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In cauda venenum, pour éducateurs

De la subversion. Droit, norme et politique, de Didier Éribon

Éditions Cartouche, 2010, 112 p., 15 €

jeudi 5 janvier 2012, par Lionel Labosse

Ce titre à la Montaigne annonce en fait trois textes de conférences tenues dans des lieux de culture prestigieux. L’auteur y ressasse ses convictions sur le fait que l’insulte serait constitutive de l’identité homosexuelle et d’une sorte de « mélancolie » (p. 20), que cela entraînerait un certain nombre de théoriciens queer à s’adonner à une subversion stérile qui ne ferait que renforcer le pouvoir de la norme, en s’opposant au nom de la subversion, à la revendication de mariage gay, alors que c’est en cette revendication que résiderait la seule authentique subversion de la norme par le droit. Ce n’est qu’à la dernière page que Didier Éribon formule ce qui effleure à peine dans une citation de son mentor Michel Foucault, et qui constitue un sacré bémol à ses affirmations : la possibilité d’autres choix de vie que le couple. Un livre décevant, dans lequel l’auteur ne fait pas l’effort de nommer la plupart de ceux à qui il s’oppose, et ne nous donne en pâture (à part la tête de Turc un peu datée de Lacan) que des écrivains anglophones, sans jamais préciser que la situation des homosexuels et de leurs revendications est radicalement différente dans un pays où le pacs existe depuis dix ans, et dans des pays où n’existe encore aucune forme de reconnaissance du couple de même sexe.

Dès l’avant-propos, la thèse est posée : « la subversion des normes instituées passe souvent par des revendications qui tendent à changer la loi et le droit » (p. 10). Pour pourfendre les empêcheurs de réformer en rond que sont les « théoriciens queer », Éribon commence par évoquer les nombreux morts du sida, qui font que « les vies gays [sont] des vies hantées […] par tout le passé de l’oppression, par la violence homophobe de jadis, de naguère et de maintenant », etc. (p. 19). Mais l’idée reçue selon laquelle « les vies gays seraient vouées à l’autodestruction » (p. 22), Éribon la repousse de toutes ses forces. Cette idée serait colportée en France par des intellectuels de gauche, que l’auteur a grand mal à nommer ; il faut dire que le sillon est déjà bien creusé depuis longtemps [1]. Il dénonce « une revue intellectuelle française qui se présente comme étant de « gauche » » (p. 23), dans laquelle on aurait pu lire une phrase comme « Une société dominée par la culture « gay » est vouée à une mort prochaine ». Trois minutes de recherches sur Internet permettent au lecteur qui a du temps à perdre de découvrir ce grand secret : cette terrible « revue » est Libération, et l’article en question « Le contresens du contrat d’union sociale » est une tribune qui date du 1er juillet 1997, soit avant le Pacs, d’un certain Guy Coq, sociologue. Éribon aurait-il peur de se fermer les colonnes de Libé ; ou que ledit Coq se reconnaisse et rétorque ? On remarque en passant que dans l’article en question, le mot « gay » était entre guillemets, alors que c’est le mot « gauche » que Didier Éribon guillemettise. Dans ces cent pages, notre Montaigne gay jouera ainsi au chat et à la souris avec ces « intellectuels de gauche » qu’il eût quand même été plus simple de citer et de nommer clairement, pour que le lecteur sache de quoi il est question. Peut-être est-ce l’ambiance feutrée des conférences en des lieux aux noms intimidants qui pousse Éribon à moucheter ses fleurets de cette gaze ? Nommer les gens à qui l’on s’attaque leur permet d’aillleurs de répondre, ce devrait être une lampe toujours allumée au tableau de bord déontologique d’un intellectuel.

Les éditorialistes chrétiens

Une phrase plus précise que les autres dénonce, je cite : « les revues Esprit et Le Débat et leurs idéologues attitrés, les éditorialistes chrétiens du Monde ou du Nouvel observateur, etc. ». Vous avez bien lu : « chrétiens », pas les autres [2] ! Mais de noms, point : Éribon ne pousse pas au lynchage desdits « éditorialistes chrétiens ». Ouf ! Quant à « un certain nombre de théoriciens gays, lesbiennes ou queer » (p. 26) qui s’opposent à la « bataille menée par le mouvement LGBT », et « entendent assigner les vies gays à une absence de futur et à un mode de vie et un type d’aspiration auxquels elles devraient se conformer, pour être authentiquement ce qu’elles sont », Éribon ne cite que trois ou quatre noms d’auteurs anglophones, Lee Edelman, Michael Warner, Leo Bersani, etc. Le premier article, dénonçant ce culte de l’autodestruction, se termine par une dramatisation qui fleure bon les années 1980 : « nous savons que chaque jour, des gays se contaminent. Notamment des jeunes gays. Cela fait peser sur nous une grande responsabilité et nous impose une éthique de la responsabilité » (p. 47). Eh bien, la vision qu’Éribon se fait de l’épidémie de sida date autant que celle qu’il se fait du mouvement queer : quinze ans de retard (voir cet article). Il nous parle en 2010 à propos de la revendication du mariage gay en France, de propos tenus pour la plupart dans les années 90, en France et dans le monde anglophone, contre des projets à l’époque inédits de reconnaissance d’unions de même sexe. Quel rapport ? Il semble ignorer qu’en France, depuis l’adoption du pacs, les mentalités, y compris chez les intellectuels de gauche, ont bien évolué.

Le Diogène du « placard à balais ».

Le 2e article commence par une évocation de son propre pacs signé par l’auteur, dans un « cagibi » ou « placard à balais » (p. 51), c’est-à-dire au tribunal d’instance. Cela lui permet de passer sous silence que dans les dernières années, la plupart des maires, de droite comme de gauche, ont pris conscience du problème et célèbrent désormais dignement les pacs en mairie après la formalité du tribunal, pour ceux qui en font la demande… De ce fait autobiographique, Éribon déploie une fleur inspirée de Jean Genet : « l’exclusion est inscrite au cœur de mon être, et le sentiment si fort que j’en ai à certains moments n’est que l’affleurement à la surface de la conscience de ce que je suis à chaque moment de ma vie » (p. 52). Conférence, faut-il préciser, prononcée en 2004 dans le placard à berkeley de l’université de Balais, oh pardon, le contraire : Berkeley, haut lieu symbolique de l’exclusion, et non sur un banc public de Paris, devant un public de lévriers afghans ! On s’imagine à peine ce qu’Éribon aurait tiré de cette expérience si le législateur avait choisi, au lieu du tribunal d’instance, les préfectures et leurs bureaux réservés aux demandeurs d’asiles, devant lesquels les immigrés font la queue pendant des heures pour se voir éconduire en un claquement de doigts. Suivent des considérations anti-psychanalystes un peu datées, que l’auteur aurait peut-être pu mettre à jour dans ce livre, car entre-temps un célèbre philosophe de gauche (allez, c’est à mon tour de ne pas citer de noms…) a quelque peu ébranlé le cocotier freudien ! En fait de noms, Éribon ne s’attaque nommément et avec courage qu’à deux jeunes intellectuels qui doivent trembler d’être attaqués par un tel cyclone de la Pensée : Lacan et… « aux ridicules bavardages de Julia Kristeva » (p. 70). On sent l’intellectuel « de gauche » engagé dans un combat dévastateur ; mais de citation de Kristeva, vous n’en trouverez pas la queue d’une !

Didier Éribon dans son amphore devant la rue d’Ulm, (Jean-Léon Gérôme, 1860). Image Wikicommons.

Du style

Quant au style, il est dans la mouvance des philosophes sinon cyniques, du moins obscurs. On relève p. 31 une phrase alambiquée de 18 lignes, dont on sourit en pensant qu’elle fut prononcée en anglais, puis retraduite ! Et les coquilles fourmillent, détail énervant dans un livre de 100 pages, cf. par exemple p. 39 : « Oui, il est bien est naïf » ; d’ailleurs mon exemplaire a sa couverture inversée, mais peut-être est-ce voulu pour le côté subversif ! Cela n’empêche pas quelques jolies formules au détour d’une page : « Prescrire ce que doivent être les vies gays – transgressives, subversives, etc. – c’est exprimer une conception tout à fait normative de la non-normativité » (p. 33). Mais on s’amuse du néologue se prenant les pieds dans le tapis néologique : « désœdipinisation », nous tire-t-il de son chapeau, sans doute en hommage à Lacan (à la place sans doute de désœdipisation, cherchez le lapsus !) Quelques lignes plus loin, il sort « œdipianisée » (p. 77 ; terme qui contrairement au précédent, semble avoir un certain succès, à en croire un moteur de recherche). La figure appelée « hendiadyn », typique de la mauvaise foi, est souvent utilisée. Cette figure consiste à coordonner deux expressions, pour les faire passer comme allant de soi, alors qu’elles devraient être liées par des subordinations plus complexes relevant d’une opération de la pensée. Un premier exemple a été donné ci-dessus : « entendent assigner les vies gays à une absence de futur et à un mode de vie et un type d’aspiration auxquels elles devraient se conformer, pour être authentiquement ce qu’elles sont » (voyez les deux « et »). En voici un deuxième : « En mettant ce livre [de Foucault] au contact de la nouvelle situation, et de ce que produit effectivement, dans la société contemporaine, le mouvement gay et lesbien, et donc la bataille pour le mariage homosexuel et la reconnaissance juridique de l’homoparentalité » (p. 73 ; c’est moi qui souligne). Le mouvement LGBT se réduirait donc à cela. Voici un aveu : les fameux « théoriciens queers » dénoncés à chaque page, n’existent en réalité pas sur la scène publique ! Peut-être dans quelque université d’un tonnage moindre que celles où Éribon diffuse sa haute sapience d’exclu de la société. Le problème c’est que là où on attend toujours des noms, on n’a que des caricatures : « je pense à tous ces colloques universitaires queer où des gens déjà bien installés […] se succèdent à la tribune pour pourfendre l’homonormativité » (p. 34). Le problème, Monsieur Éribon, c’est que justement, si vous ne les citez pas, ces universitaires anonymes que vous pourfendez, c’est qu’en fait de gens « déjà bien installés » qui se succèdent dans les médias, non pas en 1997, mais en 2010, année de publication de ce livre, il n’y a, du moins en France, que les sectateurs du « mariage gay », c’est-à-dire vous-même et vos amis. D’intellectuels gays qui aient eu droit depuis 2004 à publier un texte dans quelque « revue de gauche » contre le mariage gay, je ne connais que Benoît Duteurtre, dans une tribune intitulée « Noce gay pour petits-bourgeois ». Par contre, les partisans du mariage défilent dans les médias de masse comme les chrétiens devant le Saint-Calice à Saint-Nicolas-du-Chardonnet le dimanche (ils doivent s’être réconciliés depuis la bataille du pacs avec les « éditorialistes chrétiens » !)

Et Saint-Foucault arriva

Ce n’est qu’à la dernière page qu’Éribon nous livre ce qui, à n’en pas douter, lui fournira le sel de sa réflexion dans les années qui suivront l’adoption probable du mariage gay. Il l’annonce en p. 82, après avoir évoqué la possibilité d’« inventer de nouvelles formes d’agencements et d’arrangements » : « il sera toujours possible de critiquer demain ce que nous aurons soutenu hier ». Tiens, tiens : tout ça ne serait donc que stratégie, et Éribon se met à assigner les théoriciens queer à un type d’aspiration auxquels ils devraient se conformer, alors que lui-même reconnaît qu’au fond, il ne s’en contente pas ! Revenant sur la pensée de Michel Foucault, déjà évoquée p. 40 (« nouveau droit relationnel » incluant le mariage mais aussi « des relations d’amitié, de l’adoption d’un plus jeune par un plus âgé, etc. »), Éribon nous livre enfin – In cauda venenum – deux très belles pages, que je reprendrais volontiers à mon compte : « Il s’agirait que soit accordée à différentes formes sociales une légalité qui relèverait du contrat, et ces contrats relèveraient de la volonté individuelle […] et seraient ouverts à d’autres possibilités qu’à celle qui se limitent (sic) au chiffre deux » (p. 103). Ouf ! c’est dit, c’est clair, dès le lendemain de l’adoption du mariage gay, je marcherai main dans la main avec Éribon et je pense ses camarades exclus qui grelottent à la soupe populaire de la rue d’Ulm (tonneau où eut lieu la 3e conférence) et n’osent pas, entre ces murs intimidants, prononcer des gros mots comme « polygamie », « polyamour », « trouple », et j’en passe ! Ce qui m’étonne pourtant, c’est qu’Éribon n’ait fait dans ces trois libelles aucune allusion à la fameuse interview de Jacques Derrida publiée dans Le Monde du 19 août 2004, qui évoquait « une sorte de pacs généralisé, amélioré, raffiné, souple et ajusté entre des partenaires de sexe ou de nombre non imposé », reprenant l’idée de Foucault. Pourtant Derrida (cité d’une façon très floue p. 83) était cosignataire du « Manifeste pour l’égalité des droits » (Le Monde, 17 mars 2004) dont Éribon était un des deux concepteurs ! Il est sans doute plus facile de pourfendre les moulins de « théoriciens queer » dont on ne daigne pas s’abaisser à donner les noms, que de développer la pensée de grands intellectuels français qu’on ne peut guère accuser, eux, de ne pas être subversifs. Terminons par une tribune signée Éribon, publiée dans Têtu n°115, en octobre 2006 : « Par conséquent, je crois qu’il serait important de substituer – ou plus exactement d’adjoindre – à une politique menée au nom de l’« égalité des droits », une politique plus productive, à mes yeux, menée au nom de l’invention et de la création de nouveaux droits. Afin d’offrir le plus grand nombre possible de droits au plus grand nombre possible d’individus. » [3] J’avoue ne pas bien comprendre la logique de cet intellectuel si contradictoire. Serait-il lui-même le plus brillant de ces « théoriciens queer » qu’il fustige ? Cette auto-fustigation serait-elle le symptôme de sa « mélancolie » gay ? Aurait-il secrètement fait sienne la déclaration de Derrida reprise en titre de son entrevue au Monde : « Je suis en guerre contre moi-même » ?

- Ce livre fait partie des nombreux ouvrages que j’ai lus pour écrire mon essai Le Contrat universel : au-delà du « mariage gay ».
- Je n’avais par contre pas lu Retour à Reims (Fayard, 2009) avant la publication de M&mnoux, craignant d’être influencé. Je l’ai lu début 2019, avec plaisir, et y ai retrouvé non seulement, au début, un type de structure proche de ce que j’ai fait dans mon livre, et à la suite, le récit d’une trajectoire personnelle relativement proche de la mienne. Le style est plus simple et direct, et l’on y sent une volonté d’introspection sincère. Quand il traite Raymond Aron de « professeur sentencieux et superficiel » (p. 100) et ironise sur les ex-soixante-huitards « installés politiquement, intellectuellement, personnellement au terme de trajectoires souvent stupéfiantes, dans le confort de l’ordre social et la défense du monde tel qu’il est, c’est-à-dire tel qu’il convient parfaitement à ce qu’ils sont désormais » (p. 129), on a quand même envie de lui retourner le compliment, et de lui demander s’il croit que maintenant, en France, le droit à la parole publique est vraiment démocratique, que ce soit dans le microcosme gay, ou dans le macrocosme ? Personnellement, en 2019, après le mouvement des gilets jaunes, je suis toujours ulcéré de n’entendre ad nauseam que les sempiternels chiens de garde. Celui qui me hérisse le plus c’est Daniel Cohn-Bendit, l’apparatchik qui a transformé jusqu’à un âge avancé le statut de soixante-huitard en métier, en machine à fric et à notoriété ; mais il y en a tant d’autres qui n’auront jamais l’idée de créer un moyen de démocratisation de la prise de parole publique. Côté gay, Éribon et ses collègues de bureau ont bien pris garde de m’ignorer totalement, moi et tous ceux qui ne font pas partie de leur ghetto de la rue d’Ulm, cultivant le fameux entre-soi qu’ils font semblant de dénoncer mais qui les arrange tellement lorsqu’il exclut tous ceux qui ne sont pas de leur sérail.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Site personnel de Didier Éribon


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[1Voir cet article de Bruno Perreau.

[2On se rappelle que naguère, Renaud Camus, autre intellectuel gay, avait eu un livre censuré pour avoir mis en rapport l’identité juive de journalistes et leurs propos : voir cet article. On s’étonne qu’Éribon n’ait pas soulevé la même tornade en s’attaquant à des journalistes « chrétiens ». Ce mot eût-il été remplacé par « juif », quel tollé – et quelle pub – eût déferlé sur les éditions Cartouche !

[3Je remercie Jean-Yves Alt de m’avoir communiqué cette tribune et révélé l’existence de ce livre. Les tribunes d’Éribon ont été réunies en volume dans Contre l’égalité et autres chroniques (Cartouche, 2008).