Nathan se plaint de ce que ses camarades du lycée sont « Isolés des bruits de la vie alentour, la tête dans le sable de leurs seules études » (p. 55), mais qu’on me cite la page où ces adolescents de 17 ans se soucient de politique, de social, d’économie ? Il est question d’une grande colère de la maman parce que le livreur a abîmé des packs de jus d’orange (p. 18), c’est le moment le plus haut de critique sociale du texte, le reste étant, conformément à ce que j’ai lu mille fois dans ce genre de littérature, consacré à la masturbation consumériste béate dépourvue du moindre esprit critique (nombreuses marques citées, etc.) Bourdieu est cité, comme une marque commerciale, un sticker collé sur le texte, rien de plus (p. 85). Mieux, on y allume des cigarettes toutes les trois pages, y compris l’animateur du club théâtre dans l’enceinte même du collège ! Tout cela n’est d’ailleurs pas pour faire branché, mais tout simplement parce que l’auteur tire à la ligne et doit remplir son contrat de 138 pages. Alors une cigarette par-ci, une partie de flipper par-là, on s’attarde sur les poses de ces adolescents qui jouent aux adultes, tels les gamins de 10 ans qui se donnent des « baisers maladroits, copiés sur des films de stars, qui laissent la bouche humide et la gorge sèche » (p. 62). Même les nombreuses citations du texte de Durringer permettent de gonfler la longueur du livre, redoublées à chaque fois, même trois pages consécutives si nécessaire, par la note de deux lignes précisant que c’est tiré de telle pièce ! Dans le genre « m’as-tu-lu comme je sais faire de jolies phrases », permettez-moi de préférer certains auteurs de L’école des loisirs avec lesquels pourtant je n’ai pas été tendre, car c’est écrit plus gros, et on sait s’arrêter au bout de 100 pages. Comme tous les goûts sont dans la nature, voici quelques exemples de phrases qui me font hurler de rire. Si cela vous plaît, eh bien ce texte est fait pour vous ! « La Laguna a redémarré en souplesse et s’est perdue dans la file des cars qui piétinaient devant le collège » (p. 10). Ah ! oui, information très importante, martelée dans l’œuvre : papa possède une Laguna, tandis que maman n’a qu’une Clio, ce qui nous vaudra de saisissants commentaires sur les essuie-glaces (p. 95). « Nos solitudes se figent de part et d’autre de nos souvenirs, dans ces longues périodes où nos corps s’ignorent, où nos regards se cherchent, où nos vies s’ébattent l’une sans l’autre » (p. 20) ; « il puisait par lui-même les mots qu’il avait guettés en vain autour de lui, dans les paroles des profs et des élèves, et affichait ainsi, dans son ostensible solitude (attention, l’apodose est posée ; gare à la clausule :) une distance définitive avec les garçons et les filles de son âge » (p. 56). Citons quand même pour sauver ce texte, le chapitre 18, avec une relation intéressante entre les deux frères (qui n’est pas sans évoquer celles déjà lues jadis chez Christophe Donner ou Christophe Honoré) et une parodie, pour une fois humoristique, de film noir. Bref, à part l’intérêt documentaire pour le jazz et Xavier Durringer (donc certaines sections d’enseignement artistique du lycée) je ne vois guère à qui proposer ce texte !

Lionel Labosse


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Messages

  • Personnellement, j’ai vraiment apprécié ce roman, peut-étre car il est proche de la vérité.
    Un élève qui se recherche, mais en même temps prend de la distance par rapport aux autres.

    Etant moi-même lycéenne, j’ai trouvé que la critique sur les lycéens était réelle, on ne nous apprend rien que ce qui peut étre donner au bac, et le fait de s’intérrésser à ce genre de romans est plutot mal vu.

    Des documentalistes qui discutent avec nous de livres, des profs de francais qui corrigent des textes, des professeurs de théatre, j’en ai rencontré, et cela colle bien avec ce que voulait montrer le roman.

    POur ma part, je suis persuadé que c’est un bon livre, pas un chef d’oeuvre, mais qui m’a beaucoup touché.

    pS : Son petit frêre vole le livre dans la boutique de ses parents, c’est un mini-vol quasiment autorisé, ce n’est pas pour faire tendance, d’ailleurs il ne s’en vante pas.