Résumé
Après sept ans d’exil forcé au Brésil, Antoine est de retour à Paris en 1969. Enrôlé pour la guerre d’Algérie à l’âge de 30 ans avec le dernier contingent de réservistes, il avait déserté. Une scène de viol l’avait particulièrement choqué. Condamné à mort par contumace, il était parti au hasard pour le Brésil. Suite à la loi d’amnistie, Antoine vient solder des comptes avec celle qui est restée officiellement sa femme. Il s’agit de régulariser le divorce pour qu’elle puisse épouser un homme qui, lui, a fait la guerre. Antoine a saisi une occasion pour accompagner en France Loirinho, un jeune garçon adopté par sa compagne brésilienne, qui doit bénéficier d’un programme de greffe de cornée. Il croyait abandonner cette compagne et redémarrer sa vie d’instituteur, mais celle-ci avait prédit que, autant que Loirinho, il recouvrerait la vue en France, et reviendrait au Brésil, non plus poussé par la nécessité, mais par son propre choix. Antoine retrouve un ami, Louis, qui avait déserté après lui. Tous leurs amis vivent à la marge de la folie, hantés par les cauchemars de cette guerre. Loirinho, lui, est hanté par d’autres cauchemars, et ne sait pas que son amour pour les ânes provient de l’histoire tragique de sa naissance : « un âne, c’est très intelligent, parce qu’il se souvient toujours de celui qui le maltraite et qu’il n’obéit jamais quand on le force » (p. 78).
Mon avis
Les murs bleus est un roman bouleversant sur un sujet difficile à aborder dans un pays où l’industrie, et notamment celle des armes accroît de jour en jour son emprise sur l’édition et la distribution. Cathy Ytak a truffé son roman de citations de textes de loi qui permettront une réflexion aussi bien en cours de français que d’histoire. Voici encore un ouvrage qui, apparemment, n’a rien à voir dans notre sélection. Et pourtant il a tout à voir, puisqu’il développe un point de vue altersexuel. En effet, Antoine divorce en même temps de la France, de sa femme et de la paternité. S’il choisit de retourner vivre au Brésil, c’est dans une relation libre avec une femme de caractère, Jerusa, qui refuse le système d’exploitation des femmes par la maternité : « L’amour que les hommes portent aux femmes, dans ce pays, se limite à leur progéniture. Les vaches doivent avoir des veaux, et leur femme des petits mâles » (p. 81). La critique de l’institution bicéphale du mariage et du divorce est cinglante, comme on le voit dans la scène du tribunal, où l’ex-femme d’Antoine se montre incapable d’envisager une relation amoureuse en dehors de ces sacro-saints papiers, qu’Antoine conçoit d’une façon plus hygiénique : « Foutez-vous-les au cul ! » (p. 93). La sexualité est souvent présente, et Cathy Ytak l’inclut parmi les préoccupations quotidiennes des hommes, à rebrousse-poil d’un certain discours féministe étriqué qui n’est pas sa tasse de thé. Loirinho parle naturellement des « poils en bas » d’une femme, et Antoine suit une femme dans la rue. Aline, l’ex-femme d’Antoine, se caractérise par ses propos agressifs et humiliants pour Antoine, à la limite du racisme ; bref, c’est le contraire du personnage traditionnel de femme-victime. Quant à Loirinho, fruit d’un viol, abandonné par sa mère, plutôt que d’être adopté, c’est lui qui adopte, et on pourrait dire enfante son nouveau père. Bref, en ce temps où, si l’on en croit les médias de masse, cent pour cent des homosexuels ne rêvent jour et nuit que de mariage, d’« homoparentalité » et d’adoption, ce genre de roman est salutaire. Est-ce un hasard si l’auteure a situé cette renaissance au Brésil, foyer de l’altermondialisme ?
De la même auteure, voir L’ombre d’Adrien, Rien que ta peau et Rendez-vous sur le lac, qui a obtenu un Isidor catégorie fictions 5e, et lire notre entrevue avec Cathy Ytak. Les murs bleus a été sélectionné pour le prix des Incorruptibles 2007-2008. À cette occasion, Cathy Ytak a créé un blog spécifique. Les murs bleus a obtenu en mars 2008 le Prix des Lycéens allemands (équivalent du Prix Goncourt des lycéens en France). Sur le site des Incos, voyez la « gazette » de mes élèves après la rencontre avec Cathy Ytak, et sa version sur son blog.
Une suggestion pour travailler en classe : proposer Les murs bleus en parallèle avec Black boy, de Richard Wright, sur le thème de l’insoumission et de la désobéissance en conditions difficiles (la ségrégation raciale vaut bien la guerre d’Algérie), et avec La mort est mon métier, de Robert Merle, roman des ravages de la soumission : « Tout ce que Rudolf fit, il le fit non par méchanceté, mais au nom de l’impératif catégorique, par fidélité au chef, par soumission à l’ordre, par respect pour l’État. Bref, en homme de devoir : et c’est en cela justement qu’il est monstrueux. » (Préface de Robert Merle, 27 avril 1972). Sur le site de Robert Vigneau, vous téléchargerez gratuitement un texte bouleversant intitulé Le mois du lièvre (le récit sobre d’une grève de la faim de 28 jours, pendant la guerre d’Algérie, pour ne pas tuer).
www.altersexualite.com