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Chronique rurale québécoise, à partir de la 4e

Magasin Général, de Régis Loisel & Jean-Louis Tripp

Casterman, 2006-2012, 74 à 82 p., 14,95 € chaque volume

samedi 24 août 2013, par Lionel Labosse

Magasin Général est une série réalisée à quatre mains par Régis Loisel et Jean-Louis Tripp sur un thème de Régis Loisel, avec la collaboration de Jimmy Beaulieu pour l’adaptation du dialogue en français québécois. Huit volumes sont parus depuis 2006, après une prépublication dans le journal Le Soir. Le projet initial prévoyait trois albums, avant de s’étendre à 4, 5… et nous voilà à 8 ! Il s’agit de la chronique truculente de la vie au village de Notre-Dame-des-Lacs, au Québec, dans les années 1920. Chaque volume commence par deux planches, une esquisse par Loisel, et sa reprise définitive par Tripp, avant mise en couleurs (par François Lapierre). On retrouve les mêmes personnages d’album en album, notamment Marie, jeune veuve au grand cœur qui tient le magasin général qui donne son nom à la série, auxquels s’adjoignent selon les épisodes d’autres personnages. Malgré la présence d’un curé sympathique et tolérant, la sexualité tient une place importante, et Serge, qui donne son titre au deuxième album, fait un bouleversant coming out avant la lettre dans le 3e album.

Tome 1 : Marie (2006)

Le premier tome pose le cadre général, avec la surprise initiale d’un narrateur premier qui décède à la 12e case, mais qui reprendra la narration de loin en loin, quand le dialogue des personnages et le dessin ne suffisent pas. De nombreuses cases muettes se suffisent à elles-mêmes pour faire la chronique de la vie au village, avec ses beaux moments d’entraide, ses cancans, ses rivalités, ses amours, ses jalousies, ses beuveries et bagarres, ses rancunes et réconciliations. Marie devient donc veuve à la quarantaine, sans enfant après la mort de Félix Ducharme. Elle est discrète, timide, mais efficace, énergique et serviable, au point que de nombreux habitants abusent de sa générosité. Le nouveau jeune curé, qui vient d’arriver dans la paroisse, assure l’enterrement de Félix. Il s’avère tolérant, sympathique, s’abstient de toute remarque envers Noël, le mécréant du village, et l’aide à construire son bateau, aide aussi tous ceux qui en ont besoin, en mettant la main à la pâte quand il le faut. Gaëtan est l’innocent du village, mais on l’aime et on le protège contre les moqueries du facteur de la ville. Le thème de l’égalité des sexes, peut-être en avance sur son temps, est abordé à plusieurs reprises, déjà avec Marie, qui se révèle capable en toute modestie de tenir le magasin, mais aussi de « chauffer » (p. 51) la seule voiture du village qui sert à tous, ce qui donne lieu à des remarques sexistes suivies de remises en place, puis avec d’autres personnages, par exemple la jeune Jacinthe qui a gagné un pari avec un garçon : « J’ai pissé plus loin que lui » (p. 31) ! Ou encore Gaëtan qui veut des chaussures de fille parce qu’il les trouve belles, une petite fille qui veut partir au bois comme les hommes quand elle sera grande, etc. Des garnements tirent avec une fronde dans les énormes couilles d’un bélier, lequel finit par arracher son piquet et les pourchasser… jusqu’à ce qu’ils surprennent dans les fourrés la sœur de l’un d’eux en train de batifoler avec le frère de l’autre ! Bref, on est loin de la répression sexuelle telle qu’on l’évoque souvent dans la littérature québécoise.

Tome 2 : Serge (2006)

Le deuxième tome commence in medias res par l’arrivée d’un étranger au village, Serge Brouillet, dont la moto est bloquée par la neige. Marie l’a hébergé, mais dès le lendemain, ça « placote » au village, de sorte que pour éviter les langues de vipère, elle lui propose de s’installer dans la remise. Les trois vieilles chouettes et grenouilles de bénitier du village sont les premières à cancaner. Elles trouvent au nouveau venu une « drôle de parlure » (p. 11). Les auteurs distillent les informations sur ce personnage d’autant plus énigmatique que Marie est réservée et ne lui pose aucune question. Il a fait la guerre de 14-18 en France, il est vétérinaire, et « après toute cette boucherie » a « eu envie de profiter de la vie […] pour oublier ». « Grâce à l’héritage de [s]on père [il a] pas mal voyagé en Europe… abusé de choses et d’autres » (p. 45). Il a travaillé dans la restauration, son meilleur ami, Paul, est chef chez Maxim’s, etc. Il est capable de remplacer au pied levé le seul homme capable d’égorger le cochon pendant l’hiver, alors que la plupart des hommes ont quitté la place pour la saison. Il cuisine à la perfection et invite tout le village. Il en est pour trouver cela « bizarre pour un gars » (p. 41). Marie ne dit rien, mais on la sent bouleversée par la cohabitation avec cet homme si charmant et si respectueux. Le thème de la sexualité est en suspens dans ce tome, mais elle est latente. On apprend l’histoire terrible des trois vieilles chouettes, belles-sœurs des trois frères Gladu, tous trois retrouvés morts à la fin de la saison d’hiver, dans l’incendie d’un bordel ! Depuis, elles « considèrent les hommes dans leur ensemble comme des suppôts du diable… à l’exception des hommes d’Église. Pis encore là il faut qu’ils soient très religieux » (p. 58). Serge ouvre un restaurant dans le magasin, et la soirée inaugurale est un immense succès, qui fait se retourner dans sa tombe le narrateur Félix (que les lecteurs qui n’auraient pas lu le tome 1 ne peuvent pas identifier).

Tome 3 : Les Hommes (2007)

Le cordonnier du village offre à Gaëtan pour son anniversaire les chaussures de fille dont il rêvait, mais cela choque plus ou moins les mentalités. Son père, maire du village, le protège : « Mon garçon, il s’habillera comme y voudra » (p. 13). À la fin de l’hiver, les hommes rentrent en troupeau au village. Ils prennent très mal l’ouverture du restaurant, pourtant gratis, et la présence de cet homme qui fait roucouler leurs femmes. Ils boycottent le repas qui leur est offert, puis exigent que leurs femmes boycottent le magasin, et l’un d’entre eux frappe Serge. Cela rend Marie furieuse, et elle ferme son magasin. Les femmes soutiennent Marie, et refusent d’aider les hommes quand ils montent aux cabanes à sucre. Le curé s’énerve, s’en veut, et confie à Noël sa « crise de vocation ». Elles et leurs filles s’entraînent à dire « non » aux gars, ce qui fait monter le mécontentement contre Serge, au point qu’il décide de quitter le village après un nouvel incident. Marie est désespérée. Elle n’ose pas lui dire qu’elle s’est attachée à lui, et sombre dans la déprime. Il finit par prendre son courage à deux mains, et lui avoue qu’elle n’y est pour rien, qu’il lui trouve toutes les qualités, mais qu’il, ou plutôt que son meilleur ami Paul, de Paris, est « un inverti », mot qu’il doit expliciter : « un homme qui aime les hommes ».
Un inverti…
Marie semble rassurée, en tout il s’endort dans ses bras, avec commentaire de la voix off de son défunt mari, Félix, qui comprend que « c’est rien qu’une tapette », et lui dit par-delà la mort : « Tu l’auras jamais ». Les pages relatant le désespoir de Marie, puis le coming out nocturne de Serge sont d’une force extraordinaire. De nombreuses vignettes, voire une page entière sans phylactère, des cadrages éloquents, des couleurs en accord avec ces sentiments crépusculaires. De même que le contenu féministe, le motif de l’inversion assumée et déclarée est peut-être en avance sur le temps du récit. À cette époque, on se mariait, et on vivait son amour des hommes dans la honte, à moins d’être un artiste d’avant-garde. D’où peut-être le choix de faire en sorte que Serge « oute » son petit ami plutôt que lui-même. Mais cette relative invraisemblance n’empêche pas que ce tome 3, prévu au départ comme la fin de la série, est bouleversant, et si votre cœur n’est pas de marbre, il vous tirera peut-être quelque larme…

Tome 4 : Confessions (2008)

On s’est réconcilié, Serge s’efforce de parler joual et d’oublier son maudzit accent de France. Gaëtan fait des progrès en cuisine, il apprend un truc à son maître. Les bonnes âmes du village jasent, et même le curé finit par demander à Marie de se déclarer pour « régulariser » sa situation avec Serge. Mais ce n’est pas simple, car s’ils s’entendent bien et se chahutent parfois, quand Marie profite d’un jeu pour rouler une pelle à Serge, lui l’appelle « petite sœur » (p. 16)… Elle s’efforce de proclamer « il est pas comme les autres », il lui faut se justifier… Bref, elle finit par se confesser, ce qui met le curé dans tous ses états. L’album préserve le secret de la confession, sauf que le curé en sort dans un tel état que c’est comme s’il avait parlé ! Une sorte de conseil de guerre se réunit chez Noël, où les « petites prunes » aident à faire passer la pilule. Noël explique pourquoi il est borgne, et qu’il a compris depuis longtemps que Serge est « aux hommes ». L’aveugle Isaac itou. Reste à trouver une explication plausible pour le reste du village. On trouve donc une histoire inventée pour justifier l’impossibilité du mariage, qu’Isaac s’arrrange pour répandre en faisant promettre le secret… C’est pendant l’enterrement du maire et père de Gaëtan que le faux secret se divulgue. Gaëtan demande un nouveau « popa », et cela arrange tout le monde que Serge se dévoue, lequel vient de s’engueuler avec Marie, lui reprochant de ne pas l’accepter tel qu’il est (un « fif », une « tantouze », p. 54), et lui conseillant de se trouver un autre mec. Ce tome me semble moins réussi que les précédents. On sent qu’on a voulu profiter du succès de la trilogie initialement prévue. Ces manigances autour de la révélation de l’homosexualité de Serge me semblent vraiment anachroniques en 1927 dans la campagne québécoise, et puis elles occupent presque tout un volume, cela me semble disproportionné. Pour le mot « fif », je n’ai pas réussi à trouver, mais cela m’étonnerait qu’il ait déjà eu ce sens dans les années 20.

Tome 5 : Montréal (2009)

On nous refait le même coup que dans le tome 3, sauf que cette fois c’est Marie qui est l’objet du ressentiment du village. La cause ? Elle s’est tapé un petit jeune, Marceau, et ça s’est su, et la copine du Marceau a fait un scandale qu’elle ait couché avec son « chum », du coup chacun s’en mêle, au point qu’elle décide de quitter le village pour Montréal avec Jacinthe, la petite-fille de Louise, dont l’agonie nous vaut une séquence très émouvante. Elles se donnent du bon temps, avec les commentaires en voix-off de feu son mari, qui regrette de n’avoir pas fait ça avec elle de son vivant. Pendant ce temps, Gaëtan et Serge s’occupent en dilettantes du magasin et réinventent le jeu de dames, et la pénurie s’installe au village. On se demande bien pour quelle raison, puisque les routes sont praticables et que le téléphone existe, Serge ou d’autres villageois n’organisent pas une expédition de ravitaillement à la ville avec une charrette ? (la voiture de Marie était la seule, mais le facteur utilise aussi une automobile, bref, la solution ne semble pas bien difficile…). Donc le scénario est un peu cousu de fil blanc, mais on prend toujours du plaisir.

Tome 6 : Ernest Latulippe (2010)

C’est la zizanie au village rapport à l’absence de Marie et la fermeture du magasin. Le pauvre Marceau s’en prend plein la gueule pour pas un rond, alors qu’il s’est réconcilié avec sa copine. Marie se donne du bon temps à Montréal, sous les commentaires de feu son Félix. Il y a même deux bogosses qui se bagarrent pour ses beaux yeux. On se décide enfin à se cotiser pour envoyer Serge au ravitaillement, mais voilà que le pont a été enlevé par l’orage. Le temps qu’on le reconstruise, Marie et Jacinthe sont revenues, c’est le pardon général. Pendant que Gaëtan apprécie difficilement la surprise qu’on lui a rapportée, un bilboquet qui en veut à son nez, vlà-ti pas que l’Ernest Latulippe vient demander du secours pour son frère Mathurin qui s’est fait pogner par un ours dans leur cabane de trappeurs. On va le chercher en canoë, toute une aventure, c’est encore Marie qui les héberge le temps de soigner Mathurin. Elle raconte à Adèle puis à Serge comment elle s’est donné du plaisir avec non pas un mais deux gars, mais qui ne lui plaisent pas plus que ça. Elle est déterminée à mener sa vie sans se soucier des racontars.

Tome 7 : Charleston (2011)

Cela commence par l’apprivoisement des deux hommes des bois. On les soigne, on les lave, l’Ernest se coupe la barbe et se tape la Marie, ce qui rend jaloux le Mathurin, et comme la Marie n’est point bêcheuse… de toute façon elle sait qu’ils vont bientôt regagner leur cabane avant la mauvaise saison (et un trouple, un !). Marie, avec Philomène, la tante de Gaëtan, introduit certaines nouveautés au village, notamment le charleston, qui rend fous les villageois, qui swinguent à tout bout de champ. Superbes scènes de genre de danse collective. Le rouge à lèvres aussi, qui plaît à Gaëtan, qui n’a pas peur d’ajouter ça à ses « chaussures de guidoune ». À propos, très peu de mots et d’expressions bénéficient d’une note de bas de case, et il n’y a pas de lexique. Donc pour « guidoune » par exemple, il faut aller voir un lexique québécois. Les femmes se font de belles robes de ville pour danser. Une scène hilarante est quand l’une des vieilles chouettes se fait « licher » par Roger-Roger, l’ourson adopté par Gaëtan, qui s’était glissé sous sa jupe. Alcide le cordonnier fait de beaux souliers de guidoune à toutes les filles, ce qui semble l’émoustiller, mais il n’ose rien. On songe à l’élection du nouveau maire, et personne ne veut se décider, ce qui donne lieu à des beuveries, pardon, soirées électorales masculines, pendant que les femmes, qui n’ont pas le droit de vote, se font des robes. Les hommes repartent pour l’hiver, y compris les deux trappeurs, et vla-ti pas que la Marie a des envies de fraises…

Tome 8 : Les Femmes (2012)

Ce tome est plus court que les autres : 64 p., même s’il ne se présente pas comme le dernier. Effectivement, la Marie attend un heureux événement. De qui, ça, c’est une autre question dont on se fiche, et Serge se propose d’assumer la paternité à la bonne franquette. Éloïse, émue par son poème, tombe en amour avec Alcide. Le curé est repris par ses doutes, au point qu’il rate la messe et se consacre à sa passion de la construction du bateau de Noël. Ou plutôt de l’arche de Noé, quand on regarde de plus près ledit bateau. L’arche est d’ailleurs aussi évoquée par le quatuor d’animaux domestiques qui rythment les albums, chien, chat, canard et ourson. Bref, point de maire, point de curé, cela s’aggrave. Mais on ne veut pas recommencer les conflits de naguère. Faut-il écrire à l’évêque pour qu’il nous impose un curé qui se mêle de faire la morale ? On ne veut pas d’un autre abbé Gagnon. Le curé négocie le nombre de messes et de confessions, et on tombe d’accord. Ces dames prennent goût au charleston et aux robes, et les amours non-conventionnées de Marie ou d’Éloïse finissent par ne plus choquer grand monde. Les dames Gladu s’adonnent à une sorte de monomanie qui les détourne de leur grenouillage de bénitier : planter des clous dans des planches !

- Les tome 3 et 4, Les Hommes et Confessions, bénéficient du label « Isidor ».
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Lionel Labosse


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