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Haro sur les « matrones serrant leurs perles », pour étudiants et adultes

White, de Bret Easton Ellis

Robert Laffont, Pavillons, 2019

samedi 14 septembre 2019

Il est rare que je suive l’actualité littéraire, et je n’avais encore rien lu de Bret Easton Ellis, écrivain mondialement connu. Erico Lusso, le conseiller occulte d’Essobal Lenoir, m’avait signalé le brûlot dès sa sortie en anglais, et j’ai attendu la publication de la traduction française de Pierre Guglielmina (que je trouve excellente) pour le dévorer. Vu le nombre de critiques parues, je vous ferai grâce de mes appréciations détaillées, au profit d’extraits, dont certaines utilisables en BTS pour le thème seuls avec tous, en complément des conclusions de Sherry Turkle sur l’influence délétère des réseaux sociaux.

Le gay en « elfe magique »

Après quelques souvenirs d’adolescence faisant ressortir la différence entre un monde où il fallait se déplacer loin de chez soi pour acheter un roman ou un magazine de cul, et un monde où cela se fait en 2 clics, ce qui dévalorise le produit cul ou -turel, l’auteur se livre, à partir d’exemples de films, d’interviews, de buzz récents, à une critique du monde actuel politiquement correct (il emploie peu ce mot) où les célébrités passent leur temps à multiplier les prises de parole, puis à s’excuser d’avoir exprimé telle opinion, et où les premières pages de journaux sérieux sont consacrées non pas à un fait, mais à un tweet ou à ce que machincouette people a répondu à l’excuse que machinchose people a dû prononcer après avoir posté une phrase où il osait dire que machintruc people était homo (ou femme, ou noire) et que ceci ou cela. Il en arrive au constat d’une société bisounours (ce mot est de moi), où les associations de défense des minorités abusent de la victimisation (il emploie beaucoup ce mot) pour contraindre chacun, notamment les mâles blancs hétéros, à une attitude lisse et sans saveur, et chaque membre d’une communauté, à correspondre à une image idéale & infantile. La communauté qu’il connaît le mieux étant la gay, cela nous vaut cette page magnifique :
« Le gay en tant qu’elfe magique est un élément tellement étendu (bien que compliqué) de la condescendance envers soi-même qu’on pourrait, à l’heure qu’il est, s’attendre à ce que les membres décontractés de la communauté gay ne réagissent qu’avec indifférence à la question de l’homosexualité d’Untel ou d’Untel. Cependant, même aujourd’hui, le doux et souriant elfe, non menaçant sexuellement, avec des valeurs libérales et une attitude positive, est censé transformer chacun en ami, noble protecteur des gays — et, je le répète, aussi longtemps que le gay en question se conforme aux ordres du parti, n’est pas énervé ou trop sexuel, négatif ou coléreux, et ne présente pas de contradictions, et n’est certainement pas conservateur ou chrétien. Des voix moralisatrices dans les médias, hétéros ou gay, peu importe, nous disent que tous les gays devraient être canonisés pour autant qu’ils partagent les mêmes valeurs uniformes — parler comme ça, s’exprimer à l’intérieur de cette gamme, ne croire qu’à ceci, ne soutenir que cela, voter pour ça (Morrissey, la pop star, qui est enragé, drôle, franc, est une anomalie, appelant aux contradictions et hypocrisies dans la culture, mais il semble qu’il soit constamment réprimandé dans la presse et sur les réseaux sociaux parce qu’il parle honnêtement et ne croit pas au récit généralement admis du gay de chez Applebee). Le fait de proclamer qu’on est gay a toujours été ressenti comme une aliénation par certains d’entre nous : le communiqué de presse enjoué, le masque du sourire pour nous assurer que tout est génial. Le gay qui fait son coming-out et ne veut pas représenter le statu quo, et ne se sent pas faire partie d’une culture gay homogène ou même la rejette et refuse d’être un modèle aimable — en d’autres termes, le rebelle en voie de disparition —, semble s’être évaporé de la société. Les gays faisant des plaisanteries crues sur d’autres gays sur les réseaux sociaux ou exprimant leur désespoir quand Modern Family est récompensé pour sa description d’un couple gay et que l’hétérosexuel qui joue une folle minaudant à mort à la télévision obtient un Emmy pour ça, ont déserté ou bien sont sous-représentés. Les types gay qui rejettent le culte du « like » en restant réels et imparfaits ne sont tout simplement pas ce que les cerbères de la culture gay veulent. Mais ce n’est pas non plus ce que veulent les cerbères de n’importe quelle culture aujourd’hui » (p. 117).

Bret Easton Ellis se livre à une descente en flèche du GLAAD, qui est l’organe central du komsomol gay aux États-Unis : « Lorsqu’une communauté se flatte de ses différences et de son caractère unique, et puis bannit des gens parce qu’ils s’expriment — non en raison de discours de haine, mais parce qu’elle n’aime pas leurs opinions —, un fascisme d’entreprise est mis en place qui doit être sérieusement reconsidéré, non seulement par la communauté gay, mais par chacun » […] « si vous n’êtes pas un camarade homosexuel heureux qui promeut des valeurs jugées acceptables et fait le maquereau pour GLAAD, vous diffamez la cause, en quelque sorte » (p. 122) ; « qu’un type gay ne puisse pas faire une plaisanterie qui assimile le sida et Grindr (un truc que mon petit ami et moi avons utilisé un certain nombre de fois) sans être accusé de façon méprisante d’être en proie au dégoût de soi, c’est l’indication d’une nouvelle forme de fascisme » (p. 126). Les mot « fascisme » et « entreprise » sont fréquemment utilisés pour dénoncer cette puissance de nivellement des opinions à l’œuvre aux États-Unis. Je plussoie, d’autant que cet écrivain mondialement connu semble tenir (enfin !) le discours que l’écrivain mondialement inconnu qu’est votre serviteur a toujours tenu sur ce site, et dans ses essais Altersexualité, Éducation et Censure (2005) et Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay » (2012).

Le conformisme d’entreprise et la victimisation

« Il y a des limites à la mise en valeur de vos atouts les plus flatteurs puisque, en dépit de la sincérité et de l’authenticité que nous croyons posséder, nous ne faisons encore que manufacturer une construction de nous-mêmes destinée aux réseaux sociaux, quelle que soit la précision qu’elle a ou semble avoir en réalité. Ce qui est effacé, ce sont les contradictions inhérentes à chacun de nous. Ceux d’entre nous qui révèlent des failles et des inconsistances ou formulent des idées impopulaires deviennent terrifiants pour ceux qui sont pris dans le monde du conformisme d’entreprise et de censure qui rejette celui qui s’entête, celui qui est réfractaire, afin de mettre tous et chacun au diapason d’une harmonie inspirée par un idéal qui appartient à un autre. Très peu de personnes veulent être uniquement négatives ou difficiles, mais qu’en serait-il si ces qualités étaient liées à ce qui est véritablement intéressant, fascinant et rare — ne pourrait-il pas y avoir alors une réelle conversation ? Le plus grand crime perpétré dans ce nouveau monde est l’éradication de la passion et la réduction au silence de l’individu » (p. 139). « Voici l’impasse des réseaux sociaux : après avoir créé votre propre bulle qui ne reflète que ce qui vous concerne ou ce avec quoi vous vous identifiez, après avoir bloqué et cessé de suivre des personnes dont vous avez jugé et condamné les opinions et la vision du monde, après avoir créé votre propre petite utopie fondée sur vos valeurs chéries, vous voyez un narcissisme dément commencer à déformer cette jolie image. Ne pas être capable ou ne pas vouloir se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre — afin de voir le monde d’une façon complètement différente de la vôtre — est le premier pas en direction de l’absence d’empathie, et c’est la raison pour laquelle tant de mouvements progressistes deviennent aussi rigides et autoritaires que les institutions qu’ils combattent » (p. 146).
J’adore cette petite pointe sur la victimisation : « Si vous êtes affligé par un traumatisme qui s’est produit des années auparavant et qu’il fait toujours partie de vous des années plus tard, vous êtes probablement toujours malade et vous avez besoin d’un traitement. Mais se poser en victime est comme une drogue — vous vous sentez délicieusement bien, vous obtenez tant d’attention de la part des autres, en fait cela vous définit, vous vous sentez en vie, et même important, alors que vous exhibez vos prétendues blessures afin que les gens puissent les lécher. Est-ce qu’elles n’ont pas un goût exquis ? » (p. 160). Cela me fait penser à l’affaire Polanski et à ces khmers rouges du féminisme qui imposent à la « victime » d’un fait vieux de 40 ans, qui les supplie à genoux d’arrêter de lui pourrir la vie avec ça, de remuer encore et encore ce couteau dans sa plaie…
En ce qui concerne les apparatchiks des mouvements de défense des droits, notamment altersexuels, j’adore la formule répétée de l’auteur, qui décrit « les progressistes libérales [qui] étaient devenues de telles matrones de la société, serrant leurs perles, horrifiées, chaque fois que quelqu’un avait une opinion qui n’était pas l’image en miroir de la leur » (p. 204). Au lieu de perles, dans mon livre de 2005, j’avais emprunté à Nietzsche l’image de « paires d’échasses pour noble indignation à l’usage des pieds plats intellectuels ». Dans cette partie de son essai, Bret Easton Ellis s’attaque aux bonnes consciences démocrates qu’il qualifie de « gauche détraquée » qui n’ont pas supporté l’élection de Trump et, même s’ils sont millionnaires, ne sont toujours pas « passés à autre chose », comme de grands enfants qui refusent de devenir adultes et d’accepter que tout ne se déroule toujours pas comme dans leur conte de fée. Il oppose alors le monde de l’« entreprise » (Hillary Clinton, la gauche propre sur elle, les militants intolérants des droits sociaux) et le monde « post-Empire » : « En 2011, post-Empire ne signifiait pas seulement admettre publiquement faire des choses « illicites » et sortir blanchi ; c’était une attitude alors radicale qui revendiquait que le mensonge Empire n’existait plus — vraisemblance, transparence et l’aspect tangible de votre peau étaient les seules qualités qui importaient » (p. 241). Il donne plusieurs exemples d’artistes qui ont défié le monde du politiquement correct, et ont exprimé des opinions — à l’instar de Trump — sur les gays, les femmes, les noirs, en se contrefoutant des oukases des matrones à perles. Il n’a pas voté pour Trump (il n’a pas voté du tout), mais il a constaté que parmi ses amis (plutôt des millionnaires) il y a avait moitié-moitié pro-Trump ou pro-Clinton, mais que souvent ceux qui déclaraient avoir choisi Trump perdaient la moitié de leurs amis, ainsi que lui-même pour avoir déclaré simplement qu’il fallait accepter son élection et passer à autre chose !
Ce qu’il dit de la gauche dans la dernière partie peut s’appliquer tout à fait à notre situation en Europe : « la gauche était en train de se métamorphoser, de devenir quelque chose qu’elle n’avait jamais été au cours de ma vie : un parti autoritaire, intolérant, moralement supérieur, déphasé, privé d’une idéologie cohérente, au-delà de son refus global d’accorder son crédit à une élection que celui qu’il n’approuvait pas avait gagnée, du moins légalement et techniquement. La Gauche était devenue une machine enragée, qui se consumait : une bulle bleue qui se dissolvait » (p. 271). Je crois entendre une rafale pour Melenchon refusant la victoire de Macron, ou contre Macron qui persiste à surfer en 2019 contre le Rassemblement National exactement comme Mitterrand le fit au siècle passé contre le parti d’avant. Tous nos compatriotes qui vivent dans une bulle et refusent de regarder avec leurs yeux ce qui se passe, tous ceux qui ne pensent que délation & censure des opinions qui ne les font pas mouiller dans leur libido de frustrés. La façon de Trump de faire de la politique me déplaît certes, mais comme l’auteur, je remarque que certains pans de sa politique ne sont guère différents de celle d’Obama (sur l’immigration, contre l’Iran), et je me réjouis qu’à 180° de types comme Macron ou Melenchon, un politicien puisse dire merde à l’autocensure et persister à parler cash, sans se tourner le doigt dans le cul et noyer sa pensée dans des précautions oratoires à n’en plus finir.
La fin du livre pour tout dire, ne m’a guère passionné car au lieu d’aboutir, après le constat du dysfonctionnement, à des solutions, l’auteur continue lui aussi à lécher sa plaie de victime de la censure de ses tweets ou interviews, en reconnaissant quand même parfois que c’est aussi son fonds de commerce, et une addiction qui s’ajoute à celle de l’alcool et de la cocaïne. Car finalement, tous ces people, Bret inclus, et Trump inclus, ne surfent-ils pas sur ce tsunami purulent de tweets qui élève une barre infranchissable pour empêcher les non-peoples, les simples citoyens, d’avoir accès à l’océan de l’opinion publique ? Tout l’espace médiatique consacré aux tweets de Trump ou de Bret Easton Ellis, à leur contestation, à leur justification, n’est-il pas autant d’espace interdit aux écrivains ou aux blogueurs inconnus comme votre serviteur, qui pourraient proposer des idées nouvelles ? Bret Easton Ellis cite des centaines d’énonciateurs d’opinions, mais 99,9 % de ceux qu’il nomme sont des millionnaires de la culture de masse, comme lui ; jamais il ne mentionne un simple mortel. Il est même fier de dire que l’un de ses tweets pendant la campagne, avait été « retweeté » par Trump lui-même, et avait fait le buzz. Il doit mentionner deux fois Godard à titre de mantra pour montrer qu’il n’ignore pas absolument tout ce qui se passe en dehors de l’Empire, et basta. Les cadors médiatiques comme l’auteur ne s’honoreraient-ils pas en lançant un mouvement de retrait des réseaux sociaux ? Plutôt que de protester contre Trump, les leaders politiques européens ou autres ne devraient-ils pas prendre l’initiative d’un boycott des réseaux sociaux ? Au lieu de dénoncer le fait que Trump remplace la diplomatie par les tweets, ce qui effectivement pose problème, ne pourraient-ils pas prendre une décision collective de cesser d’utiliser ces réseaux pour faire de la politique ? Malgré ces protestations de parade, ces gens-là ne sont-ils pas bien contents, finalement, d’occuper l’espace, encore et encore, et d’empêcher les sans-grade d’accéder au débat ? Bret Easton Ellis dispose non seulement de ses livres, mais aussi d’un podcast et d’un site ; cela lui permet de diffuser ses positions d’une façon large et plurielle. Pourquoi lui faut-il encore Tweeter et Facebook ? La question mériterait d’être posée.
Et puis j’aurais aussi apprécié une prise de position courageuse sur le mouvement de délation #metoo, notamment, puisqu’il est surtout question des gays, sur le cas Kevin Spacey dont on a appris, après son lynchage médiatique, que la première pierre de ce lynchage était basée sur du vent, ce qui devrait inciter à la prudence sur les autres pierres qui devraient lapider l’harcelacteur. Il faut dire que « metoo » en anglais élimine la connotation diffamatrice de « balancetonporc » en français, dont l’initiatrice était condamnée en septembre 2019 pour diffamation. En tant que gay friqué, fêtard et cocaïnomane, comme tout acteur, footballeur ou producteur — et il est aussi producteur — Bret Easton Ellis n’est-il pas une proie tentante pour les meutes de harcelés sexuels d’hommes riches et célèbres ? Il serait temps, sur ce sujet aussi, de mener la contre attaque. À quand un grand roman et un film sur une accusation mensongère de harcèlement sexuel, dans la lignée de Les Risques du métier (1967) d’André Cayatte ? Et pourquoi ne pas proposer à Kevin Spacey de jouer le rôle de la victime, pour compenser tout ce que cette affaire bidon lui a fait perdre ?

- Parmi les « matrones à perles » les plus nuisibles en France à l’heure où j’écris ces lignes, il y en a une qui s’attaque à la cinémathèque.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Recension de Simon sur Brainorama


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