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Amour, haine et tolérance, pour les 4e

Les habitués de l’aube, de Sylvie Massicotte

La Courte échelle (Québec), 1997, 150 p., 12,75 €.

mardi 15 avril 2008, par Lionel Labosse

Voici un des premiers romans pour les jeunes traitant de l’homosexualité, ce dont il faut tenir compte, car certains aspects peuvent sembler dépassés ou déplacés avec le recul ; de plus, ce thème de « la fille qui craque pour un beau mec et enrage d’apprendre qu’il est gai » a été par la suite maintes fois traité avec des variantes (cf. L’Amour en chaussettes, de Gudule, Sweet homme, de Didier Jean et Zad, Le Pari, de Tito (série Tendre Banlieue), etc.). Le choix du point de vue interne de la jeune fille permet aux jeunes lecteurs de s’identifier, soit dans son rôle à elle, soit dans celui du garçon homo, pour imaginer le ressenti de l’autre, jusqu’à celui, difficile, des parents, dont le déni ne signifie pas forcément l’ignorance ou l’indifférence, comme le montre le personnage de l’oncle. Sylvie Massicotte donne sa chance à chaque personnage.

Résumé

L’adolescente narratrice vient d’être plaquée par son petit copain Laurier. Elle est particulièrement irritable, et accepte du bout des lèvres la proposition de vacances chez son oncle, au bord d’un lac. Celui-ci prétend que le cousin Antoine « commence à courir les filles » (p. 12), mais la narratrice se gausse : cela fait au moins deux ans qu’il a commencé ! À peine arrivée, elle craque pour le beau Marc-André, un « voisin » plus âgé qui petit-déjeune avec Antoine. Elle se découvre des points communs : leur goût pour la musique surtout (« Ma musique se vautre dans la sienne », p. 46). Méprisant à la fois les autres jeunes filles et le pauvre Guillaume, amis que lui présente Antoine, elle n’a d’yeux que pour Marc-André, et son aveuglement l’empêche de tenir compte des signes — pourtant nombreux — de ce qu’elle devra voir de ses yeux pour le croire : Antoine et Marc-André sont amants. S’ensuivra une réaction égoïste de rejet : « il peut bien crever s’il en a envie » (p. 111) ; « je hais les homosexuels » (p. 115), avant que, face au déni de l’oncle, et à la maladie de Marc-André, elle ne finisse par adopter une attitude plus compréhensive.

Mon avis

Sylvie Massicotte a tapé juste dans ce roman, dans le portrait de la jeune fille d’abord, dont le choix du point de vue interne permet de souligner l’aveuglement, et une certaine cruauté adolescente dont elle prend peu à peu conscience, et dans l’attitude de déni de l’oncle, qui sait tout mais donne le change, comme il le fait pour sa propre relation avec une femme, alors que la tante est internée en asile. La narratrice nous donne donc tous les éléments qu’elle seule ne sait pas interpréter (jouissif pour de jeunes lecteurs), comme lorsqu’elle découvre de nombreux portraits de Marc-André dans le carton à dessins d’Antoine, ou qu’elle remarque la même chaîne à leur cou. « Je ne veux pas voir ce que je vois » (p. 107), déclare-t-elle quand elle les surprend à l’aube, au moment où Antoine revient dans son lit pour donner le change. Les allusions aux jalousies féminines sont confondantes — « Le regard d’Olivia va de sa poitrine à la mienne, compare » (p. 34) — ainsi que la mauvaise foi avec laquelle la narratrice utilise Guillaume, qui la laisse indifférente, pour parvenir à ses fins : « Ce serait mieux si je n’étais pas seule à aller le rejoindre. Guillaume fera l’affaire » (p. 36). À noter que les québécismes sont rares, à peine si l’on note un « blonde » ou un « dépanneur » par-ci, par-là (p. 56).

La jeune fille revient par étapes à de meilleurs sentiments : elle passe de la haine aux stéréotypes : « Tous les homosexuels aiment ça, la vaisselle » (p. 110) ; « J’ai insisté sur le mot normal. Je l’ai fait exprès » (p. 121), puis à une réaction de compréhension : étant témoin d’un autre cliché, l’hypersensibilité de son cousin qui ne supporte pas la mort d’un poisson que son père lui force à prendre en main, elle compatit et cesse de lui donner son surnom favori de « p’tite nature » (p. 125), alors que celui-ci réclamait ce surnom (appropriation du stigmate, dirait le psy) [1] Pour terminer, le choix de l’auteure, à l’instar de sa narratrice, de ne pas nommer le sida tout en lui donnant une bonne place, me semble honorable, étant donné la réflexion qu’elle propose sur la tolérance et le déni (là encore, ce livre doit être situé dans son contexte) : « Je devrais lui demander comment est Marc-André, mais il va me nommer une maladie… Savoir, c’est tellement douloureux… Mon oncle a peut-être raison de se cacher des vérités » (p. 144).

- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ». Label Isidor HomoEdu

- Lire l’avis de Tony Esposito pour Homni.
- Je remercie Jean-Yves, qui m’a prêté ce livre.
- Voir notre bibliographie canadienne.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Le site de l’auteure


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[1Une belle étude de cas de ce qu’Erving Goffman appelle stigmate.