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Il était une fois coïts et langues fourrées, pour adultes

Contes de la fève et du gland, de Nicole Claveloux & Charles Poucet

Folies d’encre, 2010, 130 p., 39 €

samedi 20 août 2011, par Lionel Labosse

C’est en visitant l’excellent Musée de l’érotisme à Paris que j’ai découvert l’exposition des œuvres de Nicole Claveloux et ce beau livre d’illustrations érotiques légendées de contes par un certain Charles Poucet qui sent bon le pseudonyme facétieux. On connaît Nicole Claveloux comme illustratrice de L’heure des parents, sur des textes de Christian Bruel, mais ce changement d’orientation est à couper le souffle ! Cet article est suivi d’une entrevue ex-eu-clu-si-veue avec les auteurs !

L’ouvrage est déclaré « en hommage au Roman de Fauvel, au Cabinet des fées, à Jonathan Swift et à Jean Ray ». C’est dire si l’auteure entend explorer les recoins cachés du « grand tournoiement poudré où se déroulent les contes » (p. 17). Ce tournoiement commence par une valse : ces contes ont informé l’imaginaire de Nicole Claveloux, puis au rebours de l’illustration classique, c’est ici le texte qui illustre et unifie les dessins, et non le contraire, ce qui justifie sa valeur utilitaire plus que littéraire. On aurait quand même pu faire les frais d’une relecture, car qui veut s’inscrire dans la grande tradition des contes se devrait de respecter la différence entre passé simple et imparfait du subjonctif ; or p. 36, on trouve successivement : « tout enamouré, il ne songeât pas… », puis « malgré qu’elle fut d’une grande beauté », avec en prime ce malsonnant « malgré que » ! Cela n’empêche pas quelques pages fort réussies. En voici une sur une belle au miroir :
« Les gestes de la fille sont si suaves que le miroir a fini par prendre vie… et vit. La belle a remarqué l’émoi de la glace et de son cadre en bois. Elle doit y prendre plaisir car elle a rapproché la cuvette où elle se trempe le con. Elle peut ainsi mesurer les progrès de l’érection cristalline au fur et à mesure que ses lents et soigneux savonnages se rapprochent de la toison. Lorsqu’elle en est à écarter délicatement chaque lèvre pour bien rincer l’intérieur de sa vulve, le jeune homme qui est dans le miroir bande si fort que la fille pourrait se lever pour venir s’empaler sur son bâton de glace » (p. 50).
Le conte « Voyage au pays des géants » constitue une belle réécriture du « Voyage à Brobdingnag » deuxième partie du conte de Swift. Le prof que je suis aurait envie de le proposer en « réécriture » à des élèves de 1re L, mais à Fresnes, qui m’apporterait des oranges ? En tout cas c’est un des seuls contes qui ne semble pas un simple démarquage des illustrations, mais un texte cohérent conçu de conserve avec les dessins. On appréciera particulièrement ce sublime jeune géant qui se douche dans une cascade, et dont tout, je dis bien tout le corps magnifique sert de lieu de jeux aquatiques – ou bien devrais-je dire « aqueux » ! – aux belles dames de la compagnie de l’explorateur, avec en plus une mise en abyme, une femme qui croque la scène, dans un coin.

Ce qui fait la magie de ce beau livre, c’est la richesse d’invention des dessins, parfaitement rendue par la grande qualité du travail d’édition. Une visite à l’expo du musée de l’érotisme permet d’encore mieux apprécier le talent de Nicole Claveloux. On peut passer de longs moments sur chaque dessin. Que puis-je, sinon évoquer quelques-uns de mes préférés ?
Les Centaures et Centauresses, qui fuient en une cavalcade antédiluvienne, portant chacun en croupe un cavalier du sexe opposé. C’est la première fois depuis que je m’intéresse au sujet des centaures pour un roman commencé il y a quelques années, (et qui est en panne), qu’il m’est donné de rencontrer ce que je recherchais vainement : la double verge, humaine et chevaline, devant et derrière, de ces êtres mythologiques.
Blanche-Neige, en maîtresse S.M., fouet en main, vulve ouverte et humide, dominant les sept nains amoureusement prosternés à ses pieds, exposant leurs mignons popotins, osant à peine lever leur trogne vers l’objet de leur adoration !
Une institutrice vieille fille se rapproche progressivement d’un frêne anthropomorphe, dont la branche inguinale soulève impudiquement sa jupe, tandis que des saules lubriques rigolent comme des baleines sur la rive d’en face. Le texte est bien décevant face à ce dessin sublime…

L’image la plus « politique » est sans doute celle de la p. 64 : une femme-papillon saisit un homme par la vigueur de son sexe, et l’enlève dans les airs. Celui-ci « comprit que sa vie dépendait de la vigueur de son membre, que s’il se relâchait il ne serait plus retenu par rien et chuterait lamentablement » (p. 66). On croirait lire du Virginie Despentes !
Bref, voici un livre qui défie la frontière artificielle entre érotisme et pornographie, et l’idée reçue des féministes antisexes selon laquelle le porno en général serait une infériorisation de la femme. Voici du porno qui est sans le moindre doute possible du grand art, réalisé par une femme, et qui à aucun moment ne marque quelque infériorisation de la femme, mais au contraire la joie incoercible en quoi consiste la jouissance ! C’est le genre de livre qui devrait accompagner une éducation à la sexualité digne du XXIe siècle. Comme dans les mangas, la monstruosité brute du sexe est à la fois exhibée et abolie par la magie du conte et le merveilleux de l’illustration. Mais nous avons encore du chemin à faire…

- Sur le blog Montmartre secret, on peut visionner une dizaine de dessins en petit format, en attendant de les déguster dans le livre. Entendons-nous bien : c’est LE cadeau idéal de la fête des mères ou des pères 2011, et au lieu d’un petit pot de beurre et d’une galette – ou à la place de la galette, tout en gardant le beurre – le cadeau qui réjouira mère-grand ! En parlant de ça – et de réécritures – avez-vous lu l’excellent Petits chaperons dans le rouge de Pierre Jourde ? Un régal…

Exclusif : entrevue avec Nicole Claveloux & Charles Poucet

1. Charles Poucet : c’est un nom prédestiné pour un conteur ?
Charles Poucet : Ça tombe effectivement très bien pour un auteur de contes « à la manière » traditionnelle ! En fait, chacun aura compris qu’il s’agit d’un pseudonyme, d’un jeu de mots sur le nom d’un célèbre homme de lettres du XVIIe siècle. J’ai choisi Charles Poucet pour les Contes de la Fève et du Gland comme j’avais opté (c’est devenu un jeu) pour Anselme Lapin dans Confessions d’un monte-en-l’air et pour le Marquis de Carabas (rien que ça !) dans les Morceaux choisis de la Belle et la Bête, les deux premiers livres érotiques de Nicole Claveloux auxquels j’ai eu le plaisir de participer.

2. Pour Contes de la fève et du gland, les dessins ont-ils précédé les textes, ou le contraire, ou ont-ils été conçus ensemble ?
Charles Poucet : Pour les Contes de la Fève nous avions lu avec Nicole les Légendes rustiques de George Sand, magnifiquement illustrées par Maurice Sand, tout en nous baladant dans le Berry, et ça nous avait donné l’envie de faire la même chose mais dans une version plus libertine.
Nicole Claveloux : J’avais déjà commencé à crayonner des séries de dessins pour un troisième (et dernier) livre érotique sur des thèmes que j’aime bien : soit sur les créatures des contes et légendes (sirènes, loup-garous, anges, nains et géants, vampires, dryades…) ; soit sur les Quatre Éléments et ceux qui les habitent (dans les Contes de la Fève, le Feu a un peu disparu, sauf p.42) ; soit sur des lieux mystérieux : auberges hantées, cimetières abandonnés, jardins, théâtres, ruelles (la rue de la p.110 existe bel et bien et fait partie de mes souvenirs de jeunesse). Quand j’en ai eu un certain nombre, j’ai demandé à Charles Poucet de penser à des histoires pour les accompagner.
Charles Poucet : Nous avons procédé comme pour les deux premiers livres. Nicole a d’abord fait les dessins, selon ses envies, selon des images et des scènes qu’elle avait en tête, puis une fois réalisés sur le papier je les ai rassemblés, regroupés selon des récits qui pouvaient les lier ensemble, récits que j’ai inventés ou dont nous avions élaboré la trame ensemble. En fait, j’ai « illustré » ses dessins avec des textes, à l’inverse de ce qui se fait le plus souvent. Une ou deux fois seulement, il m’a manqué l’image, ou un détail dans l’image, pour compléter un passage de mon récit, et Nicole l’a réalisé selon mes suggestions.

3. Pouvez-vous préciser l’influence du Roman de Fauvel, du Cabinet des Fées, de Jonathan Swift et de Jean Ray auxquels ce livre rend hommage ?
Nicole : Je ne connais le Roman de Fauvel que par des images, souvent reproduites dans des livres consacrés à la musique et montrant des musiciens burlesques défilant dans un charivari, parfois masqués ou déguisés en diables, en animaux. Ces miniatures du XIV° siècle m’ont fait peur quand je les ai vues enfant dans une histoire de la musique, et j’y ai repensé en voulant faire une page érotico-musicale (p. 99 dans le livre). Ce n’est pas une influence littéraire mais illustrative. Je ne connais pas le nom de l’enlumineur (ou de l’« enlumineresse » !), l’auteur étant un certain Gervais du Bus. Le Cabinet des Fées est cité à cause du conte intitulé « Les galipettes au jardin » qui reprend des personnages dudit Cabinet : la Chatte Blanche, le Prince Marcassin, et certains de leurs auteurs : Mme d’Aulnoy et Mlle de la Force qui sont dépassées par les débordements libidineux de leurs créatures. Jonathan Swift, auteur des Voyages de Gulliver dans des contrées lointaines, a bien sûr inspiré le conte « Voyage au pays des Géants », où l’on voit un malheureux gentilhomme se faire chahuter par deux Géantes adolescentes « déjà femelles de corps mais encore gamines d’esprit ». Nous sommes tous les deux de grands admirateurs de Jean Ray mais je laisse la parole à Charles Poucet.
Charles : J’aime beaucoup l’œuvre de cet auteur belge d’Histoires noires et fantastiques, abstraction faite de quelques poncifs asses racistes (surtout dans les Harry Dickson) propres à son époque, les années 30 (quand il y passe un Chinois celui-ci est fatalement sournois et trafiquant d’opium, etc.). En dépit de ça, j’adore les ambiances mystérieuses de ses romans où l’épouvante se cache toujours derrière les façades vénérables de demeures cossues ou dans les arrière-ports de villes nordiques embrumées. Je trouve certains de ses contes sublimes (Malpertuis, La cité de l’indicible peur…) avec l’emploi d’un vocabulaire suranné mais savoureux (« talmouses froides » et autres « pimpesouées ») (voir l’excellent site qui lui est consacré). J’avais ses mots en tête quand j’ai écrit certains des Contes de la Fève et du Gland et les connaisseurs pourront discerner son empreinte dans « Une mer étrange », « L’heure de la fessée » ou dans « La rue de l’Égyptienne »…

4. D’où vous est venue cette idée du double sexe des Centaures ?
Nicole : Je ne sais pas… En effet les centaures n’ont, en principe, que le torse humain ; il suffit de prolonger un peu. Je dois avoir des idées égalitaires qui traînent dans mon crâne : un humain plus un cheval, chacun doit avoir son dû !

5. Peut-il y avoir une pornographie féministe, sinon féminine ?
Nicole : Il existe déjà quantité de livres érotiques ou pornographiques écrits par des plumes féminines (Anaïs Nin, Alina Reyes, etc.). Mais étant donné que les livres érotiques ou pornographiques racontent souvent des fantasmes, ils jouent dans un domaine très différent du féminisme. Le monde des fantasmes n’est ni moral, ni juste, ni égalitaire, ni respectueux de la dignité, il est là, c’est tout, il faut faire avec, comme dit la formule : « entre adultes consentants ». Il y a des courants puritains dans le féminisme qui ne peuvent pas s’entendre avec des écrits ou des dessins érotiques. Un fantasme, ce n’est pas un projet de société, ce n’est pas civilisé, et ça peut, je le comprends très bien, choquer.
Charles : Dans le domaine des dessinatrices érotiques, il y aussi, et depuis longtemps, certains grands noms comme Suzanne Ballivet, ou de nos jours : Lynn Paula Russell, qui ont magnifiquement dessiné le plaisir des femmes (et des hommes !) sous toutes ses formes.

6. Vous Nicole Claveloux qui avez illustré des livres pour enfants, pensez-vous que des dessins érotiques pourraient contribuer à une éducation à la sexualité ? Dans quelles limites ?
Nicole : Je n’en sais rien car je n’ai aucune pensée éducative. Je n’ai fait des livres pour enfants que parce que, seulement là, j’ai pu me livrer à mes envies de féeries, de l’imaginaire enfantin qui est le mien, dessiner des poux, des bébés, des cochons en barboteuses… alors l’éducation !!…

7. Y a-t-il un livre que vous rêveriez d’illustrer ?
Nicole : Non, pas pour le moment.
Charles : En ce moment, Nicole peint des souvenirs de son enfance, sur un mode surréaliste.

Article de, et propos recueillis par Lionel Labosse

Voir en ligne : Sélection d’illustrations du livre

P.-S.

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