Résumé
Miles Halter ne jouit pas d’une grande popularité dans son lycée de Floride. Il décide de poursuivre ses études dans une pension en Alabama. Il y fait la connaissance de son compagnon de chambre, surnommé Le Colonel, d’une fille surnommée Alaska, de Lara la roumaine qu’il prend pour une Russienne, et de Takumi. Miles est passionné par les dernières paroles des célébrités, notamment « le Grand Peut-Être », attribué à François Rabelais (p. 12), ou celles de Simon Bolivar : « Comment sortir de ce labyrinthe » (p. 252), que lui apprend Alaska, elle-même assez suicidaire (elle fume vite « pour mourir », p. 73). Le pensionnat dispense des cours variés, mais il est surtout question des cours de français (la francophilie scolaire est un motif fréquent dans la littérature jeunesse étasunienne ; cf. La nuit du concert, de M.E. Kerr) et du cours de religion dispensé par un prof surnommé « Le Vieux », qui évoque le christianisme, l’islam et surtout le bouddhisme. Les règles sont simples et strictes, et un proviseur surnommé l’Aigle, qui fait également office de pion omniprésent, se charge de les faire appliquer : il faut ne pas se faire prendre à fumer ni à picoler, et laisser la porte ouverte lorsqu’un garçon est dans une chambre de filles après 19 h (p. 26) [1], encore moins se livrer à un « contact génital » (p. 40) ; moyennant quoi l’occupation principale des pensionnaires est pour les garçons d’aller dans les chambres des filles après 19 h, porte fermée, de fumer et de boire de l’alcool. Tous les autres pensionnaires sont les « weekendeurs », c’est-à-dire qu’ils sont suffisamment friqués pour rentrer chaque week-end à la maison, et ce sont des gens vraiment pas fréquentables. On se livre donc d’une part à des règlements de compte incessants avec lesdits « weekendeurs », d’autre part à organiser des blagues mémorables pour faire tourner en bourrique le proviseur. Celui-ci va jusqu’à courir la nuit en pyjama après les garnements qui allument des pétards dans le parc. Ce n’est pas très vraisemblable, mais on imagine la scène au cinéma, et on sent qu’une salle entière de potaches peut en être secouée de rire [2]. Le livre est divisé en deux parties, « avant » et « après » la mort d’Alaska, qui survient alors qu’elle a pris sa voiture complètement soûle. Elle s’est tuée en fonçant sur une voiture de police. Les trois garçons s’efforcent de découvrir s’il s’agit d’un suicide, et tout le pensionnat, y comprit le lycée, pense beaucoup à Alaska.
Mon avis
« Ces trucs sont foutrement trop longs » (p. 351), tel est le jugement d’un des garçons sur un classique qu’on lui donne à lire. Eh ! bien j’en dirai autant de ce pensum existentiel qui accouche d’une souris métaphysique, à l’image des deux pages de remerciements liminaires qui déjà tirent à la ligne. Il paraît qu’il va être adapté en film ; cela nous promet quelque chose d’aussi passionnant que Le sixième sens, mais il y en a qui apprécient. Enfin, cela peut plaire à des adolescents pas trop exigeants et pas trop portés sur la politique. Les pages consacrées à la religion ne sont pas inintéressantes, et conviendront tout à fait à des lycéens, mais on sent trop les efforts poussifs de l’auteur pour transformer une mort banale en destin (cf. p. 280). Pas une seule cigarette fumée par les personnages pendant toute l’année scolaire ne nous est épargnée, et l’on sent que ça et la picole, pour ces ados, c’est une perversion à se damner (il y a aussi un peu d’herbe par-ci, par-là (p. 76)). L’enquête sur le « suicident » ou « l’accicide » (p. 347) ne débouchera sur rien, à part un gentillet strip-tease qui s’arrête au slip. La seule particularité du livre, et qui le réserve donc aux lycéens, est qu’il parle librement d’hétérosexualité, notamment de pipe ou fellation, voire d’un mec « super bien monté » (p. 105) [3]. Miles a la manie de compter les épaisseurs de tissu qui le séparent des filles (p. 130), ce qui nous amène de façon plaisante à son dépucelage (p. 205). On se moque gentiment des excès de l’antiféminisme (p. 101), et l’on ne crache pas sur les films porno, du moment qu’ils sont hétéros. L’homosexualité est délibérément exclue, sauf à titre d’allusion plaisante. Lorsque Alaska et le narrateur visitent toutes les chambres en l’absence de leurs locataires, ils tombent exclusivement sur des films ou revues porno hétéro, et bien que le règlement semble encourager l’homosexualité, les pensionnaires n’ont pas même l’idée d’en profiter ; il semble qu’il suffise de leur interdire un truc pour qu’ils veuillent le faire (« Pourquoi on buvait ? En ce qui me concerne, parce que c’était marrant, d’autant qu’on risquait l’exclusion », p. 188).
Miles pas plus que l’auteur ne semblent avoir compris que Le Colonel meurt d’envie de faire l’amour avec lui. Je vous signale les allusions : p. 19 (« un adonis en modèle réduit »), p. 111, p. 167, p. 199 (« on était comme un vieux couple »), p. 303. Sous le coup de la mort d’Alaska, Le Colonel demande à Miles de lui tenir la main, mais malgré leur chagrin, ils se couchent chacun dans son lit, et Miles croit nécessaire de préciser : « D’accord, mais c’est tout. Pas de pelle » (p. 241). Les deux garçons se passent d’ailleurs de toute sexualité avec les filles pendant la deuxième moitié de l’année bien qu’ils ne pensent qu’à ça et que les sollicitations ne manquent pas. C’est la question de la culpabilité adolescente, fort à la mode aux États-Unis. Bien qu’Alaska soit morte avec un taux d’alcoolémie de « 2,4 grammes par litre de sang » (p. 266), la culpabilité de Miles porte exclusivement sur la sexualité, puisqu’il lui a roulé une pelle quelques heures avant l’accident. Les garçons cessent donc plus ou moins les rapports sexuels, mais ni la cigarette ni l’alcool. Notons que ce roman n’est pas désagréable, loin de là, et qu’il plaira autant à la jeunesse sarkozyste qu’à la jeunesse communiste, ségoliniste ou lepéniste, du moment que ladite jeunesse limite sa conception de la subversion à faire l’amour devant les copains (mais pas touche !) ou à demander conseil à une copine pour faire une bonne fellation (p. 212). On trouve aussi les traditionnelles scènes plaisantes de garçons paniqués par la nécessité de repasser une chemise ou de faire la cuisine — sans oublier la page sur la mauvaise bouffe hyper-calorique — et de filles anti-macho qui se résignent à cuisiner de la « bonne cuisine sexiste » (p. 155). On a déjà lu ou vu cela 50 fois, mais ça ne mange pas de pain, et l’on imagine que le film pourra sortir en France fin juin, après les résultats du bac, et faire un joli succès, notamment le strip-tease final destiné à « renverser le modèle machiste », avec un faux spécialiste de la « sexualité chez les ados » qui, dit-on au proviseur pour l’amadouer, est « opposé aux relations sexuelles avant le mariage » (p. 333). Terminons sur une note positive, cette jolie citation : « Imaginer l’avenir est une sorte de nostalgie » (p. 91).
Je profite de cet article pour reprocher aux éditeurs français pour la jeunesse en général [4], leur manque de curiosité quant à la littérature étrangère. On prend sans discernement tout ce qui vient du monde anglo-saxon, et on oublie le reste du monde. Heureusement que les éditions Gaïa et notamment Jean-Baptiste Coursaud nous pourvoient en excellente littérature scandinave ou d’Europe du Nord, sans oublier les efforts d’Actes Sud ; mais pour ce qui est du monde latino-américain, africain, asiatique, et du reste de l’Europe, on reste sur notre faim. Je signale par exemple ce roman colombien : Un beso de Dick, de Fernando Molano Vargas, qui évoque l’homosexualité entre adolescents. Pourquoi aucun éditeur français n’a encore jugé utile de nous donner à lire cet auteur ? Pourquoi ne publie-t-on quasiment jamais les auteurs canadiens francophones en France, alors qu’il y a au Québec une littérature jeunesse foisonnante et de grande valeur, qui ne coûterait même pas une traduction ?
Voir l’article de Clarabel. Sur le même thème de la mort brutale d’un adolescent et de la culpabilité de ceux qui restent, lire le roman récent L’ombre d’Adrien, de Cathy Ytak.
En 2009, Gallimard publie le 3e roman de John Green, La face cachée de Margo, traduit également par Catherine Gibert. On dirait la resucée du même roman, avec les mêmes ingrédients. Personnages puceaux obsédés par le sexe, beuveries, jeune fille suicidaire, et remplissage par des péripéties plus ou moins potaches, comme ces deux ou trois pages consacrées à savoir comment un des personnages va parvenir à faire pipi dans une voiture sans s’arrêter (p. 318). Les pages philosophiques sont un peu plus espacées, une toutes les cent pages environ. Les personnages sont plus friqués, par exemple Margo, pour réaliser l’expédition punitive qui occupe les cent premières pages, « puis[e] dans l’argent de sa bat-mitsva », ce qui constitue « une liasse de billets de cent dollars » (p. 39). Quant au héros, il se plaint de ce que ses parents, pour la fin de ses études au lycée, ne lui offrent qu’un vulgaire monospace. L’argument se réduit à peu de choses : suite à cette expédition punitive (pour bizuter son petit ami qui l’a trompée), Margo disparaît en laissant quelques indices, et ses amis mettent 300 pages à tenter de la retrouver, grâce notamment à des indices fournis par un exemplaire d’un poème de Walt Whitman annoté par la jeune fille. Les plaisanteries sur le sexe abondent, y compris sur l’homosexualité (« Jacques Chirac est un gay », p. 20 ; « salut les tarlouzes », p. 22…). Le passage qui concerne la problématique de ce site se trouve page 76 : un méchant du lycée humilie le personnage principal : « Dis que tu es une tarlouze ». Celui-ci réagit gentiment : « il n’y a pas de honte à être homo ». Tout le reste du livre est 100 % orthosexuel. On relève un certain goût pour le pipi : des élèves de 6e se font pisser dessus par de méchants lycéens (p. 120), ce qui nous incite à penser qu’il n’est pas forcément bon pour l’équilibre des adolescents de prolonger la virginité au-delà du raisonnable. Mais il semble qu’aux États-Unis la propriété de 4x4 ou de monospaces à 17 ans soit considérée comme morale, et que ne pas être puceau au même âge soit vu comme immoral.
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