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La quête de l’autre en soi, pour les lycées.

Un Ovni entre en scène, de Jonas Gardell

Éditions Gaïa, 2001, 348 p., 20 €.

jeudi 5 avril 2007, par Lionel Labosse

Après Petit comique deviendra grand, Un Ovni entre en scène est le deuxième tome de cette relation sans concession d’une enfance et d’une adolescence gâchées par la démission des adultes autant que par la lâcheté des jeunes personnages. Le personnage continue à s’enfoncer dans l’abjection avant de relever la tête au moment où il allait se déshonorer de façon irrémédiable. Un voyage édifiant dans le monde cruel de l’adolescence, à réserver à des lecteurs avertis qui n’ont pas peur d’appeler un chat un chat.

Résumé

Juha Lindström, dont nous avions fait connaissance dans Petit comique deviendra grand, « est devenu un grand garçon qui prend chaque matin le train ou le bus jusqu’au lycée-collège de Granvik ». Il poursuit son adolescence caricaturale, à attendre avec impatience que les poils lui poussent sous les bras. Les élèves sont toujours aussi cruels, les profs imprévisibles. Il y a celui qui vend du shit, et celui qui improvise une leçon en marquant « HOMOSEXUEL » au tableau, dont tout le monde croit qu’il l’est, et qui pourtant devient père de jumeaux (p. 22). Relevons un chapitre d’anthologie sur les marques de vêtements ; p. 41 à 46 : « Il aurait vendu son âme au diable pour un jean BISES & BISOUS noir et moulant avec surpiqûres jaunes si on l’avait laissé faire » (p. 42). Autre scène à retenir, celle où le père entame une discussion entre hommes et propose un préservatif, ce qui met Juha mal à l’aise (p. 61 / 65). Le malentendu est général entre enfants et parents : « maman nous mettait toujours en garde contre les bonshommes qui pourraient nous offrir des bonbons. / Pendant toute mon enfance, j’ai attendu l’arrivée du bonhomme aux bonbons » (p. 74). Juha relate ses tentations et tentatives de suicide, tout en se demandant : « comment ai-je réussi à survivre ? » (p. 121). Il dresse quelques portraits au scalpel, par exemple celui de Charlotte, qui « ne mange que du pain Wasa » pour pouvoir « acheter un jean de la taille en-dessous » (p. 134). Celui de la bande de filles qui humilient violemment Jenny, la voisine et plus ou moins amie du narrateur, parce qu’elle ne prend pas de douche après la gym, sans chercher à comprendre son mal-être de fille laide. La quête de la sexualité donne lieu à des scènes d’anthologie (à réserver bien sûr aux élèves avertis, on vous aura prévenus !). Juha édicte sa « loi de Juha » et pratique le mensonge à grande échelle pour se faire passer pour moins puceau qu’il n’est. Tout n’est qu’apparence et mensonge. Il faut simuler l’ivresse pour peloter les filles. « Qu’est-ce qu’ils cherchent, les garçons ? Ils essaient d’introduire leurs mains. Dans le jean, dans la culotte. Leurs doigts sont à la recherche du Trou. / Le Trou. La Fente. La Chatte. […] Les filles ne sont pas supposées vouloir. Les garçons si. Pouvoir enfoncer son doigt dans le Trou est une victoire » (p. 168).

C’est une scène sordide qui va enfin provoquer un sursaut de Juha : il manque violer une fille sans connaissance à la fin d’une boum (p. 225). « Il regarde avec mépris son reflet dans le miroir et dit : — Tu es répugnant. Tu es lâche. Tu es un petit merdeux insignifiant qui ne mérite pas de vivre » (p. 232). Il fait passer à son enfance un examen critique, et connaît une deuxième naissance : « D’abord on naît et on devient celui qu’ils disent qu’on est. / Ensuite on peut donner naissance à soi-même et devenir celui qu’on a envie d’être » (p. 255). C’est là que le titre se justifie : Juha modifie son apparence, vêtements et coiffure. Les filles l’entourent tandis que les mecs le traitent de « pédé » (p. 265). Il change d’attitude avec Jenny (très beau chapitre, p. 271 / 276), se met une boucle d’oreille au côté gauche parce que ça « signifie pédé » (p. 277), et supporte crânement les réactions idiotes ou haineuses de l’infirmière, des profs ou des caïds du quartier qui le veulent absolument « pédé » parce qu’il s’habille d’une façon particulière. Les garçons du lycée qui le frappent sont comparés à des « moissonneuses-batteuses » (p. 295), en tout cas Juha a choisi son camp, il ne faiblit plus devant la bêtise.

Mon avis

On attend évidemment avec impatience un troisième tome, car le personnage n’a fait que le début de son chemin, comme l’indique cette repartie : « Tu es allé trop loin. / […] Pas du tout, je ne fais que commencer à y aller » (p. 327). Un Ovni entre en scène est un roman exceptionnel qui décapera toute vision idyllique du monde de l’adolescence. Jonas Gardell nous renvoie à la figure, sans ménagement, tout le sordide que notre mémoire a mis de côté, ceci dans un style métaphorique original et puissant, dans une fort belle traduction du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus. En ce qui concerne l’homosexualité, on sent que le personnage, pour l’instant attiré par les filles, n’a fait qu’une partie de son chemin, et des amorces discrètes sont données, comme ce passage où il embrasse son reflet dans la glace (p. 215). L’homophobie est omniprésente, ou du moins la fréquence des interrogations sur l’homosexualité de tel chanteur ou de tel élève, avec ou sans agressivité à la clé, est révélatrice. Quant au narrateur adulte, l’humoriste à succès, s’il évoque le désir qu’il peut éprouver pour ses spectateurs, c’est toujours au masculin (p. 175). Terminons par cette belle phrase : « être vu et pouvoir rire et pleurer avec d’autres personnes est une nécessité absolue pour survivre en tant qu’être humain » (p. 207).

Lionel Labosse


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