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Mayotte, anti-pub et petites pépées, pour les 3e.

Tout doit disparaître, de Mikaël Ollivier

Éditions Thierry Magnier, 2007, 153 p., 8,5 €

lundi 21 mai 2007

Un roman fort intéressant dont la narration suit la déchirure du personnage entre un idéal social et sexuel refoulé et une réalité conformiste dans son anti-conformisme. Une sexualité libre découverte à 14 ans, un bébé refusé, laissent la place à une histoire d’amour à l’occidentale, sur laquelle l’auteur fait tomber le rideau au moment des promesses grandiloquentes. À quand la suite, et le retour à Mayotte ?

Résumé

Fils de profs, Hugo découvre Mayotte à son entrée en sixième. Ses parents, métropolitains bon teint, ont obtenu leur mutation pour cette « collectivité départementale d’outre-mer » située entre Madagascar et l’Afrique, c’est-à-dire qu’ils y sont partis, comme la plupart des fonctionnaires, pour se faire des couilles en or (le salaire doublé et non imposé n’est que le moindre des avantages…) tout en bavant sur les autochtones et en pleurnichant sur le coût exorbitant du bocal de cornichons. Cette idiosyncrasie est bientôt révélée à notre héros grâce à Françoise, la documentaliste de son collège, installée à Mayotte depuis de longues années et mariée à un indigène, habituée à voir défiler les « wazungu » (blanc, pluriel de « m’zoungou ») qui vivent en cercle fermé pendant leurs quatre années sur l’île. Lui-même ne s’acclimatera guère, bien qu’il ait été « le seul blanc de [s]a classe » (p. 37), à part les profs, tous blancs (il faudrait préciser que les professeurs des écoles au contraire sont recrutés localement, ce qui crée des rivalités et des revendications, entre autres un mouvement de grève dur avec barrages routiers au printemps 2007 pour réclamer l’indexation des salaires). Il faudra par exemple plusieurs années à Hugo avant de découvrir l’existence des « bangas » (p. 62), ces maisons que se construisent eux-mêmes à la puberté les garçons de Mayotte, tradition locale que l’on découvre en principe avant même de prendre l’avion ! C’est la découverte de l’amour sexuel avec Zanaïba, jeune fille de deux ans son aînée, qui lui ouvrira les yeux sur cette île à 95 % musulmane mais si ouverte à la sensualité, où la polygamie n’empêche pas la « liberté de pensées et de mœurs » des filles (p. 44). Cependant, quand Zanaïba lui annonce qu’elle est enceinte, c’est la panique, et Hugo quitte l’île immédiatement sur décision de ses parents. Il bat sa coulpe, mais surtout se rend compte a posteriori à quel point cette expérience insulaire l’a changé. À côté de ses parents qu’il a vus glisser imperceptiblement vers racisme et consumérisme, lui-même, malgré sa lâcheté envers Zanaïba, se découvre insensible à la société de consommation dont il voit ses anciens camarades prisonniers. Il découvre un certain nombre d’ouvrages et de sites qui l’introduisent dans le milieu antipub. Il fait connaissance de Charly, jeune militante barbouilleuse d’affiches de père et mère en fille, et c’est une belle histoire d’amour qui commence…

Tout doit disparaître ?
Maison SIM à Mayotte. © Lionel Labosse, avril 2007.

Mon avis

La première partie consacrée à Mayotte est le fruit d’une documentation sérieuse, et d’une réflexion édifiante et subtile sur le statut particulier de cette île. L’évocation du milieu des enseignants du second degré ne vaudra pas beaucoup d’amis à l’auteur. Ces fonctionnaires, qu’on appelle de façon révélatrice « expats » (p. 15), alors qu’ils ne font que passer deux ou quatre ans sur cette île française entre deux contrats à l’étranger, sont pour la plupart attirés uniquement par le pactole que leur vaut cette nomination, et passent leur temps à banqueter en cercle fermé en médisant sur les Mahorais : « les gosses sont très attachants. Pas très courageux mais gentils » (p. 30). Hugo, par ses observations, rétablit une vision moins subjective : « Pourtant, être noir en France n’est pas la même chose que blanc à Mayotte […] les Blancs n’ont pas l’impression de faire partie d’une minorité, mais plutôt d’une élite » (p. 38) ; « j’ai vu des petits Mahorais aller seuls dans la forêt avec des machettes plus grandes qu’eux pour couper les feuilles de bananier qui manquaient sur le toit de la case familiale » (p. 40). Une petite approximation : « Tous parlaient le shimaoré » « la langue d’origine des Mahorais » (pp. 19 et 36). C’est la version officielle, certes, mais en réalité de nombreux villages pratiquent plutôt le shibushi, dialecte malgache qui n’a rien à voir avec cette langue bantoue, et qui n’est ni plus ni moins légitime et « d’origine », Mayotte étant, à l’instar de la Réunion, une île volcanique tardivement peuplée sans qu’on sache avec certitude si les premiers arrivés étaient indonésiens, arabes, perses ou bantous, les Malgaches étant probablement arrivés un peu plus tard, bien avant les Français. Sur cette question, voir l’excellent Mayotte, guide touristique et culturel de Gilles Nourault et François Perrin, éditions Orphie, 2003 : « le kibushi est la langue maternelle pour près d’un tiers de la population » (p. 175).

La partie qui nous intéresse plus particulièrement et qui vaut la présence de cet ouvrage dans notre sélection est la découverte précoce de la sexualité par Hugo. Lucie, la fille métisse de Françoise, lui apprend l’existence du « gouroi » (p. 58), relation sexuelle sans pénétration couramment pratiquée pour éviter la défloration [1] et se dénude devant lui sans parvenir à le décoincer. Un peu plus tard, Zaïnaba, âgée de 16 ans alors qu’il en a 14, et déjà mère d’un petit garçon, l’entraîne dans son « banga » et fait l’amour avec lui (ce qui, aux termes de la loi française, constitue une atteinte sexuelle, la majorité sexuelle étant fixée à 15 ans ; ce en quoi ce roman pourrait être condamné au nom de la Loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse s’il tombait entre les mains d’un Tartufe !) [2] Zaïnaba rêve d’un homme unique, et ils se mettent à « sécher les cours pour faire l’amour, partout, tout le temps » (p. 66). Quand elle lui apprend qu’elle est enceinte, il prend conscience qu’il ne l’aimait pas vraiment, et l’illusion amoureuse se teinte de considérations économiques et sociales ; c’est le tournant du livre, car l’auteur abandonne le personnage à sa lâcheté, et ne reviendra presque jamais sur Zaïnaba, rendant le récit complice d’Hugo, ce qui poussera le lecteur à prendre du recul par rapport à la relation de l’idylle avec Charly dans la deuxième partie, sans que l’auteur ait besoin de souligner ses effets. On appréciera la brève scène de rencontre avec Charly, laquelle est en train de maquiller des affiches sexistes : « une femme au bord de l’orgasme parce qu’elle venait de manger un yaourt » (p. 132). Or, plutôt qu’une jérémiade féministe, son slogan est : « PUB = VIOL MENTAL » (Voir Une citation de Marcela Iacub). De même, le héros avoue qu’il consomme les « femmes […] offertes et consentantes » des Playboy, sans que cela nous vaille l’habituel couplet anti-sexiste. Le lecteur attentif relèvera chez ces personnages anti-conformistes le conformisme de leur rapport à l’autre sexe, qui contraste avec le naturel des rapports à Mayotte : « — Tu veux ma photo ? m’a-t-elle demandé. » (p. 133), ou le couplet à la Antigone : « Promets-moi de ne jamais changer » (p. 148). Hugo connaît également de bonnes marques d’insultes pour le flic qui le tabasse : « — Enculé ! » (p. 149).

La deuxième partie est plus convenue, et les dissertations qu’elle contient nous éloignent de Mayotte et de la réflexion sur l’amour, qui rentre paradoxalement dans les ornières orthosexuelles à mesure que le personnage se marginalise socialement. La prise de conscience du personnage principal et sa croisade antipub font penser au personnage d’Éloi de Saint-André dans Vive la République !, de Marie-Aude Murail (passage p. 29 où il se sent « stupide » avec ses vêtements de marque dans le « ghetto anjouanais », peuplé de clandestins de l’île voisine des Comores). Il ne supporte pas la ruée sur les soldes en compagnie de sa grand-mère, ni le défilé de mode qu’est devenue sa classe, et se réfugie dans les livres conseillés par courriel par Françoise. On s’amusera, comme je l’ai souvent pointé, de cette manie des auteurs jeunesse de ne jamais se citer mutuellement, et de préférer les grandes marques d’auteurs, exclusivement en catégorie adultes. En ce qui concerne cet opus de Mikaël Ollivier, the winners are Albert Cossery et Christian Bobin. Soit. Le personnage achète « un livre rien que pour son titre : Tout m’énerve » (p. 104), qu’il ne lit pas ; tout ça pour devenir partisan de « no-logo » ! Pour la petite histoire, cet ouvrage est en réalité d’un certain Pascal P. Je me souviens l’avoir lu, et foutu à la poubelle de rage, tellement le fait qu’on publie un roman si [censuré] m’avait « énervé » !

- Voir une brève sur le prix Narisome décerné à Mayotte. Lecture croisée intéressante au lycée avec Sang mêlé ou ton fils Léopold, d’Albert Russo, dans lequel vous aurez une initiation au Kiswahili.
- Visionner deux vidéos réalisées dans un cadre périscolaire à Mayotte par l’association Sanaamou : « Carrefour ya mayesha » et « C’est quoi ce madzi ». Elles résonneront avec certains thèmes abordés dans le roman.
- Lire une tribune au vitriol de Claudine P. : « Nawalawé ! Immigration et insécurité sont bien liées ! ».

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site de Mikaël Ollivier


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[1Le pénis est inséré entre les cuisses ou les fesses. Un mot grec ancien existe pour désigner cette pratique censée être licite chez nos amis Athéniens : « diamerion », et le verbe « diamerizein », littéralement « entre les cuisses » (dia / meros).

[2Suite au message ci-dessous, j’ai approfondi mes recherches. La rédaction de l’article de loi n° 227-26 est ambiguë, mais j’ai trouvé dans cet article un développement (en réponse à une question, en bas de l’article) qui semble donner raison à Thomas Savary, même si cette réponse n’est étayée d’aucune jurisprudence. « Autant pour moi », donc. Pourtant quand on lit la rubrique « Relations sexuelles entre mineurs sexuels » de l’article de Wikipédia Majorité sexuelle, on comprend qu’il suffit qu’un parent porte plainte pour que ces relations, seulement tolérées, se terminent, pour le mineur, en prison, tant il est facile de faire pression sur un mineur pour qu’il reconnaisse qu’il n’a pas vraiment consenti ! Il s’agit là d’un véritable « No law’s land », et je ne souhaite à personne (ado ou parent) de tomber sur des pervers procéduriers.
Imaginez une relation entre des adolescents de 13 ans et 17 ans. Elle échapperait donc à la loi, jusqu’au jour funeste où le plus âgé atteindrait 18 ans. À partir de ce jour, il ou elle deviendrait un ignoble pédophile, c’est-à-dire un majeur ayant des relations sexuelles avec un mineur de moins de 15 ans ! Cela donne le vertige, non ?

Messages

  • Libraire jeunesse, j’ai beaucoup apprécié ce roman de Mikaël Ollivier. Personnellement, je vous trouve un peu dur dans votre critique de la deuxième partie. Évidemment, l’éveil politique de Hugo peut sembler candide et maladroit, et il y a bien quelque chose de convenu et d’emphatique dans ses engagements. Mais ces « défauts », qui ne sont jamais que ceux de sa jeunesse, n’ont fait que le rendre d’autant plus sympathique et émouvant à mes yeux. Le fait que Mikaël Ollivier ait pris soin de ne pas gommer les faiblesses toutes humaines de son personnage permet au lecteur, comme vous le soulignez bien, de conserver une certaine distance. De sorte que, à mon sens, ce livre n’a en fait rien d’un « manifeste altermondialiste » déguisé en roman. C’est un roman, un vrai, et un bon.

    Quand vous écrivez de Hugo qu’il « rentre paradoxalement dans les ornières orthosexuelles à mesure [qu’il] se marginalise socialement », cela me paraît sonner comme un reproche. Si tel est bien le cas, je n’en vois franchement pas le bien-fondé. Hugo est amoureux d’une fille, voilà tout ; il connaît les affres de la déception et de la jalousie — comme beaucoup, non ? Avoir connu l’amour sexuel de manière (relativement) précoce devait-il condamner le personnage à servir de porte-drapeau à une certaine forme d’altersexualité ? Je ne pense pas que le propos de Mikaël Ollivier soit ici « militant », pas plus dans le domaine de la sexualité que dans celui de l’économie ou de la politique. Si on peut malgré tout y voir un livre engagé, c’est à mon avis davantage dans une optique individualiste et libertaire.

    Au passage, je relève une erreur dans votre critique, concernant les relations sexuelles entre Hugo (14 ans) et Zanaïba (16 ans). Vous écrivez : « ce qui, aux termes de la loi française, constitue un acte pédophile, la barre étant fixée à 15 ans ». Tout d’abord, le terme de pédophilie n’apparaît nulle part dans le code pénal (d’ailleurs à juste titre car le terme désigne une attirance sexuelle et non des actes). Ensuite, cette barre de 15 ans concerne uniquement les relations sexuelles entre majeurs et mineurs (cf. article 227-25 du code pénal français). En théorie et n’en déplaise aux censeurs, les relations sexuelles consenties entre mineurs sont donc libres, même avec un écart d’âge plus important, par exemple 13 ans et 17 ans — le concept de « majorité sexuelle » n’existe pas à proprement parler dans le droit français.

    Je profite en même temps de ce commentaire pour vous féliciter pour ce site et cette revue critique : une vraie mine ! Et bravo aussi pour ce néologisme d’altersexualité, qui permet d’échapper à ce triste cache-sexe que représente à mes yeux la pauvre et néfaste vision tripartite « homo/hétéro/bi ».

    Enfin, au cas où ce livre vous aurait échappé, je vous recommande vivement la lecture du roman de Jérôme Boivin chez Syros, « Extraterrestres, mode d’emploi », dont j’ai rédigé récemment une critique sur le blog de la revue Citrouille (http://lsj.hautetfort.com/).

    Cordialement.

  • Je suis enseignant à Mayotte et j’ai adoré le livre. J’habite à Mayotte depuis 1997. Je trouve le roman très juste dans sa description des Wazoungou (blancs). Je le recommande à tous mes amis.

    Voir en ligne : Création audiovisuelle à Mayotte