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Le premier ouvrage français sur l’éducation contre l’homophobie

Conversations sur l’homo(phobie), de Philippe Clauzard

L’Harmattan, 2002, 194 p., 17 €

mercredi 4 août 2010, par Lionel Labosse

Philippe Clauzard est un militant historique de l’éducation contre l’homophobie ou à la diversité sexuelle. Fondateur de feue l’association AGLAE (« Amicale Gay et Lesbienne Autonome des Enseignants »), puis créateur du Collectif HomoEdu, il livre dans cet essai l’état de ses réflexions après quelques années de militantisme, et une banque d’idées pédagogiques. L’ouvrage est préfacé par Louis-Georges Tin. Si Philippe Clauzard est un ami, quelques divergences nous séparent, d’où quelques atermoiements avant de faire cet article. Je m’y suis mis à l’occasion de la parution d’un deuxième ouvrage sur le même modèle et chez le même éditeur, en 2010 : Conversations sur le sexisme, Éduquer pour l’égalité filles-garçons (220 p., 21 €), dont il sera également question.

« Les professeurs qui, pendant des siècles, ont enseigné aux enfants combien l’homosexualité était intolérable et qui ont purgé les manuels de littérature, falsifié l’histoire afin d’en exclure ce type de sexualité, ont causé plus de ravages que le professeur qui parle d’homosexualité et ne peut faire d’autre mal qu’expliquer une réalité donnée, une expérience vécue. » Cette citation de Michel Foucault en épigraphe introduit bien le problème [1] tel qu’il se posait en France au début des années 2000. Une anecdote précise le contexte : un jeune professeur d’école « préféra se contenter simplement d’évoquer [l’homosexualité] dans un échange oral avec les enfants », de crainte de « laisser une trace écrite » (p. 21). Philippe Clauzard confesse lui-même avoir eu souvent « la sourde impression d’être un enseignant par effraction » (p. 23), et se livre à un plaidoyer sur l’importance de parler d’homosexualité et d’homophobie à l’école : « Taire l’homosexualité à l ‘école, mais aussi dans les familles, c’est implicitement dire son état d’infériorité, sa marginalisation, son illégitimité » (p. 27). Commence alors une alternance de dialogues entre une petite fille et son père hétéro irréprochablement anti-sexiste et gay-friendly, et de récits par un garçon en CE2 de ses mésaventures à l’école à cause du fait qu’il a deux papas (on regrettera que le souci militant fasse oublier de mentionner toute trace de mère dans ces tranches de vie). Ces récits sont plus convaincants que le dialogue. Le souci de pédagogie semble paralyser la plume de l’auteur, bien plus à l’aise dans les scènes de fiction, dont le point de vue dévolu à l’enfant l’oblige à adapter son langage [2]. La scène où l’enfant croit que ses deux « pères » qui s’embrassent pourraient lui faire un petit frère est excellente (p. 54). Et puis cette madame Druche est tellement drôle dans sa raideur compatissante ! On la retrouvera d’ailleurs avec plaisir dans le 2e ouvrage sur le sexisme, tandis que les discussions avec la petite fille n’auront malheureusement pas gagné en légèreté… Par exemple, p. 91, le bon papa part dans un tunnel ésotérique, et la petite fille sera sans doute ravie d’apprendre que « À Sumatra, les expériences hétérosexuelles des jeunes Bataks sont sévèrement punies » ! (p. 91).

Les transsexuels ne sont pas oubliés : « ils ont beaucoup à nous apprendre, et nous avons beaucoup à leur apporter » (p. 59). Le père se prend parfois les pieds dans ses propos : « La première différence qui se manifeste est celle du sexe. Un homme n’est pas une femme, et inversement. […] La différence est rarement majoritaire. Sinon cela devient une ressemblance. » (p. 63). Intéressant, cette différence majoritaire qui donne lieu à tant de discriminations !
L’ouvrage se poursuit avec des fiches et conseils pédagogiques qui stimuleront la réflexion des éducateurs et des parents. Ils sont inspirés soit des ateliers de l’association AGLAÉ, soit de documents de l’Unesco comme le livret La Tolérance, Porte Ouverte sur la Paix, ou du fameux documentaire It’s elementary (1996). On trouvera nombre de références à des travaux fort intéressants, par exemple l’échelle de la tolérance de Dorothy Riddle. Le « filet des préjugés » de l’Unesco est adapté à la question altersexuelle, et Philippe Clauzard a raison de préciser qu’il nécessite « une classe sereine » ! (p. 155).

Quelques divergences

On appréciera plus ou moins le point de vue exprimé par le père dans les dialogues. Par exemple, la condamnation des « blagues contre les homos [qui] sont largement hétérosexistes et même racistes » (p. 44). On en vient naturellement à affirmer, comme le père adoptif du petit garçon : « qu’il fallait criminaliser les propos homophobes » (p. 75). Pourtant, juguler la marée de « pédé » et « enculé » qui envahit les cours de récré à tout moment n’est-il pas comme emplir le tonneau des Danaïdes ? Et pourquoi ne pas criminaliser le fait de dire « putain » ? [3] La définition des pédophiles est fort contestable : « Un pédophile est un homme, un adulte, qui cherche à avoir des relations sexuelles avec un enfant, une fille ou un garçon, qu’il contraint » (p. 69). N’est-ce pas condamner avant de juger ? Je ne comprends pas d’autre part qu’au nom du militantisme, on valorise de tels faits : « Récemment, une femme a pu adopter les trois enfants mineurs de sa compagne. Ces enfants ont officiellement deux parents de même sexe : une mère sociale et une mère de naissance. Ils portent désormais les noms de famille accolés de leurs deux parents lesbiens » (p. 99). Certes, je ne connais pas le dossier (toujours le problème de l’oubli des sources), mais faut-il se réjouir qu’on raye l’existence d’un père ? Et n’est-ce pas une bombe à retardement pour un enfant, de lui faire croire qu’il n’a pas de père ? Attention à l’effet boomerang !
Au point de vue pédagogique, je m’interroge sur la pertinence de ce conseil, non argumenté, d’« intervenir tout de suite après l’incident » en cas d’insulte. Tout d’abord, cela dépend si l’on est « primaire » ou « secondaire » selon l’ancienne Caractérologie. Mais n’est-ce pas aussi bien d’attendre que le lait de la colère soit retombé, plutôt que de risquer d’envenimer les choses ? Je crois plus au travail à long terme, et surtout, le prof qui réagit au quart de tour dans certains cas et pas dans d’autres ne risque-t-il pas d’engendrer des comportements de provocation ou de test ? Le cas est sans doute différent dans les petites classes, où il vaut mieux réagir aussitôt, il est vrai. Enfin je suis très réservé au sujet du chapitre « Autour de la Saint-Valentin », dont le point de depart est la conviction que ce jour serait « irritant » pour les étudiants LGBT. Il s’agit d’une « conversation didactique » qui prendrait place non pas en cours mais « lors des interclasses » (p. 166). L’enseignant y délivre un discours formaté, se faisant l’apologiste du mariage gay. N’est-ce pas prêter le flanc au reproche de « prosélytisme » ?

Conversations sur le sexisme

C’est également un reproche important qui m’empêche d’apprécier totalement le second volume consacré au sexisme paru en 2010. Où est passé le « triangle pédagogique » ? L’enseignant fait bloc avec le savoir, et n’instaure aucun périmètre de sécurité. Ne risque-t-il pas de susciter un sentiment de rejet si l’élève constate la moindre faille ? Je préfère pour ma part éviter au maximum cette situation, et travailler avec des supports – fussent-ils des personnes intervenant au nom d’association qui pourraient tenir ce type de discours – qui préservent ma situation de tiers par rapport au savoir. Conversations sur le sexisme reprend le même modèle que le précédent. Si le livre apporte des informations intéressantes pour les personnes qui découvrent le sujet, le ton est parfois outré, surfant sur la vogue actuelle du thème, comme quand la petite fille s’exclame à propos des discriminations sexistes « C’est du vrai fascisme » (p. 50). De plus, quand Philippe Clauzard reconnaît – ce qui est rare chez les féministes – qu’il y a aussi des hommes victimes des violences conjugales (137 femmes pour 31 hommes), pourquoi éprouve-t-il le besoin d’ajouter : « Cela étant dit, la grande abomination se situe du côté des violences conjugales subies par les femmes » (p. 72) ? Allez donc expliquer ça à un de ces hommes victimes ! Personnellement, je plaide non-coupable, exerçant une des rares professions où règne l’égalité totale des salaires hommes / femmes, sans parler de l’extrême féminisation du métier de prof de français ; même si l’on peut constater que plus on monte dans la hiérarchie, plus elles se font rares…
Dans une chasse si rigide aux stéréotypes sexistes, on se demande si l’auteur ne se prend pas parfois les pieds dans le tapis d’autres stéréotypes ; ainsi apprend-on que « des millions de petites filles sont privés (sic) d’école, car elles doivent travailler pour confectionner des tapis en Iran ou garder des troupeaux au Mali » (p. 44). Je suppose qu’au Mali beaucoup de garçons aussi gardent les troupeaux ; quant à l’Iran, c’est LE pays du Moyen-Orient où les filles ont le plus accès à l’enseignement supérieur, devant les garçons ! Par contre c’est au Maroc qu’en ce qui me concerne j’ai vu (une fois seulement) de petites filles tisser des tapis. Je me méfie également des autoroutes de pensée qu’emprunte cet ouvrage sur les fameuses pubs sexistes, dont j’ai dit ce que je pensais dans cet article, ou sur la pornographie : « qui repose sur un critère essentiel de rapport de domination » ; « Les femmes sont de véritables objets sexuels livrés à des hordes masculines dans les films pornographiques ». Ne faudrait-il pas, plutôt que d’encourager la censure par ce genre de sentence à l’emporte-pièce, trier le bon grain de l’ivraie, et par exemple en appeler à l’abolition du classement X qui contribue à la médiocrité des films pornos français, et peut-être rappeler aussi que porno ou non, une fiction – œuvre de l’esprit – n’est pas la réalité. Ce sont les conditions économiques qui formatent les œuvres pornographiques. De même, les conditions économiques sont souvent oubliées dans l’étude du sexisme. Dans les classes sociales élevées et riches, la répartition des tâches domestiques dans le couple est court-circuitée par l’emploi d’une « femme de ménage » – certes dans ce cas on retombe sur la féminisation des tâches domestiques ! Enfin, quand l’auteur traite de la question transgenre, il utilise uniformément le pronom « ils », alors qu’il vient de consacrer des pages à critiquer son hégémonie, et néglige de préciser la différence entre MtF et FtM, de même qu’il ignore la question des intersexes lorsqu’il écrit « Ces identités (hormis l’identité de sexe anatomique) sont plus ou moins fluctuantes dans la vie d’un individu » (p. 103).

Bref, heureusement qu’on retrouve aussi les excellents intermèdes avec l’inénarrable Mme Druche ; voir par exemple celui sur l’orientation scolaire sexiste, p. 118 – mais ce sobriquet ne serait-il pas un tantinet sexiste ? Les meilleures pages sont les extraits de la thèse de l’auteur, qui se fait l’écho notamment des travaux sur la grammaire sexiste du français de Céline Labrosse et de Marina Yaguello, auteure de Le sexe des mots, et conclut sur la nécessité de « dépoussiérer la langue des valeurs sexistes », ce qui « exige donc une prudence et d’heureuses concertations entre hommes et femmes » (p. 136). En effet : on ne réforme pas la langue par décret !
Les fiches pédagogiques proposent des exercices variés. À la liste de femmes célèbres, je me permets d’ajouter la célèbre chanson Rimes féminines de Juliette, qui se prête fort bien à la réflexion pédagogique (voir cet article). Le théâtre forum du programme Viraj, au Québec est évoqué. Parmi les sites de référence, citons le site institutionnel de l’Éducation nationale, Les P’tits égaux (Répertoire d’activités visant la promotion de conduites non sexistes entre filles et garçons de maternelle et de primaire), et Mix-Cité, « mouvement mixte pour l’égalité des sexes » qui a organisé une sympathique « burqalonade » en mars 2010. J’en ajouterai un excellent : le site RGS 72 (réseau genre et sexualité Sarthe).

- Voici quelques articles dans lesquels j’explique mes réticences sur les outrances militantes de la légitime vigilance au sujet du sexisme : un article sur les « Violences faites aux femmes », un article sur Mademoiselle Zazie et les femmes nues, de Thierry Lenain & Magali Schmitzler, un article sur King Kong théorie, de Virginie Despentes, sans oublier l’article « Ville virile, ville matrile… » d’Éric Verdier.

Lionel Labosse

Voir en ligne : Site de présentation du livre

P.-S.

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Notes

[1] Mais aussi l’un des défauts de l’ouvrage, l’absence de références des citations. Une recherche Internet permet de savoir qu’il s’agit d’une interview pour Gai Pied Hebdo en 1981.

[2] Avec quelques discordances : le garçon pose une question sur les « normo-sexuels », avant de se lancer dans une envolée littéraire : « Mlle Druche […] tira de sa poche un large mouchoir immaculé et épongea son auguste front » (p. 66).

[3] Cela ayant été fait depuis, on voit bien le succès de cette loi contre les propos homophobes, à moins que les médias qui nous expliquent à longueur de journée que l’antisémitisme, le racisme, l’homophobie augmentent, ne nous racontent des mensonges ! Le pire c’est que depuis cette loi, on ne peut même plus traiter d’homophobes les homophobes, au risque, s’ils sont procéduriers, d’un procès en diffamation.