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Chic, mon petit ami est gay ! pour les 4e/3e

Kiss, de Jacqueline Wilson

Gallimard, Scripto, 2007, 344 p., 12 €

jeudi 9 avril 2009, par Lionel Labosse

On l’a déjà souvent constaté, la littérature de jeunesse anglaise est coincée quand il s’agit d’aborder la question altersexuelle. L’exemple le plus fameux sinon le plus fumeux, est le canular auto-lancé par J. K. Rowling au sujet de sa série Harry Potter : au terme de sept pavés, elle eut le courage d’annoncer… au détour d’une entrevue, que l’un de ses personnages était gay, ce dont personne ne s’était rendu compte à la lecture. L’une des meilleures occasions était perdue d’apprendre l’existence de l’homosexualité à de jeunes lecteurs dans tous les pays du monde où cette série est traduite, spécialement dans ceux où l’homosexualité est censée ne pas exister. La perspective de quelques millions de dollars en moins a eu raison du prosélytisme ! Jacqueline Wilson, vétéran de la littérature jeunesse britannique, est beaucoup plus téméraire, puisqu’elle a eu l’audace extrême d’aborder l’homosexualité dans son 85e ouvrage publié ! Audace limitée, puisque seuls les lecteurs qui auront atteint la 253e page d’un pavé de 344 p., sauront qu’y est abordé l’inabordable sujet ! Bref, encore un peu d’efforts, messieurs (et dames) les Anglais(e)s, si vous voulez être révolutionnaires ! [1]

Résumé

Emily a 14 ans, se trouve laide, petite, et attend que ses seins poussent. Depuis l’âge des poupées, elle est la meilleure amie de son voisin Carl ; leurs secrets sont cachés dans une « Cabane de Verre » au fond du jardin de Carl, où celui-ci range sa collection d’objets en verre. Carl n’est pas comme les autres garçons, il est intelligent et sensible, et Emily est bien décidée à l’épouser plus tard. Elle attend désespérément que Carl passe de l’amitié à l’amour. Elle devient amie avec la chipie du collège, Miranda, gosse de riche délurée mais au grand cœur. En raison de ses bons résultats, Carl a intégré un collège plus coté, où il s’entiche de Paul, amateur de football et de filles, tout le contraire de ce qu’il apprécie d’habitude. Emily s’étonne de la place que prend Paul et des changements dans la personnalité de Carl. Miranda décide de devenir la meilleure amie d’Emily, surtout parce qu’elle est intéressée par le beau Carl. Celui-ci n’est pas en reste dans l’opportunisme, et se sert de Miranda pour appâter Paul. Emily est de plus en plus stupéfaite d’observer son ami renier ses idéaux. Lors d’une sortie pour l’anniversaire de Carl, celui-ci se laisse aller à embrasser Paul, qui le rejette brutalement et court se rassurer dans les bras de Miranda. Du coup, Carl va enfin s’accepter et faire un coming out auprès de son amie et de sa famille, où tout se passera bien, mais au collège, il est victime d’un harcèlement homophobe.

Mon avis

Gudule nous avait déclaré dans une entrevue : « Je n’ai pas un seul roman traduit en anglais : les anglo-saxons n’en ont rien à battre des auteurs français ». Eh bien, il semble que sur les thèmes altersexuels, où la France et le Canada sont en avance, aucun auteur anglais n’ait jamais eu l’occasion de lire un ouvrage de catégorie jeunesse traitant du sujet ! En 2005, on avait pourtant eu un père gay dans Seize ans ou presque, torture absolue, de Sue Limb, et nous voici avec un ado gay, ou plutôt qui se croit tel, car son homosexualité reste très théorique. Le roman de Jacqueline Wilson est gentillet, et peut-être parviendra-t-il à ne pas ennuyer quelques élèves de 4e ou de 3e entre deux émissions de télé-réalité, mais franchement, il est triste pour les élèves anglais qu’on en soit encore à effleurer le sujet…
Pour en revenir à ce livre, on a l’impression d’avoir lu cent fois ces mésaventures de nymphettes de 14 ans amoureuses de leur image, ainsi que celles de la mère divorcée d’Emily qui se remet à fréquenter un homme. Miranda se déclare intéressée par le journalisme (p. 165), mais ses préoccupations sont désespérément superficielles. Elle s’intéresse aux arts, voilà tout, et encore, c’est pour draguer Carl. Emily revient toutes les 20 pages sur ses vues sur Carl, les mignonnettes historiettes qu’ils ont inventées étant petits, à quel point c’est un garçon charmant, etc. Quand enfin le sujet de l’homosexualité est abordé clairement, les réactions sont caricaturalement positives du côté des bons (tous les personnages, amies et familles), et caricaturalement négatives du côté des méchants, c’est-à-dire Paul et les autres collégiens, dont aucun à part Paul n’est individualisé. La leçon de morale est positive, sans faute : Emily et Miranda, les parents de Carl, ont l’esprit ouvert, sans la moindre réticence. Le mécanisme de l’homophobie est bien démontré, que ce soit par les petites allusions, les vannes faciles des garçons du collège avant le moment fatidique, l’homophobie intériorisée de Carl (« J’ai toujours fait attention de ne pas paraître trop efféminé », p. 254), qui serait à classer parmi les « caméléons » dans la typologie d’Éric Verdier (« Mais ça allait parce que je rigolais et que je faisais l’imbécile en secouant les poignets et en faisant « Ouh là là ! » tout le temps, dans l’espoir qu’il rie avec moi et pas de moi », p. 256), tandis qu’Emily et Miranda se classent parmi les « rebelles ». Une fois le drame arrivé, Carl redevient lucide vis-à-vis de Paul : « S’il est sympa avec moi, ou même juste vaguement poli, tous les autres vont le traiter de pédé aussi. Alors il est obligé d’être celui qui lance toutes les idées dégueulasses et qui dit les pires choses » (p. 313). Que dire d’autre ? Un côté plaisant du livre est que les ados picolent de la bière ou des alcools forts (non que ce soit positif en soi, mais on se réjouit que cet aspect ne soit pas censuré !), par contre le nombre de marques commerciales citées peut paraître excessif ; de même, la sexualité des adultes est évoquée, et les ados paraissent bien sages à côté de la mère de Miranda qui a un amant sous couvert de cours de yoga.
Pourquoi les éditeurs jeunesse éprouvent-ils le besoin de traduire tout ce qui vient d’Angleterre tout simplement parce qu’ils ont des contrats ? Ne peuvent-ils faire aussi travailler les traducteurs d’espagnol, d’italien, sans parler de langues plus exotiques… Dans la même collection Scripto, je signale l’excellent roman — également traduit de l’anglais — de Siobhan Dowd, La Parole de Fergus, qui évoque la lutte de l’IRA et la grève de la faim de 1981 (Bobby Sands), etc.

- La traductrice Alice Marchand est également auteure des traductions de Déchaîné, d’Ally Kennen et de La Face cachée de Luna, de Julie Anne Peters.

- On se réjouira cependant que ce livre ait été sélectionné par le concours littéraire Les Incos en 2010/2011, niveau 3e / 2de.

- Voir la critique de blog-o-noisettes et celle du blog suspends ton vol.

Lionel Labosse


Voir en ligne : Page consacrée à l’auteure sur Wikipedia (en anglais)


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[1Le contraste étonne quand on songe que certaines séries anglaises comme Skins, très proche au niveau de l’inspiration, n’hésitent pas à aller bien plus loin.