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Mort de Robert Vigneau

lundi 29 août 2022

Robert Vigneau est mort le 18 août 2022. Il a été incinéré le 27 août au cimetière du Père-Lachaise à Paris après avoir été mis en bière à Mandelieu le 25 août. Il a passé l’été auprès de ses enfants à cause d’une détérioration de son état de santé qui l’empêchait de continuer à vivre seul.

J’avais fait la connaissance de Robert en 2004 lors d’un voyage en Syrie et, ironie du sort, c’est alors que j’étais à nouveau en voyage qu’il est mort. Je lui ai posté une carte d’Islande le 19 août, de façon qu’elle lui arrive pour son 89e anniversaire le 26 aôut, et ce délai était fréquent lors des 18 années qu’aura duré cette amitié. Du temps où il voyageait, nous nous écrivions des quatrains au dos des cartes postales. Il ajoutait parfois un fascicule de quatrains sur les villes qu’il visitait (« Annecy », « Salamanque », etc.). Voici le message qu’il n’aura donc pas reçu d’Islande :
« Aussi facilement que le jökulhlaup
Fait en un jour de ponts & routes table rase
Tu souffleras Robert tes bougies en extase
Quatre-vingt-neuf le temps à peine de dire hop ! »

J’avais reçu des messages sur mon téléphone, mais ma nullité en informatique (« nul de chez nul » aurait-il dit) m’empêche de consulter mes messages de l’étranger, et comme la plupart des messages provenant de numéros inconnus sont des plaisanteries ou des pubs, je ne m’inquiète pas. C’est au dernier jour de ce voyage que je reçus enfin la nouvelle par un texto de son fils Pierre envoyé depuis le portable de Robert, en réponse à mon texto envoyé le 26 pour lui souhaiter son anniversaire. Il aurait aimé l’anecdote, alors je la raconte. J’étais dans une rivière d’eau chaude à Hveragerði, et j’ai pris mon smartphone pour faire un selfie à envoyer à mes proches, quand j’ai vu ce message m’annonçant que Robert ne fêterait plus jamais son anniversaire…
À mon retour, j’ai reçu en rafale les diverses annonces de son décès, un mail sur mon adresse de ce site, que je ne peux pas consulter en vacances, un message vocal de sa fille Marie, la dédicataire du Bestiaire à Marie, et une lettre de lui, avec sa calligraphie inimitable. En effet, Robert avait tout prévu pour son décès, et chaque ami a reçu, à l’instar de Jean-Pierre son ancien élève et administrateur de son site (et qui m’a beaucoup aidé pour le mien), ce quatrain qu’il a publié sur le blog de Robert :
« Pardonnez-moi de vous lâcher la main,
vifs compagnons de ferventes étreintes,
aimez, riez et dans vos lendemains
ma vie par vous ne sera pas éteinte ! »

Suivait la signature de Robert à l’encre verte. Il utilisait toujours d’élégants stylos à plume.

Dans cette enveloppe qui m’était destinée, il y avait une photo de moi dans une petite piscine d’eau chaude, lors d’un voyage je ne sais plus où, il y a sans doute plus de dix ans, qu’il avait imprimée avec mon nom derrière, et je suppose que tout cela était prêt pour que ses enfants n’aient plus qu’à l’imprimer. Si ça se trouve cela date même de ce voyage en Syrie, et c’est peut-être lui qui avait pris la photo. J’aurais eu 38 ans, bien moins décati ! C’est une coincidence étonnante quand même, vu que j’étais dans la même situation pourtant rare dans ma vie, lorsque j’ai appris sa mort…
Il y avait un timbre daté de 2012 à 0,89 € sur l’enveloppe, à l’effigie des Championnats du monde de karaté, avec un jeune karatéka en style manga. Rien n’était laissé au hasard chez Robert. Et l’écriture n’était pas tremblée comme c’était le cas depuis quelques années. Il avait probablement prévu son coup longtemps à l’avance ; d’ailleurs depuis toujours il y avait en évidence dans son bureau-salon une enveloppe avec écrit dessus « En cas de décès de Robert Vigneau ».
Ces dernières années, il parlait de plus en plus souvent de son désir de mourir, mais il faut dire qu’il avait toujours eu un côté provocateur qui faisait qu’on le croyait à moitié. En fait depuis un certain temps et notamment avec le covidisme, il était évasif et raccrochait vite au téléphone. Ma dernière visite à son domicile doit dater du mois de mai ; il m’avait paru assez bien, mais il n’invitait plus à déjeuner comme le faisait fréquemment ce fin cuisinier qui a publié de nombreuses et goûteuses recettes sur son blog. Il a cessé de publier sur sur ce blog le 31 décembre 2021, avec une série d’un livre intitulé L’Archipel qui paraîtra peut-être. Il n’a pas envoyé comme il l’a fait de nombreuses années, un Calendrier de quatrains pour l’an 2022. Je crois que son dernier date de 2019.

Carte de Robert Vigneau depuis Quimper (20 08 2012).
© Robert Vigneau

Voici par exemple une carte postale reçue de Quimper. Le recto représente « Les Joueurs de boules », une peinture de Théophile Deyrolle. La signature « Rosalahbert » inclut le prénom d’un de ses grands amours malheureux, Salah, qu’il avait connu au Maroc. En 2017, Robert m’avait renvoyé dans une grande enveloppe toutes mes cartes postales ; il en avait conservé une qui représentait Vence, la ville de son enfance, que je lui avais envoyée de Nice. Son ami Daniel m’apprend qu’on a retrouvé chez lui une grosse enveloppe à mon nom contenant certains de ses recueils…

Que dire sur Robert ? C’est un poète majeur, un dessinateur, sculpteur, homme de théâtre. Méconnu, comme il se doit.
Voici les articles que j’ai consacrés à son œuvre :
 Bucolique, suivi de Élégiaque (1979)
 Planches d’anatomie (2005)
 Une Vendange d’innocents (2009)
 Éros au potager (2013)
 Oraison (2019)
 Entrevue de Robert Vigneau, avec une photo que j’avais prise quand il était intervenu dans une classe de 6e. Il m’avait d’ailleurs dédicacé un 2e exemplaire de son Bestiaire à Marie daté de son 80e anniversaire (j’ai un exemplaire avec une dédicace de 2004). J’ai dû raconter déjà une anecdote émouvante lors de cette séance avec des élèves de 11 ans. Un élève avait évoqué le poème « Le chaton », que je trouvais insignifiant. Or Robert avait révélé en réponse le sens de ce poème, une métaphore de l’adoption de sa fille Marie, et je m’étais trouvé bien bête… Cette 2e dédicace date si je me souviens bien, d’une tentative que j’avais faite, infructueuse bien entendu, de publier une séquence pédagogique sur son recueil, en me replongeant dans mes archives.

Dédicace de Bestiaire à Marie par Robert Vigneau
© Robert Vigneau

Il avait aussi publié des textes plus personnels sous le nom de Christophe Rafahel :
 Poésies ? (2011) et Les Feux (1996).
 Le Paradis (sans date)

Et bien d’autres livres que je n’ai pas chroniqués. En 2005, il m’avait offert une gravure pour la couverture de Altersexualité, Éducation et Censure.

Si vous ne connaissez pas encore bien l’œuvre de Robert Vigneau, je vous recommande un texte en prose intitulé « Le mois du lièvre ». Il n’a jamais été publié en livre, et pourtant ce texte aurait mérité au moins un prix littéraire. Téléchargez-le au cas où son site disparaîtrait.

Lors de la crémation au Père-Lachaise, l’écrivain Pierre Jourde qui était de ses amis proches, a pris la parole, d’après ce que m’a dit un des amis de Robert qui était présent. Il a évoqué certains aspects altersexuels de sa vie que ses enfants ignoraient encore, bien qu’il ait été assez clair dans ses écrits. Sa femme est décédée il y a quelques années ; ils n’avaient jamais divorcé. Pierre Jourde est son ayant-droit littéraire et a hérité de sa bibliothèque.
Robert, c’était l’amitié personnifiée. Il avait gardé de ses séjours comme diplomate en Sierra Leone, en Inde, au Sri Lanka et au Japon, et de France, de nombreux amis qu’il recevait et contactait fréquemment, et il mettait en relation ses amis comme peu de gens. Pour donner un exemple récent, lorsque je suis allé en Albanie en 2019, il m’apprend que sa voisine et amie, Ariane Eissen, était une spécialiste de Kadaré. Je lis son livre, et hop ! il nous invite à dîner ensemble… Il était très généreux avec tous ses amis, y compris avec ses amis-amants qui étaient aussi multicolores qu’il était polyglotte. Nous étions allés à Londres et à Barcelone du temps où il voyageait facilement, avec un tout petit sac de globe-trotter. Quand il exposait ses dessins au Japon, il s’arrangeait pour tout ranger dans un minimum de place. Quand je l’ai connu en Syrie, il m’avait bluffé en se mettant à bavarder en japonais avec un jeune touriste un peu fou qui revenait d’Irak, et que d’ailleurs subséquemment, il hébergea chez lui. Voici le souvenir que m’écrit mon amie Isabelle, qui ne le connaissait pas personnellement, mais qui a fait sa connaissance furtive lors d’une de nos balades de déconfinement (il ne voulait pas de contact direct à cette période) : « Je garde de Robert Vigneau le souvenir de cette apparition fugace, tout sourire, à la fenêtre de son appartement rue Jean-Pierre Timbaud, ce jour où tu lui portais une bouteille de gin. Il lui avait suffi de quelques gestes et mimiques amusées pour exprimer parfaitement du haut de ses quelques trois étages toute l’absurdité de la situation. C’était lors du confinement, si meurtrier à plus ou moins court terme ». Effectivement, j’avais déposé sur son palier une bouteille de gin, sachant qu’il devait faire faire ses courses par sa femme de ménage qui lui faisait des remontrances.
Des anciens élèves de collège à qui il avait fait faire du théâtre, retrouvés par Internet, l’avaient fêté il y a quelques années. Ce n’était pas un prof de théâtre du genre Brigitte.
Je dois reconnaître que notre amitié n’est pas allée sans aléas, notamment dans les derniers temps avec le covidisme. Je n’ai pas embêté Robert avec cela car dès que l’on abordait la question il bloquait, et comme j’avais pour lui à la fois admiration et amitié, dès que la seconde était déçue, la première prenait le pas… Mais avant cette époque et pendant des années, il était souvent le premier à réagir à mes articles avec enthousiasme.

Bref, Robert Vigneau a vécu.
Qu’il repose en paix.

Lionel Labosse

P.S. : J’ai retrouvé deux poèmes écrits pour Robert. Le 1er date du début de notre amitié, quand je l’avais vu, dans sa chambre, se hisser sur un tabouret pour dénicher un livre signé Rafahel caché tout au fond de son placard. Était-ce si difficile de déclarer sa nouvelle vie à ses enfants ? Le second date de la fête qu’il avait donnée dans son appartement pour ses 80 hivers, le 26 août 2013.

« À Robert & Christophe Rafahel & Vigneau » (1er juin 2004)

Par provignage il prolifère ce Vigneau,
Sculpteur, dessinateur, poète & diplomate ;
Plantez-le quelque part, il prend racine et date ;
Et l’on tond sur son dos la laine de l’agneau

Pascal & poétique ; une laine à signaux
Que s’envoient les marins perdus et qui se hâtent.
Mais le vent du succès lui fait des croche-pattes ;
Il retourne racine, et Robert tue Vigneau.

Je voudrais ériger cette statue-sonnet
Pour renverser, Robert, ce maudit tabouret
Sur lequel je t’ai vu dénicher Rafahel,

Ton ombre bien-aimée, ainsi que l’est Patrocle
Pour Achille. Robert, ce sonnet soit le socle
De l’urne qui fondra vos cendres immortelles.

« Ode en 80 mirlitons pour les 80 hivers de Robert Vigneau »

« C’est en 2003 en Syrie
Que je connus Robert Vigneau
Il était temps les cigogneaux
Ne crèchent plus dans ce pays

Je t’en foutrais des cigogneaux
Eh ! j’y peux rien si ce poète
A nom qui rime en casse-tête
Rien de riche a rime à Vigneau

On ne dit rien mais au retour
On se parla de nos bouquins
Je n’en avais publié qu’un
Son œuvre était une vraie tour

Une tour de guet, tour gigogne
Car en Vigneau gît Rafahel
Dans ce pita ce falafel
Lama jumeau de la vigogne

Ne riez pas le double est loi
De la poétique à Vigneau
Citons, parmi d’autres signaux
« Étrange, étrange d’être soi »

Le poète toujours s’étonne
Dans sa Guerre de cinquante ans
Jusqu’à ses Planches et tant et tant
De trouver ses pieds sous sa trogne

Un jour je fis à mes élèves
Lire le Bestiaire à Marie
« Le Chaton » émut une fille
Poésie que je trouvais mièvre

C’est alors que Robert leva
Un voile opaque de son cœur
Chat noir, lait blanc, et on effleure
Le drame de la vie qui va

Son père, il l’aima tard en vers
De tout enfant il est tonton
Mais des siens propres qu’en sait-on ?
Au nocher sou, face et revers…

On connaît tout de ses aïeux
Par ses chroniques sur son blog
D’ancêtres vivant catalogue
Vibrant mais aussi facétieux

Ses narines toujours frémissent
Des parfums vifs de sa jeunesse
Et chaque année lorsque l’an cesse
Son calendrier nous l’épice

Famille et souvenirs d’antan
Ne sont de Robert qu’un demi
Qui pense à Vigneau pense amis
Amis de tous les continents

Mimi, Benoît, Gabriel, Pierre
Et la Vendange d’innocents
Morts ou vivants, nous tous passants
Il nous chemine pierre à pierre

Joji, Salah, Marie-Hélène
Tous ceux que je ne connais pas
Ceux du Japon, du Sri-Lanka
Inde ou ailleurs, sommes sa laine

Je l’ai connu à soixante-neuf
Chevelure déjà bien blanche
Avant que ses hanches ne flanchent
Et ne renaissent de leur œuf

Jusqu’à Bastille j’ai roulé
Son fauteuil de faux invalide
Puis à Londres je fus son guide
Et lui le mien dans les musées

On s’aime et bien sûr on s’engueule
Puis on retourne à Barcelone
Ensemble un jour et l’autre alone
Pour Gaudi Robert est bégueule

Chacun ses goûts et ne parlons
Pas de certains sujets qui fâchent
L’amitié se cueille ou s’arrache
Comme l’amour, fusible et plombs

Te voilà donc octogénaire
Comme celui de La Fontaine
Qui plante jusqu’à perdre haleine
Le cheveu blanc et le cœur vert

Pour tes quatre-vingts ans Robert
Voici quatre-vingts mirlitons
Tant pis pour le qu’en dira-t-on
Vive tes quatre-vingts hivers »

 Voir la page consacrée à Robert Vigneau sur le site Poésie érotique, dont il était familier.

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