Tempête dans un crâne, pour les lycéens
Sarbacane, Exprim’, 1999, 296 p., 10,5 €.
jeudi 18 septembre 2008, par Lionel Labosse
Voir en ligne : Article sur l’auteur sur Wikipedia (en anglais)
Charlie entre au lycée, il va sur ses 16 ans. Bouleversé par le suicide, peu de temps auparavant, d’un camarade, il entreprend d’écrire régulièrement des lettres à un inconnu rencontré dans une fête. Dans ces lettres, il tient en fait une sorte de journal intime : « t’avais l’air d’être […] le genre de personne qui comprendrait que c’est mieux qu’un journal intime parce que là, y a une sorte de partage, alors qu’un journal, n’importe qui peut tomber dessus » (p. 285). On ne peut décemment pas parler de « roman épistolaire », car Charlie ne sait rien de l’inconnu et ne cherche rien à savoir de lui, encore moins à obtenir une réponse ; et il modifie les prénoms des personnes dont il parle, de façon à ne pas être identifié. Son correspondant anonyme est une sorte de double du psy que par ailleurs il consulte régulièrement. Dans ses lettres, il évoque par exemple les menus faits de la vie familiale, sa sœur qu’il aide à avorter en cachette des parents parce que son petit ami est irresponsable (bon passage, p. 164), les oncles et les tantes, les grands-parents, le grand-père dont on apprend incidemment qu’il avait la main leste, la tante Helen, qui… (lisez le livre), etc. Ses principaux amis, Sam (une fille) et Patrick, un peu plus âgés, l’accompagneront dans cette année clé de sa vie. Il trouve Sam à son goût et le lui dit sans ambages, mais elle lui fait comprendre qu’il ne doit pas penser à elle « façon Charlie » (p. 40). Sam sort avec Craig, qui se révélera un Casanova, et Patrick sort avec Brad, ce qui ne va pas sans mal, puisque Brad n’assume pas le fait d’être homo. Charlie au contraire assume sans problème l’homosexualité de son ami, qu’il surprend lors d’une fête. Il ira jusqu’à se battre pour lui dans une scène sur laquelle nous reviendrons. Charlie sort avec Mary Elizabeth, une fille plus expérimentée que lui — féministe qui « a envie d’étudier les relations lesbiennes » ! (p. 161) — mais ça ne colle pas, il ne parvient pas à passer à l’acte. Même lorsque Sam se retrouve libre, il lui déclare, dans la scène la plus émouvante à mon avis : « j’ai compris que pour moi, ta tristesse comptait beaucoup plus que le fait que Craig soit plus ton petit copain. […] C’est là que j’ai réalisé que je t’aimais vraiment » (p. 276). Je vous laisse découvrir le petit coup de théâtre final (qu’un lecteur averti aura compris avant, mais qui est annoncé discrètement). Cela rappellera à certains le film (pour adultes avertis, attention !) de Gregg Araki, sorti en 2004, Mysterious skin (inspiré du livre éponyme de Scott Heim, que je n’ai pas lu).
Si ce livre m’a ennuyé c’est d’une part à cause du style bâtard adopté, qui à mon avis ne colle pas au personnage, qualifié de « un des garçons les plus doués que je connaisse » (p. 250) par Bill, le prof de littérature, qui lui donne régulièrement des romans à lire parce qu’il le tient pour un élève « vraiment exceptionnel ». On se demande pourquoi vouloir absolument le faire écrire de cette façon relativement relâchée, avec surtout l’oubli des discordantiels dans le morphème discontinu de la négation [1]. Vous me direz que cette ablation du « ne » (prononcer « nœud ») est une façon lacanienne choisie par la traductrice de signifier l’asexualité du personnage ! Ce qui ne colle pas non plus pour cet élève si doué, c’est que, en dehors du style, ses préoccupations ne s’élèvent quasiment jamais au-dessus des obsessions basiques de tout adolescent : la masturbation (p. 39), le cannabis et le LSD (et pas les aspects socio-économiques, juste la conso : p. 154 et p. 143), et le sexe (en paroles : cf. p. 219, p. 221…). De tous ces livres que ce « prof de littérature » lui donne à lire, on nous récapitulera l’intimidante liste en fin d’ouvrage : rien que de la grande marque d’écrivains, du prix Nobel, du prix Pulitzer. Pas de la petite bière de méprisable littérature jeunesse, vous savez, ces bouquins au rabais qu’on donne à lire aux ados de quinze-seize ans dans les pays sous-développés ! Eh bien ! du contenu de tous ces livres, le héros ne tirera quasiment rien, aucune réflexion d’ordre littéraire — vous avez dit prof de littérature ? Sur les 300 pages, de même, je n’ai relevé qu’une seule allusion à la politique (p. 266, une demi-ligne !). Les passages « utiles » sont donc séparés de considérations banales lues mille fois ailleurs, et l’on regrette qu’un éditeur sévère n’ait pas signifié à l’auteur que 200 pages eussent été suffisantes, et qu’il viderait dans un second roman le reste de son sac… Mis à part ce défaut de jeunesse, l’ouvrage se révèle très intéressant.
L’intérêt de cet ouvrage d’un point de vue altersexuel est qu’il constitue un parfait exemple de la typologie que, à la suite de Michel Dorais, Éric Verdier a établie pour qualifier les attitudes que chacun, notamment à l’adolescence, adopte face à l’homosexualité et à l’homophobie (voir Le suicide des jeunes face à l’homophobie). La scène-clé est celle où Charlie se bat comme un enragé pour défendre Patrick, que Brad traite de « sale pédale » (p. 209). Celui-ci a en effet été débusqué par son père ; lequel l’a battu, et Brad se comporte en parfait « caméléon », je cite É. Verdier : « [il] refuse lui aussi son homosexualité, mais fait sienne l’homophobie de son groupe de pairs, pouvant même aller jusqu’à commettre des agressions homophobes ». Charlie endosse alors le rôle du « parfait garçon », lequel, toujours selon É. Verdier, « souvent se dévoilant tardivement, refuse son homosexualité mais également l’homophobie ambiante lorsqu’il y est confronté, donnant l’image de quelqu’un sans sexualité et combattant toutes les formes de discriminations. ». L’homosexualité une sorte de fil rouge du récit, l’auteur distille par touches progressives le portrait d’un ado soucieux de ne pas être homophobe. Charlie ira jusqu’à se laisser embrasser par Patrick sans protester, ce qui entraînera les protestations finales de Sam, pour qui ce n’est justement pas se comporter en ami. Bien sûr, le lecteur intuitif aura compris ce que recèle cette attitude, et ce que cache le manque de motivation du protagoniste pour le passage à l’acte avec des filles ! D’intéressants débats en perspective… si les élèves arrivent au bout des 296 pages !
Signalons encore pour la bonne bouche quelques détails. Pas raccord inaugure l’entrée en littérature jeunesse… du poppers (p. 228), et nous amène sur un lieu de drague homo (p. 225) (ça, ç’avait déjà été fait) ! À quand la backroom, le sling, le fist-fucking et le gang bang ? Il faut s’y attendre si l’on en croit cet article fort instructif de Thomas Querqy : Mutant hypersexuel. Je plaisante, mais je rappelle mon point de vue psychorigide : jamais comme prof je ne pousse à la roue dans ce domaine, et comme critique, je me contente d’enregistrer les « progrès », et de signaler de façon préventive aux enseignants utilisateurs de cette rubrique ce qui risque le plus de « scandaliser » les jeunes lecteurs — en réalité surtout leurs parents dans la plupart des cas. On apprécie également l’apologie de la « résilience » et de la gestion pacifique et indulgente des psychodrames de l’enfance ou de l’adolescence. Voir par exemple la scène où la sœur du héros se fait frapper par son petit copain, et assume, contre ses parents qui croient la protéger, sa part de responsabilité, la violence psychologique dont elle a usé avec lui (p. 25) ; ou la scène où le grand-père se justifie d’avoir frappé ses filles (p. 86), ou enfin la belle réflexion finale sur l’inutilité du ressentiment (p. 290). Le narrateur, l’air de rien, analyse finement l’absence de rapport entre les sexes (comme dirait Jacques Lacan encore), dans un extrait intéressant (p. 180). Enfin, les notes de bas de page offrent des informations utiles ; voir par exemple celle de la p. 263 qui nous apprend que « les habitants de l’Ohio et de la Pennsylvanie se moquent fréquemment de ceux de Virginie-Occidentale en leur attribuant des caractéristiques stéréotypées : […] chômeurs, socialement défavorisés, ignares et incestueux » Cela rappellera à nos lycéens le gag de la banderole du P.S.G. qui a occupé quelques instants notre classe politico-folliculaire !
Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».

Voir chez le même éditeur Chevalier B., de Martine Pouchain et Je reviens de mourir, d’Antoine Dole.
Voici un message reçu de l’éditeur :
« J’ai bien reçu et lu votre article, intéressant et très argumenté, et vous en remercie.
Pour la bonne bouche, je me permets toutefois d’opposer un argument au vôtre, lorsque vous écrivez « On se demande pourquoi vouloir absolument le faire écrire de cette façon relativement relâchée, avec surtout l’oubli des discordantiels dans le morphème discontinu de la négation ».
C’est une question à laquelle nous avons longuement réfléchi avec la traductrice, Blandine Londre — et si, pour être franc, l’hypothèse lacanienne ne nous était pas venue à l’esprit, nous avions en fait choisi cette option pour plusieurs raisons. Certainement pas pour « coller à la réalité des jeunes », ni pour « faciliter la lecture des jeunes lecteurs », je vous assure !
Plutôt parce que Charlie, s’il est effectivement « génial », n’est tout bonnement pas capable de faire appel de façon consciente à une forme structurée de raisonnement (bien qu’en réalité, il la maîtrise) : tout au long de roman, de cette année de sa vie, il n’est que chair et esprit agités, corps pris dans le vertige des émotions adolescentes, d’une part du fait de sa jeunesse et d’autre part du traumatisme dont on comprendra, à la fin, l’une des causes.
Son langage est à son image : chaotique, car Charlie ne parvient pas à faire le lien (le raccord) entre cette intelligence subtile qu’il cultive à l’intérieur de lui et son rapport au monde extérieur, sur lequel il pose un regard tour à tour extrêmement naïf et lucide, selon l’angle que l’on choisit pour l’analyser. Que tire-t-il, quant à lui, de ses lectures, des analyses fines qui lui viennent parfois sans qu’il s’en rende compte ? Peut-être pas grand-chose, sans doute moins que la bouffée d’air qu’il prend dans le tunnel, avec ses amis.
Il y avait aussi dans ce choix de traduction un petit clin d’oeil au héros de L’attrape-cœurs, qui est lui aussi à sa manière un « idiot littéraire »... c’est-à-dire un personnage avançant en marge du réel tout en essayant de « s’impliquer » sans cesse, et qui se sacrifie au lecteur pour que celui-ci ressente, presque à sa place, les émotions qu’il lui voit vivre.
Tout ceci bien sûr ne vise qu’au plaisir de la discussion, car j’ai été ravi de découvrir votre article et à travers lui, de deviner la joie que vous avez eue par moments à frayer avec Charlie...
Bien à vous, »
Tibo Bérard, responsable de la collection EXPRIM’
Cela me rappelle une discussion avec Cathy Ytak, qui regrettait que le concours des Incorruptibles n’organise pas de débats entre les élèves et les traducteurs des romans sélectionnés (ce qui favorise peut-être les romans français, puisque les auteurs traduits ne viennent pas défendre leurs ouvrages). Pour ce type de livre où le lien entre le fond et la forme est si fort, ce serait passionnant. J’en ai discuté avec un collègue prof d’anglais qui m’a dit que la tendance actuelle de l’enseignement ne portait pas vraiment sur la traduction mais plutôt sur la pratique vivante de la langue.
[1] Je fais exprès de jargonner, ce qui devrait être à la portée d’un élève si doué !