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La revanche du petit employé, pour éducateurs et lycéens

Le Principe de Peter, de Laurence Johnston Peter & Raymond Hull

Le Livre de Poche, 1969, 186 p., 4 €

mardi 10 janvier 2012, par Lionel Labosse

Le principe de Peter consiste en un axiome fort simple : « Dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s’élever à son niveau d’incompétence », complété par le « corollaire de Peter » : « Avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d’en assumer la responsabilité » (pp. 26/27). La démonstration est aussi convaincante que celle consistant à affirmer qu’il faut augmenter l’âge de la retraite quand l’espérance de vie augmente : elle ne convaincra que les adeptes de la religion de l’argent. Mais pris au second degré, ce livre devenu un classique du persiflage poujadiste peut constituer une catharsis et un défouloir contre toutes les incompétences nuisibles qui sévissent autour et surtout au-dessus de nous. On pourrait commencer par persifler l’auteur à son tour, avec ce principe imparable : « Tout poujadiste ayant un cerveau formaté par le dollar a tendance à développer une homophobie viscérale ».

Le serpent qui se mord la queue

En tant qu’auteur, Laurence Johnston Peter est en effet sans doute atteint par le syndrome qu’il dénonce. On aura beau jeu, 40 ans après sa publication, de voir dans ce best-seller de psychologie sociale un cas clinique d’homophobie appliquée au monde du travail. Par exemple, dès l’avant-propos, l’auteur crache son venin : « Je ne suis pas stupéfait en apprenant qu’un conseiller marital employé par le gouvernement est homosexuel » (p. 12). O.K., mon pote, on a compris, tu n’es qu’un vieux croûton conservateur. En effet, ne faut-il pas être un fieffé imbécile pour croire qu’un conseiller marital devrait être lui-même hétéro ou marié, sachant le taux incroyable d’échec du mariage ? Au contraire, un homo, forcément en dehors du coup, a de fortes chances d’être objectif, donc compétent, et il est particulièrement idiot de le croire incompétent par nature. De nombreux pères divorcés se plaignent de la partialité des femmes, ultra-majoritaires dans la profession de magistrat. Nommer des juges sans enfants, homos ou non ne serait-il pas une meilleure garantie de neutralité ? Les hasards de la traduction ont fait utiliser l’expression ambiguë : « inverti de Peter » (p. 42) pour désigner en fait un employé qui agit en « automate professionnel […] incapable de prendre une décision personnelle » (p. 42). Dans un exemple, Peter se gausse d’un pasteur qu’il juge incompétent au fait qu’il « demandait également que la qualité ecclésiastique soit accordée à des minorités telles que les homosexuels, les drogués, etc. » (p. 47). Au moins, c’est pratique, cette homophobie sans complexe nous fait comprendre dans quelle case ranger cette théorie ! Et l’homophobie ne va pas sans machisme primaire : « Bien des femmes ayant atteint leur niveau d’incompétence, en tant qu’épouse ou mère, réussissent une heureuse substitution en consacrant leur temps et leur énergie à une aberration totale, laissant mari et enfants se débrouiller comme ils peuvent » (p. 139). L’auteur est imprégné jusqu’à la moelle d’un habitus hétérosexuel à l’ancienne, qui transpire à toutes les pages : « Il était intellectuellement compétent ; il aurait pu faire le total des codes décrits plus haut, les rapports altérés avec ses amis, la nécessité de faire partie d’un club élégant, le besoin d’un habit de soirée, d’une nouvelle garde-robe pour sa femme, et toutes les autres pressions accompagnant la promotion » (p. 164). On remarque aussi une utilisation étonnante du terme « race humaine » mis à toutes les sauces, au lieu d’« espèce » : « un holocauste nucléaire pourrait sonner le glas de la race humaine » (p. 162).

Quand la réalité ressemble à la caricature

Si cette pochade potache poujadiste est peu crédible, il n’en reste pas moins que la réalité ressemble parfois à s’y méprendre à cette caricature. Et puis, l’auteur a un certain talent. À la p. 81, le Principe est repris par une métaphore : « un esprit [peut] être assez brillant pour une situation de subordonné mais paraître terne une fois promu à un poste supérieur, comme une bougie peut fort bien éclairer une table pour le dîner mais être insuffisante si elle est placée au sommet d’un réverbère pour éclairer une rue ». Le pays imaginaire appelé « Pistonie » est-il si imaginaire que ça ? En tant que critique littéraire et auteur, je suis bien placé pour le savoir. Impossible de faire publier mes livres par des éditeurs qui publient pourtant beaucoup de merdes, notamment dans le domaine « gay ».
Un « principe » me plaît bien, c’est la « technique de substitution », qui permet à un employé ayant atteint son « niveau d’incompétence » de justifier son salaire en s’investissant dans tout autre chose que ce pour quoi il est payé. Combien de professeurs, de chefs d’établissement ou d’adjoints ai-je croisés dans ma carrière, qui ne s’occupaient pas d’enseigner pour les uns, ou de diriger pour les autres, mais d’activités péri-pédagogiques, incontestablement utiles et brillantes, mais qui ne pouvaient faire pardonner la négligence du cœur du métier ! Cependant pour le cas de ce métier, on remarquera que le principe de Peter ne peut pas être validé, la promotion s’y faisant par concours et non par promotion, ou du moins de façon marginale. Quant au « détail superflu », mentionné comme une des principales méthodes de substitution (p. 134), c’est l’explication parfaite de la démagogie en politique : étant incompétents pour gérer les problèmes vitaux, comme celui de l’emploi et des impôts, les politiciens de gauche comme de droite leur substituent un leurre comme la « laïcité » (voir cet article), ou quelque fait divers monté en épingle par diverses techniques de manipulation comme le storytelling à la mode depuis 10 ans. Ce n’est pas l’incompétence qui en est la cause, mais la corruption de la politique par l’argent et la mafia.
L’auteur applique son principe à l’école et au redoublement : l’élève ayant atteint son niveau d’incompétence redouble un an, jusqu’à retrouver la compétence et passer (cas prouvant que le principe est généralement faux !). L’auteur se livre alors à une démonstration qui fait réfléchir : « pour éviter l’accumulation des incompétents, les administrateurs ont imaginé de promouvoir tout le monde, les incompétents comme les compétents ! » (p. 156). Il montre alors que cela mène à la faillite du système, appelé « régression hiérarchique ». La question n’est pas si simple, car il faudrait se questionner sur les mesures qui, accompagnant cette pratique, pourraient la faire réussir, mais oubliées par l’incompétence des décideurs.

Pour conclure, j’ai consacré plusieurs articles à décrire les ravages de l’incompétence, même si je ne crois guère à la potacherie cathartique de Peter. Voyez mon analyse de la situation de la Gare du Nord, où l’incompétence fait des ravages. Voyez aussi l’article Ingénieux ingénieurs. Je pourrais pointer de temps à autre quelques exemples flagrants. Dans la rue Riquet à Paris, qui est à côté de chez moi (côté Marx Dormoy), les décideurs incompétents de la Ville de Paris, poussés par les « Khmers Verts », ont rendu la circulation impossible en concentrant dans cette rue qui n’est qu’une succession de commerces des deux côtés (cas unique dans le quartier), une piste cyclable en contresens, et une immense borne Vélib. Or il faut bien que ces commerces se fassent livrer, donc d’énormes camions se garent sur la piste cyclable, qu’ils détruisent petit à petit ; donc les cyclistes sont obligés de circuler sur la voie ou sur les trottoirs, se mettant en danger ou mettant en danger les piétons. La compétence aurait dicté de mettre plutôt la station Vélib dans une des rues adjacentes, non-commerçante (rue Philippe de Girard par exemple), et surtout de ne pas installer de piste cyclable dans cette rue, mais de trouver une autre solution. J’espère qu’au premier accident mortel arrivé à un cycliste, les parents du défunt porteront plainte contre les incompétents. Et on nous fait croire à de la « démocratie participative » ! Mais le but des politicards, de gauche comme de droite, verts, roses ou bleus, n’est-il pas de détruire le petit commerce, pour le remplacer par des supermarchés, pourvoyeurs de pots-de-vin ?

- Beaumarchais, très prémonitoire, avait déjà expliqué le principe de Peter dans son fameux monologue de Figaro : « Le désespoir m’allait saisir ; on pense à moi pour une place, mais par malheur j’y étais propre : il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint », qu’Alain cita dans un de ses propos sur le pouvoir de 1939.
- Lire un autre best-seller de psychologie sociale : Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, de Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois, plus sérieux, qui montre que le principe de Peter n’est pas la seule explication de certains faits.
- Ce livre fait partie des nombreux ouvrages que j’ai lus pour écrire mon essai Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay ». Et si vous l’achetiez ?

Lionel Labosse

Voir en ligne : Critique du sur un blog

P.-S.

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