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Lesbianisme et biphobie, pour lycéen(ne)s averti(e)s.

Indigo blue, de Yamaji Ebine

Asuka, 2002, 216 p., épuisé.

mercredi 24 novembre 2010, par Lionel Labosse

Le hasard me fait découvrir en même temps deux bandes dessinées datant de 2002, que tout oppose formellement, mais qui montrent avec la même sensibilité la découverte de sa propre homosexualité par une jeune femme, et les difficultés que cela entraîne. La Voleuse du Père-Fauteuil d’Éric Omond & Yoann, pourtant, est écrite par deux hommes, et situe son action dans un XIXe siècle imaginaire, avec un style baroque, tout à l’opposé du style épuré de Yamaji Ebine. Quelques scènes sexuelles explicites et quelques propos crus réserveront l’ouvrage aux lecteurs avertis de lycée, mais ce livre nous semble une lecture passionnante pour des adolescents curieux de la vie amoureuse et sexuelle des adultes (chose rare en littérature jeunesse).

Résumé

Rutsu Nakagawa est une jeune écrivaine en vogue. Ryûji, son amant, est aussi son éditeur, ce qui la gêne. Un ami la présente à Tanaki Yano, critique d’art et éditrice. Or Yano se révèle une lectrice attentive : elle a remarqué que « Y », le personnage de la dernière nouvelle de Rutsu, qui caresse son amante avec « les doigts imprégnés de bleu », n’est pas forcément un homme. Rutsu veut revoir Yano, mais celle-ci l’éconduit, et veut rester simplement son admiratrice. À partir de cette rencontre, Rutsu se pose des questions sur sa relation avec Ryûji. Elle laisse passer un moment, puis réussit à convaincre Yano de la revoir. Celle-ci avoue qu’elle lui plaît, et que cela explique qu’elle l’ait fuie ; elle finit par l’embrasser avant de s’enfuir. Ryûji reproche à Rutsu de ne pas aborder clairement l’homosexualité de ses personnages, car le temps est passé où les auteurs devaient sur ce sujet « déguiser leurs intentions ». Au fil de sa liaison avec Yano, Rutsu plonge en elle-même : « j’étais comme prisonnière de l’idée qu’une fille normale… doit aimer un garçon » (p. 75). Elle finit par avoir la velléité de rompre avec Ryûji, mais celui-ci lui coupe l’herbe sous le pied en lui proposant le mariage. Elle n’a plus la force de l’éconduire, et se contente de lui dire qu’elle ne se mariera jamais. Elle trouve toujours un certain plaisir avec lui : « Je sens son pénis me pénétrer » (p. 96). Après la longue rupture avec Yano due au mensonge de Rutsu, les retrouvailles sont torrides, mais on sent que Rutsu a la nostalgie de la relation de trouple qu’elle aurait aimé poursuivre sans doute, et que l’intransigeance de Yano a rendue impossible. Désormais ce fantasme est enfermé dans son livre : « au-delà des descriptions, je reconnais notre trio » (p. 184).

Mon avis

Rodolphe Massé, dans sa préface, apparente l’œuvre « davantage à la ligne claire européenne » qu’aux « poncifs visuels du shojo et du shonen ». Je suis d’accord, car la surcharge qu’on peut trouver dans les dessins de certains manga me déroute souvent, et ce yuri, au contraire, me séduit dans son dépouillement. Les visages des personnages, même s’ils n’ont rien de japonais, sont très expressifs, notamment celui du garçon, dont on comprend sans que ce soit dit que sa féminité, sa douceur, l’attirent inconsciemment vers une lesbienne qui ne sait pas encore qu’elle l’est ! Le personnage de Tanaki Yano est intéressant dans son contraste avec Rutsu Nakagawa : « Je vis en lesbienne résolument, et ce depuis l’âge de 14 ans […] j’ai fait vœu de n’aimer qu’en pure lesbienne ». Où l’on voit que l’homosexualité intégrale confine souvent à la « biphobie » : Yano repousse brutalement Rutsu quand elle apprend par une maladresse de l’ami qui les avait présentées qu’elle partage son amour avec un homme. Pourtant Yano reconnaît qu’elle a déjà couché avec un homme : « Une fois je lui ai fait : “J’aimerais t’enfoncer mon doigt dans le cul”. Tu aurais vu sa tête. » (p. 110) [1].
En ce qui concerne la sexualité, une double page que je trouve superbe montre les deux jeunes femmes dans une relation sexuelle. On est très loin de la pornographie, mais bien sûr, ce genre d’image risque de braquer les hypocrites. Quand j’ai commencé cette recherche en 2005, je n’aurais pas risqué de recommander ce genre d’album à mes collègues, mais en 5 ans, la situation a tellement évolué que, à condition d’assumer ses choix, on peut proposer cet album dans un CDI au titre d’une éducation à la sexualité bien ordonnée. Par contre, bien que l’envie ne manque pas, je préfère pour l’instant ne pas classer le livre parmi les « Isidor »

- Voir la critique de Jade sur Krinein.
- Yamaji Ebine est également auteure de Love my life et de Au temps de l’amour.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Yamaji Ebine en 5 albums, article de François Peneaud sur LGBT BD


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[1Fait étonnant, le dessin montre Yano tirant sur les coins de ses yeux pour mimer sans doute la tête de l’homme en question… seul visage de tout l’album qui ne ressemble pas à un Européen !