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À la recherche du psaltérion perdu.

Des années si lisses, de L.-N. Gagnou

Éditions de la Cerisaie, 2007, 172 p., 14,5 €

dimanche 16 décembre 2007, par Lionel Labosse

Ce livre est une sorte de bilan de vie, présenté sous la forme d’un journal tenu entre le 5 et le 15 mai, d’une lesbienne d’une quarantaine d’années. Elle évoque ses compagnes successives, notamment la compagne actuelle, Hélène, et sa relation compliquée avec sa sœur Isabelle, qui a passé huit ans en prison pour des raisons qu’on découvre progressivement, et a rompu avec toute la famille. Une inquiétude due à des examens médicaux l’amène, sur les conseils de Diane, une inconnue avec qui elle a l’habitude de clavarder, à renouer avec Isabelle. Ces « chats » avec Diane constituent un procédé commode pour effectuer des carottages dans le passé de la narratrice, et philosopher à tout propos. Les 170 pages se lisent agréablement, même si chaque lecteur, au gré de ses humeurs et centres d’intérêt, serait sans doute tenté d’en rayer de longs passages, digressions ou descriptions, caresses du chat (un vrai qui fait miaou) et remplissage tous azimuts. Comme il est d’ailleurs dit p. 116 : « Elles se les racontent donc. Mais pour ma part, j’en perds vite le fil ». Le style est classique, et d’aucuns le trouveront par trop guindé, voire redondant : « besoin irrépressible de rentrer à la maison, comme si un impératif m’y requérait » (p. 60) ; « exhumant un monde occulté, banni des mémoires » (p. 122).

Cela commence 15 ans en arrière, par Véro, un grand amour : « Je retrouvais des sensations intenses, enfouies sous de lourdes strates d’interdits bien intériorisés » (p. 17). À propos de son enfance : « ce furent pourtant des années tellement lisses » (p. 32), l’auteure ne mâche pas ses mots : « enfances dévastées, confisquées, violées ». Elle évoque l’assignation à l’hétérosexualité : « Cela m’exaspère aujourd’hui quand j’entends des adultes demander à des bambins de trois ans […] : C’est ta fiancée, Morgane ? ». Elle en a tiré une habitude de dissimulation : « J’ignore si j’en ai souffert ou non, mais je connais le résultat que cela produit : un être surarmé et blindé comme un char d’assaut, lisse et insaisissable, finalement hors d’atteinte, à l’hostilité comme à la tendresse » (p. 34). Cette enfant était fort sensible à certains détails : « je trouvais insupportable la sexualisation obligatoire du monde ; je m’irritais d’entendre « merci Monsieur, bonjour Madame » et non point : « Merci, Personne, bonjour, Personne » (p. 41). L’attitude de sa sœur à la sortie de prison, qu’elle aimait tellement, l’avait bouleversée : « Avec ton père, elle aboie, littéralement » (p. 72). La passion de la narratrice pour la musique renaissance et sa pratique du psaltérion raviront les amateurs ; les autres s’agaceront du milieu fermé que cette passion implique. On apprécie la remise en cause de la narratrice due à la maïeutique pratiquée par sa correspondante Diane : « tu parles ! Super-lisse, l’étang ! Tu vois, ton attitude, eh bien elle est à la limite de la condescendance » (p. 133). Les retrouvailles avec Isabelle sont l’occasion d’évoquer la « paternité » « un peu compliquée » de sa fille : « il est son père légal, et son père affectueux, et son père pour toujours. Mais il n’est pas son père biologique » (p. 160). Voilà. Un livre pour passer un bon moment, c’est déjà ça.

Lionel Labosse

Voir en ligne : Site des Éditions de la Cerisaie

P.-S.

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