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Rome antique et érotique, pour lycéens et adultes.

Murena, de Jean Dufaux et Philippe Delaby

Dargaud, à partir de 1997, 46 p., 11,5 à 12,5 € le volume

mardi 15 février 2011, par Lionel Labosse

Jean Dufaux et Philippe Delaby nous offrent une superbe série consacrée à la Rome impériale de l’époque de Néron. Pour une fois, la sexualité est au premier plan, et la composante homosexuelle n’est pas oubliée, même si cela commence soft dans le 1er épisode. L’altersexualité se manifeste surtout à partir du 5e épisode [1]. Les illustrations prolongent le texte en offrant à nos regards la nudité masculine et musclée des gladiateurs et des patriciens, sans oublier le superbe Néron, ni l’empereur Claude, plutôt souffreteux. Les 4 premiers volumes constituent « le cycle de la mère », c’est-à-dire Agrippine ; les 4 suivants, « le cycle de l’épouse ». Quant au 9e, paru en 2013 après un long silence, il entame « le cycle des conspirations », ce qui n’est pas précisé sur l’album mais dans une interview disponible sur le site de l’éditeur, dans laquelle Dufaux annonce également que la série est prévue en 16 volumes. Le volume se termine en plein suspense, ce qui laisse supposer une suite prochaine. Comme dans l’Histoire d’Alexandre, l’homosexualité n’est pas le sujet principal, mais elle fait simplement partie de l’histoire, et elle est mentionnée quand ce serait mentir que de l’oublier. C’est remarquable dans les publications destinées à la jeunesse, alors que certains romans récents persistent à montrer une Grèce ou une Rome antiques strictement hétérosexuelles ! On notera le souci de précision historique, spécifié par des notes et une bibliographie à la fin de chaque volume, et le souci de faire table rase de l’iconographie et des versions mythifiées de l’histoire de Néron ou des premiers chrétiens, pour renouveler le regard. L’article de Wikipédia Murena permet de trier entre personnages réels et de fiction.

Chapitre premier : La Pourpre et l’or (1997)

Nous sommes entre mai et octobre 54, les six derniers mois du règne de Claude, le quatrième empereur romain. Il a épousé en quatrièmes noces Agrippine, dont il a adopté le fils, Néron. Son propre fils Britannicus, qu’il a eu avec Messaline, sa troisième épouse, est évidemment un obstacle à l’accession de Néron au pouvoir, ce qui est l’obsession d’Agrippine. Ce premier tome est la chronique des dernières manigances d’Agrippine pour assassiner Claude et faire accéder Néron au pouvoir en spoliant Britannicus de ses droits. La sexualité et les assassinats occupent le devant de la scène. Agrippine se livre à tout homme susceptible de l’aider dans sa quête, et recourt aux services de l’empoisonneuse Locuste, laquelle n’hésite pas à sacrifier des esclaves pour tester ses poisons. Claude jouit d’assister à l’agonie des gladiateurs, tandis que son fils Britannicus demande la grâce – on ne sait pourquoi – d’un superbe gladiateur noir. Pas d’homosexualité dans ce premier tome qui commence soft (si l’on peut dire, car le sang coule à flots !), mais on note la présence d’une prostituée de luxe, Acté, aux charmes androgynes, et dont le héros éponyme, Lucius Murena, prétend qu’« aucun homme – ni femme – ne parvient à l’assouvir ». Ce Lucius est le fils d’une concubine de l’empereur Claude, Lollia Paulina, que Claude voulait épouser en répudiant Agrippine. Malheureusement, Agrippine lui fera trancher la tête, et empoisonnera Claude juste avant que celui-ci mette à exécution ses projets. Néron est proclamé empereur. À noter que cet album existe en version latine avec un dossier : Murex et aurum. Quelle belle idée pour les CDI des lycées où le latin s’enseigne encore !

Chapitre deuxième : De Sable et de sang (1999)

Proclamé empereur à 17 ans, Néron affirme son pouvoir en s’emparant de la prostituée Acté, qu’il arrache à son protecteur, Pallas. Mais celui-ci, pour se venger d’avoir été spolié, livre à Britannicus le papyrus qu’il a saisi à la mort de Claude, par lequel il avait décidé de faire de lui son héritier au lieu de Néron. Balba s’inscrit dans une école de gladiateurs pour y apprendre ce qui lui manque, la rage de tuer. Murena abandonne la maison familiale et se réfugie chez un ami, l’écrivain Pétrone. Britannicus tente de faire valoir ses droits, mais meurt sans doute empoisonné par Néron ou sa mère. Néron, qui découvre les crimes de sa mère, veut s’affranchir de sa mainmise.

Chapitre troisième : La Meilleure des mères (2001)

Balba le gladiateur met le feu au bûcher de Britannicus et jure de venger son jeune maître. Pétrone offre une esclave à Lucius Murena pour le distraire. Il est étonné par ses dons érotiques ; c’est qu’elle a été esclave chez Poppée, qui mène ses amants à la mort. C’est l’affrontement entre Néron et sa mère ; cependant il la protège. Quand Murena enquête, Néron fait disparaître tous les témoins, et le proscrit parce qu’il a porté la main sur lui, empereur. Balba affronte Massam, un gladiateur dont il menace la première place, et qui fait tout pour le provoquer. Murena le repère et l’engage. Néron engage Locuste pour son profit exclusif, mais Agrippine la tue avec son propre poison. Les débuts du règne de Néron s’annoncent fastes.

Chapitre quatrième : Ceux qui vont mourir (2002)

Lucius Murena se réconcilie avec Néron, et obtient la tête de l’esclave d’Agrippine, qui a exécuté sa mère ; il est tué au combat par Balba. Bien qu’Agrippine ne recule pas devant l’inceste, Néron décide de la supprimer, mais elle lui a réservé un cadeau empoisonné posthume, Poppée, à qui elle a remis un philtre d’amour. Néron engage Massam comme son gladiateur attitré. Là encore, nombreuses scènes de nu, que ce soit pour l’amour ou au gymnase. On admire l’art du dessinateur, qui d’album en album fait mûrir Néron, désormais superbe jeune homme.

Chapitre cinquième : La Déesse noire (2006)

La favorite Poppée efface Acté, qui quitte le palais. Lucius Murena se rapproche d’elle. Poppée se repaît du sang versé par Massam, et de son corps. Néron est battu dans une course de char par une femme masquée. Il est furieux. La thématique homosexuelle s’offre enfin à découvert dans ce chapitre 5. Un certain Tigellin (personnage historique avéré) s’offre à aider Néron à identifier cette femme. On apprend qu’il a couché avec Agrippine, et « s’est prostitué auprès de sénateurs vieillissants » dans sa jeunesse. Il mène Néron auprès d’un propriétaire de chevaux qui a procuré l’attelage de cette femme. Néron pénètre dans un bouge fréquenté uniquement par des hommes, dont certains sont des amants. On trouve aussi dans cet endroit mal famé l’apôtre Pierre ! Massam fait parler le loueur de chevaux en précipitant son giton vivant dans le feu. Pétrone, qui trouve grâce auprès de Néron par ses flatteries, trahit son désir pour son ami Murena. Celui-ci est privé d’Acté par Néron. Pour l’humilier de lui avoir donné un successeur (il se croit Dieu vivant), il marie son ancienne amante à un centurion qui vit dans une tente sur les champs de bataille. Murena doit retenir sa colère… Une scène montre Néron s’exhibant nu devant la cour, et la cour de s’écrier (avec nous !) : « Ta beauté est divine ! ».

Chapitre sixième : Le Sang des bêtes (2007)

Massam recherche la femme qui a vaincu Néron. Ce faisant, il est vaincu par Balba, qui croit l’avoir tué. Poppée s’offre Tigellin, dans une partie à trois avec son esclave Arsilia. Elle vante d’ailleurs les qualités érotiques d’une jeune esclave nubienne. Lucius Murena interroge Arsilia dont il a appris qu’elle l’a trahi pour Popée. Il la tue et expédie sa tête à Poppée. Lucius part pour la Gaule avec Evix, la femme masquée, qui est fille d’un chef Éduen. Pétrone l’embrasse sur la bouche, mais rien de plus, sauf que l’admirable planche suivante semble être un fantasme de Pétrone : Balba surprend Lucius au réveil. Celui-ci est allongé sur le ventre, nu et désirable. Balba pointe son… épée sur sa nuque, pour jouer. Le dessin en dit plus que le texte sur le lien entre les deux hommes. Poppée est enceinte, ou du moins le prétend. Néron l’épouse. Lucius arrive en Gaule, dans la neige. Il retrouve le centurion à qui Néron a offert Acté. Une révolte menée par Cervarix, un druide fanatique, responsable de la mort des parents d’Evix, a décimé le camp romain. Acté a été enlevée, et Cervarix s’apprête à la sacrifier. Lucius ne parvient pas à la sauver, et tourne désormais sa haine contre Rome. On note l’absence de mention du futur empereur Marcus Salvius Otho, dit Othon, dont Suétone et d’autres sources nous apprennent que par arrivisme, il vécut une situation de trouple avec Néron et Poppée. Certains motifs du personnage de Tigellin semblent empruntés à Othon.

Chapitre septième : Vie des feux (2009)

Le tome 7 se passe à l’été 63, caniculaire. Le gladiateur numide Balba aide Lucius Murena à revenir à Rome pour se venger de Néron. Celui-ci se préoccupe de l’urbanisme défaillant de la Ville, propice à la propagation du feu, et des états d’âme des people de l’époque. On a droit à un combat entre deux gladiateurs en petite tenue (Balba et un certain Pollus). Murena passe revoir son ami Pétrone, lequel se livre à des sentiments purement érotiques avec un ami (ou plutôt esclave ?) noir, Arba. Depuis quelques épisodes, Pétrone développe une philosophie d’un érotisme coupé de tout sentiment. Néron viole une vestale qu’il soupçonne d’avoir aidé Murena et de se taper des hommes. Il vérifie ainsi qu’elle était vierge, ce qui ne l’ébranle pas ; il la refile même à ses sbires pour continuer de la déflorer d’autre part. Lucius venge son amie, et c’est l’origine d’un incendie à Rome. La représentation des hommes, que ce soit leur visage ou leur corps, notamment lorsqu’il est nu, est particulièrement soignée, notamment pour Néron. On aimerait bien connaître son modèle ! La 4e de couverture (et la couverture du volume 3) représente un fameux casque de gladiateur du 1er siècle, dont on peut trouver le modèle dans la collection du Louvre.

Chapitre huitième : Revanche des cendres (2010)

L’album entier est consacré à l’incendie de Rome. Chacun s’active pour sauver ce qui peut l’être. Le quartier où habitent les chrétiens est épargné, ce qui fournira un prétexte lorsqu’il s’agira de trouver une victime expiatoire pour détourner la colère du peuple de Néron, qu’on croit responsable de l’incendie. Poppée tente de sauver au moins ses amis chrétiens. Néron se mêle aux secours, ce qui fournit une occasion de le supprimer à Murena, mais il n’y parvient pas. Lui-même imite l’empereur, et son ami Balba le rejoint alors qu’il s’affaire aux réparations. Cet épisode n’est guère propice ni aux ébats amoureux, ni aux soucis cosmétiques ! La tension n’embellit pas les visages, mais on relève de beaux portraits tourmentés des deux ennemis.

Chapitre neuvième : Les Épines (2013)

L’étau se resserre sur les juifs, victimes expiatoires. Tigellin le fourbe et son âme damnée le Besogneux, un gnome difforme sans scrupules, profitent de l’incendie pour s’enrichir en rachetant les terrains à vil prix. Mais il leur faut des victimes à spolier, et les juifs font de bons boucs émissaires. Mais l’épouse de Néron les protège ; on transigera donc en sacrifiant uniquement les juifs d’une secte nouvelle dédiée au culte d’un charpentier. Pierre ne parviendra pas à sauver ses amis, et ira au martyre de son plein gré après avoir tenté de quitter la Ville dans une version renouvelée du fameux Quo vadis. La crucifixion de Pierre, tête en haut est une scène marquante, qui renouvelle l’iconographie traditionnelle. La reconstruction de Rome est évoquée, mais ce n’est pas la préoccupation essentielle. Néron apparaît indécis. Il tient compte de l’avis de tous et prend une décision qui ne le satisfait pas. Il finit par accepter de revoir Murena, à sa demande, lors d’un festin donné par Trimalchion, mais menace de le faire tuer s’il ne le convainc pas qu’il s’est trompé de coupables. L’album se termine sur cette perspective. Une scène qui semble plaquée représente Murena avec Claudia faisant l’amour sous une pluie torride, après la mort (hélas !) du beau Balba (vieilli depuis les premiers épisodes, comme tous les personnages de ce volume). La servante de Claudia, amoureuse de sa maîtresse, et qui trouve Murena « pas mal non plus », se saisit d’un olisbos dans un coffret pour se donner du plaisir solitaire… Le Besogneux est surpris au lit avec deux jeunes femmes nues enlacées. Les cadrages sont très cinématographiques, jouant sur tous les plans. Néron par exemple est représenté en contre-plongée avec sa femme pour faire ressortir son indécision et l’influence de ses conseillers. Je n’ai pas compris pourquoi Tigellin s’exprime en latin dans une vignette, p. 11 : la phrase est sous-titrée, mais cela n’explique pas pourquoi elle est en latin ! On attend avec impatience le volume suivant. À noter que l’album fera l’objet d’une édition spéciale en novembre 2013, avec « un dossier didactique sur la sexualité durant la Rome antique, rédigé par Claude Aziza ainsi que la version complète du scénario de Jean Dufaux ». On est impatient, et on aimerait bien savoir si Jean Dufaux a déjà terminé le scénario de la série complète, ou s’il travaille au fur et à mesure, ce qui serait un tour de force, vu la variété des séries qu’il poursuit en parallèle. La série connaît une sorte de consécration, avec des expos prévues en France et à Bruxelles, un hommage universitaire, etc.

- Jean Dufaux est également auteur de Pasolini – Pig ! Pig ! Pig !, paru en 1993, et de la série Jessica Blandy, à partir de 1987.
- Philippe Delaby a collaboré au recueil collectif En mâles de nus, de Virginie Greiner (Attakus éditions, 2006).
- Si vous aimez Murena, il y a des chances que Sparte, de Patrick Weber & Christophe Simon, ne vous laisse pas de glace.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Murena sur le site de l’éditeur


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[1Cette réticence initiale en 1997 témoigne sans doute d’une certaine frilosité. Patrick Cothias et Philippe Adamov n’avaient pas hésité à attaquer fort dès le premier épisode de leur excellente série historique Le vent des dieux, en 1985 ; Jean Dufaux avait déjà attendu 1993 et le 10e album de sa série Jessica Blandy pour aborder clairement la bisexualité de son héroïne.