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Un « sous-produit » à « jeter à la poubelle » !

Mémoires d’une sale gosse, de Cédric Érard

École des Loisirs, Médium, 2004, 124 p., 8,5 €.

mardi 1er mai 2007, par Lionel Labosse

Eh oui ! altersexualite.com propose à ses jeunes lecteurs un exercice amusant de « sale gosse », suggéré par l’héroïne elle-même : déchire ce livre page à page, consciencieusement et froidement, avec ton petit réglet en fer, et résiste de toutes tes forces à l’envie de le déchiqueter d’un seul coup comme un sauvage en prenant les pages à pleines mains !

Jeanne est une stakhanoviste de la plume : entre l’âge de 14 ans et le bac de français et son dépucelage, elle rédige 124 pages (avec beaucoup de blancs) pour cracher son venin et nous raconter comment elle aime « ballader (sic) son insoumission printanière sous les nuages… » (4e de couverture). On aura reconnu le style phraseur de Cédric Érard, déjà auteur sous la même marque du consternant J’ai pas sommeil. Panne d’inspiration ou filon juteux, il nous remet ça en remplaçant le garçon par une fille. Même chronique blasée d’une année scolaire (non, changement, il y en a plusieurs, avec analepse complétive depuis l’âge de dix ans), qui se termine par un dépucelage et une grève lycéenne. Ah ! oui, parce que ces « mémoires », comme il se doit, mêlent à l’autobiographie de l’héroïne, cette insoumise du faubourg Saint-Germain, la chronique des événements révolutionnaires historiques auxquels elle a pris part… Cherchez-les attentivement, c’est un conseil ! Révolutionnaire, l’auteur l’est par sa transgression du langage. Con en juge (pardon !) : « sale petite crâneuse de merde », « Mlle Coincéeducul » (la prof de CP, p. 44) ; « les fouteurs de merde du fond de la classe » (p. 78) ; « ramassis de crétins », « connard », « aréopage de crétins », « puceau de la langue » (p. 80) ; « bonne du cul », « dépucelage bucco-lingual » (p. 81) ; « branlette », « grosse salope » (p. 82) ; « onanistes tardifs » (p. 115)… Une phrase entière à inscrire dans les anales (sic, sic !) : « Pourquoi les garçons de notre âge sont-ils soit des obsédés sexuels compulsifs, soit des crétins bêlants ; soit, dernière solution, ils n’en sont qu’au stade masturbatoire primaire sans pourtant être fondamentalement attardés ? » (p. 88). Cependant, l’auteur est pris d’une pudeur finale qui nous fait tout lui pardonner : « Quand je l’ai pris dans mon sexe, ça ne m’a presque pas fait mal » (p. 122). Heureusement que l’héroïne est un peu comme son instit, sinon ça lui aurait fait plus mal, et nos élèves et elle auraient fait : « Oh ! »

Deux ou trois passages amusent, même si on les a lus cent fois : la dispute de papa maman avec le petit dernier qui balance de la purée, la comparaison entre collège, hôpital et prison, ou les éléphants qui se reproduisent devant Jeanne au zoo, même si l’on peine à croire qu’un éléphant mâle et une femelle soient laissés dans la même cage ! Contrairement à J’ai pas sommeil, l’auteur a introduit quelques prénoms non-gaulois, par exemple Malika, et surtout « Marie-Moulhoud », ce qui va grandement contribuer à l’ouverture d’esprit de son public, comme lorsque, pour montrer que ses parents sont un peu stricts, Jeanne utilise finement par deux fois l’expression « Eins ! Zwei ! Drei ! » (pp. 57 et 62). Cela ravira les profs d’allemand qui courent après des zwouailles et tentent désespérément de gommer l’image négative des Allemands. Et puis M. Erard se lance dans l’imparfait du subjonctif : « je craignais […] qu’ils n’en fissent un petit mâle phallocrate », avant de retomber sur le présent à la phrase suivante : « il ne s’agissait pas qu’il les déteste. Il fallait juste que je prenne soin… » (p. 36). Sans doute a-t-il craint que ses lecteurs ne boudassent tant d’audace ! Pourquoi ce récit figure-t-il dans notre sélection, au fait ? C’est parce que Jeanne a quelques attouchements avec Laurence, qu’on lui a présentée par cette remarque : « je suis sûr que c’est une gouine » (p. 84). On dirait qu’elle essaie avec Laurence uniquement pour montrer qu’elle n’est pas homophobe : « Nous ne nommâmes jamais nos caresses, elles n’avaient pas de nom, elles n’appartenaient qu’à nous » (p. 90). N’est-il pas à redouter qu’entre indicible et innommable, le jeune lecteur laissé à lui-même penche vers la deuxième solution, puisque l’héroïne délaisse son amie d’un jour pour un garçon dont elle ne nommera que trop les caresses. On suppose que l’auteur était trop épuisé par ses recherches stylistiques pour réécrire au féminin le finale de son précédent opus.

Pourquoi tant de haine, me direz-vous ? Eh ! bien comme toute haine, c’est de l’amour déguisé : il faut appliquer à Mémoires d’une sale gosse ce que son héroïne applique aux livres qu’on lui met sous le nez : « l’un de mes exercices préférés est de déchirer un livre page à page, consciencieusement et froidement, avec mon petit réglet en fer […] et de résister de toutes mes forces à l’envie de le déchiqueter d’un seul coup comme une sauvage en prenant les pages à pleines mains » (p. 14). Elle est à bonne école, puisque sa mère aime lire des « romans à l’eau de rose » : « parce que ça la détend, dit-elle, de lire une connerie » (p. 61). Eh ! bien, voici un « miroir légitimant », comme dirait le linguiste Dominique Maingueneau, sauf que l’œuvre de M. Erard n’est pas d’une eau du même tonneau ! Qui mieux que Jeanne peut exprimer l’envie que ce livre inspire : « j’ai jeté le livre dans une poubelle sans avoir oublié auparavant de le déchirer […] Pour être bien sûre que plus personne ne tomberait jamais sur ce sous-produit d’un obscur complot d’un humain contre lui-même » (p. 43). Belle mise en abyme !

La seule raison d’être de cette œuvre nous est donnée par une phrase anodine : « L’auteur tient à remercier le CNL pour la bourse qui lui a été attribuée pour l’écriture de ce livre » (p. 7). Quoi ? de l’argent public a été attribué pour pondre ça ! — et quand je dis « pondre » j’utilise une image féminine par égard pour nos jeunes lecteurs. Une banale chronique scolaire et familiale qui n’a demandé que trois soirs d’écriture, sans la moindre recherche documentaire à l’appui ! Alors que tant d’écrivains aussi talentueux qu’impécunieux se décarcassent et mènent une longue enquête à la Zola pour aborder des sujets complexes ! S’agissant de littérature adulte, les rouages de ce système obscur de subventions publiques a déjà été démonté par Pierre Jourde dans le pamphlet jubilatoire La Littérature sans estomac, notamment au chapitre intitulé « 140 000 F pour Christine Angot ». Où l’on verra que M. Érard, grâce à son immense talent et à son envergure littéraire, a obtenu un chèque du C.N.L., faveur refusée à Mme Angot. Au grand pas en avant vers plus de vulgarité et de provocation bidon que constitue ce récit, correspond comme un hommage, le présent effort pour pousser la critique de littérature jeunesse dans le même sens.

- Vous trouverez une critique diamétralement opposée du même chef-d’œuvre sur ce site. À vous de trancher !

Lionel Labosse


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