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« On ne savait pas qu’on le savait mais on le savait », pour collèges & lycées

Quand viendra la vague, d’Alice Zeniter

L’Arche, 2019, 80 p., 13 €.

samedi 21 mars 2020, par Lionel Labosse

J’ai eu l’occasion d’assister à une représentation exceptionnelle de cette pièce par l’option théâtre du lycée Jacques Feyder d’Épinay-sur-Seine le 29 janvier 2020. L’option théâtre est dirigée par Michel Cerf, et prépare les élèves de la seconde à la terminale à présenter l’option théâtre du bac. L’œuvre au programme cette année s’avère un excellent choix, pièce récente écrite par une jeune auteure romancière et dramaturge, Alice Zeniter, qui aborde la question du changement climatique, sans tomber dans la facilité actuelle qui consiste à prétendre avec la médiatisation de l’icône Greta Thunberg, que les jeunes seraient par nature les sauveurs de la planète et les vieux les égoïstes pollueurs. Elle pousse les spectateurs à se poser des questions, sans les flatter par des réponses toutes faites. Le texte se prête parfaitement à la pratique en atelier théâtre, de la quatrième à la terminale. Et puis cette « vague » du titre est suffisamment vague pour pouvoir métaphoriser aussi bien la « vague du tsunami » que l’éphé-maire ministre de la santé Agnès Buzyn a cru voir en cette année collapsologique 2020.

Mateo et Letizia sont deux jeunes gens plus ou moins amoureux, réfugiés sur une île que menace la montée des eaux : « Quand il ne restera que ce rocher, tu comprendras à quel point il est précieux » (p. 14). Ils habitent une île : « nous, les îliens, nous sommes en première ligne » face à la montée de la vague. Mateo anticipe les problèmes que va poser la cohabitation avec les humains ou les animaux, par exemple les vaches : « Les vaches se comportent – tu as remarqué sur la route quand on est arrivés ? – comme des adolescentes rebelles et boudeuses et nous, en face, comme des parents déboussolés. […] Elles se couchent même devant les voitures en tournant lentement vers nous leurs yeux blasés d’adolescentes qui demandent : Et alors ? » (p. 16). Et comme la vague ne sera pas forcément brusque, Mateo se fait cynique, un peu Donald Trump sur les bords : « C’est pour ça qu’il faut qu’on reconstruise la bergerie et qu’on remonte les murets effondrés, parce que tout le monde risque d’avoir le temps de venir jusqu’à nous et on ne pourra pas partager avec tout le monde » (p. 17). Letizia s’insurge : « je laisserais tous les humains venir », et Mateo rit, mais voilà venir une femme, épave de la mer qui a dérivé sur une planche. Les didascalies précisent – était-ce utile ? – que chaque arrivant peut être un autre acteur ou l’un des deux présents qui se grime. La naufragée croit que tout cela est un complot des poissons, et se fait agressive pour demander sa place sur l’île. Mais ceci n’était qu’un leurre, les affaires sérieuses commencent avec un « bureau des admissions » destiné à examiner les candidatures pour vivre sur le rocher, et à les classer sur une pile à gauche ou à droite selon qu’elles sont acceptées ou refusées. Cela nous rappelle le film de Stanley Kubrick Docteur Folamour (1964), quand le président des États-Unis (Peter Sellers) déclare : « Je n’aimerais pas avoir à décider qui restera et qui descendra », alors qu’il s’agit de choisir les humains à sauver lors d’une apocalypse nucléaire, selon la proposition du fameux Docteur Folamour.

Docteur Folamour, Stanley Kubrick, 1964. Peter Sellers, dans le rôle du président Merkin Muffley.

La première demande émane de « Cecila, de la classe de 5e », signal que la pièce peut être présentée en collège. Letizia a tendance à accepter toutes les candidatures, même celles qui interfèrent avec les dents de scie de son histoire d’amour avec Mateo (signal que la pièce peut être présentée en lycée). Divers cas seront évoqués, mettant à rude épreuve la tolérance, comme « Vladimir Poutine » (!) ou en paquet les « copains d’école » : « on les aime juste parce qu’ils étaient là au bon moment, quand nos cœurs étaient encore tendres, ou vides » (p. 47). La violence propre aux mouvement radicaux actuels n’est pas oubliée : « S’ils avaient pensé un seul moment qu’on les accueillerait à coups de pelle dans la gueule, ils se seraient tenus à carreau ! » (p. 50). Le « mouflon sur des jambes » apporte un peu de fantaisie, car il a subi un processus d’évolution accélérée, et il joue collectif : « Et même si on voit pas le résultat, ça profitera aux copains, ou aux petits, on a toujours eu cette tradition du groupe, on se pense en tant qu’ensemble » (p. 53). Certaines scènes sont constituées de « bribes », c’est-à-dire de collage de phrases ou propositions privées de tout contexte. Dans la scène 10, les familiers d’Apollinaire retrouveront des bribes de La Chanson du mal aimé : « Et des chansons pour les sirènes » et « Des hymnes d’esclave aux murènes ». Dans l’une des dernières répliques de la pièce : « Nous on a toujours su ce que ça créait une île, comme sentiment. On ne savait pas qu’on le savait mais on le savait », je retrouve un ressenti fréquent d’élèves quand on pratique une sorte de maïeutique. Dans un Itinéraire de Découverte que j’avais mené jadis en collège, un élève avait écrit dans son bilan : « Je ne pensais pas qu’on allait étudier ce sujet. Je ne savais pas toutes les connaissances qu’on savait avant d’avoir commencé ».

Affiche de la représentation de Quand viendra la vague d’Alice Zeniter par l’Option théâtre du lycée Jacques Feyder.

Le texte de la pièce est suivi d’une sorte de postface dans laquelle l’auteure explique qu’elle ne fait pas « aussi » du théâtre, mais qu’elle en fait « d’abord », et depuis l’âge de 12 ou 13 ans, comme un palliatif à sa timidité. D’abord pratiquante, puis « À la fin du lycée, je comprends que je n’aime pas jouer, je n’aime pas être actrice ». Elle apprécie le côté mouvant du texte théâtral : « Le théâtre me permet d’écrire des palimpsestes, de recouvrir la première version de ce qui naît au plateau, et même lorsque le texte est publié, il peut à chaque représentation être modifié ». Elle apprécie aussi la part que peut prendre l’acteur au sens, relatant un souvenir d’un cours de théâtre en prépa où son prof lui avait expliqué que dans un texte de Vinaver, « "avec protection latérale en bas de caisse", ça veut dire "je t’aime" ».

- Les élèves de l’Option théâtre du lycée Jacques Feyder et leur prof s’en sont fort bien tirés, avec des idées originales à chaque scène. Mateo et Letizia étaient incarnés de façon tournante par chacun d’eux selon leurs talents, ainsi que les autres personnages. Au début de la pièce, ils évoquaient la montée des eaux collectivement, en parcourant les rangs de l’amphithéâtre armés de bâtons, que leur prof familier d’arts martiaux intègre à sa pratique. Les scènes de « bribes » les voyaient à nouveau envahir la salle armés cette fois de pancartes. L’une des scènes les plus spectaculaires mimait un ring de boxe où les protagonistes s’affrontaient. À l’issue de la représentation, j’ai pu interroger les jeunes acteurs. L’un deux dont j’avais remarqué l’aisance, m’a appris qu’il pratiquait le théâtre depuis toujours à titre personnel. Un autre que je croyais en seconde, était en terminale, alors qu’une troisième qui était en seconde, s’était elle aussi montrée parfaitement à l’aise, et je la croyais en terminale. Elle avait repris le rôle au débotté une semaine avant la représentation, et le savait parfaitement. Bel entraînement pour le bac !

- Si vous animez un atelier théâtre en lycée, je vous suggère l’excellente pièce Forums, créée par la metteur en scène Jeanne Herry sur un texte collectif de Maël Piriou, Patrick Goujon et Hélène Grémillon au théâtre du Vieux Colombier, que j’ai vue en février 2020. Le texte ne semble pas encore publié. Comme il s’agit d’échanges entres des internautes anonymes, cela se prête particulièrement à des ateliers à nombre de participants à géométrie variable, et le langage de réseaux sociaux est un défi exaltant pour des jeunes. On y retrouve le principe des « bribes » de la pièce d’Alice Zeniter.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Quand viendra la vague, sur le site L’ivresse litteraire


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