Accueil > Livres pour les jeunes et les « Isidor » HomoEdu > Bandes dessinées > Le Bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh

Histoire d’une gamine « pommée », pour lycéens et adultes

Le Bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh

Glénat, 2009, 160 p., 15 €

samedi 15 janvier 2011, par Lionel Labosse

Le Bleu est une couleur chaude est un superbe roman graphique qui nous raconte la destinée fatale de Clémentine. Ce prénom évoque une couleur opposée au bleu inclus dans le titre, couleur qu’elle ne parviendra jamais à imposer à l’album grisâtre de sa vie. Pour un lecteur attentif, Clémentine est fondamentalement bi, mais les préjugés exacerbés des uns et des autres, homophobie des hétéros et biphobie de son amie, l’empêcheront de déployer ces deux ailes nécessaires à son équilibre. Le récit contient deux parties, les années lycées, avec cette longue (et chaste au début) drague-traque d’une jeune femme pour une lycéenne mineure (jeune femme extérieure au personnel du lycée, ouf !), puis la maladie et la mort du personnage principal, les deux étant séparées par une ellipse qui reste à creuser. Le film La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche (2013) est une adaptation libre de ce livre.

Résumé

Un prologue présente le récit rétrospectif de la vie d’une jeune femme, Clémentine, sous la forme d’un journal et d’une lettre posthume à son amie Emma. Elle demande à ses parents de recevoir Emma et de la laisser accéder à ses affaires. Le père est odieux, traite Emma de « dépravée » et parle de « déchéance ». Clémentine raconte sa vie depuis son entrée en seconde littéraire, en 1994. Son premier rendez-vous sur la Grand-Place (de Lille) avec le charmant Thomas, un élève de terminale en polo bleu, est parasité par l’apparition furtive d’une fille aux cheveux bleus enlaçant une autre fille. Un regard échangé, et c’est le big-bang. La nuit suivante, au lieu de Thomas, Clémentine rêve de cette jeune femme, et c’est un rêve érotique. Au bout de six mois, la relation avec Thomas vire au fiasco, et Clémentine laisse en plan le pauvre garçon : « j’ai l’impression que tout ce que je fais en ce moment est contre nature. Contre ma nature ». Les choses évoluent lentement, Clémentine vit en vase clos, sans aucune information extérieure (normal, dans ces années-là, l’homosexualité était censée ne pas exister au lycée !), jusqu’à ce qu’un de ses copains, Valentin, lui révèle qu’il est gay. Il lui propose une soirée dans les « gay-bars ». Elle s’échappe et tombe dans un bar lesbien où la fille aux cheveux bleus attire à nouveau son regard. Emma n’a pas peur de délaisser sa copine Sabine pour offrir un verre à cette « mineure qui traîne seule dans les bars la nuit », ni, le lendemain, de l’attendre ostensiblement à la sortie de son lycée ! Il suffit que les « camarades » de Clémentine voient cette jeune femme aux cheveux bleus avec leur amie pour qu’une « copine » en tire des propos homophobes : « Ça me donne envie de gerber rien que de penser que t’étais ma copine et que je t’ai invitée dormir chez moi ». Du coup, Clémentine, qui n’était pas prête à accepter cet étiquetage, passe par une période de déni : « Je ne suis pas lesbienne ». L’amitié avec Emma fait long feu, d’autant que celle-ci se persuade que Clémentine est hétéro, et fait tout pour résister à son charme adolescent, de peur de souffrir, jusqu’au jour où, n’y tenant plus, Clémentine s’impose, et elles font l’amour. Commence alors une relation amoureuse classique à évolution lente, qui passe par la rupture d’Emma avec Sabine, une période « Je t’aime, moi non plus », un psychodrame avec les parents de Clémentine, qui la mettent à la porte après avoir découvert la nature de ses relations avec Emma, et un long saut dans le temps, puisqu’on passe à l’élection présidentielle de 2007, alors qu’on avait commencé avec les grèves de 1995 ! La relation amoureuse désormais ancienne est grippée par une différence de perception : « Pour Emma, sa sexualité est un lien vers les autres. Un lien social et politique. Pour moi, c’est la chose la plus intime qui soit ». À l’approche de l’âge de trente ans, un nouveau psychodrame entraîne la maladie fatale de Clémentine.

Mon avis

La forme narrative adoptée place tout le récit sous le signe de la fatalité, c’est à la fois la qualité et le défaut pour des lecteurs adolescents (qui sont la cible principale de cette rubrique). La mort du personnage principal, même s’il ne s’agit ni de sida ni de suicide ni d’agression, est liée à son orientation sexuelle, d’autant plus que l’ellipse de 13 ans qui troue le récit le prive de la période qu’on suppose heureuse de la vie de Clémentine. On peut se demander si la lecture de ce type d’ouvrage ne risque pas d’ancrer chez des adolescents une vision disons morbide de l’homosexualité. Mais la qualité de l’analyse des sentiments et l’enthousiasme, la confiance dans le lien amoureux qui persistent par-delà la mort, permettront une catharsis. Les lecteurs adolescents pourront sans doute saisir ce qu’il peut rester de difficile dans nos contrées, à assumer son homosexualité, voire à assumer un amour sincère tout court. Le poids des « spams » homophobes reçus au quotidien contribue à faire pencher la balance vers cette triste fin. La présence du copain gay Valentin apporte beaucoup pour équilibrer cette homophobie.
On regrettera évidemment l’absence de la relation des années de bonheur, et aussi que la « biphobie » ne soit pas développée, je veux dire le rejet brutal par Emma de la possibilité laissée à Clémentine d’aimer aussi les hommes, ce qui inclut forcément la possibilité très politiquement incorrecte dans la France bourgeoise de 2010, de la polygamie [1] C’est un thème qui m’est cher, et pour une fois qu’on le touchait du doigt… En fait quand Emma est virée violemment par Clémentine, le traumatisme de son exclusion par homophobie de chez ses parents est réactivé, ce qui va entraîner par ricochet sa mort. On pourrait donc dire que la biphobie des homos est aussi destructrice que l’homophobie des hétéros ; il est donc dommage qu’on en soit resté à l’allusion. Pourtant le choix du prénom Clémentine, évoquant l’incompatibilité des deux couleurs, et des prénoms des deux garçons avec qui elle a flirté, Thomas puis Antoine, phonétiquement proches de son prénom, insinue que sa nature est bisexuelle, ce qu’avait intuitivement compris Emma, sans jamais envisager de le tolérer.
La sexualité au sens physique n’est pas absente, et nous avons notamment quatre pages torrides sur la première relation de Clémentine et Emma, qui évidemment raviront les uns et feront glousser les autres dans un lycée ; heureusement, ces très belles planches se trouvent dissimulées au mitan d’un livre de 150 pages ! Le fait que l’auteure ait assumé tous les aspects de l’œuvre, scénario, dessins et couleurs, apporte une grande cohérence, jusqu’aux fautes d’orthographe des phylactères, dont celle-ci dont on se demande si elle n’est pas volontaire : « Mais elle est avec Sabine, qui doit être géniale, et je ne suis qu’une gamine pommée ». Le fruit défendu ?

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

- Lire, sur « Bulles et Onomatopees » le point de vue de Ginie, sur « If is dead », le point de vue de Kao, et l’avis de La petite Mu qui plume.

La Vie d’Adèle

Cet album a été adapté au cinéma par Abdellatif Kechiche sous le titre La Vie d’Adèle, film couronné par la palme d’or du festival de Cannes 2013. Il sera intéressant de se pencher sur les traductions. À l’époque de la palme d’or, le livre est d’ores et déjà traduit en anglais, espagnol, et néerlandais. La palme du film va sûrement entraîner d’autres adaptations. Avec, ou sans censure ? Idem pour la diffusion du film.
Le film a fait couler beaucoup d’encre du fait d’une polémique sur les méthodes de travail du réalisateur. Revenons à l’œuvre. J’ai été agacé par la récurrence d’un gimmick critique voulant que son film précédent, Vénus noire, eût été un échec, et le dernier une réussite. Au contraire, je persiste à préférer la Vénus à la muse (dans le film, Kechiche fait d’Adèle la « muse » d’Emma). Ce qui lie les deux films est la question de la sexualité féminine. La seule justification des scènes pornographiques, outre le fait que l’une d’entre elles reprend assez fidèlement la scène de l’album, est de montrer peut-être pour la première fois sur un écran grand public, une scène de sexe saphique dans son intégralité, et donc de contredire une certaine invisibilité de la sexualité lesbienne et même de la sexualité féminine. Cela prolonge le propos de Vénus noire, et en cela Kechiche est un réalisateur féministe. Deuxièmement, la question de la domination dans le couple est poursuivie, et Kechiche a le cran d’hypertrophier la scène de la rupture, en montrant comment la violence et l’abus de pouvoir alliés à la mauvaise foi sont inhérents non pas au machisme, mais à la vie de couple. On rejoint la leçon de Fassbinder dans Les Larmes amères de Petra von Kant. Troisièmement, on peut voir entre Adèle et Saartjie Baartman un point commun, cette espèce d’absence à soi-même qui perdure même dans notre monde moderne chez certaines femmes, en dépit du progrès des mœurs. Le regard absent d’Adèle Exarchopoulos rejoint celui de Yahima Torres. Il est d’ailleurs révélateur que cette dernière n’ait selon Wikipédia par inscrit d’autre film à son palmarès après cette réussite que les critiques persistent à faire passer pour un échec. Cela me fait penser à certaines paroles prêtées à Simone de Beauvoir dans le récent film Violette de Martin Provost, qui la soutient malgré l’échec de ses premiers livres.
Le film est peu fidèle à l’album, et d’ailleurs le titre et l’auteure sont affichés dans le générique à peu près un quart de seconde, ce qui ne permet pas d’aller jusqu’au bout de la phrase. Cela est révélateur de rapports pour le moins tendus. Abdellatif Kechiche poursuit sa veine. Outre les points communs avec le dernier opus, on note les scènes de repas, qui poursuivent un motif entamé dans La Graine et le mulet, ainsi que le motif de l’enseignement, hypertrophié par rapport à l’album, avec allusion directe à L’Esquive, dans le fait que Marivaux est à nouveau utilisé dans plusieurs séquences alliant le cours de français et l’utilisation du roman La Vie de Marianne dans la séduction entre Adèle et le beau Thomas. Kechiche a voulu broder sur le thème du lycée, de l’enseignement de la littérature et de la philo, ce qui devrait faire de ce film un film fétiche pour les élèves de la filière L. Dans la 2e partie du film, le thème de l’enseignement est aussi hypertrophié, et au lieu de prof d’anglais, Adèle est institutrice, et on sent que chez elle c’est une alternative à l’homoparentalité qui chatouille Emma, laquelle lui avoue qu’elle est moins amoureuse de sa nouvelle compagne que de sa petite fille, motif totalement inventé, et prise de position du réalisateur par rapport à une certaine mode dans le monde altersexuel.
Le film est bien une « adaptation libre », comme le précise fugacement le générique, en ce sens que la fin dramatique et le récit-cadre sont totalement supprimés, ainsi que l’homophobie des parents d’Adèle, alors que celle des lycéens est accentuée. La bisexualité d’Adèle est également accentuée, avec le personnage de Samir (Salim Kechiouche), beur qui ne parvient pas à draguer Adèle, qui semble une projection du réalisateur. Sur un plan anecdotique, l’amateur de platanes que je suis relève les deux scènes du premier baiser et de la rupture sous le même énorme platane, avec au moins la 2e fois un graffiti rouge sur le tronc d’un autre platane à gauche de l’écran. Est-ce volontaire d’avoir laissé passer ce truc ?
La forme même, mis à part quelques reprises fidèles de scènes de l’album, ne tente aucune allusion formelle à la BD. Par exemple, il aurait été facile de faire quelques reprises de cadrages en cases séparées, en utilisant le procédé d’écran divisé, non pas pour des scènes simultanées, mais pour scinder une image en plusieurs vignettes. Ou bien intégrer une vignette à l’écran, d’une façon ou d’une autre. On a l’impression que Kechiche n’a acheté les droits que d’une histoire, et non d’une œuvre graphique. Mais sans doute n’ai-je pas été assez attentif. Parmi les ajouts du cinéaste, on note beaucoup de motifs de mise en abîme, que ce soit les allusions à Marivaux, le film en noir & blanc (que je n’ai pas identifié) diffusé en fond de la fête chez les deux filles réunissant principalement des artistes qui parlent cinéma, notamment le personnage de Samir, qui évoque les rôles stéréotypés de terroriste arabe qu’on lui propose, puis son dégoût du cinéma lors de sa 2e apparition, et surtout, la grande importance des toiles d’Emma, ainsi que les visites dans des musées, mises en abîme de la nudité dans l’art, puisque c’est un motif sur lequel Kechiche a voulu innover dans le cinéma grand public (et l’on note une étape dans le rapprochement entre le cinéma porno et le cinéma grand public, car si l’on accepte ces longues scènes saphiques, on se demande bien maintenant au nom de quelle discrimination on refuserait des scènes explicites avec un ou deux hommes). Disons que Kechiche a contribué à repousser les limites, et sur ce point la palme d’or est une bonne chose, même si de mon point de vue je reste sur ma préférence pour l’opus précédent ! Quant aux attaques féministes contre le film, elles sont à mettre dans une balance en face du fait, peut-être anecdotique pour certains, mais pas si anodin pour moi, que c’est quand même un réalisateur à moitié tunisien, vivant la moitié du temps dans un pays où le fondamentalisme islamique n’est pas une vue de l’esprit, qui propose au cinéma mondial une innovation saluée par de grands réalisateurs, dans la nudité féminine, la sexualité féminine, la pornographie grand public, sans oublier l’apologie du vin. Voir l’importante entrevue pour Télérama : « La Vie d’Adèle a-t-il des chances de sortir en Tunisie, où vous vivez la moitié du temps ? — Non, je pourrais faire le forcing, mais je n’ai déjà plus envie qu’il sorte ici ! Je ne tiens pas à ce que mon film provoque du désordre ou de la haine. Ce n’est pas de la lâcheté. Je n’aime tout simplement pas ça. Je veux que le film soit un moment de bonheur pour le spectateur, pas qu’il soit menacé à la sortie de la salle. De toute façon, il sera vu. Les Tunisiens sont les champions du piratage sur Internet, et c’est mieux qu’ils le voient comme ça. Ça leur parlera plus que dans l’interdit et la culpabilité. »

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site de Julie Maroh


© altersexualite.com 2010
Retrouvez l’ensemble des critiques littéraires d’altersexualite.com. Voir aussi Déontologie critique.


[1Non, je sais, ma bonne dame, la polygamie, c’est les Nègres et les musulmans, pas les homos ni les bis… Trêve de plaisanterie, chaque fois que j’évoque ce thème avec des militants « Lgbt », ils bottent en touche en prétendant que la bisexualité, c’est dans le temps : on aime un homme, puis une femme… et pour moi, cela n’est pas de la bisexualité, mais de l’homosexualité suivie d’hétérosexualité… Et on m’accuse de vouloir semer le trouple dans les rangs bien ordonnés de la militance propre sur elle ! Voir ici.