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Une lecture altersexuelle et politiquement incorrecte de la pièce

Hernani, de Victor Hugo au programme de Terminale littéraire

Classiques Hachette, 2006 (1830), 288 p., 2,9 €

samedi 7 mars 2020, par Lionel Labosse

Je n’enseigne plus en Terminale littéraire, et suis bien content d’avoir obtenu une mutation dans un lycée qui n’a qu’une classe de première technologique et des classes de BTS, ce qui me permet d’échapper aux aspects les plus calamiteux de la réforme du bac de 2019-2020. Je voulais quand même offrir un cadeau d’adieu à cet enseignement de la littérature en TL que j’ai apprécié. Ce premier article d’une série de trois vous propose avant d’approfondir, un retour – un peu potache – sur le texte et son sous-texte en ce qui concerne l’aspect amoureux, voire altersexuel.

Acte I

Lorsque j’enseignais en seconde (ce qui a des chances de ne plus se produire, et je n’en suis pas fâché tant ce niveau est devenu insupportable) je commençais l’année par une séquence sur Victor Hugo, que j’intitulais pompeusement « auteur trans-genres », et j’étudiais en ce qui concerne l’œuvre théâtrale, la scène d’ouverture d’Hernani, scène de vaudeville si réjouissante. Nous avons donc affaire d’une part à un géronte amateur de chair fraîche et d’amours avunculaires ; d’autre part à une donzelle pogonophobe (qui n’aime pas la barbe) si l’on en croit Don Carlos :
« Suis-je chez doña Sol ? fiancée au vieux duc
De Pastraña, son oncle, un bon seigneur, caduc,
Vénérable et jaloux ? dites ! La belle adore
Un cavalier sans barbe et sans moustache encore,
Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux,
Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux. »
On apprécie le pléonasme du jeune roi v. 36 : « Ouvre avant qu’il ne frappe, et fais vite, et sois prompte » à mettre en exergue à notre thème de BTS actuel : « À toute vitesse » ! Mais Hernani le personnage, bien que son temps soit compté, aime aussi à préciser les choses et remuer le couteau dans la plaie :
« Doña Sol, le vieux duc, votre futur époux,
Votre oncle, est donc absent ? »
Délices de la scène d’exposition…
Quand Doña Sol tente de minimiser le baiser du duc : « Un baiser d’oncle ! Au front ! Presque un baiser de père ! », Hernani ne l’entend pas de cette oreille, et son attaque au vitriol du sugar daddy est fort plaisante quand on sait que jusqu’à ses 80 ans sonnés, Hugo se tapa de la jeunette, et pas qu’un peu !
« Non, un baiser d’amant, de mari, de jaloux.
Ah ! Vous serez à lui, Madame ! Y pensez-vous ?
Ô l’insensé vieillard, qui, la tête inclinée,
Pour achever sa route et finir sa journée,
A besoin d’une femme, et va, spectre glacé,
Prendre une jeune fille ! ô vieillard insensé !
Pendant que d’une main il s’attache à la vôtre,
Ne voit-il pas la mort qui l’épouse de l’autre ? »
Eh bien non, nous verrons dans Victor pour ces dames que notre Hugo national, devenu bien plus âgé que son duc, ne voyait pas la mort non plus, mais la vie, et quel vit !
Si l’amour du vieux duc caduc est paternel ou jaloux, il faut croire que Doña Sol serait plutôt branchée SM :
« Êtes-vous mon démon ou mon ange ?
Je ne sais, mais je suis votre esclave. »
Nous verrons que l’expression est reprise d’une lettre de Victor à Adèle où c’est lui qui se voulait son esclave…
Et c’est le coup de théâtre, le jeune roi, pris d’un désir de liberté soudain, sort du placard et propose aux deux amants un trouple, ou tout au moins un plan à trois :
« Partageons. Voulez-vous ? J’ai vu dans sa belle âme
Tant d’amour, de bonté, de tendres sentiments,
Que madame, à coup sûr, en a pour deux amants. »
À peine les deux jeunes mâles ont-ils commencé à croiser les longs appendices qui leur pendent à l’aine, que deuxième coup de théâtre, le duc revient, et l’on peut espérer un plan à quatre. Mais Hernani, regrettant peut-être d’avoir refusé l’offre de son rival, lui propose de partager au moins à deux l’intimité du placard où l’autre se plaignait déjà d’être trop serré…
Don Ruy Gomez ne semble pas aussi partageur que ses jeunes rivaux : « Nous sommes trois chez vous ! C’est trop de deux, madame. » Une note de l’édition Hachette précise que le premier sous-titre envisagé par Hugo avant « L’honneur castillan » était « Tres para una ». Le vieux joue au donneur de leçons :
« Ces hommes-là portaient respect aux barbes grises,
Faisaient agenouiller leur amour aux églises,
Ne trahissaient personne […]
S’ils voulaient une femme, ils la prenaient sans tache,
En plein jour, devant tous, et l’épée, ou la hache,
Ou la lance à la main. — Et quant à ces félons
Qui le soir, et les yeux tournés vers leurs talons,
Ne fiant qu’à la nuit leurs manœuvres infâmes,
Par derrière aux maris volent l’honneur des femmes […] »
Puis se lamente façon Calimero :
« Enfants, l’ennui vous gagne ! à tout prix, au hasard,
Il vous faut un hochet : vous prenez un vieillard !
Ah ! Vous l’avez brisé, le hochet ! »
On est étonné cependant que le jeune hussard noir du romantisme ait fait un vieux barbon amoureux digne malgré son égoïsme et son aveuglement, et qui sonne juste quant à sa prétention à continuer à aimer malgré son âge. Et quant à ses amours avunculaires, il ne tourne pas autour du pot :
« Un trésor est chez moi ; c’est l’honneur d’une fille,
D’une femme, l’honneur de toute une famille ;
Cette fille, je l’aime, elle est ma nièce, et doit
Bientôt changer sa bague à l’anneau de mon doigt. »
Des esprits chagrins diraient qu’il aurait quand même pu, par pure politesse, demander l’avis de la donzelle…
Une fois que le roi a détrompé, tout en le trompant, Don Ruy Gomez, il doit renier son enfantillage avec Hernani : « Je vous ai fait l’honneur de toucher votre épée ». Un roi ne peut évidemment plus se permettre de la toucher à un rustre.
La déclaration de haine d’Hernani seul à la scène 4, mutatis mutandis, nous rappelle que l’amour et la haine sont deux sentiments fort proches :
« Ce que je veux de toi, ce n’est point faveurs vaines,
C’est l’âme de ton corps, c’est le sang de tes veines,
C’est tout ce qu’un poignard, furieux et vainqueur,
En y fouillant longtemps peut prendre au fond d’un cœur. »

Acte II

On change de lieu et de moment, selon les préceptes en gestation du théâtre romantique. Le jeune roi fait une nouvelle tentative, et se fait passer pour son rival, pour tromper Doña Sol :
« Eh ! Quelle voix veux-tu qui soit plus amoureuse ?
C’est toujours un amant, et c’est un amant roi ! »
Bien qu’il se proclame « ton esclave » et lui propose « un royaume », la belle ne cède pas d’un pouce ; ce n’est pas une Donna Anna (celle qui se laisse abuser par Don Giovanni au début de la pièce éponyme de Mozart).
« Sont-ce là les exploits dont le roi fera bruit ?
Venir ravir de force une femme, la nuit ! »
Cependant elle raisonne et son refus n’est pas seulement dû à sa préférence pour son bandit, car elle sait qu’elle n’est pas de naissance assez haute pour épouser un roi :
« Moi, je suis fille noble, et, de ce sang jalouse.
Trop pour la favorite et trop peu pour l’épouse ! »
Cette règle avait déjà été rappelée à la scène précédente par Don Matias, l’un des Alexandre Benalla du jeune monarque :
« Allons donc ! un bâtard ! Comte, fût-on Altesse,
On ne saurait tirer un roi d’une comtesse ! »
Don Carlos, aussi peu soucieux du consentement de la donzelle que son rival chenu, enlève alors la donzelle :
« Don Carlos, la saisissant avec violence.
Eh bien, que vous m’aimiez ou non, cela m’importe !
Vous viendrez, et ma main plus que la vôtre est forte. »
Mais Zorro-Hernani arrive, et empêche le rapt, pour cause d’impuissance :
« Vos amis sont au pouvoir des miens.
Et ne réclamez pas leur épée impuissante :
Pour trois qui vous viendraient, il m’en viendrait soixante. »
Cela n’est pas sans faire écho à l’impuissance du général Hugo père à mettre la main sur el Empecinado en Espagne. Puis le bandit réitère sa déclaration de haine :
« Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien,
Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme,
Je vous hais, je vous hais ; oui, je te hais dans l’âme. »
Ah bon, il le kiffe pas ?

Portrait de Juan Martin Diaz, el Empecinado (1809) par Francisco de Goya
Musée National de beaux-arts occidentaux de Tokyo

Acte III

Le vieillard se réjouit d’épouser sa proie, qui lui tient la dragée haute :
« Enfin ! C’est aujourd’hui ! Dans une heure on sera
Ma duchesse ! plus d’oncle ! et l’on m’embrassera ! » […]
« J’ai soupçonné trop vite, et je n’aurais point dû
Te condamner ainsi sans avoir entendu.
Que l’apparence a tort ! Injustes que nous sommes !
Certe, ils étaient bien là, les deux beaux jeunes hommes ! »
Nouvelle lamentation du Géronte, qui est à deux pas d’avouer qu’il se taperait bien un Ganymède :
« Quand passe un jeune pâtre, — oui, c’en est là ! — souvent,
Tandis que nous allons, lui chantant, moi rêvant,
Lui, dans son pré vert, moi dans mes noires allées,
Souvent je dis tout bas : Ô mes tours crénelées,
Mon vieux donjon ducal, que je vous donnerais !
Oh ! que je donnerais mes blés et mes forêts,
Et les vastes troupeaux qui tondent mes collines,
Mon vieux nom, mon vieux titre et toutes mes ruines ;
Et tous mes vieux aïeux qui bientôt me verront,
Pour sa chaumière neuve, et pour son jeune front ! —
Car ses cheveux sont noirs ; car son œil reluit comme
Le tien. Tu peux le voir et dire : ce jeune homme !
Et puis, penser à moi qui suis vieux. — Je le sais ! »
Et plus loin, le Géronte a des accents sincères que ne renierait point le Hugo devenu Géronte et amateur de donzelles, et qui pourrait constituer l’hymne de la guilde des sugar daddies :
« Les vieux, dont l’âge éteint la voix et les couleurs,
Ont l’aile plus fidèle, et, moins beaux, sont meilleurs.
Nous aimons bien. Nos pas sont lourds ? Nos yeux arides ?
Nos fronts ridés ? Au cœur on n’a jamais de rides.
Hélas ! quand un vieillard aime, il faut l’épargner ;
Le cœur est toujours jeune et peut toujours saigner.
Oh ! mon amour n’est point comme un jouet de verre
Qui brille et tremble ; oh ! non, c’est un amour sévère,
Profond, solide, sûr, paternel, amical,
De bois de chêne ainsi que mon fauteuil ducal !
Voilà comme je t’aime, et puis je t’aime encor
De cent autres façons, comme on aime l’aurore,
Comme on aime les fleurs, comme on aime les cieux !
De te voir tous les jours, toi, ton pas gracieux,
Ton front pur, le beau feu de ta fière prunelle,
Je ris, et j’ai dans l’âme une fête éternelle ! »
Étrange aveu, le vieillard réclame un amour oblatif, moins proche du priapisme qui sera celui du vieil Hugo que du dévouement de l’auxiliaire de vie en Ehpad.
« Et puis, vois-tu ? le monde trouve beau,
Lorsqu’un homme s’éteint, et, lambeau par lambeau,
S’en va, lorsqu’il trébuche au marbre de la tombe,
Qu’une femme, ange pur, innocente colombe,
Veille sur lui, l’abrite, et daigne encor souffrir
L’inutile vieillard qui n’est bon qu’à mourir.
C’est une œuvre sacrée, et qu’à bon droit on loue,
Que ce suprême effort d’un cœur qui se dévoue,
Qui console un mourant jusqu’à la fin du jour,
Et, sans aimer peut-être, a des semblants d’amour !
[…] Fille par le respect et sœur par la pitié. »
Don Ruy Gomez gagne 50 points quand il accueille Hernani dans sa demeure sans conditions :
« Quant à ton nom, tu te nommes mon hôte. »
Ce vers préfigure le vers fameux du poème des Contemplations « Le Mendiant » :
« Comment vous nommez-vous ? » Il me dit : « Je me nomme
Le pauvre. »
Hernani tente par tous les moyens de faire renoncer Doña Sol à son amour en lui exposant sa destinée tragique de bandit consommateur d’hommes, tel Gilgamesh qui « ne laisse pas un fils à son père » :
« J’ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits, sans remords
Je les ai fait combattre, et voilà qu’ils sont morts ! »
[…] « Voilà ce que je fais de tout ce qui m’épouse ! »
Il faut remarquer l’assimilation de ces garçons morts pour lui à « ce qui m’épouse ». C’est dans le texte !
La profession de foi d’Hernani fait penser à ces « vies fulgurantes » évoquées par le BO pour le thème « À toute vitesse ! » :
« Je suis une force qui va !
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !
Une âme de malheur faite avec des ténèbres !
Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé. »
La scène des portraits des ancêtres sera reprise avec les portraits tournés contre le mur dans Les Burgraves (I, 6).

Acte IV

Dans le tombeau d’Aix-la-Chapelle, Hugo s’amuse à illustrer la valeur performative du langage, avec le personnage de Don Ricardo qui exploite depuis l’acte II les lapsus de Don Carlos pour amasser des titres :
« Vois-tu, pour ces trois voix
Oui, trois de mes cités de Castille ou de Flandre,
Je les donnerais ! — sauf, plus tard, à les reprendre ! »
Don Ricardo salue profondément le roi et met son chapeau sur sa tête.
– Vous vous couvrez ?
Don Ricardo. Seigneur, vous m’avez tutoyé, Saluant de nouveau.
Me voilà grand d’Espagne. »
À l’acte II, le même Ricardo était déjà devenu « comte » parce que le roi s’était trompé en le nommant ainsi : « J’ai laissé tomber ce titre. Ramassez ». Quelques vers plus tard, le même recevra une dernière promotion performative à la faveur de la nécessité : « Je te fais alcade du palais. »
Cependant, Don Ruy s’est provisoirement allié avec Hernani pour assassiner le roi qui a enlevé sa nièce-fiancée, et il réclame le privilège de frapper le premier malgré sa caducité, et l’on cherche en vain le contrepet :
« Arrière, vous ! sinon le bras, j’ai l’âme.
Aux rouilles du fourreau ne jugez point la lame. »
Nouveau coup de théâtre, le roi fait empereur s’emploie à changer de statut, pardonne aux conjurés et renonce à Doña Sol au nom de la raison d’État, à peu près comme le jeune Hugo renonça aux dévergondages de ses pairs en épousant vierge son Adèle :
« Éteins-toi, cœur jeune et plein de flamme !
Laisse régner l’esprit, que longtemps tu troublas.
Tes amours désormais, tes maîtresses, hélas !
C’est l’Allemagne, c’est la Flandre, c’est l’Espagne. »
Et à Hernani à qui il offre son pardon et Doña Sol :
« Mais tu l’as, le plus doux et le plus beau collier,
Celui que je n’ai pas, qui manque au rang suprême,
Les deux bras d’une femme aimée et qui vous aime !
Ah ! tu vas être heureux ; moi, je suis empereur. »
Ces vers préfigurent un vers tiré d’un poème sans titre des Contemplations daté du « 11 juillet 1846 » : « On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois ! »

Acte V

C’est encore Don Ricardo qui résume l’affaire :
« Trois galants, un bandit que l’échafaud réclame,
Puis un duc, puis un roi, d’un même cœur de femme
Font le siège à la fois. L’assaut donné, qui l’a ?
C’est le bandit. »
Mais un certain Don Francisco se fait le chantre du voyeurisme :
« montrant à don Mathias la chambre nuptiale.
Qu’il va se passer là de gracieuses choses !
Être fée, et tout voir, feux éteints, portes closes,
Serait-ce charmant ? »
Ben voyons !
Mais l’impitoyable cor soufflé par Don Ruy Gomez empêche la noce, et Hernani réclame en vain un délai qui l’empêcherait de mourir puceau, car à l’instar de Victor Hugo, il se présentait vierge au mariage :
« Si tu sais ce que c’est que ce bonheur suprême
D’aimer, d’avoir vingt ans, d’épouser quand on aime,
Si jamais femme aimée a tremblé dans tes bras,
Attends jusqu’à demain ! Demain tu reviendras ! »
Doña Sol a beau proposer un dernier deal trioliste :
« Faites grâce aujourd’hui !
Je vous aimerai bien aussi, vous. »
Ça ne prend pas, et c’est l’hécatombe finale des trois amants.

- Passez maintenant à nos deux articles biographiques :
- Victor pour ces dames, de Michel de Decker
- Victor Hugo. Tome I. Avant l’exil., de Jean-Marc Hovasse
- Lire nos autres articles sur les œuvres de Victor Hugo : Claude Gueux, Les Travailleurs de la mer et L’Homme qui rit.
- Pour l’étude de l’œuvre en Terminale littéraire, la référence c’est bien sûr Lettres volées.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Hernani sur Wikisource


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