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Chronique lesbienne, pour les 3e et le lycée.

Le Bâillon, de Corinne Gendraud

La Cerisaie, Ceriselles, 2003, 188 p, 15 €.

samedi 28 avril 2007, par Lionel Labosse

Le Bâillon est une chronique adolescente, qui nous mène de l’année de seconde à la première année de fac, un roman d’initiation lesbienne. Le propos est suffisamment ouvert pour que tous les jeunes, filles ou garçons, altersexuels ou non, puissent s’identifier à l’héroïne ou s’attacher à l’un des personnages. Quant aux adultes, quels qu’ils soient, ce n’est pas l’adolescence de Nathalie qu’ils liront, mais la leur qu’ils « relieront » !

Résumé

Nathalie est en seconde, elle n’a d’yeux que pour Marion, une fille de sa classe. Elle ne se sait pas encore lesbienne, mais elle est gênée à chaque fois que sa meilleure copine, Élise, ou ses parents, lui tracent un avenir hétéro : « Combien voudrais-tu avoir de mômes ? […] Ton homme, comment l’imagines-tu ? » (p. 14). Les hommes ne l’intéressent pas, sauf esthétiquement ; quant à s’extasier devant les bambins, elle en est incapable (p. 125). Elle se construit un amour intransitif, et jouit de sa souffrance : « J’accepte parfois d’être la gardienne de but afin de voir apparaître sur ma peau les hématomes nés de ses tirs manqués » (p. 48). Cependant, quand Élise lui aura fait confidence de son dépucelage, elle se laissera séduire par Damien, puis se refusera au moment où les avances du garçon se feront plus pressantes. En dehors de Marion qui obsède ses pensées, Nathalie dévore des yeux toutes les femmes qui croisent son chemin, jusqu’à fantasmer sur sa prof de français. Les vacances sont tristes, Nathalie passe son temps à attendre une lettre de Marion. Une seule lettre arrive, au ton neutre, mais fétichisée. Lapsus révélateur : « Je relierai sa lettre de temps en temps » (p. 102). À quoi ? Peu de temps après cette lettre, Nathalie a enfin sa révélation : « Je suis lesbienne » (p. 105). C’est à partir de là aussi que le silence qu’elle s’impose prend le nom de « bâillon » (p. 112). Le débat public sur le Pacs (une des seules voies de datation du récit) est l’occasion de discussions qu’elle fuit à cause des saillies homophobes de son père ou de copains, mais sans saisir les interventions plus positives de son frère, de sa mère ou de ses amies. Une remarque anodine de Marion sonnera le glas de cet amour transi : « je ne me sens pas concernée. Il [le PACS] sera sûrement plus utile aux homos qu’à nous » (p. 130). Un « nous » qui dénoue bien de faux liens ! Nous vous laissons découvrir la suite du parcours de Nathalie, sa libération progressive de ce « bâillon » et des liens qui vont avec…

Mon avis

L’intrigue de ce roman est des plus simples, encore fallait-il le faire avec tact et talent. Il s’agit d’une chronique adolescente, de l’année de seconde à la première année de fac, d’un roman d’initiation lesbienne. Le pendant féminin, en un peu moins revendicatif, de l’excellent Requiem gai de Vincent Lauzon, dont nous attendons avec impatience qu’un éditeur français le reprenne à son catalogue. Si les premières pages m’ont paru longues, notamment en raison d’un style parfois redondant (« Les larmes s’écoulent, brûlantes et silencieuses. Elles s’écrasent contre l’oreiller, qui les écrase et les absorbe » (p. 24)), l’intérêt croissant de la construction de cette personnalité à la fois originale et banale, fait qu’on dévore non plus l’histoire de Nathalie, mais celle de notre propre adolescence. C’est un atout du Bâillon, de n’être pas centré sur l’héroïne, mais de suivre tout son groupe d’amis, qu’elle parvient à garder autour d’elle malgré son mutisme affirmé par le titre. Tous ces petits hétéros tendent des perches que la jeune lesbienne en herbe, trop pessimiste, ne saisit pas. Et quand bien même il y aurait des remarques négatives de certains camarades, la pirouette finale apprendra à nos élèves ce que ces flèches adolescentes ont de tendre et de flexible en dépit de la blessure qu’inflige la pointe à l’amour propre. Le propos est suffisamment ouvert pour que tous les jeunes, filles ou garçons, altersexuels ou non, puissent s’identifier à l’héroïne ou s’attacher à l’un des personnages. Élise, la meilleure copine, Marion, l’idole mystérieuse, Myriem, la Maghrébine libérée qui cause sodomie entre deux rollmops, Alban le Don Juan méprisant, Damien le dandy, etc. Quant aux garçons hétéros qui feraient la fine bouche, alléchons-les en leur demandant s’ils ne rêvent pas de savoir ce qui se passe dans un vestiaire de filles ! Il faut prévenir les collègues que, même si l’érotisme est mesuré, certains mots employés (« sodomie », p. 141 ; « godemiché », p. 112) risquent de concentrer sur eux la fureur non pas d’élèves, mais de parents vieux jeu, du moins en 3e. Ce roman ne bénéficie pas du label « jeunesse », mais il est parfait pour de jeunes adultes ou des ados intelligents et ouverts. À proposer sans imposer, à moins qu’on ne choisisse un extrait en lecture expliquée. Les dernières pages du livre proposent des adresses et des numéros d’associations pour les jeunes.

- Lire notre entrevue de Corinne Gendraud.
- Cet ouvrage bénéficie du label « Isidor ».
Label Isidor HomoEdu

Lionel Labosse


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