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De la socratisation bien tempérée, pour les lycéen(ne)s

Un Amour prodigue, de Claudine Galea & Colombe Clier

Éditions Thierry Magnier, collection « photo roman », 2009, 256 p, 16 €

jeudi 30 juillet 2009, par Lionel Labosse

À partir de natures plus ou moins mortes, selon le principe de la collection « photo roman », Un Amour prodigue narre les amours d’une lignée de femmes sur trois générations, entre 1975 et 2009. Ces femmes vivent chacune une passion, et pour les deux premières, sont enceintes à 16 ans, ce qui permet de créer une connivence inhabituelle entre la grand-mère Léa et sa petite-fille Philippine, au-delà de l’incompréhension de la fille et mère Lili. Philippine étant perturbée par sa passion malheureuse pour Nina, une jeune lectrice d’anglais de son lycée (p. 61), Léa révèle ce qu’elle n’a jamais dit à personne : juste avant de se marier et d’avoir Lili, elle avait vécu une grande histoire d’amour, elle aussi, avec sa prof d’histoire-géo âgée de 34 ans. Si on avait reproché à Claudine Galea la timidité de son premier ouvrage chroniqué par nos soins, pour celui-ci, nous serions prêt à lui reprocher d’avoir été trop loin dans la provocation ! Mais en ces temps de remise en cause de l’héritage de 1968, et de retour de la pudibonderie à gauche autant qu’à droite, ce type de provocation peut passer pour salutaire. Certains aspects de l’histoire en font d’ailleurs une sorte de conte, sinon d’utopie, qu’il faut se garder de prendre au pied de la lettre ; c’est sans doute ce que suggère le principe de cette collection consistant à donner à un auteur un lot de photos dont il ignore tout, et à lui commander un roman… Le résultat ne peut que garder trace de cette génération aléatoire.

Résumé

Philippine, 16 ans, est terrassée par un chagrin d’amour : il s’agit cette fois-ci d’une fille, et sa mère Lili appelle à la rescousse la grand-mère Léa. Celle-ci est plus ouverte sur la question, et pour cause… elle avait renfermé dans une boîte à biscuits des photos prises par elle-même à l’occasion d’une passion de six mois pour une de ses profs, en 1975. Elle entreprend donc de raconter cette histoire, comment de fil en aiguille les deux femmes se sont rapprochées, et comment la prof a accepté simplement l’amour de son élève, tout en la protégeant d’entrée contre les excès possibles de cet amour. Léa ne parlait pas de sexualité avec sa mère, comme si dans sa famille, mai 68 n’avait pas eu lieu : « J’en crevais d’envie, mais c’était caché » (p. 90). L’amour est sexuel dès le premier jour, et c’est à peine si les risques sont rappelés : « Léa je vais te prendre dans mes bras, mais tu es mineure, tu sais que c’est interdit » (p. 137). Du reste, Marc, avec qui Léa va finalement avoir un enfant à 17 ans et se marier, est aussi un adulte de 24 ans qui tient le club photo du lycée. La jeune femme avec qui Phili a eu elle aussi une liaison de six mois, Nina, est allée encore plus loin dans la jouissance sexuelle, d’après les bribes d’informations distillées au fil du récit, comme si l’auteure avait voulu marteler une conception anti-platonique assumée du rapport de séduction pédagogique : non, contrairement à la mésaventure d’Alcibiade avec Socrate, allons-y à fond, et que les pédagogues répondent sans crainte au désir d’amour des disciples ! À ceci près qu’étourdie par la liberté sexuelle, Nina ne prend aucune précaution, et fait des promesses à Phili qu’elle ne tient pas. Celle-ci la traite de « salope » (p. 96), et Léa tente de faire la part des choses : « Elle l’avait maltraitée, mais elle lui avait aussi appris la splendeur de la jouissance, la richesse et l’infinie variété des sensations et des émotions, et c’était un don inouï, quelque chose que peu d’adolescentes et d’adultes avaient eu la chance de recevoir » (p. 108).
C’est donc un roman qui sent le soufre que ce « photo roman », qu’on se le dise : ne le proposez pas innocemment dans votre C.D.I. ou sur une liste de conseils de lecture ! J’avais naguère épinglé un roman pour ados qui négligeait de rappeler la loi en racontant les amours d’un élève de collège et d’un surveillant. Si celui-ci va beaucoup plus loin, d’une part, l’action a lieu en lycée, et surtout il est rappelé dans la narration que la chose est interdite. Pour le reste le rôle de la rubrique livres du Collectif HomoEdu n’est pas de censurer, bien au contraire, mais d’informer les collègues cartes sur table sur le contenu des ouvrages et les risques éventuels qu’il y aurait à les programmer en milieu scolaire…

Mon avis

Un détail de l’achevé d’imprimer amuse, intrigue ou agace : « cet ouvrage a été achevé d’imprimer par des femmes » ! Manque encore que ces femmes soient estampillées lesbiennes pour ajouter à notre plaisir de lire ! La narration a la particularité, pour les premiers lecteurs, d’être datée d’après la date de parution, tout en étant au passé simple (s’agissant du récit-cadre qui se passe en 2009), ce qui souligne la composante artificielle assumée de la collection. Évacuons quelques réticences sur le style trop affecté à mon goût : « Qu’est-ce qui peut remplir le manque que le désir ouvert, béant, creuse dans le corps, jour après jour, heure après heure ? » (p. 28), et les allusions nombreuses à de grandes marques intimidantes d’auteurs (cf. p. 41), de musiciens ou cinéastes, comme je l’ai maintes fois remarqué dans des romans pour les jeunes, comme celui-ci par exemple [1]. La mention en leitmotiv de la modeste chanson « Une image », de Lionel Daméi constitue heureusement une respiration dans cette atmosphère hautement culturelle ! [2] Cette inflation des références ronflantes réserve ce roman à de rares lecteurs ou lectrices lycéens, capables de ne pas s’agacer de trouver à chaque page une sorte de mise en demeure de posséder une culture élitiste. Léa est traductrice de l’anglais, spécialisée, évidemment, dans les plus fameux auteurs !

Une parabole

Même la sortie scolaire évoquée dans les souvenirs de 1975, c’est pour aller voir le film de Pasolini Théorème (p. 134). Le choix de ce titre, fort peu réaliste (est-il plausible que des profs à cette époque aient osé amener des lycéens voir ce film scandale, à supposer qu’il ait été autorisé en-dessous de 18 ans ?) [3], est un nouvel indice incitant à prendre Un Amour prodigue pour un apologue, de même que le titre, qui évoque bien sûr la parabole du Fils Prodigue ; d’autant plus que le texte est truffé d’allusions plus ou moins cryptées au monde juif, les personnages étant pour la plupart juifs, plus ou moins croyants, attachés à Israël, progressistes et non-pratiquants (Lili apprend l’hébreu, mais on mange de la charcuterie ; la meilleure amie de Phili est palestinienne (ça fait un peu téléphoné !) ; Léa refuse de prononcer le nom de son amante, qu’elle considère « comme un talisman » (p. 233). Il s’agit donc, comme dans la parabole, de valoriser les tentatives pour s’écarter de la loi reçue, explorer d’autres horizons… et revenir à la maison.

Le discours sur la sexualité

Pour comprendre ce roman, il serait bon de s’imprégner du contexte de l’époque : on est quelques années après la mort de Gabrielle Russier, telle qu’elle est racontée dans Les Écrous de la haine, de Michel Del Castillo. La situation de ce livre n’est pas réaliste, d’où sans doute l’allusion à Théorème : Léa n’a pas, comme dans l’histoire de Gabrielle, à tambouriner à sa porte : dès la première demande, comme dans un conte de fées, sa prof l’emmène dans son lit et elles « baisent » (verbe employé par la petite-fille et la grand-mère !) [4]) dans une scène parmi les plus torrides que nous ayons en magasin (p. 140). Comme dans un conte, les deux amantes n’auront d’autre embûche sur le chemin de leur amour que la possessivité de Léa. Et « Elle » devra mettre fin à la passade, avec une fort belle scène de rupture. 34 ans après, Léa tente de transmettre la leçon de jouissance de la vie sans souffrance à sa petite-fille. Quand elles se mettent à discuter « baise » (cf. p. 188), avec des échanges assez inouïs entre grand-mère et petite-fille, il faut prendre le récit non pas comme réaliste, mais comme une utopie qui se base sur d’autres cultures que la nôtre, comme ce qu’évoque Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques [5]. [6].

La jeune Phili est exaspérante, à tout réclamer sans rien donner. Elle est de cette lignée de militants jamais contents, avec par exemple cette phrase révélatrice de l’excès du féminisme qui va jusqu’à considérer le père comme un fournisseur de sperme anonyme : « Si tu as un enfant avec une autre femme, il n’y en a qu’une des deux qui peut lui donner son nom » (p. 30). Heureusement que sa grand-mère est là pour tempérer ses réactions, même si, emportée par l’émotion, elle finit par déclarer à sa fille Lili : « L’égalité des femmes et des hommes passera aussi par la disparition de l’hétérosexualité comme modèle » (p. 231). Elle décoiffe, cette mère-grand ! Phili a brusqué sa mère en se revendiquant lesbienne sans lui accorder le moindre temps d’adaptation (p. 205). Elle a sans doute trop lu Les Filles ont la peau douce, d’Axelle Stéphane, un documentaire qui nous montre également une lycéenne délurée. Au vu de la dernière gay pride parisienne, finalement, ce genre de livres fait du bien : plus les lycéens sont conformistes, plus la communauté altersexuelle s’édulcore, plus la littérature jeunesse s’émancipe !

- Voir À mes amourEs et Entre les vagues, de la même auteure. Voir, dans la même collection, Amoureux grave, d’Élisabeth Brami & Philippe Lopparelli. On trouvera dans Le Rempart des Béguines, de Françoise Mallet-Joris la généalogie des récits de passion amoureuse entre une jeune fille et une adulte, sans oublier aussi de s’intéresser à Simone de Beauvoir, qui eut des relations avec certaines de ses élèves, et fut un temps radiée de l’éducation nationale (pendant l’Occupation). Lire à ce sujet Mémoires d’une jeune fille dérangée, de Bianca Lamblin, l’une des élèves-amantes de Beauvoir.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Série « Natures au repos » de Colombe Clier, dont sont extraites les photos du livre.


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[1Dans un contexte tout autre que le roman jeunesse, le recours excessif aux citations ou références a aussi de quoi rebuter.

[2« Belles garnitures / Beethoven, Rimbaud, la voilure / Léo Ferré, grande pointure », dit Alain Souchon dans « Tout me fait peur ».

[3La prof conseille d’ailleurs à sa jeune amante d’aller voir Salò ou les 120 journées de Sodome (p. 135) !

[4On aura même droit de la part de cette dernière, à un « Putain, j’ai lâché » (p. 190) — où lâché est un verbe déclaratif.

[5« Les affaires amoureuses retiennent au plus haut point l’intérêt et la curiosité indigènes ; on est avide de conversations sur ces sujets, et les remarques échangées au campement sont remplies d’allusions et de sous-entendus. Les rapports sexuels ont habituellement lieu la nuit. Parfois près des feux du campement ; plus souvent, les partenaires s’éloignent à une centaine de mètres dans la brousse avoisinante. Ce départ est tout de suite remarqué, et porte l’assistance à la jubilation ; on échange des commentaires, on lance des plaisanteries, et même les jeunes enfants partagent cette excitation dont ils connaissent fort bien la cause. » (ch. XXVII).

[6Pardon, mais altersexualite.com se doit aussi de relever le niveau de ses articles avec de grandes marques d’intellectuels !