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Talons aiguille et crampons, pour les 6e /5e

Le jour où je me suis déguisé en fille, de David Walliams

Gallimard jeunesse, 2008, 240 p., 14 €.

mercredi 11 août 2010, par Lionel Labosse

Le jour où je me suis déguisé en fille s’inscrit comme un chef d’œuvre du genre dans la riche tradition anglo-saxonne du « roman de travelotage » (j’utilise ce mot volontairement pour rappeler qu’à la base, il n’y avait pas forcément de volonté de comprendre le phénomène transgenre, même si les choses ont évolué). Enfin, un auteur semble avoir dépassé le traumatisme de la « clause 28 » qui empêcha pendant une vingtaine d’années de présenter l’homosexualité sous un jour favorable à des élèves. Comment évoquer un trouble dans le genre sans aborder l’orientation sexuelle ? L’auteur botte en touche avec l’âge de son héros, qui pense plutôt aux chastes câlins qu’à conclure une idylle. Il évoque aussi les remarques homophobes qu’engendre l’attitude de son personnage. Et puis il lui achète une conduite en le faisant amateur à la fois de froufrous et de football. Mais cette histoire fera souffler sans en avoir l’air un vent altersexuel dans l’esprit de ses lecteurs : et si la douceur pouvait être masculine ?

Résumé

Elle est bien triste, la vie de Dennis, coincé entre son frère John, rouleur de mécaniques, et son père dépressif qui brûle les photos de son ex-femme et défend à ses enfants de songer à elle. Dennis pleure et a besoin de câlins, mais les séances de foot à la télé sont les seules infractions permises « à la stricte politique du non-câlin » (p. 19). Le père et le frère aîné se chipent des revues cochonnes, mais quand Dennis y jette un œil, il est « déçu que les femmes soient nues. Il préférait leurs vêtements » (p. 50). Quand on découvre qu’il lit Vogue, on ne se demande pas si c’est pour retrouver une présence féminine valorisante qui manque cruellement à la maison, mais on (son frère) le traite de pédé ou l’appelle « Denise ». Seul son copain de foot Darvesh l’aime toujours comme il est. Il faut dire que Darvesh est Sikh et porte le patka en classe. Dennis fait incidemment connaissance de Lisa, une fille plus âgée que lui qui fait tourner la tête à tout le collège, à commencer par son frère. Or il lui parle incidemment chiffons, et Lisa l’invite chez elle à lire le fameux Vogue. « ce n’est pas juste que les vêtements de garçons soient si ennuyeux » s’exclame-t-il (p. 79). Lisa lui propose d’essayer ses robes, et même les robes qu’elle confectionne elle-même. Dennis refuse d’abord, puis finit par accepter, se prend au jeu et relève des défis successifs qui, évidemment, vont entraîner une sorte de coming out involontaire, puis une suite de péripéties hilarantes. Tous les personnages se révèlent à eux-mêmes en un maelström enthousiasmant.

Mon avis

Le narrateur dialogue malicieusement avec le narrataire : « en quoi Dennis était-il différent ? […] Le titre du livre devrait te donner un indice… », et s’amuse à des figures rares, telle la tapinose : « Dennis était le meilleur buteur de son équipe, marquant plus d’un million de buts par an […] j’exagère peut-être en parlant de million. Millier alors ? Centaine ? Paire ? » (p. 26). Tel Saint-Pierre, il renie son personnage, mais on en doute : « Les talons hauts nécessitent un temps d’adaptation. Non que je l’aie expérimenté personnellement, cher lecteur. Mais on me l’a raconté » (p. 113). Ce roman court parvient à créer de l’enthousiasme en économisant les moyens. Tous les personnages secondaires connaissent une évolution positive, à commencer par le libraire indien, qui au début nous est antipathique quand il déconseille Vogue à notre héros en ces termes : « Tu es sûr de vouloir ça, Dennis ? Vogue est plutôt lu par les femmes et ton professeur d’art dramatique, M. Howerd. » (p. 39). Le personnage de Mac, glouton et obèse, permet d’évoquer les ravages de la grossophobie. Seule la francophobie, manie britannique, semble de bon aloi pour notre malicieux narrateur : le correspondant français qui « sentait un peu mauvais » (p. 122), et autre allusion (p. 221) à telle voiture qui tiendrait plutôt de la « poubelle »… Le personnage de Darvesh, un sikh, rarissime en littérature jeunesse [1], amènera un questionnement formateur pour nos élèves. Quoi ? Voilà un pays républicain, tout ce qu’il y a de plus démocratique, européen, libéral, que dis-je ? footbalistique, proche de nous, mais dans lequel ni les politiciens, ni les médias à leur botte, ni l’intelligentsia n’ont trouvé utile de pousser la populace à la turbanophobie ? Et nos élèves sont sans cesse sollicités par leurs enseignants à réciter le catéchisme de la « lutte contre les discriminations », tout en avalant la couleuvre que dans nos établissements laïcs seulement – et non dans les établissements confessionnels accessibles aux classes aisées – les filles musulmanes et les garçons sikhs et juifs soient discriminés… Rappelons que si le turban ne fait pas partie des fameux « 5 K » du Khalsa, son port constitue pourtant une obligation que les uns ou les autres attribueront à l’hygiène ou à la pudeur corrélatives à la pilosité qui elle, fait partie des « 5 K ». Voir cet article de La Croix. Darvesh joue un grand rôle dans l’image que Dennis se construit de lui-même. Il l’encourage à assumer sa différence. Dennis essaie le patka de son ami, et celui-ci lui dit : « Ça ne fait pas de toi un sikh. Sur ta tête, c’est juste un bonnet. Un déguisement. » (p. 88, variante de « l’habit ne fait pas le moine »). La mère de Darvesh est fort amusante, quand elle s’exclame « quelle erreur ! » : Dennis vient de dire qu’il est allé à l’école en robe orange. Mais quand celui-ci pâlit, elle précise que pour elle, l’erreur consiste uniquement dans le choix de l’orange, qui « n’est pas [s]a couleur » (p. 171) ! La scène du tournoi de foot est digne des anthologies. Face au principal psychorigide qui exclut Dennis parce qu’il s’est habillé en fille, le groupe trouve la riposte utopique – ce qui fait de ce récit un conte – comme si pour protéger le bouc émissaire du pervers, la masse des normopathes devenait une équipe de rebelles [2]. [3]
Quant à l’altersexualité, le narrateur n’a pas fait de Dennis un homo ni un trans. Ces questions seront pour plus tard. Certes, il pose des jalons en direction de l’hétérosexualité, mais les allusions restent discrètes.
Un seul défaut énerve à la lecture : le gaspillage de papier. Pourquoi cette typographie grossière qui étale sur 240 p. un récit qui tiendrait en 120 ? Pourquoi ces pages entières de « aaaaaaaaaaah » ? Et je ne parle pas de « l’immense Quentin Blake », né en 1932 , à qui l’éditeur a confié l’illustration de ce livre qui n’en avait pas besoin. Pour être franc, c’est un illustrateur qui m’encourage vraiment à exiger la retraite à 65 ans pour cette profession !

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- On remontera la filiation de ce genre très anglo-saxon avec Quand papa était femme de ménage (Madame Doubtfire), d’Anne Fine, La nouvelle robe de Bill, de la même, et Garçon ou fille, de Terence Blacker.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Article sur l’auteur de Wikipedia (en anglais)


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[1Voir une autre jeune fille sikh dans une nouvelle du recueil La première fois (2010).

[2Voir cet article d’Éric Verdier.

[3Imaginez que pendant la Seconde Guerre mondiale, tous les citoyens sans exception aient arboré une étoile jaune…