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Notes de voyage au Japon (2019)

À la fois futuriste et rétrograde : le Japon (1)

Chapitre 1 : Pipi, caca, popo !

jeudi 7 septembre 2017, par Lionel Labosse

« […] certains romanciers sont mal inspirés de railler « les drôles de petits chemins de fer du Japon, qui n’ont pas l’air sérieux, qui font l’effet d’une chose pour rire, comme toutes les choses japonaises ». Hélas ! On pourrait dire, par comparaison, que nos choses, à nous, sont faites pour pleurer, tant elles sont à l’encontre du bien-être général ». Voilà le costard que taille à notre vieille Europe Ferdinand Lecomte, pourtant ressortissant de l’autre grande patrie mondiale de la propreté, la Suisse ! Ces lignes sont extraites de Le Voyage au Japon, excellente « anthologie de textes français 1858-1908 » réunis par Patrick Bellevaire aux éditions Bouquins, 2001, 1068 p., 21 €. Les textes réunis dans ce livre sont l’œuvre d’illustres inconnus, journalistes, diplomates ou autres – à l’exception de Pierre Loti – qui sont pour moi comme des blogueurs d’il y a 130 ans. Je ne saurais dire mieux que ce Ferdinand Lecomte à l’issue de mon périple de 18 jours au Japon (+ 2 jours de trajet) en août 2019. À 53 ans c’est mon premier (et sans doute pas dernier) séjour au Japon, et l’un des voyages les plus étonnant & instructif que j’aie fait. Que voilà un pays radicalement différent de tous les autres, y compris de son voisin la Corée du Sud ! On pourrait en dire ce que dit Simon Leys de la Chine : « La Chine est cet Autre fondamental sans la rencontre duquel l’Occident ne saurait devenir vraiment conscient des contours et des limites de son Moi culturel ». Comme, contrairement à la Corée, je n’étais pas avant le voyage, totalement novice en littérature et en filmographie nippones, je me contenterai de cette anthologie pour servir de contrepoint à mes impressions, avec quelques photographies en soutien, hébergées cette fois non plus sur Dropbox, devenu de plus en plus complexe à utiliser, mais sur Comboost. Nous avons beaucoup de stéréotypes sur le Japon, et beaucoup se vérifient sur place ; d’autres se mitigent, et d’autres caractéristiques sont moins connues. Ce 1er article abordera de front la question de la propreté, un stéréotype qui se vérifie ô combien, et je l’intitulerai sobrement : « Pipi, caca, popo ».

Jack Lang et les édiles parisiens se sont livrés en juin 2018 à des passes d’armes dignes de collégiens sur la propreté comparée de Tokyo et de Paris, comme si la question de la propreté ne concernait que la capitale du Japon, et celle de la saleté que la capitale de la France. Si vous avez le courage de lire ces « tweets », vous remarquerez l’aspect politiquement correct à l’œuvre par exemple dans une réplique de Christophe Girard, je cite : « il est difficile ou facile de comparer la discipline et le civisme japonais avec l’incivilité de beaucoup de Parisiens même Place des Vosges (crottes de chien) ».
Il est bien évident que pour un socialiste, la saleté de Paris ne saurait être imputée qu’aux indigènes de la Place des Vosges, et surtout pas à la Cour des Miracles qui s’offre en spectacle de la Place à la Porte de la Chapelle, et de celle-ci à celle de la Villette. Cela serait stigmatisant, alors continuons à ignorer le problème et à refouler toxicomanes et « migrants » dans ce périmètre abandonné. Ironie du sort, ledit Christophe Girard entend défendre les couleurs du rosier socialiste dans le fumier du XVIIIe arrondissement ! Nul doute qu’il y fulminera contre l’incivilité des « Parisiens », et décrètera l’augmentation des amendes pour crottes de chien déposées par les quelques contribuables de l’arrondissement. Pourtant ledit problème n’est pas ignoré des touristes japonais, qui idéalisent la France romantique avant leur visite, et qui – eux qui n’ont que de rares et brèves vacances – tombent sous le choc en découvrant l’immondice qu’est la ville Lumière, immondice à quoi s’ajoutent la délinquance, l’incivilité, la nullité des services publics, des transports, etc. On a d’ailleurs inventé une pathologie dite Syndrome de Paris, mais cela ne me semble pas très sérieux.
Lorsque certains de mes amis et parents ont découvert en avant-première mes photos, ils se sont inquiétés de l’hypertrophie du thème des toilettes, enfin je veux dire des chiottes, pas de la mode ! Il faut dire qu’une de mes dernières lectures avant mon départ avait été consacrée à Les Lieux. Histoire des commodités, de Roger-Henri Guerrand, ce qui a sans doute aiguisé mon appétit pour ce digne sujet de culture générale. Comme le disait cet historien, on en apprend sans doute autant sur l’histoire des siècles passés par les sujets tabous que par les sujets rebattus, et je suggérerais à un doctorant en histoire, au lieu de nous assommer avec la 10 000e thèse sur Napoléon, de nous éblouir avec la 1re ou 2e sur l’histoire de pissotières, des étuves, ou des lieux de drague gais, des spectacles de catch féminin, de la conservation du vin, etc.

Les W.C. Japonais

Les toilettes japonaises, que ce soit dans les hôtels ou dans la plupart des lieux publics, et je suppose, dans les appartements privés, sont à 90 % des toilettes-bidets équipées d’un appareillage dont j’ai pris plusieurs exemples en photo avec des sortes de notices à destination des usagers. Le mécanisme principal déclenche un jet d’eau en version masculine ou féminine, dont on peut régler la pression, pour laver l’anus ou la vulve. Robinet oriental amélioré. En plus de cela, on dispose en général d’un dispositif sonore pour noyer les bruits inconvenants sous des bruits qui le sont peut-être encore plus ! Cela relève du gadget, ainsi que d’autres boutons que je dois dire je n’ai même pas essayés. Au début, j’avais d’ailleurs un peu de réticence, car il me fallait chausser mes lunettes pour savoir à quoi correspondant tel ou tel bouton ; puis j’ai compris que c’était bon an, mal an toujours le même, situé au même endroit, dont j’avais l’utilité. On peut critiquer l’aspect anti-écologique, puisqu’il s’agit de consommer de l’électricité et beaucoup d’eau pour faire ses besoins ; d’un autre côté, le papier hygiénique est sans doute le plus mince du monde, et c’est tellement inhabituel que j’ai photographié une notice destinée aux touristes les encourageant à mettre ce « dissolvable paper » dans la cuvette et surtout pas dans les poubelles, comme on y est poussé dans de nombreux pays. C’est justement pour cela que le papier est mince, et parce qu’on se nettoie à l’eau (comme au Proche-Orient) et non au papier, lequel ne sert qu’à sécher la peau.
Le constructeur TOTO est omniprésent, et ne cesse d’innover (je vous renvoie aux articles de Wikipédia en lien). J’ai photographié certaines particularités que je n’avais vues nulle part au monde, et qu’on découvre souvent dès l’aéroport. Il y a le porte-bébé, qui résout un problème du parent isolé qui ne peut confier son enfant à son conjoint lorsqu’il va aux toilettes. Que faire de ce remuant paquet ? Toto y a pensé ! Il suffit de déposer bébé dans ce dispositif, et il pourra vous contempler rabelaisant en votre chaire ! Autre innovation, le robinet et la cuvette au-dessus du réservoir, qui permet de se laver les mains avec l’eau qui remplit celui-ci. Voilà une idée pour amenuiser l’impact écologique mentionné ci-dessus. J’ai aussi découvert (mais assez rarement) dans des toilettes aménagées pour handicapés, un dispositif étonnant, une sorte d’évier assez profond, intitulé « facilities for ostomy », qui permet de vidanger une poche de stomie (ou d’urine). Mes photos sont peut-être un peu répétitives, mais j’ai voulu montrer le zèle qui pousse nos amis Japonais à compléter les informations bilingues déjà prévues sur le dispositif par le constructeur, par une information supplémentaire en japonais collée à côté, ce qui prouve que certaines innovations restent sans doute problématiques même pour l’autochtone. C’est le problème d’une société cotée en bourse qui doit justifier son existence en apportant des innovations parfois de l’ordre du gadget sur des mécanismes pourtant parvenus à la perfection depuis des lustres ! J’ai traité de cela dans mon article ingénieux ingénieurs.
À part ces inventions, ce qui est remarquable dans tout le Japon – comme en Corée – c’est le fait que des toilettes publiques sont disposées à peu près partout, dans les rues, dans les stations de métro ou de train, dans les magasins, de sorte que vous êtes libéré, surtout quand vous êtes touriste, de cette quête chronophage. J’ai fait l’expérience depuis mon retour, d’une longue marche à travers Paris, où j’ai mis une heure trente avant de tomber sur une « sanisette » en état de marche. Bien sûr une fois que j’eus fait mes besoins, je me rendis compte que le robinet ne fonctionnait pas, et si vous voulez trouver à Paris de quoi vous laver les mains gratuitement, vous pouvez courir. Quand vous en avez terminé, un dispositif de nettoiement se met en branle, puis l’utilisateur suivant peut y aller, de sorte que si un groupe de dix touristes veut faire une pause toilettes, cela prend une demi-heure ; la journée touristique en est amputée d’autant. L’autre solution est la pause dans un café, coûteuse en temps et en argent, et qui recharge la vessie tout en la vidant. Nos politiciens à nous ne sauraient s’abaisser à des considérations si basses que de permettre aux millions de touristes qui visitent notre beau pays de le faire sans une envie de chier permanente qui les presse de rentrer à l’hôtel… Je n’ai vu pendant mon séjour qu’une seule fois un homme pisser dans la rue (et ce n’était pas un touriste), c’était à Shinjuku, le quartier le plus grouillant de Tokyo. Ce type de quartier est effectivement le seul type d’endroits où il n’y a pas suffisamment de toilettes par rapport à la population en transit. Mais parfois dans certains lieux touristiques vastes, on est étonné de trouver des toilettes immenses et nombreuses, voire disproportionnés. J’imagine que les édiles rivalisent pour offrir ce confort à leurs électeurs. De plus, ces toilettes sont constamment propres et en état de marche parfait. Il est fréquent de voir une personne âgé se livrer au nettoyage, ou le plus souvent à une simple vérification, car il y a fort peu de vandales au Japon. Même dans les shinkansen, vous avez des toilettes propres dans chaque wagon, et même des urinoirs, table à langer, etc.

Propreté

Nous glissons donc à la question plus large de la propreté. Des dispositions souvent étonnantes ont été prises. La plus sidérante est l’absence de poubelles publiques. On est prié de porter ses détritus jusqu’à son lieu de travail ou chez soi. Les distributeurs de boissons extrêmement nombreux disposent souvent d’une poubelle pour les cannettes et pour les bouteilles, sauf justement dans les quartiers les plus grouillants (Shinjuku, Shibuya). Dans certains lieux touristiques, on finit quand même par trouver des poubelles pour déchets « organiques », mais jamais ou presque vous ne trouvez comme à Paris de poubelles qui débordent depuis trois jours. Le ramassage est fréquent et bien organisé. Dans les rues, il y a de grandes armoires où les résidents viennent déposer leurs sacs poubelles, et non des poubelles pour chaque édifice. J’ai photographié quelques cas de dépôt sauvage, ou des « oublis » de bouteilles vides sur les rebords d’urinoirs, mais c’est pour montrer à quel point c’est exceptionnel. Un des rares Japonais que j’aie vu en colère, c’est un type furieux d’avoir ramassé une bouteille vide. Comme je passais par là, j’ai bien compris que sa colère s’adressait indirectement à moi, mais on le comprend parce que dans un ensemble si policé, une telle faute de goût choque, et au bout de quelques jours, on en plaisantait même : « Qu’as-tu vu au cours de ta promenade ? — Oh, un vrai scandale, figure-toi que j’ai vu un mégot par terre. — Shocking ! » En ce qui concerne la cigarette, le système est le même qu’en Corée : « Smoking on the street is prohibited » (ou fumer en marchant), mais attention, non seulement il y a de nombreux coins fumeurs dans les rues ou les parcs, mais de façon étonnante, certains lieux publics comme les salles de Pachinko ou autres jeux, permettent de fumer, ce qui est autrement gênant que dans la rue pour les clients ! Je crois que c’est justement parce que ce sont des lieux privés. Quoi qu’il en soit, jamais de mégots par terre ! La propreté est une obsession, et ce qui est remarquable c’est que tout, absolument tout, est propre. En regardant mes photos vous vous demanderez parfois ce que j’ai voulu montrer, eh bien ! c’est qu’un endroit qui en France serait noir de crasse, est au Japon rutilant. C’est-à-dire que même quand un architecte conçoit un édifice, il prévoit la procédure de nettoiement. Où que vous soyez, vous voyez très régulièrement des personnes qui viennent passer un balai, un plumeau, sur tout ce qui pourrait s’empoussiérer, dans une gare, dans un magasin. Je me rappelle dans un train déjà nickel – on aurait mangé par terre – avoir vu une vieille dame passer son balai sous nos pieds !

Gare de Kyoto.

À l’intérieur de ladite gare, j’ai photographié cette dame qui passait le chiffon derrière une vitrine pourtant parfaitement propre, et elle était vêtue en ville, pas en employée de nettoiement. À Takayama, j’ai photographié une dame qui passait un plumeau sur la rambarde d’un pont, et en passant, sur une statue d’un bonhomme rigolard juchée sur cette rambarde ! Dans un temple de la même ville, j’ai photographié un bel arrangement de balais, pelle & râteau : même les instruments de propreté sont artistement disposés ! Dans beaucoup d’endroits touristiques, des plaques d’égout sont des œuvres d’art représentant les monuments de la ville, en couleurs ! Les Japonais semblent regorger d’idées neuves pour embellir le paysage urbain ; qu’attend-on pour les imiter ?

Arrangement de balais à Takayama.

Les Japonais fréquentent assidument les cimetières, où en plus d’honorer leurs morts, ils nettoient les tombes, et renouvellent les fleurs. Il n’y a pas un vieil arrosoir en plastique à disposition de tous comme dans nos cimetières, mais un râtelier entier de seaux en bois, rateaux et brosses, sans doute chacun le sien.

Les Onsen

J’avais hâte de découvrir les onsen, ces bains thermaux du Japon, m’attendant à quelque chose d’équivalent aux « jjimjilbang » ou « oncheon » coréens. Mais j’ai été fort déçu. Au Japon, ce qu’on appelle onsen est la plupart du temps une baignoire d’eau thermale très chaude. Les sentō sont des bains publics d’eau non thermale, où l’eau est également bouillante. Je n’en ai vécu que 3 ou 4 expériences, uniquement dans des ryokans ou hôtels, et je ne peux guère généraliser, mais les deux articles e Wikipédia en lien ci-dessus sont très complets. J’y ai même découvert l’existence du Parc aux singes de Jigokudani, onsen pour macaques ! Les onsen sont des bains où l’on doit d’abord se dénuder entièrement et se laver des pieds à la tête avec douchette, tabouret, bol, et une petite serviette ou éponge en nylon. Le scénario et le décor sont jusque-là identiques aux bains coréens, mais la suite est fort différente. Une fois bien récuré et rincé, on nettoie et range aussi son tabouret par respect pour le suivant, et l’on se dirige vers la baignoire, où l’on se plonge dans l’eau brûlante. L’ambiance est recueillie, comme dans presque tous les lieux publics, et l’on y chuchote si l’on est en compagnie. Les enfants peuvent également venir avec un parent de n’importe quel sexe s’ils ont moins de dix ans, mais il ne m’a pas été donné de voir ce spectacle, fréquent en Corée dans les grands établissements. On fait des allers retours douche-bains. Dans un seul endroit parmi ceux que j’ai expérimentés, il y avait deux baignoires, dont une avec des jets de massage. À part ça, la fréquentation mêlait tous les âges, y compris les jeunes ; j’ai même vu beaucoup plus de jeunes que de vieux. Les Japonais étant très réservés, j’ignore si mon comportement les a heurtés, mais j’ai tâché d’imiter leur façon de faire, et surtout j’ai bien veillé à me laver consciencieusement avant de me baigner. Il est sans doute fréquent que des touristes ignorant les règlent, commettent une faute à l’égard de l’usage, l’autre étant sans doute de faire du bruit. Par les températures caniculaires du mois d’août, si le bain était appréciable pour se débarrasser de la sueur, des bassins de températures variées eussent été plus appréciables que cet unique bain bouillant où il fallait s’enfoncer centimètre par centimètre, tandis que les Japonais y plongent direct ! À l’origine les bains étaient mixtes, et la plupart dans la nature. Il existe maintenant certains bains qui ressemblent davantage à des parcs aquatiques et sans doute aux bains coréens, mais j’ai renoncé à cette expérience pour une raison fort simple, la prohibition des tatouages.

Tatouages

Historiquement, les tatouages ont longtemps été et sont encore l’apanage des terribles yakuza, les bandits mafieux japonais, avec la pratique traditionnelle de l’irezumi, tatouage intégral. Ils ont été interdits sous l’ère Meiji, pour complaire aux étrangers, puis ré-autorisés après la défaite de 1945. Alors que les yakuzas sont en forte baisse, l’interdiction demeure fréquente dans les bains, et concerne bien sûr et surtout les étrangers (c’est si pratique !) même s’ils n’ont qu’un petit tatouage, car les Japonais sont très peu nombreux à être tatoués de façon visible, du fait de cet amalgame. Vous verrez ainsi parmi mes photos, une pancarte apposée à l’entrée des bains de la tour de télévision de Kyoto, déclarant en anglais cette phrase discriminatoire : « People related to a crime syndicate, and people with tattoos or under the influence of alcohol are strictly prohibited from using the facilities », ce qui assimile tout porteur de tatouage à un yakusa ou un alcoolique ! L’article de Wikipédia explique bien pourtant que justement pour passer inaperçus, certains yakuzas ne portent aucun tatouage (Wikipédia : « Plus de 68 % des yakuzas seraient tatoués »), donc 32 % peuvent fréquenter les onsen ; alors que 45 % ont pratiqué le yubitsume, ce qui serait plus facile à repérer, et permettrait d’éliminer les endurcis, sans exclure les touristes et les jeunes Japonais qui commencent à céder discrètement à cette mode occidentale que le Japon de jadis influença !
Organisateur de la coupe du monde de rugby en 2019, puis des Jeux olympiques en 2020, le Japon a exceptionnellement, si l’on en croit cet article du Figaro, accepté de fermer les yeux sur les rugbymen truands et supporters venus du monde entier, du moment que pendant les entrainements ils acceptent de cacher leurs tatouages. On croit rêver ! Passer une heure par jour à se cacher les tatouages, et s’entraîner avec des bandes sur la peau, quelle idée géniale pour déstabiliser l’adversaire. À mon avis les nippons vont gagner la coupe et se venger des judokates françaises qui ont explosé les Japonaises lors des mondiaux de judo début septembre (dojo climatisé, sans doute). Quand on voit le scandale provoqué en septembre 2019 par l’attribution des championnats du monde d’athlétisme à Doha (écoutez ce qu’en dit le sublimissime Kévin Mayer (Kévin, pourquoi ne réponds-tu pas à mes textos ?) on peut se poser des questions sur les dessous de table qui permettent ces attributions. Les JO 2020 auront lieu au cœur de l’été au Japon, c’est-à-dire dans des conditions climatiques insupportables, comme à Doha. Qui a décidé de cela ? Avec quelle implication des yakuzas ? Et vont-ils recommencer le même cirque avec les tatouages ? Obliger les marathoniens à courir non seulement sous une température caniculaire et une touffeur insupportable, et à s’entraîner avec des bandes sur la peau par ce climat ? Il y a des coups de pied au cul qui se perdent. C’est une des contradictions du Japon d’être rétrograde sur ce point, et c’est d’autant plus étonnant que ce pays est en pointe sur une partie des arts graphiques, avec les fameuses estampes japonaises ainsi que les mangas. Un autre interdit que l’on constate, même si j’ignore s’il s’agit d’un interdit formel, est celui des peintures murales, totalement absentes du Japon, alors qu’elles fleurissent en Corée du Sud. La propreté c’est bien, mais le passéisme et le censure, c’est trop. Et puis quelle meilleure façon de marginaliser les yakusas que de banaliser les tatouages ? Cela dit en France nous avons le même paradoxe, enfin nos politicards, de persister à interdire le cannabis, alors que tous les rapports démontrent preuves irréfutables à l’appui que c’est absurde, coûteux et contreproductif. Mais aucun yakuza en France, c’est bien connu, ne glisse des rouleaux de billets dans la poche d’aucun politique…

Urbanisme

Urbanisme, urbanité et propreté sont liés. Quand il y a des règles, là-bas, figurez-vous qu’elles sont respectées ! Il est rare de voir quelqu’un traverser une rue si les feux ne l’y invitent pas, ou alors c’est la nuit dans une rue étroite, et encore ! Et on attend longtemps, car par exemple à un carrefour, il y a trois étapes de priorité : les voitures circulant nord-sud ; celles circulant est-ouest, et enfin les piétons en tous sens, y compris en diagonale comme au fameux carrefour de Shibuya, qui est loin d’être unique dans le pays, mais constitue une attraction : on va boire un verre en hauteur et on paie un droit pour aller photographier ce carrefour ! Cela a ses inconvénients : il est très difficile de faire un jogging sans passer plus de temps à l’arrêt qu’en mouvement. À Paris, on arrive toujours pour peu que ce soit un dimanche ou aux heures creuses, et pas à l’hypercentre, à courir presque sans arrêt, mais au Japon, il faut connaître un parc qui s’y prête. Un ami s’est fait rappeler à l’ordre parce qu’il avait choisi un parc pour son jogging, qui était en réalité un temple. Je suppose que c’était le sanctuaire Meiji-jingū. Quelle idée de courir en un temple ! Voilà encore un objet d’étonnement que ce parc, et ce n’est pas un cas isolé dans le pays : en pleine ville (c’est au sud-ouest de Tokyo), vous passez un portique de parc, et vous voilà dans une forêt, avec des arbres immenses, à tel point que vous croiriez à une forêt tropicale, mais non, on est en zone tempérée. Mais dans ce parc, malheureusement, ces espaces magnifiques sont pour la plus grande partie, interdits aux piétons, car c’est un temple. C’est une des absurdités du Japon, revers de sa médaille. Pendant la rédaction du présent article, je lis dans Paysages urbains de Marc Desportes : « À la plénitude de l’espace mineur s’opposent les interstices, les délaissés créés par les aménagements majeurs. Le chemin de fer avait donné l’exemple de tels vides. L’autoroute les multiplie : milieux d’un échangeur, biseaux entre deux bretelles, dessous de viaduc, sortes de « creux » de l’espace autoroutier. Le sentiment de panique, voire de déréliction, qu’éprouve à certains instants le sujet s’explique alors. C’est en fait la réaction émotionnelle du sujet face au vide laissé par la pensée technique » (p. 332). Eh bien ces « creux » n’existent pas au Japon, parce que les architectes japonais, les mêmes sans doute, qui savent que l’homme fait caca, savent qu’un dessus a un dessous. Voyez mes photos. Les tabliers de pont sont propres et nets. Allez simplement jeter un œil Porte de la Chapelle où croupissent les « migrants » sous le viaduc de l’autoroute A1 qui rejoint le périphérique, allez voir les dessous de métro aérien, et vous comprendrez le décalage ! En France, on attend que dealers « migrants » aient pris possession des lieux pour improviser une solution bancale et coûteuse afin d’attirer un autre public. Il y a une vingtaine d’années, quand la place Stalingrad était infestée de dealers, on y installa… un manège pour enfants ! De même près de chez moi, place de Torcy, assaillie de clodos avinés : manège ! Au Japon, tous les aménagements sont prévus d’avance dans un projet d’urbanisme, et ce sont des parcours de santé, des garages à vélos payants en hauteur, des lieux pour le dépôt des ordures, etc. Propres. En visitant l’immense et sublime gare de Kyoto, je me rappelle avoir vu une rambarde où s’accumulaient des crottes de pigeon, mais cela m’a fait réaliser que justement partout ailleurs il n’y en avait pas. Ce détail avait dû échapper à l’architecte, qui s’est sans doute fait hara-kiri pour cette impardonnable négligence ! La circulation des vélos obéit également à des règles déroutantes pour un Européen, que je n’ai pas réussi à comprendre. À Tokyo, très souvent, ils circulaient souvent – et sans bousculer les piétons – sur les trottoirs pourtant bondés, alors que les rues étaient loin d’être saturées. C’est d’ailleurs une caractéristique du Japon : même dans les grandes villes, il n’y a pas trop de circulation. Je suppose qu’on le doit à la densité du réseau des transports publics et à leur régularité, alliés peut-être à la cherté du carburant et à la rareté des places de stationnement. Mais dans d’autres villes, j’ai vu les vélos circuler sur la chaussée. Allez savoir pourquoi ? En revanche, il est inconcevable de garer un vélo n’importe où. On utilise exclusivement des garages suspendus et payants. Dans le même ordre d’esprit un peu excessif, la trottinette et même le roller semblent totalement absents, du moins je n’en ai pas vu un seul. Sont-ils interdits ? Pourtant, dans les villes, malgré une espérance de vie la plus élevée au monde (voir Liste des pays par espérance de vie) et la population la plus vieillissante au monde, j’ai remarqué l’absence de vieillards dans les rues. Ils risquent moins de s’y faire bousculer qu’en France, mais ne s’y risquent pas. Cela nous mène au sujet suivant. Parlons un peu des jeunes en attendant. On est loin des comportements violents, grégaires et crétins de la jeunesse européenne. Le maximum d’excentricité pour un jeune au Japon est de se vêtir de façon excentrique, ce qui souvent se limite à un vêtement traditionnel genre kimono, et une teinture de cheveux inhabituelle, et de s’exhiber dans certains quartiers, où ils se font photographier par les passants à grand renfort d’éclats de rire. Cela change du comportement des jeunes mâles crétins d’origines ethniques variées qui constituent la jeunesse française, dont le maître mot n’est que violence et provocation, et qui n’ont que l’insulte au bord des lèvres dès que vous avez le malheur de faire traîner sur leur crétinerie un regard de plus d’un quart de seconde. Connards !
Les sculptures dans les rues sont modernes, bien plus originales que les vieilles merdes ou les merdes pseudo-modernes qu’on se tape à Paris. Parfois nunuches, comme le fameux chien Hachikō de Shibuya.

Vieillissement au Japon

L’article vieillissement du Japon de Wikipédia nous apprend que ce vieillissement est un problème majeur. À cause d’un taux très faible de fécondité (1,5 depuis 1993 ; le Guide du Routard édition 2018 imprime même « 1,42 enfant par femme », p. 438), les prévisions officielles font état d’une baisse importante de la population. Les chiffres des projections disponibles sont très variables : on passerait de 128 à 100 millions à l’horizon 2050 selon cet article ; 95 millions selon un article plus ancien cité par Wikipédia, mais dans tous les cas avec une telle proportion de vieillards qu’il n’y aura plus assez d’actifs valides pour à la fois faire tourner l’économie et soigner les vieillards, vu l’obsession du Japon à refuser l’immigration. En dehors des Coréens et Chinois, il n’y a quasiment pas d’immigration au Japon, sauf les cadres supérieurs d’entreprises occidentales. Wikipédia nous apprend deux conséquences inattendues : « De fait, le nombre de voleurs âgés (retraités) augmente également : de 5 000 en 1985, il est passé à 10 000 en 1999 et 20 000 en 200410. En 2010, il était de 27 000, soit un quart des voleurs. On trouve ainsi de plus en plus de personnes âgées en prison : entre 2000 et 2006, le nombre de prisonniers âgés a augmenté de 160 %, et a doublé sur la décennie 2000 pour atteindre en 2010 10 000 personnes, soit 16 % de la population carcérale (contre par exemple 4,6 % aux États-Unis en 2005). Les prisons japonaises s’adaptent en aménageant des espaces de gériatrie avec du personnel spécialement formé. » Le Kodokushi est un néologisme désignant les personnes âgées retrouvées mortes à leur domicile longtemps après leur décès. Cela dit, ma voisine du dessus, qui était peu sociable et atteinte du syndrome de Diogène, est également morte dans ces conditions, et j’ignorais qu’il y eût un nom pour cela. J’étais une des rares personnes à échanger parfois avec elle, mais j’ignorais qu’elle fût isolée à ce point, et cela se passa pendant les vacances où j’étais à l’étranger, sans quoi peut-être m’en fussé-je aperçu. Certaines personnes âgées sont contraintes à poursuivre ou reprendre une activité professionnelle. J’ai éprouvé un grand moment de gêne lorsque à la caisse d’une épicerie, un octogénaire a enregistré mes achats, opération assortie comme il se doit de force courbettes. Pauvre vieillard, pensais-je, incapable que j’étais de lui rendre ses courbettes. Ces courbettes sont d’ailleurs un signe de la Politesse dans la culture japonaise. Vous trouverez dans cet article une analyse d’une fake news du Monde à ce sujet. Mon point de vue est que si la population baisse, forcément cela va faire baisser les prix de l’immobilier (si on passe de 128 à 100 millions d’habitants, cela rend sans doute 20 millions de logements vacants), donc cela devrait atténuer une des causes de la dépopulation, qui est l’exiguïté et le coût des logements. On peut espérer que la perspective de posséder des logements moins exigus contribuera à l’augmentation du taux de fécondité. En attendant, le Japon doit faire face à une crise démographique inédite dans les pays riches : la perspective d’un recul de l’âge de la retraite au-delà de l’âge moyen d’espérance de vie en bonne santé a de quoi inquiéter ! Nos amis Japonais feignent de croire que les robots constituent une meilleure solutions que les immigrés pour s’occuper des vieillards (voir ce qu’en dit Sherry Turkle->937]). Grand bien leur fasse !

Musées

Le goût de la France est frappant pour le touriste occidental. J’ai vu à Tokyo et Hiroshima, le musée national d’art occidental de Ueno et le musée Hiroshima, qui constituent sans doute les collections d’art français ou sur la France les plus riches en dehors de France. Le musée d’Ueno vous accueille avec des Rodin dans la cour et à l’intérieur, dont on se demande si ce sont des copies officielles ou des contrefaçons. Foujita est aussi à l’honneur, on ne sait si c’est en tant qu’artiste français ou japonais. L’art japonais, à l’issue de ce voyage, et j’en suis désolé d’avance pour le lecteur persuadé que tout ce qui est étranger est forcément génial, m’a paru bien inférieur à l’art occidental. Pour moi, cela relève de l’artisanat de grande qualité, de l’art décoratif. Admirable, certes, mais rien qui atteigne les sommets. J’admire les peintures qui ornent les palais, sur les fusuma, leur art du vide et de la suggestion. Les plus belles sont absentes de mes photos car il était interdit de les prendre. Voyez quand même un « Cormoran » de Shinomura au musée d’Ueno, double paravent dont la partie gauche ne contient qu’un canard et un oiseau, et la partie droite un cormoran dressé sur une falaise, le tout en noir sur ocre. Génial, mais purement décoratif.

- Exposition Sur la route du Tokaido, au musée Guimet, juillet – octobre 2019.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Photos du Japon sur Comboost


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