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L’esprit viennois en quelques livres à emporter en voyage

Lectures viennoises : Schnitzler, Roth, Valse, etc.

Notes de lecture viennoises, avril 2018.

mercredi 16 mai 2018, par Lionel Labosse

En marge d’un séjour à Vienne, j’ai lu comme d’habitude des livres qui puissent m’aider à saisir l’atmosphère particulière de la ville, en plus de ce que j’avais déjà lu par le passé. J’augmenterai cet articles au fil de mes lectures. Comme nous le révèle la citation de Joseph II tirée du premier livre, Vienne semble avoir toujours été une capitale altersexuelle, ce que confirment à la fois l’autobiographie de jeunesse d’Arthur Schnitzler, le livre de Remi Hess sur la valse, et un peu moins La Marche de Radetzky de Joseph Roth.

Le Goût de Vienne : le plus grand bordel du monde ?

Le petit volume de la série Le Goût de Vienne (Mercure de France, 2003) m’a moins intéressé que celui consacré à Prague. J’ai noté deux citations seulement. Les souvenirs posthumes d’Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842) rédigés en 1835, évoquent déjà les musées de Vienne tels qu’on peut encore les admirer : « Le Musée impérial possède des tableaux des plus grands maîtres que j’ai bien souvent été admirer ainsi que tous ceux du prince Lichtenstein. Cette dernière galerie se compose de sept salles, dont une ne renferme que des tableaux de Van Dick, et les autres, plusieurs beaux Titien, Caravage, Rubens, Canaletti, etc., etc. ; il se trouve aussi quelques chefs-d’œuvre de ce grand maître dans le Musée impérial. » La liberté de mœurs qui règne à Vienne fait citer aux auteurs de cette anthologie un mot de Joseph II, qui « n’aurait pas hésité à déclarer que « si l’on voulait édifier ici un bordel, il suffirait de recouvrir la ville d’un grand toit » » (p. 41).

Arthur Schnitzler : Une Jeunesse viennoise

Arthur Schnitzler (1862-1931) Une Jeunesse viennoise, traduit de l’allemand par Nicole et Henri Roche, 1968, Le Livre de Poche Biblio, 446 p.
Ce livre posthume que j’ai choisi un peu par hasard n’est sans doute pas le meilleur de l’auteur de La Ronde, pièce que j’ai pu voir au théâtre ou dont j’ai pu admirer l’adaptation éponyme de Max Ophuls (1950), et du Sous-lieutenant Gustel. Schnitzler semble avoir interrompu son autobiographie, qui du coup a été intitulée Une Jeunesse viennoise. Il arrête en effet son récit en 1889, à l’âge de 27 ans, alors qu’il publie ses premiers livres et qu’il n’a toujours pas renoncé à la carrière de médecin. Il nous donne l’image d’un dilettante touche-à-tout et surtout amateur de femmes, d’un Casanova qui tombe amoureux comme il respire. Ses réflexions sur la question juive sont intéressantes, car mort en 1931, il ne pouvait pas savoir ce qui adviendrait après sa mort, mais les signes qu’il relève ne sont pas trompeurs. Son père est un médecin laryngologue réputé qui a pour client des têtes couronnées de toute l’Europe et beaucoup de chanteurs & acteurs. Il publie beaucoup d’articles, et doit se défendre contre des attaques dues à la jalousie et teintées d’antisémitisme. Il est venu à Vienne pauvre et hongrois, et quand il évoque ces origines, Schnitzler accrédite la légende dénoncée par Shlomo Sand : « Depuis quand mes ancêtres ont-ils résidé à Gross-Kanizsa, depuis quand se sont-ils fixés en Hongrie, dans quelles régions ont-ils erré auparavant, en quels lieux divers se sont-ils sentis chez eux, pour plus ou moins longtemps, après avoir, comme c’est probable, quitté il y a deux mille ans leur première patrie, la Palestine ? » (p. 39).
Schnitzler a une relation distante à l’égard du judaïsme et du sionisme, mais constatant l’antisémitisme, il est sur ses gardes : « Les générations suivantes, certes, mirent l’accent, et souvent avec une nuance de défi, sur leur appartenance à la race ; pourtant, on vit apparaître, envers l’esprit de la religion juive, une certaine indifférence, et à l’égard de ses formes, une résistance, voire une attitude empreinte d’ironie. » (p. 44). « Je répugnais absolument à tout dogmatisme, de quelque chaire qu’il fût prêché et dans quelque école qu’il fût enseigné ; il me semblait, au sens étymologique du mot, indiscutable. Et j’avais avec, comme on dit, la foi de mes pères, – avec ce qui, dans cette foi, était vraiment foi, et non souvenir, tradition et atmosphère – des rapports tout aussi peu intimes qu’avec toute autre » (p. 131). Il évoque la figure de Theodor Herzl, croisé dans des réunions à l’époque où celui-ci, membre d’une association d’étudiants de type « national-allemand » fut maltraité en tant que juif, ce qui le poussa « à devenir le sioniste peut-être plus passionné que convaincu qu’il continue d’être dans la mémoire de la postérité » (p. 199). L’antisémitisme tourne parfois à la haine de soi : « À cette époque, Louis, en dépit de ses origines, était un antisémite convaincu, au point qu’il avait décidé de rester célibataire ou du moins sans enfant, afin de ne pas transmettre le sang juif détesté qui coulait dans ses veines et qu’il tenait de son père » (p. 258). Dans les notes de travail publiées en annexe, on trouve cette belle page : « Il n’était pas possible à un juif, en particulier s’il était un homme public, d’oublier qu’il était juif, car les autres ne l’oubliaient pas, ni les chrétiens ni, encore moins, les juifs. On avait le choix entre passer pour insensible, envahissant ou arrogant, ou pour susceptible, timide et atteint de la manie de la persécution. Et même si l’on parvenait à garder assez de sang-froid et de tenue pour ne prendre aucune de ces deux attitudes, il était aussi impossible de rester tout à fait indifférent qu’il le serait par exemple à un homme dont, certes, la peau aurait été anesthésiée, mais qui doit regarder, les yeux ouverts et bien éveillé, des scalpels malpropres l’égratigner, la taillader même, jusqu’à ce que le sang jaillisse. » (p. 393).
Le récit des études est exhaustif jusqu’à la nausée, parce qu’au lieu de faire confiance à sa mémoire, Schnitzler suit ses carnets intimes et ne nous épargne aucun nom de tous ses camarades, de tous ses parents, de tous ses enseignants, comme plus tard de toutes ses poules. J’ai appris cependant qu’en Autriche, comme toujours dans plusieurs pays d’Europe, le mot « matura » ou un mot de la même famille désigne l’équivalent de notre bac, ce qui me fait mieux comprendre le mot « maturité » proposé par le ministre français de l’éducation en 2018, et je ne me souviens avoir entendu aucune explication de cet ordre ; c’est donc un scoop sans doute que cette information pour vous comme pour moi ! « Avec un peu d’astuce, on pouvait s’arranger pour être interrogé plusieurs fois en un seul et même semestre et c’est ainsi que j’arrivai moi aussi, au cours de mes deux dernières années de collège, à si bien améliorer mes notes, moyennes au début, que j’obtins le résultat escompté et fus dispensé de la Matura d’histoire » (p. 112).
Très jeune, Arthur est confronté à l’altersexualité à la viennoise, qu’il relate avec une désinvolture ironique : « Lorsque j’avais quinze ans, je l’ai moi-même rencontré [son oncle] un jour dans un établissement équivoque du Prater, où des dames indomptées, à la réputation sans équivoque, galopaient dans la pénombre d’un manège sur des chevaux assez dociles » (p. 85). Il succombe au charme d’innombrables « grisettes » (p. 152) auxquelles il trouve un charme typiquement viennois. Quelques détails hygiéniques nous mettent dans le bain et expliquent les réticences de notre Don Juan à conclure avec toutes ces grisettes. On apprend par exemple que les salles de bains sont une innovation récente : « Avant cela, comme dans la plupart des familles de la bourgeoisie, une incommode baignoire de bois était installée une fois par semaine dans quelque cabinet par les employés d’un établissement de bain qui la remplissaient d’eau chaude à l’aide de seaux ; après quoi, l’un après l’autre, papa, maman, les enfants et enfin les domestiques, y prenaient leurs aises tant bien que mal » (p. 182). « La danse était, et resta toujours, le seul sport auquel, même dans son acception la plus dépourvue de significations annexes, mon cœur prît quelque part » (p. 184). Le jeune dragueur se livre à des jeux casanoviens, à la fois par la conception altersexuelle de l’amour, mais aussi par une certaine légèreté quant aux risques. Par exemple : « nous décidâmes de tirer au sort, ou plutôt de jouer les faveurs de la jeune dame qui n’était absolument pas prude mais seulement indécise. Je fus le gagnant. Mais comme elle venait de nous dire le nom de son amant, un aristocrate hongrois dont, par hasard, je connaissais parfaitement l’état de santé, grâce à l’indiscrétion d’un médecin, et comme, en outre, passant mon bras autour de son cou, j’avais senti sous ma main un ganglion que mes connaissances médicales m’avaient fait trouver très suspect, je renonçai noblement à ma récompense, la cédai à mon ami » (p. 222) (lequel est déjà contaminé !) Il précise en passant que ces aventures auraient échappé à sa mémoire sans ses carnets : « Je trouve encore quelques noms de jeunes filles notés dans mon journal » (p. 227). Une des amourettes est particulièrement développée et relatée avec ironie. Il s’agit d’une Olga au mari jaloux, qui collectionne les amants de cœur en arguant de la jalousie du mari (augmentée de celle de son père). Arthur s’adonne platoniquement à cette relation, sans être dupe de la donzelle : « après que je me fus décommandé, Olga, de rage, avait cassé une assiette. Une seule assiette, il est vrai, mais s’il s’était agi de tout un service de porcelaine, une certaine dose de morphine aurait, elle aussi, dû logiquement être plus forte qu’elle ne l’avait été ; et puisque Olga semblait aussi heureuse de mon retour que si la colère causée par mon absence lui avait fait réduire en miettes au moins une soupière, je n’avais pas lieu, pour finir, de me plaindre » (p. 298). Lorsqu’il commence à voyager seul, que ce soit pour représenter ou accompagner son père en tant que médecin, ou parfaire sa formation, ou / et pour rencontrer certains membres de sa famille, cela ne l’empêche pas de lier des amours ou fréquenter des putains, comme cette cocotte berlinoise de haute catégorie qui le suit chez lui, mais dont il découvre qu’elle fait partie de l’élite de la profession, et se flatte de lui avoir inspiré une exception (p. 351). Il évoque la figure d’un homme de 45 ans : « Je m’étonnai un peu de sa légèreté, alors que j’oubliais bien trop souvent, à cette époque, de m’étonner de la mienne ; mais je ne pus comprendre tout à fait les façons d’être de cet homme marié de quarante-cinq ans, que lorsque j’appris, quelques années après, qu’à l’époque de Berlin, il se trouvait justement au stade le plus avancé d’une syphilis qu’il venait de contracter et que, par conséquent, il n’était plus menacé par les dangers qui, quant à moi, me gâchaient les petites aventures du moment et me poussaient parfois à y renoncer » (p. 352). En Don Juan, Schnitzler refuse toutes les propositions de mariage, non pas pour trouver un bon parti, mais parce que « j’avais encore trop de choses à vivre, en célibataire, pour devenir ce que je devais devenir – quoi que ce fût, pour finir… tellement, ou si peu » (p. 385).
En guise de transition, voici une toile de Rubens photographiée au Musée d’histoire de l’art, qui me fait penser à la fois aux parties fines de Schnitzler, au bordel de Joseph II, et à la valse.

Fête de Vénus (1636-37), Peter Paul Rubens.
Musée d’histoire de l’art, Vienne.

Joseph Roth : La Marche de Radetzky

Joseph Roth (1894-1939) nous parle un peu de lui-même et de ses origines familiales dans La Marche de Radetzky (1934), son roman le plus célèbre. La famille des Trotta n’est pas juive comme la sienne, mais originaire des confins orientaux de l’empire des Habsbourg, l’actuelle Ukraine, et quand il évoque la désagrégation de la monarchie, il sait de quoi il parle. Il invente un « héros de la bataille de Solférino », fondateur de la dynastie, qui aurait sauvé le jeune empereur François-Joseph Ier d’Autriche lors de cette bataille, en le basculant à terre alors qu’il prenait un risque inconsidéré : « Et l’éternelle rancune nourrie par le simple officier du front contre les grands seigneurs de l’état-major, qui n’avaient pas la moindre idée de la dure pratique du métier, dicta au sous-lieutenant cet acte qui devait graver ineffaçablement son nom dans les annales du régiment. À deux mains, il empoigna le monarque par les épaules pour le forcer à se baisser. Sans doute le geste du sous-lieutenant fut-il trop brusque, l’empereur s’abattit aussitôt. Ses compagnons se précipitèrent sur lui. Au même instant, un coup de feu traversait l’épaule gauche du sous-lieutenant, le coup de feu qui était précisément destiné au cœur de l’empereur » (p. 12).
Joseph, le héros, est anobli et devient « capitaine Joseph Trotta von Sipolje », distingué par « la plus haute des distinctions honorifiques de la monarchie : l’ordre de Marie-Thérèse » (p. 13). Le temps passe, et un jour le capitaine tombe sur le livre d’histoire de son fils. Une page sur la bataille de Solférino enjolive son acte héroïque : « « Dans l’ardeur du combat – lisait-on – le monarque s’était risqué tellement en avant qu’il fut tout à coup cerné par la cavalerie ennemie. En cet instant de suprême danger, un tout jeune lieutenant arriva à bride abattue sur un alezan couvert de sueur, en brandissant son sabre. Oh ! Comme les coups se mirent à pleuvoir sur la tête et le dos des cavaliers ennemis ! » Et, plus loin : « Une lance ennemie transperce la poitrine du juvénile héros. La majorité des ennemis était déjà abattue. Son épée nue à la main, notre jeune et intrépide monarque put facilement tenir tête à des attaques qui s’affaiblissaient peu à peu. Toute la cavalerie ennemie fut alors faite prisonnière » » Le capitaine est suffoqué, et tente d’expliquer pourquoi : « Je n’ai jamais servi dans la cavalerie, dit le capitaine, considérant que c’était là la meilleure entrée en matière, bien qu’il se rendît compte qu’on ne saisirait pas ce qu’il voulait dire. Et ces écrivassiers sans vergogne racontent dans les livres pour enfants que je suis arrivé à bride abattue sur un alezan couvert de sueur, pour sauver l’Empereur, voilà ce qu’ils disent.
Le notaire comprit, lui-même connaissait le passage par les manuels de ses fils.
– Vous y attachez trop d’importance, capitaine, dit-il. Pensez donc, c’est pour les enfants ! Trotta le regarda, effrayé. À ce moment, il eut l’impression que le monde entier s’était ligué contre lui : les auteurs de livres de lecture, le notaire, sa femme, son fils, le précepteur.
– Tous les faits historiques, reprit le notaire, sont altérés pour l’usage scolaire. Et, à mon avis, on a raison. Il faut aux enfants des exemples à leur portée, qui se gravent dans leur esprit. Quant à l’exacte vérité, ils l’apprendront plus tard » (p. 20).
Le capitaine obtient une audience expéditive auprès du monarque, et celui-ci, sans dédire ses ministres, demande que le paragraphe soit simplement supprimé. On imagine l’empereur recevant d’affilée une vingtaine de personnes dont il a étudié les cas auparavant. La vie continue, avec une évocation de la routine propre au monde militaire, qui justifie ici le titre du livre : « Bien qu’elle fût si familière aux exécutants qu’ils eussent pu la jouer la nuit, en dormant, sans être dirigés, le chef de musique tenait pour indispensable de suivre chaque note sur sa partition. Et, comme s’il faisait répéter la Marche de Radetzky pour la première fois à ses musiciens, tous les dimanches, avec une conscience de soldat et d’artiste, il levait la tête, le bâton et le regard, et les tournait simultanément en direction d’un secteur du cercle au centre duquel il se tenait, en l’occurrence celui qui semblait avoir le plus besoin de sa baguette » (p. 32).
Le fils du héros devient préfet car le père ne veut pas qu’il soit militaire, ni comme il le souhaite, qu’il gère le domaine familial et renoue avec les origines paysannes de la lignée paternelle. C’est ce préfet et son fils qui occupent la plus grande partie du récit, les deux premiers membres de la lignée étant évacués dans les trente premières pages (et les femmes sont passées par pertes et profits). Le fils du préfet embrasse donc la carrière militaire, sans passion. Il est habitué à un rituel de soumission au père dès l’enfance, d’où l’amour paternel aura peine à émerger au fil des vicissitudes de l’existence. Une scène cocasse est celle où sans rien dire, le père conseille au fils de rendre visite au « maréchal des logis-chef », récemment veuf. Celui-ci subit une visite très protocolaire, à la fin de laquelle il remet au fils, d’accord avec le préfet, une liasse des lettres d’amour que la défunte avait reçues du fils ! La vie militaire est rythmée par des rituels vides de sens, et des coutumes étranges. Les officiers ne peuvent fréquenter les bordels et les cafés réservés aux soldats. Roth s’attache à donner l’impression d’imperceptibles changements dans la marche apparemment immuable du monde impérial : « Autrefois, avant la grande guerre, à l’époque où se produisirent les événements relatés dans ces pages, la vie ou la mort d’un homme n’était pas encore chose indifférente. Quand quelqu’un disparaissait du nombre des vivants, un autre ne prenait pas immédiatement sa place pour faire oublier le mort, il restait un vide où il manquait, et les témoins proches ou lointains de sa disparition restaient interdits chaque fois que leurs yeux rencontraient ce vide. Quand le feu avait détruit une maison dans une rue, le lieu du sinistre restait longtemps désert, car les maçons travaillaient lentement et avec soin. Quand ils voyaient la place déserte, les proches voisins, comme les passants fortuits, se rappelaient la forme et l’aspect de la maison disparue. Il en était ainsi en ce temps-là. Tout ce qui grandissait avait besoin de beaucoup de temps pour grandir, tout ce qui disparaissait avait besoin de beaucoup de temps pour se faire oublier. Mais tout ce qui avait existé un jour avait laissé des traces et l’on vivait alors de souvenirs comme l’on vit aujourd’hui de la faculté d’oublier vite et définitivement » (p. 139). La chute est annoncée par Chojnicki, député lucide et riche ami du sous-lieutenant Trotta : « Cet empire sombrera fatalement. Dès que notre Empereur fermera les yeux, nous nous disloquerons en cent morceaux. Les Balkans seront plus puissants que nous. Toutes les nations organiseront leurs sales petits États et les Juifs eux-mêmes proclameront un roi en Palestine. Vienne sent déjà la sueur des démocrates, et je ne supporte plus la Ringstrasse. Les ouvriers ont des drapeaux rouges et ne veulent plus travailler » (p. 169). Ayant été à l’origine d’un duel qui a causé la mort de deux hommes dont son meilleur ami, le sous-lieutenant est transféré aux marches orientales de l’Empire, grâce à la main invisible de l’empereur qui veille sur la descendance des Trotta. Son père le préfet s’y rend, et y dissipe ses idées reçues : « Des ours, des loups et d’autres monstres pires encore, tels que les poux et les punaises, y menaçaient l’Autrichien civilisé. Les paysans ruthènes offraient des sacrifices à des dieux païens et les Juifs sévissaient férocement contre le bien d’autrui » (p. 188). En présence du père, Chojnicki poursuit ses analyses : « Notre Empereur est un frère séculier du pape, il est Sa Majesté apostolique, impériale et royale, aucune autre Majesté n’est « apostolique », aucune autre Majesté d’Europe ne dépend, comme lui, de la grâce divine et de la foi des peuples en la grâce divine. L’empereur d’Allemagne continuera toujours de régner, même si Dieu l’abandonne, il régnera, le cas échéant, par la grâce de la nation. L’empereur d’Autriche, lui, ne peut pas régner sans Dieu. Mais maintenant, Dieu l’a abandonné ! » (p. 198). J’ai relevé une phrase courte & isolée qui n’aura pas le moindre écho dans le roman, et qui pourtant, fait rêver : « Les hommes dansaient exclusivement entre eux » (p. 202). Trotta s’alcoolise de plus en plus, même le jour où il est amené à réprimer violemment une manifestation au cours de laquelle « l’Internationale [est] chantée en trois langues » (p. 254). Il y a des morts, et l’on fait semblant d’enquêter sur le comportement de Trotta, pendant que celui-ci se rétablit d’une blessure à la tête : « Il surgit d’énormes dossiers sur l’affaire Trotta, et les dossiers grossissaient, et chaque bureau les aspergeait d’un peu d’encre, comme on arrose les fleurs pour les faire pousser, et l’affaire tout entière finit par être soumise au cabinet militaire de l’Empereur, parce qu’un auditeur particulièrement perspicace du Conseil d’État avait découvert que, le sous-lieutenant étant le petit-fils du héros de Solférino, tombé dans l’oubli, mais dont les rapports avec le chef suprême de l’armée, pour oubliés qu’ils fussent, n’en avaient pas moins été étroits, son cas devait intéresser les hautes sphères » (p. 258). La nouvelle de l’assassinat du prince héritier François-Ferdinand d’Autriche à Sarajevo (28 juin 1914) donne lieu à une scène cocasse, puisque cette nouvelle intervient au beau milieu d’une fête, de cotillons et de serpentins. On se dispute en hongrois, en allemand, et l’alcool n’arrange pas les choses. La désagrégation de l’Empire est immédiate, car chacun semble pressé de fuir l’armée. Trotta la fuit et la rejoint dès la déclaration de guerre, pour trouver une mort dérisoire : « C’est de cette façon toute simple et impropre à être exaltée dans les livres de lecture des écoles primaires et communales de la double monarchie que mourut le petit-fils du héros de Solférino. Ce n’est pas les armes à la main, mais avec deux seaux d’eau, que mourut le lieutenant Trotta » (p. 385). Le préfet survit à son fils, mais c’est pour apprendre la nouvelle de la mort de l’Empereur, la fin d’un monde.

Remi Hess, La Valse. Un romantisme révolutionnaire.

Il s’agit d’un petit livre paru aux éditions Métailié en 2003 (196 p., 10 €), compendium d’un livre plus complet sur le même thème paru en 1989. La thèse principale de l’auteur est que « L’histoire de la valse, c’est donc l’histoire de l’émergence du couple dans la société européenne comme forme de danse, mais aussi comme mode de vie et de socialité » (p. 14). L’air de rien, cela nous en apprend indirectement bien plus sur Vienne que beaucoup de livres plus littéraires. Les Souffrances du jeune Werther (1774), premier roman de Goethe, est longuement cité et analysé car il signe presque l’acte de naissance de la valse moderne, et son symbolisme démocratique : « Et lorsqu’on en vint au plus beau, c’est-à-dire à la valse, et que telles les sphères célestes, les couples tournèrent sur eux-mêmes et les uns autour des autres, il y eut certes au début quelque confusion […]. » D’ailleurs « aucun traducteur ne traduit ici walsen par tourner. Pour toute la littérature allemande, à partir des Souffrances du jeune Werther, walzen signifie « valser ». » (pp. 33-34). C’est une innovation matérielle qui permet la valse : « L’introduction de la chaussure de cuir et du parquet à la fin du XVIIIe siècle la perfectionne encore. Déjà, en tant que danses campagnardes, la volta et la Ländler, dansées en sabots sur terre battue, avaient provoqué l’ivresse. L’accélération produite par le passage du sauté au glissé, de la terre battue au parquet, ouvre sur des expériences nouvelles. » (p. 49). La valse « est une danse autogestionnaire, une manifestation de l’égalité de l’homme et de la femme. […] Ce n’est pas l’homme qui, a priori, a le pouvoir dans la valse. […] Et si la cavalière pèse quelques kilos de plus que son cavalier, si en plus elle a une bonne maîtrise technique, elle sait que c’est elle qui sera davantage le pivot du couple » (p. 51). « Il faut aussi négocier la bonne distance par rapport à l’autre. Les deux danseurs cherchent ensemble une proximité qui leur convient » (p. 52). On est loin du « manspreading » !
Don Giovanni de Mozart illustre bien les différences entre les danses : « Les aristocrates dansent un menuet. Don Juan et Marcellina dansent une contredanse, sorte de médiation entre la distinction et le vulgaire, quant à Leporello et Masetto, représentant la classe la plus humble, ils s’amusent à danser une valse » (p. 56). D’ailleurs Una cosa rara de Martin y Soler et Da Ponte, qui précède d’un an Don Giovanni et que la partition de Mozart cite explicitement, est le premier opéra à inclure un air de valse (p. 59). Les grands musiciens (Haydn, Mozart, Beethoven, Schubert) composent des danses pour piano ou orchestre, réellement écrites pour être dansées, même si elles sont aujourd’hui interprétées en concert (p. 67). Aimer, boire et chanter, op. 333 (1869) de Johann Strauss II était la valse préférée de Wagner qui la dirigera pour son 63e anniversaire, presque mourant (p. 105). La valse n’est pas le repli sur le couple : « La valsomanie n’est pas vraiment un repli social sur un couple idyllique. C’est certes une période d’hystérisation collective, où le couple est reconnu comme une instance essentielle, mais cette dimension n’est pas unique. » (p. 108).
Le chapitre consacré à l’attitude de l’Église nous apprend que dès le XIIe siècle, époque selon l’auteur de l’émergence de la danse de couple, « Le synode provincial de Rouen, en 1231, ordonne aux prêtres d’interdire sous peine d’excommunication les danses dans les églises et les cimetières à l’occasion des noces ou des fêtes » (p. 115). C’est parfois le préfet qui joue l’empêcheur de danser en rond, et le curé qui défend la danse en public, de peur qu’elle ne se pratique plus lascivement en privé, comme l’explique ce savoureux courrier de Paul-Louis Courier. Une anecdote significative sur la valse est que Goebbels [1], au moment où il décida « de faire oublier Mendelssohn et Mahler » parce que juifs, fut gêné quand il se découvrit « que les parents de Franz Strauss sont des juifs », aussi demanda-t-il « de purifier la famille Strauss de toute origine juive. Le registre matrimonial est confisqué et les écritures sont maquillées ». Pour le Reich, la valse est « une danse nationale allemande » (p. 141) !
À propos de valse, cela me fait penser à Madame Bovary, dont la valse au bal de la Vaubyessard est un grand moment d’ironie, car la pauvre tourne comme un toton pour du beurre, et ce sera l’un des plus grands souvenirs de sa vie : « Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient ; tout tournait autour d’eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la robe d’Emma, par le bas, se collait au pantalon ; leurs jambes entraient l’une dans l’autre ; il baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait, elle s’arrêta. Ils repartirent, et, d’un mouvement plus rapide, le Vicomte, l’entraînant, disparut avec elle jusqu’au bout de la galerie où, haletante, elle faillit tomber, et, un instant, s’appuya la tête sur sa poitrine. Et puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa place ; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant ses yeux. » Cela n’a pourtant pas échappé à l’avocat impérial Ernest Pinard, qui se scandalisera pour si peu ! « Je sais bien qu’on valse un peu de cette manière, mais cela n’est pas plus moral ! »

Lionel Labosse


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[1Ce bon vieux Goebbels était prêt à toutes les compromissions avec le goût du public ; voir Swing à Berlin, de Christophe Lambert.